Astoria Malefoy s'ennuyait. Ses journées se faisaient de plus en plus vides et de plus en plus longues. Aucune distraction ne semblait pouvoir venir à bout de sa lassitude, et l'absence de son mari Drago Malefoy, parti en mission pour le ministère de la Magie depuis quinze jours déjà, n'améliorait guère l'état de frustration dans lequel elle se trouvait. Son fils, Scorpius, âgé de maintenant treize ans, se trouvait à Poudlard, laissant sa mère seule dans un grand manoir parfaitement désert. Elle passait ses journées à tuer le temps comme elle le pouvait, à cuisiner des dizaines de biscuits et de gâteaux qu'elle mangeait seule, sur une immense table d'ébène, dans un silence presque religieux, ou encore à épousseter les centaines de livres dont elle disposait, sans jamais les ouvrir, enfermée dans sa bibliothèque stérile. Astoria, recroquevillée sur son lit, soupira. Son époux était susceptible de revenir d'une minute à l'autre, ce qui rendait cette journée d'automne encore plus longue que toutes les autres. Alors, elle l'attendait, depuis plusieurs heures déjà, triturant nerveusement ses mèches brunes, et se recoiffant sans arrêt.
« Drago, tu me manques... », souffla-t-elle pour elle-même.
Elle replongeait sa tête entre ses bras, lorsqu'elle entendit que l'on frappait trois coups à la porte du manoir. Un sourire radieux éclaira son visage fin, et elle descendit les escaliers en hâte, le cœur gonflé et battant. Quand elle ouvrit la lourde porte noire, elle put apercevoir un homme fin, grand, imposant, au regard perçant. Ses prunelles rencontrèrent les iris gris orage de son mari, Drago. Ils se sourirent, avant qu'Astoria ne se jette littéralement dans les bras de celui qu'elle aimait. Ses bras frêles enserraient le dos de son époux, et elle se plaisait à humer son parfum, cette odeur qui lui avait tant manqué.
« On n'a été séparé que pour deux semaines, lui dit Drago en souriant.
Je n'en ai pas l'habitude... ça m'a paru si long ! »
Quelques minutes plus tard, ils s'assirent sur le grand canapé de cuir qui trônait dans leur salon, blottis l'un contre l'autre.
« Comment ça s'est passé, alors ? questionna Astoria.
Bien, si l'on excepte le fait que Granger ait failli y laisser sa peau, commença-t-il. Elle m'a semblé distraite... Ce n'est peut-être qu'une impression, mais... »
Astoria roula des yeux. Drago l'interrogea du regard.
« Hermione, elle s'appelle Hermione, Drago ! Et puis elle est mariée, appelle-la Weasley si tu tiens tant à l'appeler par son nom de famille !
C'est une habitude. Au temps de Poudlard, je ne pouvais pas m'empêcher de l'appeler comme ça, et ce n'est pas son mariage avec ce crétin de Weasley qui changera mes habitudes.
Elle était distraite ? reprit Astoria.
Elle agissait par impulsion, oubliait des détails, les règles élémentaires de sécurité... Si tu l'avais vue aux prises avec ce vampire... Oh, et je l'entendais pleurer, le soir.
Je lui parlerai, elle ne m'a pas donné de nouvelles depuis votre départ. Mais elle m'avait parlé de son couple qui battait de l'aile... »
Astoria commença à se faire du souci pour son amie. Drago haussa les épaules avant de serrer sa femme plus fort dans ses bras.
Dans une chambre aux murs rouges, assise contre un mur, une femme pleurait. Sa poitrine était parcourue de sanglots qu'elle ne contrôlait pas, son visage rougi se tordait en une grimace douloureuse, et des larmes, collantes, coulaient sur ses joues pleines.
