Un Scandale à Hobbitebourg

Ecrit en collaboration avec Nasty


- Il ne peut pas faire ça !

- Il est des temps, mon cher Bilbo, où le pouvoir se résume dans le seul savoir. C'est vous-même qui avez fourni à Bard cette connaissance et il s'en servira. La paix de son royaume compte bien plus que vos remords.


La mésange était épuisée. Après d'angoissantes minutes à explorer les différentes couches qui s'étaient peu à peu élevées dans son habitation, Radagast retrouva enfin les quelques charançons séchés restants de l'année. Il tenta d'en glisser d'infimes morceaux dans le bec de l'oiseau. En vain. Les piaulements retentissaient, bourdonnaient dans les airs, laissant derrière eux la vibration caractéristique des catastrophes.

Radagast refusait d'entendre. Il en avait trop vu, trop compris déjà et trop subi en trop peu de lunes. Sebastian, en boule près de la cheminée toujours allumée pour lui, en était un exemple bien trop douloureux. Cette nouvelle perte, il n'en voulait pas. La montagne des petits désespoirs vacillait et menaçait de l'engloutir. Il n'avait rien demandé. Si chaque jour, un nouvel émerveillement ponctuait la grâce de la Terre du Milieu, l'étendue de sa responsabilité l'accablait toujours plus.


- Vous êtes Gandalf le Gris, le maître des artifices. Vous pouvez sans doute faire quelque chose !

- Je ne suis qu'un magicien errant. Mon rôle n'est pas d'intervenir dans l'écoulement naturel du temps et du destin de chacun. Le dernier des dragons va disparaître, et avec lui une partie du mal qu'ils ont toujours apporté en Terre du Milieu.

- Je lui ai parlé, Gandalf. Parlé ! J'ai vu le mal que vous évoquez. Mais j'ai aussi vu...


Il avait disparu dans la forêt. Il avait disparu dans les rêveries herbacées, dans les songes poétiques qui donnaient une couleur tout à la fois plus chatoyante et plus douce à son entourage. Il avait disparu dans une routine de gestes appris des animaux et des arbres. Il avait disparu dans les conversations avec une âme plus simple, plus pure, plus franche. Mais le monde le retrouvait, lui rappelait que nulle fuite n'est suffisante quand elle dépend d'un environnement en danger.

Les pépiements se faisaient plus aigus. Radagast se força à écouter jusqu'aux moindres détails. L'histoire était décousue, vue par les yeux d'un être qui prêtait plus attention aux fluctuations de l'air le stabilisant et à l'état des dernières réserves de nourriture laissées par l'hiver, qu'à la lutte permanente des 'êtres conscients' entre eux. Et pourtant, les yeux grands ouverts de l'Istar ne voyaient plus que les images retranscrites, ses oreilles n'entendaient plus que le grondement de la chute à des lieues de là. Le rugissement de colère qui faisait trembler jusqu'aux fondations d'Erebor. La soudaine lueur, éblouissante, terrifiante, si crue dans une nuit anthracite dont les diamants étaient les seuls sur lesquels il n'aurait pu veiller. L'orgueil déchu, la colère personnifiée dont la forme faisait onduler le ciel. Et les cris de tous à cette vue. Ils étaient ridicules dans leur frayeur. Ridicules, petits et gris face à la masse d'or fondu qui défendait son honneur plus que sa vie. Facilement défaits. Et pourtant, l'oiseau racontait une histoire toute autre. L'histoire d'un simple trait qui s'élevait dans les airs. Ajusté. Précis. Les ailes de feu se repliaient. Derrière toute la puissance, le grondement n'exprimait plus que souffrance. Et la comète se suspendit dans les airs. Vrilla. Chuta. Radagast ferma les yeux et cessa d'écouter. Un être de plus était réduit au néant par la volonté dévorante de puissance des hommes.


- Bilbo, votre aventure touche à sa fin, et avec elle la bizarrerie de votre monde. Bientôt vous retrouverez votre trou et son jardin, vos livres et votre garde-manger, un feu tout naturel dans votre cheminée...

- Je ne suis pas sûr de pouvoir à nouveau regarder le feu sans penser à la fin du plus grand d'entre eux. Bonne nuit, Gandalf.


Radagast s'empara de son manteau. Deux rats jaillirent des poches, réveillés dans leur sieste, pour filer se réfugier sous l'une des racines de l'arbre qui soutenait à présent toute sa maison. Il prit le temps de regarder autour de lui une dernière fois. Qu'en serait-il quand les chênes disparaîtraient et cesseraient d'imprimer ce mouvement tanguant et rassurant à son toit ? Qu'en serait-il quand Sebastian lui-même ne serait plus qu'une nuisible boule d'épines ? Il oubliait parfois. De nombreuses choses se mêlaient dans son esprit sans qu'il puisse vraiment savoir si elles avaient existé, ou si elles n'étaient que le fruit d'un nouveau rêve. Mais il savait que le regret de ne pas agir ne se fondrait pas dans l'herbe à pipe. Pas cette fois.

Une dernière fois, il essaya de se souvenir de ce qu'il pourrait oublier. Mais il n'était déjà plus sûr de l'endroit où ses décisions le portaient. Il ramassa délicatement le hérisson, le fourra dans un repli de sa cape. La mésange fut résolument posée sur le haut de son crâne, évitant néanmoins de perturber les deux petits derniers des pouillots qui avaient pris possession de sa coiffe pour les derniers jours. Il faudrait un jour qu'il leur redemande leurs noms, mais la famille était déjà tellement grande qu'il n'était pas sûr de pouvoir s'en souvenir.

Se ressaisir. Se concentrer. Il était temps pour l'Istar de se souvenir de l'étendue de ses pouvoirs.


