Le grand jour de Donadieu
Chapitre 1
« L'amour est une forteresse
Dont les murs sont faits de promesses
C'est là que dorment les amants
Cachés de tout cachés du temps
Et quand leurs lèvres se rejoignent
C'est tout l'univers qui s'éloigne
Autour, le silence est parfait
Comme un instant d'éternité
Tourne, tourne, tourne le temps
Tout autour des amants… »
Michel Fugain, Forteresse
La demande, problème insoluble
Le Sanctuaire, 19 juin 1737
Seul dans l'obscurité de son temple, le chevalier d'or du Cancer, Donadieu, tentait vainement de discipliner ses cheveux châtains dont nul peigne ne réussissait jamais à venir à bout. Il avait pris une décision importante malgré son jeune âge : demander sa compagne en mariage. Il avait pensé que cela serait simple mais il n'arrivait pas du tout à trouver les mots idoines pour lui faire part de cela. Le pire, ce serait qu'Harmonie se moque de lui, il n'y survivrait pas. Heureusement, s'il ne savait pas ce qu'il allait dire, il savait ce qu'il lui faudrait faire lorsqu'il se trouverait devant elle…
Le jeune chevalier d'or de quatorze ans se rassit à son bureau, froissa le papier qu'il tenait en main, et qui alla rejoindre la pile qui jonchait déjà le sol. Comment dire cela sans forcément paraître malpoli ou rustre ? L'originalité n'était pas son fort, et il regretta d'avoir dormi pendant ses cours de littérature. Au moins, il aurait pu lui écrire un poème !
Il ébouriffa de nouveau sa chevelure dans sa frustration, et recommença à écrire :
« Très chère, Harmonie, j'ai l'honneur de bien vouloir te demander la permission d'avoir ta main… »
Il relut ce qu'il venait d'écrire, et biffa d'un geste sec de sa plume la phrase. Non, cela n'allait toujours pas. Allait-il devoir aller prendre les mots d'un autre pour faire une démarche si personnelle ? Il serra les poings : pas question ! Ce seraient ses mots, ou rien !
Le malheureux chevalier d'or, pas encore découragé, continua :
« Chère Harmonie, voudrais-tu me faire l'honneur de devenir ma compagne pour la vie ? »
Il soupira et grogna :
« Navrant ! »
La phrase subit le sort funeste de la précédente. Donadieu réfléchit un instant, mordillant le bout de sa plume, et finit par écrire :
« Harmonie, veux-tu me faire l'honneur de devenir ma femme, de me supporter pour le meilleur et pour le pire, jusqu'à ce que la mort nous sépare ? »
Il soupira : cela dégoulinait de bons sentiments, était politiquement correct et fort bien dit du reste, mais ne lui ressemblait guère, lui le Cancer farceur, superficiel mais aussi cruel quand la fièvre du combat le prenait. Comment faire pour traduire avec ses propres mots ce qui venait du fond de son cœur ? Le jeune homme biffa encore ce qu'il venait d'écrire, et jeta sa plume sur le bureau. C'était le jour le plus important de sa vie, et il allait se le gâcher par des considérations triviales de ce genre. Ce n'était tout de même pas si difficile de faire une demande en mariage, que diable ! Des milliers de personnes en faisaient tous les jours, et voilà qu'il était en train de s'énerver tout seul pour la chose la plus simple du monde. Il posa ses mains sur ses tempes pour essayer de mieux canaliser ses pensées, observa la bague qui attendait sagement dans son écrin, puis reprit sa plume et écrivit :
« Harmonie, est-ce que tu veux m'épouser et rester avec moi jusqu'au bout de notre vie qui sera sans aucun doute courte vu le métier que nous faisons ? »
Il grogna encore :
« Ridicule ! »
En plus, ils n'étaient pas de la même religion, lui était un catholique provençal, non pratiquant depuis son enfance, et elle une circassienne orthodoxe qui pratiquait encore et qui était attachée à sa religion. Bon, le problème n'était pas là, c'était une bonne excuse, en fait, et il se focalisa de nouveau sur l'objet de sa réflexion. Sentant sa colère monter, il écrivit :
« Harmonie, veux-tu pour mari un incapable qui ne peut pas t'écrire trois mots pour te dire qu'il t'aime ? »
De rage, il froissa la feuille et la lança à l'autre bout de la pièce. Comment lui dire qu'il l'aimait, qu'il voulait passer le reste de sa vie avec elle ? C'était pourtant simple, et il n'y arrivait pas !