« Je suis désolé, Hermione... » répétait l'homme qui se tenait debout devant la porte de la chambre conjugale, tapant du poing. La dénommée Hermione, dont les sanglots redoublèrent d'intensité sitôt qu'elle put entendre la voix mielleuse de son époux, ne trouva pas la force de répondre, de crier, d'hurler, ni même de murmurer sa peine et sa colère. Elle finit par s'endormir, à même le sol, après avoir pleuré jusqu'à l'épuisement.
« Je suis désolée, Hermione...
C'est... ce qu'il a dit aussi, geignit la jeune femme.
Excuse-moi... Allez viens. »
Astoria prit son amie dans ses bras, la cajolant tendrement. Drago posa trois chopes de bièraubeurre sur la large table d'ébène, et s'assit dans le plus grand silence. On n'entendait que les hoquets étouffés d'Hermione Weasley, dont la peine semblait s'écouler comme un torrent. Drago, gêné, mais aussi peiné par la situation, ne put qu'exprimer son amertume :
« Si je chope ce salaud de Weasley...
Drago, s'il te plaît, l'implora Astoria.
Tu n'aurais pas envie de me tuer, si je faisais la même chose que lui ?
Je tiens trop à toi pour ça. », avoua-t-elle doucement.
Ils se sourirent. Hermione sécha ses larmes d'un revers de manche, et, les yeux bouffis, la tête basse, vida sa bièraubeurre d'une traite. Drago tenta de la faire sourire :
« Eh bien, il y a quelques années, je ne me serais jamais douté que la sage et pure Granger descendait les bières plus vite que moi ! »
Hermione éclata de rire. Mais, comme si elle avait senti que cette hilarité soudaine jurait terriblement avec l'état dans lequel elle se trouvait, elle se rembrunit immédiatement. Elle retira une mèche de ses cheveux châtains qui collait à sa joue et se massa les tempes.
« Je parie que je ressemble vraiment à rien, là, soupira-t-elle.
Même quand tu pleures t'es jolie ! » assura Astoria.
Drago eut un sourire en coin et saisit les épaules de son épouse qui elle tenait fermement la main d'Hermione, la caressant doucement, comme pour apaiser ses tourments.
Quelques heures plus tard, Hermione s'apprêtait à rentrer au domicile conjugal, la boule au ventre. Elle sentait qu'elle pouvait de nouveau flancher à la simple vue de son époux, qu'elle pouvait, à tout instant, se remettre à verser des litres de larmes et à geindre comme une fillette. Il lui fallut rassembler tout son courage pour pousser la porte de son appartement et réprimer les légers tremblements de ses mains. Stoïque, raide sur ses jambes, un air impassible imprimé sur son visage creusé par la peine, elle traversa le couloir, puis le salon, dignement, sans même adresser un regard à Ronald Weasley qui s'était levé pour l'accueillir. Tout ceci n'était qu'apparence, mais elle devait avoir l'air forte. Devant lui, tout du moins. Il n'y avait que devant ses amis les Malefoy qu'Hermione se laissait aller à son chagrin. Elle eut envie de sourire lorsqu'elle pensa à Drago et Astoria, mais ses lèvres gercées, collées l'une contre l'autre, ne semblaient pas en mesure de s'étirer.
