Imaginez un Panem encore plus cruel. Un Panem ou vous n'avez pas le choix. Pas même la possibilité de changer les choses. Imaginez un Panem sans volontaire…des jeux sans Katniss. Imaginez Prim, jetée dans l'arène…

Je me réveille d'un bond, et me retiens de hurler. Je reste silencieuse un moment, je sens des larmes chaudes couler le long de mes joues. Je tâte l'autre côté du lit du bout de mes doigts. Ils ne trouvent que le tissu rêche. Ma sœur est déjà debout. Lentement, sans faire de bruit, je me redresse et parcourt la chambre sombre du regard. Je ne trouve pas ma mère dans son lit. Elle est assise à côté de la fenêtre, le front appuyé contre la vitre.

-Maman ? J'ai fait un cauchemar.

Sa tête pivote dans ma direction. Un sourire éclaire son visage, elle m'ouvre ses bras. Je cours m'y blottir en pleurant à chaudes larmes. Elle me berce, me murmure des paroles rassurantes à l'oreille.

J'entends quelqu'un marcher dans la cuisine. Et Buttercup cracher. Je ris doucement. Depuis que ma sœur a voulu le noyer dans la mare, ils ne peuvent plus se supporter ! Il faut dire que nous n'avons pas vraiment le temps ni l'énergie suffisante pour nous occuper d'un chat. Et puis, ça fait une bouche de plus à nourrir. Mais j'ai tellement pleuré qu'elle a finalement consenti à le garder. Et mine de rien, ça fait de la compagnie. J'ai même surpris ma sœur lui jeter quelques entrailles quand elle vide ses prises.

Un léger raclement m'apprends que Katniss a trouvé mon cadeau. Ce n'est qu'un petit fromage de ma chèvre, Lady et quelques feuilles de basilic mais je tenais à les lui offrir le jour de la Moisson avant qu'elle ne parte chasser. C'est interdit ici. Tout est interdit. Le district Douze est le plus pauvre et le plus misérable de tout Panem. Chaque jour, Katniss par chasser avec Gale, c'est elle qui nous maintient en vie. Depuis la mort de Papa et la fermeture de la pharmacie familiale, seuls les produits de sa chasse et la vente du fromage de Lady nous font gagner un peu d'argent pour nous nourrir. Il faut dire que la viande fraîche est rare par ici. Très peu de gens possèdent des armes et osent s'aventurer au-delà de la clôture qui entoure le district Douze.

Je me libère doucement de l'étreinte de ma mère et descends préparer un maigre petit déjeuner : un quignon de pain rassi et nos deux dernières tranches de viande séchée. C'est la fin de nos réserves. Katniss à intérêt à faire une bonne chasse. Mais je ne suis pas inquiète, je sais que Gale l'aidera.

J'aime bien Gale, il nous aide beaucoup non seulement pour la chasse mais aussi pour la vente. Il est un très bon négociateur. Avec lui mes fromages se vendent bien et à bon prix.

Ma mère se lève à son tour.

-Je vais te préparer des vêtements propres. Va te laver.

Sans bruit, je m'exécute. Aujourd'hui est un jour particulier. C'est la Moisson. Ici, à Panem les lois sont strictes. Douze districts luttent pour survivre. Le Un est le meilleur endroit pour vivre après le Capitole, la ville où siège le gouvernement. Douze districts. Tous le monde a oublié le district Treize.

Avant il y en avait treize. Mais une révolte à éclaté et le Treize a été rasé. Depuis ce jour, chaque année, ont lieu les Hunger Games, un jeu télévisé barbare où vingt-quatre jeunes âgés de douze à dix-huit ans luttent à mort. Le gagnant est couvert de richesse et rentre chez lui plein de gloire. Les corps des autres sont renvoyés dans leur district. Le Capitole oblige la population de Panem à regarder soit disant pour se souvenir de la douleur dans laquelle le pays a été plongé durant la révolte. Les deux « tributs » sont tirés au sort dans chaque district le jour de la Moisson. Un garçon, une fille. J'ai douze ans, cette année mon nom est inscrit au tirage pour la première fois. Katniss en a seize, son nom devrait être inscrit cinq fois. Mais il lui est arrivé de prendre des tesserae. Un tessera est une quantité de blé et d'huile suffisamment importante pour faire vivre une personne pendant un an. Chaque tessera correspond à une inscription supplémentaire. Elle en a pris quinze pour nous permettre de survivre. Cette année son nom est inscrit vingt fois. J'ai peur. Pour moi, mais surtout pour elle.