Il se leva, et se remit à faire les cent-pas, les mains dans son abondante chevelure. Cela valait vraiment la peine d'être un chevalier d'or, de disposer de pouvoirs énormes, d'avoir un contrôle sur l'entrée du monde des Morts, s'il n'arrivait même pas à demander à la femme qu'il aimait de l'épouser. Il prit plusieurs longues inspirations, et écrivit :
« Harmonie, délice de mes jours, accepterais-tu de devenir la maîtresse de ma maison, de mes biens après avoir pris mon cœur en esclavage ? »
Sa propre mièvrerie le fit rire en lisant ce chef d'œuvre de la littérature sentimentale. Sûr qu'elle allait lui rire au nez en l'entendant débiter ce genre de fadaises. Cela aurait pour effet de dédramatiser la situation, mais ce n'est pas le genre d'effet qu'il voulait produire sur elle. N'y avait-il aucun moyen, qui lui corresponde, de faire sa demande ? Il froissa le parchemin, le jeta d'un geste rageur à terre, en prit un autre et écrivit :
« Harmonie, est-ce que tu veux m'épouser ? »
Simple, mais qui lui convenait davantage que toute cette pompe. Pourtant, cela n'exprimait pas encore assez les sentiments qu'il ressentait envers elle. Il aurait voulu trouver des mots plus forts, mais plus simples à la fois, qui rendent ce qu'il était lui, Donadieu…
Il s'assit par terre, et se prit la tête dans les mains, presque au bord des larmes. Comment allait-il réussir à écrire la demande idoine ? Le pauvre Cancer avait envie de hurler à la face du ciel, de la déesse et des hommes qu'il aimait Harmonie, qu'elle était pour lui la seule femme au monde et qu'il voulait partager sa vie pour le reste du temps qu'il leur restait sur cette terre, mais ce n'était pas possible. Harmonie, déjà, était une exception dans le monde résolument machiste des chevaliers d'or, mais, vu qu'ils se connaissaient depuis leur enfance, personne ne s'en formalisait plus à présent. Dire que leur relation avait commencé par un vase cassé ! Il se rappela cet épisode humoristique, et se mit à rire tout seul. La première fois qu'il avait essayé de l'embrasser, elle avait été si surprise et si effrayée qu'elle lui avait cassé un vase sur la tête et s'était enfuie en courant. Cela s'était passé voici un an, et, depuis, ils avaient appris à s'apprivoiser l'un l'autre. Même leur premier véritable baiser, un après-midi de canicule, à l'ombre d'une colonne, avait été quelque peu difficile au vu du peu d'expérience qu'ils avaient l'un et l'autre. Leur relation s'était approfondie jusqu'à devenir « cette paix intime et calme où deux âmes se reposent », comme le disaient les textes venus du lointain pays de Shanti. Tout en Harmonie lui plaisait : ses yeux verts de chat, sa crinière ondulée noire comme l'ébène qui mettait en valeur sa peau de lait, son humour particulier, ses rougissements, son intuition féminine et son courage qui faisait d'elle l'un des chevaliers d'or les plus puissants. Dire qu'ils n'arrêtaient pas de se disputer, et que paradoxalement ils s'aimaient, il y avait là de quoi perturber le jugement le plus sain. Il aurait pu longtemps disserter sur elle, mais le propos n'était pas là, il n'avait toujours pas trouvé le moyen de lui faire sa demande, du moins pas un moyen qui lui convienne…
Il écrivit alors :
« Harmonie, veux-tu relever cet ultime défi
De m'avoir pour mari
Tout au long de notre vie
Et pour après aussi »
Il considéra ses vers d'un air dégoûté, les trouvant de la dernière nullité. Décidément, il n'était pas doué pour la poésie, ce n'était pas par là qu'il devait chercher à briller. Mais il n'était même pas capable de la demander en mariage avec des mots normaux, alors…
Le pauvre Cancer se sentait de plus en plus ridicule, et commençait même à se demander s'il allait vraiment sauter le pas et oser demander Harmonie en mariage. Il ne manquerait plus qu'elle lui rît au nez, et la débâcle serait complète !