Au temps de sa formation à Poudlard, elle exécrait Drago Malefoy, ce petit cancrelat répugnant, et n'avait jamais entendu parler d'Astoria Greengrass. Alors, devenir leur amie proche ! Hermione travaillait pour le ministère de la Magie depuis plus de dix ans déjà, et faisait équipe avec Drago depuis huit ans. Elle crut à une mauvaise blague lorsque Harry Potter, son ami de longue date, et accessoirement ched du bureau des Aurors, lui annonça que son binôme répondait au doux nom de Drago Malefoy - elle éclata de rire à cette annonce inattendue, mais ce rire fut des plus nerveux, car en réalité, elle n'avait aucune idée de ce qu'était devenu Drago et de ce à quoi il pouvait ressembler en tant que coéquipier. De plus, elle était loin de le porter dans son cœur. Mais quand il fit son apparition, toute trace du gamin lâche et prétentieux qu'il avait été auparavant semblait s'être évaporée. La jeune femme ne le reconnut pas immédiatement. Dans l'ombre de l'encadrement d'une lourde porte de chêne, il lui avait paru bien plus grand et bien plus imposant que lorsqu'il était adolescent. Elle avait eu devant elle un homme, dont le visage s'était élargi, dont les traits plus détendus lui donnaient un air calme et rassurant, dont la carrure, bien plus virile, forçait l'intérêt. Son pas, leste, laissait son parfum, ambré, le suivre tout en libérant son empreinte insoluble dans l'air. Cette odeur la marqua. Elle avait le loisir de la sentir chaque fois que Drago était dans les parages, si bien que ses yeux ne lui étaient d'aucune utilité pour le reconnaître. Sur cette première impression, Hermione se détendit, et découvrit par la suite un Drago Malefoy dont elle n'aurait jamais suspecté l'existence. L'homme avait mûri, et même s'il était toujours fier et arrogant, il s'était assagi, se montrait bien plus courageux, et semblait avoir complètement délaissé ses théories sur l'infériorité des Sang-de-Bourbe aux sorciers de Sang-Pur. Peu à peu, leur collaboration les avait amenés à mieux se connaître, et même à s'apprécier. Lorsque Drago prit l'initiative de l'inviter à un dîner d'anniversaire au manoir Malefoy, Hermione fit la connaissance de son épouse Astoria. Le courant passa si bien entre les deux femmes qu'elles devinrent amies presque immédiatement. Elles s'aimaient et se soutenaient. Hermione ne regrettait pas d'avoir postulé au ministère de la Magie : son travail lui apportait tant, et même, lui avait offert, chose inespérée, deux amis très chers à son cœur. Sur ces rétrospectives, la jeune femme, qui s'était affalée sur son lit double – vide, car elle n'y tolérait plus la présence de son mari – s'endormit, les yeux et les joues secs, ce qui ne s'était pas produit depuis trois nuits.
« Je refuse, Drago !
Laisse-lui un peu d'espace, Astoria ! Cette dispute n'a aucun sens ! Tu es étouffante et...
Je suis étouffante ? s'offusqua Astoria Malefoy. Très bien, je te remercie Drago... »
La jeune femme s'enferma dans sa chambre, passablement vexée. Elle n'en sortit pas de la journée, et quand son époux vint la rejoindre dans leur lit, elle lui tourna le dos, pas encore prête à lui pardonner, après qu'il eut déposé un baiser sur sa joue. L'homme soupira. Astoria était une femme adorable, mais terriblement susceptible. Elle ne supportait pas d'être contredite, et aimait avoir le contrôle sur tout. Forcément, Drago Malefoy, fier père de famille, ne se laissait pas marcher sur les pieds, et cette dualité engendrait de fréquentes petites querelles entre les deux amoureux. Ce jour-ci, Astoria avait décidé de faire revenir leur fils, Scorpius, au manoir pendant les vacances de Noël – contre le gré du jeune adolescent, qui désirait passer ses vacances en compagnie de ses amis de Poudlard – ce qui lui fit s'attirer les foudres de son unique enfant, qui lui en voulait énormément et n'hésitait plus à lui répondre de façon insolente, et même méchante. Mais ce qui semblait la révolter le plus, c'est que son mari prenne le parti de Scorpius, et ne la défende pas devant ce dernier. « Il est bien trop jeune pour s'éloigner de nous comme ça, et il me manque de respect, qui plus est ! Il sera privé de sortie ! » répétait-elle. Son entêtement avait amusé Drago, au début, mais désormais, il était plutôt agacé. Astoria n'acceptait pas sa prise de position, et le bouderait jusqu'à ce qu'il change d'avis – mais cette fois, Drago était bien décidé à se faire entendre. Il ne fléchirait pas. La nuit passa lentement, calmement.