J'enfile la robe que ma mère m'a préparée. Elle est magnifique. D'habitude nous avons des habits miteux, et nous ne nous changeons pas tous les jours. Mais pour la Moisson, on doit être présentables. Je tresse mes cheveux pour essayait de les dompter. Deux nattes qui me tombent jusqu'à la taille. Atterrée, je contemple mon reflet dans ce qu'il reste d'un grand miroir. Les joues creuses, la peau tirée... Je me demande à quoi j'aurais ressemblée si j'étais née au Capitole. Katniss le critiquait souvent avant. Avant la mort de papa. Maintenant elle se tait. Elle sait que ça terrorise maman.

Je suis prête à y aller quand Katniss entre dans la pièce, un écureuil sous le bras. Sans un mot, elle le dépose sur la table et va se préparer à son tour. Quand elle ressort de la petite pièce qui nous sert de salle de bain, elle rayonne. Elle porte la même robe que maman quand elle se rendait à la Moisson et comme sa mère avant elle. Dans trois ans, quand Katniss aura passé l'âge d'éligibilité, ce sera à moi de la porter.

-Comme tu es belle, je murmure. J'aimerais être comme toi.

Surprise elle se retourne.

-Oh non Prim ! C'est moi qui voudrais te ressembler plus.

Elle vient vers moi et me prends dans ses bras. Malgré moi, je ne peux contrôler les tremblements de mon corps. J'ai tellement peur qu'elle soit arrachée à moi... Lentement, elle se lève, me prend la main et m'entraîne vers la sortie.

Je tremble. Sur le chemin qui mène à la place centrale, je m'accroche de toutes mes forces à la main de ma sœur. Nous nous dirigeons vers les stands d'inscriptions. On est obligé de venir sinon, c'est la prison, il faut vraiment être à l'article de la mort pour ne pas participer à la moisson.

Sur la place, les Pacificateurs sont déjà installés à de longues tables blanches. Devant eux, quatorze files d'ados attendent patiemment leur tour. Une file par âge et par sexe. Tous attendent d'être enregistrés. Ils paraissent calmes mais la nervosité se lit sur tous les visages. Certains parlent entre eux, essayent de rire, de se changer les idées. D'autres ne disent rien, se contentent de fixer l'horizon devant eux, s'efforçant d'oublier que cette année, ce sera peut-être leur tour… Les plus jeunes pleurent. Même les garçons. Je vais pleureur moi aussi je le sais.

Katniss m'entraine dans la file des filles de douze ans.

-Il faut s'inscrire maintenant Prim, me chuchote-t-elle avant de partir rejoindre les filles de seize ans.

Sans un mot, j'avance vers la table. Un Pacificateur me prends la main, pique mon doigt et inscrit mon empreinte sur un formulaire devant lui. Rien de mieux pour faire bonne impression. Une fois mon nom inscrit, je me dirige vers le box des filles de douze ans. Aucune d'elles n'est vraiment inquiète, sauf moi. Je cherche du regard les filles de seize ans. Je vois ma sœur. Elle me sourit et me fais un signe de la main. Je lui rends son sourire mais je vois bien qu'elle est aussi effrayée que moi. Sauf qu'elle ne l'avouerait pour rien au monde.