Il fallait qu'il fasse quelque chose, où il allait devenir complètement fou. Le sang battait furieusement à ses tempes, et il se sentait ridicule de se rendre malade pour quelque chose d'aussi simple. Il se leva alors brusquement, ses yeux bleus résolus, et écrivit :
« Harmonie, veux-tu devenir mon épouse, partager ma vie, mon lit, mon logis, enfin, tout ce qui est à moi, jusqu'à ce que je gagne ma dernière demeure ? »
Cela lui convenait mieux, son tempérament gai et farceur ressortait dans cette phrase. Il était enfin parvenu à dire ce qu'il ressentait dans des mots qui étaient les siens, à la fois formalistes et amusants. Tout heureux, il se précipita dans la salle d'eau attenante à la grande salle de sa maison, se décrassa méthodiquement et parvint même à discipliner sa chevelure châtaine. Il se rasa soigneusement, sans se couper. Il enfila une tunique propre, pas élimée comme toutes celles qu'il portait habituellement, et se trouva presque acceptable en se regardant dans le miroir. Il était difficile de reconnaître le Donadieu habituel dans ce jeune homme à la peau un peu hâlée, rasé de frais et à la coiffure plus que correcte. Il saisit l'écrin dans sa main et se dirigea d'un pas résolu vers l'endroit où il savait trouver Harmonie à cette heure du jour : sa roseraie. En effet, elle accordait un soin jaloux à l'entretien de ses roses, dont certaines étaient très rares…
A cette heure du jour, le soleil, bien que pâle en cette magnifique journée d'hiver, dissuadait tout le monde de sortir, ce qui l'arrangeait car il n'avait aucune envie de rencontrer qui que ce fût, et surtout pas ses pairs. En effet, ceux-ci n'étaient pas au courant de la relation qui existait entre lui et Harmonie, et ils devaient être discrets, ils n'avaient pas le droit. Et pourtant, cet interdit ne l'empêchait pas de vouloir la demander en mariage. Il avait conscience de transgresser plus ou moins le serment prêté à la déesse lorsqu'il était devenu chevalier d'or, bien des années auparavant, mais il était résolu à prêter un autre serment, inconnu cette fois du reste de ses pairs et qui aurait autant d'importance à ses yeux. Et s'il devait être damné dans cette vie et dans l'autre, eh bien tant pis !
Il monta jusqu'au temple des Poissons, et alla jusqu'à la roseraie qui le jouxtait. La dame de ses pensées s'y trouvait, armée d'un sécateur et en train de faire un bouturage. Elle portait une tunique verte et un pantalon court qui s'arrêtait à mi-mollet, sa tenue habituelle à l'intérieur du Sanctuaire. Elle se tourna vers lui, et un léger sourire apparut sur son visage alors qu'elle disait, ses yeux verts étincelant :
« Eh bien, tu t'es décidé à plonger dans la mer pour être aussi propre ? »
Ce genre de jeux verbaux était dans leurs habitudes, ils aimaient s'asticoter l'un l'autre, mais Donadieu, nerveux, ne répondit rien. Qu'est-ce qu'il devait dire, déjà ? Il ne se souvenait pas d'un seul mot de ce qu'il avait écrit quelques minutes auparavant. Harmonie s'approcha de lui et dit :
« Tu es étrange, aujourd'hui… »
Et elle lui posa la main sur le front. Alors, se souvenant de ce qu'il devait faire, il saisit sa main, s'agenouilla et dit :
« Euh…Harmonie…je… »
Pas moyen de retrouver le moindre mot, il en aurait pleuré. Il serra plus fort sa main pour qu'elle ne se dégage pas, sortit vite l'écrin et le lui tendit en bégayant à demi :
« Harmonie, je…veux-tu m'épouser ? »
Dans sa nervosité, il tira davantage sur sa main et, trop étonnée par sa demande, elle fut déséquilibrée et tomba à terre. Elle se retrouva allongée sur lui, toute surprise…
Bizarrement, elle ne se débattit pas, sentant des sensations particulières lui parcourir le corps. Le contact du corps de Donadieu contre le sien lui procurait du plaisir, elle ne pouvait le nier et cela l'effraya. Ils restèrent ainsi, les yeux dans les yeux, la respiration courte jusqu'à ce que Donadieu, conscient du réveil de ses hormones et par-là même d'une partie de son anatomie, ne se dégage en rougissant. Harmonie se releva rapidement et dit :
« Si c'est une blague, elle n'est pas drôle ! »
Elle haletait encore, et se sentait perturbée par ce qui venait d'arriver. Donadieu continua :
