1er Août 1914

Après l'assassinat du prince de l'Empire Austro-hongrois, Franz Ferdinand, l'Empire Allemand déclare la guerre à la Russie. A cause des alliances établies, la France se prépare pour la bataille. Quelques heures après l'annonce de mobilisation générale, les civils allemands vivant en France doivent quitter le pays. Eren est l'un d'entre eux.

L'été était rude ces derniers jours, et Eren s'attelait au fourrage du blé dans les champs autour de sa propriété. Assis à l'ombre d'un arbre, ses deux amis d'enfance, Mikasa et Armin, lisaient des livres empruntés à la bibliothèque des Ackerman.

Cela faisait quelques années qu'Eren et Armin avaient été tous deux accueillis par les frère et sœur Ackerman. L'aîné, Livaï, possédait une grande propriété entourée de champs agricoles. Les deux orphelins avaient perdu leurs parents suite à une forte épidémie qui s'était abattue sur le pays quelques ans plus tôt. Mikasa avait aussitôt demandé à son frère la permission de les héberger jusqu'à ce qu'ils trouvent un travail stable et une demeure propre à eux. Livaï avait accepté, tant qu'ils aidaient aux tâches quotidiennes.

Contrairement à Eren, Armin était de faible constitution, et ne pouvait pas se charger des tâches trop physiques. Il restait la plupart du temps à l'intérieur et s'occupait volontiers de la cuisine et de la lessive. Sa passion, il la comblait au sein de la multitude de livres et d'encyclopédies qui remplissaient la grande bibliothèque adjacente au salon. Il lui arrivait de rester très tard le soir au milieu d'une dizaine de bouquins vieux de plus d'un siècle, et on le retrouvait parfois endormi au beau milieu de ses découvertes.

Eren avait tout juste atteint les dix-neuf ans, et il lui tardait de s'installer dans une petite bourgade non loin d'ici. Le travail de la terre était particulièrement éreintant, et il songeait encore au travail qu'il pourrait faire d'ici quelques mois. Il ne se leurrait pas, malgré le fait que son tuteur soit assez riche, il n'avait pas fait suffisamment d'études pour décrocher un travail digne de ce nom. Peut-être que le monde de l'industrie le changerait un peu du fauchage de blé.

Alors qu'il remplissait lentement mais sûrement le chariot de blé, il entendit des sonneries stridentes provenant de bicyclettes. Il leva les yeux de son travail tout en s'épongeant le front. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il découvrit deux agents de police debout, là, devant lui !

« Monsieur Jäger ? Demanda l'un deux, tout en scrutant Mikasa et Armin qui s'étaient précipités auprès de lui.

- O... oui ? »

Il allait sans dire qu'Eren était particulièrement mal à l'aise et perplexe. Qu'avait-il bien pu faire pour se retrouver avec deux agents peu engageants ? Il n'avait pourtant pas le souvenir de s'être battu dernièrement.

« Vous n'êtes pas sans savoir que la France est alliée à la Russie, et que celle-ci est entrée en guerre contre l'Allemagne... Par conséquent, vous n'êtes plus le bienvenu ici, n'est-ce pas, monsieur Jäger ?

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? S'écria Eren. Vous me jetez dehors ? Hors de mon pays ?

- Vos papiers stipulent que vous êtes Allemand, non pas Français. Je regrette, mais vous êtes prié de quitter le pays le plus rapidement possible. Nous ne tolérerons pas d'opposition.

- Vous ne pouvez pas ! »

C'était Mikasa qui venait de crier. Elle s'interposa entre Eren et les policiers. Ses yeux exprimaient des sentiments confus, à la fois de la colère et de la tristesse. Les agents n'en démordaient pas, malheureusement.

« Nous vous laissons jusqu'à demain, dis-huit heures, pour préparer vos affaires et quitter la France. Bonne journée. »

Et ils se remirent en selle à ces mots. Mikasa se tourna vers Eren, les yeux emplis de larmes. Elle l'agrippa aux épaules et commença à le secouer d'avant en arrière.

« Tu ne peux pas partir, Eren, nous avons encore besoin de toi ! Armin a encore besoin de nous deux ! »

Eren lui prit les mains, tâchant de la calmer. Son regard se fit plus dur, plus froid qu'à l'accoutumée.

« Écoute, Mikasa. Je ne veux pas prendre de risques inutiles. Vous devez rester en sécurité tous les deux. Livaï vous protégera, je lui fais confiance. Je ne partirai que demain. Profitons de cette journée... la guerre ne durera pas. Je vous promets de revenir bientôt. »


Le lendemain, les deux agents étaient revenus aux alentours de midi pour embarquer Eren et l'accompagner jusqu'à la frontière. Mikasa avait à nouveau essayé de s'interposer, mais cette fois-ci, Livaï fut celui qui la retint, malgré ses cris et ses larmes. Armin sanglotait lui aussi. Tous les trois observèrent Eren s'éloigner d'eux un peu plus chaque seconde.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le départ d'Eren, et une ambiance lourde pesait dans la demeure. Mikasa avait décidé de remplacer Eren dans les champs, et s'acharnait à la tâche de façon presque folle. Quant à Armin, il restait enfermé dans sa chambre toute la journée, ne descendant que pour manger lorsqu'on arrivait à le forcer. La bonne humeur avait déserté la maison des Ackerman. Ce matin-là, Livaï était sorti chercher le courrier. Il passa devant l'étable où sa cadette pansait les chevaux à défaut de pouvoir panser sa peine.

Dans la boîte aux lettres trônait un prospectus orné de drapeaux français. Livaï sentit son cœur se serrer. Il savait très bien ce que cela voulait dire. C'était l'ordre de mobilisation générale. L'appel de la guerre. Le recrutement des soldats s'était fait attendre. Il aurait préféré que cela n'arrive jamais. Comment allait-il bien pouvoir l'annoncer à Mikasa et Armin ? Comment pourrait-il les laisser seuls tous les deux ? Mais le devoir l'appelait, et il n'avait pas le droit de refuser.

Quelques jours après le départ d'Eren, la guerre en voulait encore plus, et emporta également Livaï avec elle. Le cœur lourd, Livaï quitta la ferme et se mit en route pour Saint-Mihiel. Comme beaucoup d'autres, il ignorait ce que le destin lui réservait.