Devant moi, se dresse l'estrade. Des fauteuils y sont installés, juste à côté des deux grandes boules en verre contenant les noms des candidats. Une boule pour les garçons, une boule pour les filles. Sur vingt bouts de papiers est inscrit le nom de ma sœur. Les parents des jeunes adolescents sont tous rassemblés au fond de la place, se serrant les uns contre les autres, essayant tant bien que mal de se rassurer. À l'avant, les rares personnes qui n'ont rien à perdre commencent à prendre des paris. C'est un moyen comme un autre de gagner quelques pièces. On pari sur tout. L'âge des tributs, leur réaction à l'annonce de leur noms, celle de leurs proches...

Le clocher sonne deux heures. Mon cœur se serre. La Moisson doit commencer. Le maire se lève, d'une démarche hésitante, il s'avance et commence sont discours habituel. Il retrace l'histoire de Panem, rappelle à tous comment un pays, autrefois appelé États-Unis, a réussi à se relever pour devenir la patrie aimante et protectrice d'aujourd'hui. Son discours achevé,le maire énonce la liste des gagnants du district Douze. Depuis le début des Hunger Games, il n'y en a eu que deux. Un seul d'entre eux est toujours en vie . Il s'appelle Haymitch Abernathy. Il monte sur l'estrade à son tour d'une démarche pesante et mal assurée. Il a bu. Encore. Depuis qu'il est rentré des Jeux, Haymitch a fini par sombrer dans l'alcool. Il fait quelques pas hésitants avant de trébucher et de passer par dessus le bord de l'estrade. Une clameur commence à s'élever. Et dire que ce moment sera rediffusé dans tout Panem...J'ai envie de rire, comme les autres. Mais je suis trop stressé. Alors je reste là, droite comme un i attendant que la cérémonie reprenne son cours.

La responsable des tributs du district Douze, Effie Trinket, monte sur l'estrade à son tour, esquivant de justesse Haymitch qui, à présent, vomi tripes et boyaux. Elle est le cliché même des femmes du Capitole : visage d'un blanc de craie -tellement blanc qu'à côté les cygnes paraissaient ternes- des cheveux tout aussi blancs ponctués de mèches à mi-chemin entre le violet et le fuchsia, une robe et des talons de la même couleur –ainsi que son maquillage. Elle est tellement assortie avec elle-même qu'on aurait pu la confondre avec une fleur. Si elle avait été belle.

-Bienvenue ! Bienvenue à tous et à toutes ! piaille-t-elle d'une affreuse voix haut-perchée empreinte du ridicule accent du Capitole. Avant de choisir les heureux jeunes gens qui auront l'honneur de représenter le district Douze au soixante-quatorzième Hunger Games, je voudrais vous souhaiter bonne chance à tous. Puisse le sort vous être favorable !

Elle marque la fin de son discours par un des sourires les plus faux qu'il m'ait été donné de voir. Je grimace. Je la hais. Elle me dégoûte encore plus qu'un champignon vénéneux. Elle s'obstine à essayer de faire gagner le district Douze dans l'espoir d'être promue dans un meilleur district l'année suivante. Elle se fiche royalement de nous et ce n'est un secret pour personne.

-Comme d'habitude, reprend-elle avec son insupportable accent, les dames d'abord.

Elle s'approche à petits pas pressés de la grande sphère en verre où attendent les centaines de petits bouts de papiers. Sur l'un deux est écrit le nom du nouveau Tributs féminin du district Douze. A cet instant de la cérémonie, tout le monde retiens son souffle. Bizarrement, le premier sentiment ressenti par l'ensemble des personnes présentes, une fois les tributs désignés, n'est pas le soulagement mais la compassion. Personne ne veut se retrouver à la place des familles des tributs.

Effie plonge sa main dans la sphère, ses longs ongles -moi j'appelle ça des griffes- tournent lentement, remuant les étiquettes, faisant durer le suspense. Un sourire s'étale sur ses lèvres –un vrai cette fois- lorsqu'elle plonge sa main et la ressort, un papier froissé à l'intérieur de son poing. Impatiente comme un enfant le matin de Noël, elle court presque au micro pour annoncer le nom de « l'heureuse élue ». Prenant une grande inspiration, elle annonce d'une voix claire et retentissante :

-Hum, hum… Primrose Everdeen.