« Ce n'est pas une blague, je n'ai jamais été aussi sérieux de ma vie. Je veux que tu deviennes mon épouse, parce que je veux passer avec toi les années qui me restent à vivre… »
Harmonie examina le regard bleu du jeune homme, ce regard qui ne mentait pas. Il acheva :
« J'ai pris cette décision en toute connaissance de cause, figure-toi. Je t'aime, et je veux vivre avec toi, même si pour cela je dois contourner les lois du Sanctuaire… »
Il se mit de nouveau à genoux et reprit :
« Veux-tu devenir ma femme ? »
Et il lui tendit l'écrin. Harmonie, au bord des larmes, lui dit :
« On ne peut pas se marier, tu le sais bien, les lois l'interdisent… »
Il lui prit la main, et dit tendrement :
« Si je dois être damné, hé bien cela ne me dérange pas, parce que j'aurais vécu le reste de ma vie avec toi… »
Elle continua :
« On ne pourra même pas vivre ensemble, on sera en permanence dans le mensonge, c'est le genre de vie que tu veux nous imposer ? Et le mensonge vis à vis des autres, de la déesse, tu y songes ? »
Donadieu ne cilla pas, et répondit :
« Oui, j'y ai songé, je n'ai pas pris cette décision à la légère. Je sais aussi que la guerre sainte approche, et que nous risquons de ne pas y survivre… »
Un éclair apparut alors dans son regard, et il dit :
« Et puis ce n'est pas un mensonge, mais une dissimulation de la vérité… »
C'était là le Donadieu qu'elle aimait, qu'elle connaissait bien. Jamais place forte plus branlante n'avait été aussi proche de la reddition, mais elle ne s'avoua pas vaincue et poursuivit :
« Et comment comptes-tu surmonter l'obstacle de la religion ? Je suis orthodoxe, et tu es catholique, tu sais très bien que ce ne sont pas les mêmes rites… »
Le Cancer répondit :
« Nous trouverons une solution, mais il va nous falloir des témoins, c'est obligatoire, non ? Qui souhaites-tu ? »
Harmonie rétorqua :
« Hé, je n'ai pas encore accepté, ne t'emballe pas ! »
Donadieu se remit à genoux et dit :
« Harmonie, je t'en supplie, deviens ma femme ou je n'ai plus qu'à me retirer dans un ermitage pour le reste de mes jours, tant ils me seront insignifiants. J'ai prêté serment de fidélité à notre déesse, et je suis prêt à te prêter ce serment également dans le plus légal des mariages… »
Son cœur, déjà son prisonnier depuis un bon moment, fondit littéralement lorsqu'elle le vit à genoux devant elle, son regard bleu sérieux posé sur elle. Elle resta silencieuse un moment, réfléchissant aux enjeux de cette union. Elle aimait Donadieu, cela n'était pas la question, mais il fallait penser aux conséquences. Que faire si leur mariage était découvert, si un enfant venait au monde ? Car il fallait aussi songer à cela, c'était l'une des choses les plus naturelles qui soient. Et pourtant, malgré la guerre sainte imminente, leur position à tous deux, les interdits du Sanctuaire, elle décida d'accepter…
Elle lui tendit sa main gauche et dit :
« J'accepte, je serai ton épouse, Donadieu… »
Le regard bleu du jeune homme s'éclaira, et un large sourire fendit son visage. Il prit la bague, la sortit de l'écrin et dit :
« Que cette bague soit le symbole de notre engagement… »
Et il la glissa à son annulaire gauche. C'était un simple anneau d'argent, le Cancer n'ayant pas les moyens de lui offrir un solitaire, mais elle la trouva superbe. Donadieu dit alors :
« Comme témoins, j'avais pensé à Shanti et Ephrem, qui sont nos amis depuis longtemps et qui ne trahiront jamais notre secret… »
Shanti, la Vierge, réincarnation de Bouddha, Ephrem, le Lion d'or, le meilleur ami de Donadieu, oui, c'était un bon choix. Elle lui répondit :
« Oui, c'est une bonne idée… »
Il se releva, et la prit dans ses bras en disant :
« Tu seras la plus belle mariée qu'on ait jamais vu… »
Elle pouffa et répliqua :
« C'est normal, il n'y a jamais de mariage ici… »
Elle plongea son regard vert dans le sien, et tous deux échangèrent un baiser…
Les préparatifs
Jamais Donadieu n'aurait pensé qu'il y avait tant de choses à faire pour pouvoir se marier. Enfin, la date fut arrêtée au quinze juillet suivant. Etant donné le problème de religion, ils décidèrent de faire une cérémonie dans chacune d'elles.