Hermione Weasley, seule dans son petit appartement, s'assit sur son canapé de velours rouge. Mais, sitôt que son regard embrassa la couleur vive de l'objet, un flot d'images nauséabondes défila dans son esprit confus. Elle revit son époux, Ronald, allongé sur ce même canapé, nu comme un ver, gémissant et jouissant, s'agiter au-dessus du corps aux courbes généreuses de Lavande Brown, leur ancienne comparse de Poudlard, qui ne cachait alors pas son plaisir et hurlait le nom de Ron. Ce souvenir lui arracha le cœur une seconde fois. Etait-ce la première fois qu'il l'avait trompée ? Où était-ce devenu une habitude ? Avec combien d'autres femmes avait-il fait l'amour ? Qu'est-ce qui était le plus humiliant dans toute cette histoire ? De les avoir surpris sans jamais s'être doutée de quoi que ce soit, ou d'avoir été trompée pour une simple histoire de sexe ? Oui, car les reproches de Ronald, et son excuse pour s'être comporté de la sorte, pour avoir brisé leur contrat de mariage, tenaient en peu de chose : « Tu n 'étais jamais là, nous n'avions pas de vie sexuelle, et les peu de fois où nous avons couché ensemble, je n'étais pas satisfait... Tu ne faisais aucun effort, Hermione ! Peut-être que si tu... »
Secouée, la jeune femme eut tout juste le temps de courir aux toilettes, pour vomir son repas précédent. Toussotant, retenant ses cheveux épais sur son épaule droite, elle prit une résolution : elle divorcerait le plus tôt possible, et quitterait à jamais cet appartement maudit, après en avoir brûlé le canapé, témoin et relique des frasques répugnantes de son mari.
« Tu as fini de faire la tête ? On dirait une enfant... », fit-il, rompant le silence tendu qui régnait dans la pièce à vivre. Astoria, qui lisait avec passion la Gazette du Sorcier, fit mine de ne pas l'avoir entendu, et tourna lascivement les pages de son journal en soupirant. Drago posa son verre de whisky sur la petite table de hêtre devant lui avec le plus grand bruit possible, et se leva brusquement. Il avançait rapidement, les yeux plissés, les mâchoires contractées. Il frappa du poing sur la longue table d'ébène. Sa femme sursauta et leva la tête, désarçonnée.
« Tu n'en as pas marre, de ces gamineries ?
Tu as dit que j'étais étouffante, dit-elle en déglutissant difficilement. Cette dispute dure depuis trop longtemps. Tu ne m'aimes plus ?
Avec notre fils ! C'est avec notre fils que tu es trop étouffante ! Notre relation n'a rien à voir là-dedans ! s'exclama-t-il, excédé. Comment pouvait-elle encore douter de ses sentiments pour elle ?
Mais... ça fait une semaine que nous nous disputons... Pour pas grand-chose... », admit-elle.
Drago sembla s'adoucir, et prit place sur la chaise à côté d'elle. Il eut un sourire en coin, et plongea ses yeux dans ceux de sa femme, à la recherche d'un consentement muet de sa part.
« C'est ce qui fait le quotidien d'un couple marié, non ? »
Gagné : Astoria lui adressa un large sourire et se blottit dans ses bras. Elle releva la tête et, plus sérieusement, lui dit :
« C'est que, le mariage d'Hermione et Ron me semblait si parfait... et quand je vois ce qu'il leur est arrivé à tous les deux, j'ai peur pour notre mariage tu comprends ?
Je ne suis pas comme lui... Tous les mariages ne sont pas destinés à finir comme celui-là. Est-ce qu'Hermione va divorcer ?
Ron refuse le divorce. Elle va devoir faire appel à un avocat si elle veut obtenir gain de cause, grimaça Astoria.
Pourquoi est-ce que ce crétin refuse le divorce ? pesta Drago.
Il s'excuse sans arrêt. Je crois qu'il veut garder Hermione. Mais quelque chose s'est brisé quand elle a su qu'il la trompait. Je ne pense pas qu'elle reviendra vers lui un jour, conclut la jeune femme.
Et elle a bien raison. »