Le plus difficile fut de demander à Ephrem et Shanti d'être les témoins. Même s'ils avaient confiance en eux, ils appréhendaient cela. Ils leur demandèrent de venir pendant un après-midi et Donadieu, qui détestait tergiverser, leur dit :
« Voilà…Harmonie et moi allons nous marier, et nous voudrions que vous soyez nos témoins… »
Dire qu'ils furent étonnés fut un euphémisme, et même Ephrem, bavard impénitent, resta silencieux pendant quelques minutes avant de dire :
« Vous marier ? Mais vous n'êtes pas sérieux, vous êtes devenus fous ! »
Donadieu prit Harmonie par les épaules et jeta au Lion d'or un regard noir :
« Nous sommes parfaitement sérieux, ne t'en déplaise. Nous sommes ensemble depuis plus d'un an, et nous voulons officialiser notre relation avant la guerre sainte… »
Ephrem se tut, et les observa. Effectivement, il y avait entre eux cette aura particulière qu'il n'avait jamais remarquée, comme si leur amour prenait corps. Shanti, lui, se contenta de les observer, ses yeux sombres allant de l'un à l'autre, avant de dire :
« Je serai honoré d'être votre témoin… »
Personne ne pouvait se targuer de connaître ce qui se passait dans le crâne de l'Indien, mais il paraissait plutôt content de ce qui arrivait. Pourtant, quelque chose dans son regard indéchiffrable laissait penser qu'il en savait plus qu'il ne voulait bien le dire, comme à son habitude. La rumeur qui courait à son sujet était-elle vraie, était-il vraiment la réincarnation de Bouddha sur Terre ? Ephrem soupira et, alors, dit :
« Si Shanti est devenu fou lui aussi, je n'ai plus qu'à me joindre à cette folie collective, non ? »
Pourtant, le Lion d'or n'en pensait pas moins, comme le devina Donadieu. Il reprit :
« Je pense que vous avez médité et retourné les tenants et les aboutissants dans tous les sens, et je vous connais assez pour savoir que ce n'est pas une décision prise sur un coup de tête… »
Shanti demanda alors :
« Qu'avez-vous prévu pour la cérémonie ? »
Donadieu grimaça et répondit :
« Les cérémonies veux-tu dire ? En effet, il y aura une cérémonie catholique et une orthodoxe, vu que nous ne sommes pas de la même religion… »
Ephrem se passa la main sur le front d'un air comique et intervint :
« Alors vous avez voulu vous compliquer la vie, hein ? Je vais vous en rajouter : je suis juif séfarade et Shanti est bouddhiste. Comment allez-vous faire ? »
Donadieu répondit sur le même ton :
« La religion des témoins n'a pas d'importance, vais-je te répondre… »
Harmonie, émue, leur dit :
« Merci, merci d'avoir accepté, mes amis, cela me va droit au cœur… »
Le Cancer, plus terre à terre, leur dit :
« Pour les registres, il me faut vos prénoms, noms complets, date et lieu de naissance. Désolé, ce n'est pas moi qui le demande…»
Shanti, le premier, répondit :
« Shanti Jawaharlal Siddharta Vidya, je suis né à Kapilavasthu (note : ville de naissance du Bouddha, à 240 km de Bénarès ) le 9 septembre 1723… »
Ephrem manqua s'étouffer de rire devant les prénoms exotiques du chevalier d'or de la Vierge, mais il parvint à se calmer et dit avec le plus grand sérieux :
« Ephrem David Joas Achaz Ben Nelim, de la tribu de Benjamin, je suis né à Jérusalem le 7 août 1724… »
Donadieu dut demander à plusieurs reprises à ses deux témoins d'épeler leurs noms et prénoms, mais il écrivit soigneusement sur un parchemin les deux états-civils. Ephrem, alors, lui dit :
« Et comment vas-tu surmonter le problème de votre âge ? Je te rappelle que vous avez juste quatorze ans, tous les deux, et que Shanti et moi sommes sensiblement de votre âge… »
Harmonie répondit, la main sur l'épaule de son bien-aimé :
« Administrativement, si tu te souviens bien, nous autres ressortissants du Sanctuaire sommes déclarés majeurs dès l'âge de treize ans pour pouvoir accomplir nos missions, il n'y a donc là aucun problème… »
Décidément, ils avaient vraiment réponse à tout, ce qui prouvait leur détermination. Ephrem alors décida de baisser les bras, et de laisser les choses s'écouler comme elle le devaient…
Donadieu, alors, rassembla le montant de ses économies et s'en alla commander les alliances, qu'il prit le plus simple possible, un jonc d'or. Ils ne pourraient pas les porter en public, mais au moins les accrocher autour d'une chaîne. Sur la sienne, il fit graver : « D -H 15/7/1737 Notre amour est éternel » et sur celle d'Harmonie : « H-D 15/7/1737 Et même la mort ne pourra nous séparer ». Cela était terriblement cliché, mais c'était vraiment ce qu'il ressentait. Après tout, l'issue de tout cela était leur mort probable pendant la guerre sainte…
A suivre