Ainsi donc Smaug était tombé. Une telle immensité, abattue par un trait que lui, simple semi-homme de la Comté, avait guidé avant même d'en considérer tout à fait l'office. Il en voyait la trace saillir avec une obscénité grotesque du grand ventre tout caparaçonné de joyaux, comme le dragon était étendu de tout son long sur les décombres des habitations humaines. Tombé mais s'attardant encore dans le monde, comme le prouvait la houle douloureuse qui soulevait le lourd poitrail sous la flèche assassine. Vain entêtement, car le monstre à l'agonie se trouvait à présent encerclé par les peuples qu'il avait meurtris. Thorin, futur roi sous la Montagne, entendait anéantir l'infâme qui hantait désormais les chants des nains. Bard, encore ruisselant de l'eau du lac et une rageuse lueur dans l'œil, était résolu à sceller l'exploit pour lequel les hommes l'acclamaient déjà. Et Gandalf, en témoin grave, attendait que s'éteignît l'un des maux de ce monde, les pensées déjà tournées vers ceux de son ordre. Et Bilbo, le hobbit sans suite et sans titre, que dirait-il du sort de Smaug, de cette bête flamboyante qui n'avait répandu que désolation en ces lieux ? Le temps était encore suspendu par la fascination des vengeurs, comme remplis d'effroi incrédule à la vue de leur propre haut fait. Cet instant, Bilbo ne put le laisser s'échapper naturellement vers une conclusion funeste. Il considéra la créature formidable qui exhalait encore un souffle rauque, peinant à la poitrine, et s'avança sans se risquer à évaluer les tenants et les aboutissants d'une telle intrusion. Malgré un pas intimidé et une terrible impression de malséance, Maître Baggins, guidé par une résolution brûlante, trouva en lui suffisamment de hardiesse pour faire face à l'assemblée et clamer d'une voix forte :

- Je suis le Cambrioleur ! Je suis celui qui trouva la clé pour défaire Smaug ! Je suis celui qui parla au dragon !

Un murmure plein d'étonnement respectueux parcourut les rangs des hommes.

- J'ai découvert un être doué de conscience et… et d'intelligence. Une intelligence trop bouffie de sa propre démesure, et sèche de tout autre chose. Voilà ce qui l'a perdu. Et voilà ce qui vous a perdus, vous, à qui Smaug a causé tant de malheur et de misère.

« A mort, le fléau ! » s'écria l'un des hommes de Bard. Dans l'assemblée, Gandalf fronça les sourcils, confus et inquiet. Bilbo, un peu fébrile, s'empressa de poursuivre.

- J'entends que ses dégâts et ses méfaits sont inqualifiables. Mais je vous prie de considérer son état à présent diminué et inoffensif, et de ne pas commettre la même erreur que lui. … Vous avez vaincu Smaug ! Ne vous complaisez pas à l'anéantir pour éprouver votre propre toute-puissance. Votre triomphe n'en sera que plus grand, aujourd'hui et dans les mémoires.

« Que dit-il ? » s'indigna un autre homme d'Esgaroth, incrédule.

- Oh, Bilbo… Non... intervint aussitôt Gandalf, calme et définitif, dans l'espoir d'escamoter un pénible esclandre.

Une grande agitation gagnait les rangs de Bard et de Thorin. Le semi-homme tourna vers le magicien un regard déconfit, mais encore empli d'attente.

- Vous avez un grand cœur, mon cher hobbit, sourit tristement Gandalf. Mais vous vous égarez. Les dragons sont des créatures de Morgoth. Ils sont intrinsèquement mauvais…

- Si sa nature même est mauvaise, comment punir celui-ci de mort ? Ne peut-on pas la réformer, à présent que le voilà déchu et presque réduit à néant ?

Bilbo vit ses anciens compagnons le considérer avec de grands yeux consternés. Il fut un instant ébranlé mais reprit vaillamment, en s'adressant au magicien :

- « Le vrai courage n'est pas d'ôter une vie, mais de savoir en épargner une ». N'est-ce pas vous qui m'avez enseigné cela, Gandalf, en me donnant une épée ?

Gandalf ferma les yeux, appuyé sur son bâton, semblant crouler sous le poids d'une terrible responsabilité. Lorsqu'il les rouvrit, ce fut pour s'avancer vers le hobbit et s'adresser à lui avec une profonde tristesse, non-feinte, mais entièrement dévolue à sa personne :

- Bilbo… la pauvre créature est en train de mourir.

Le cambrioleur se tourna alors vers le dragon. Son souffle était laborieux et du sang coulait en lentes rigoles entre ses écailles mais, au fond de son œil doré, on ne discernait rien d'autre qu'une attente indifférente qui n'était ni héroïque ni animale. A cette vue, Bilbo sentit son cœur se serrer. Gandalf posa sur son épaule une main tutélaire et conclut avec douceur :

- Laissez-la…

Le hobbit fut tenté de lâcher prise et de se laisser emporter dans les robes grises du magicien, à l'abri de cette pénible agonie et de la mise à mort qui l'achèverait enfin. Il chercha une aide dans l'assemblée, n'en trouva aucune, mais ses yeux rencontrèrent ceux de Thorin et il s'échappa du surplomb apaisant de Gandalf pour courir à lui.

- Thorin ! Fils de Thrain… L'ennemi est terrassé, vous allez retrouver le royaume qui vous revient… Je vous en prie, ne montez pas sur le trône en foulant au pied une vie aussi formidable !

Thorin le saisit alors par les pans de son gilet, modérant sa brusquerie, mais espérant sans doute lui remettre les idées en place.

- Bilbo, avez-vous perdu l'esprit ? Je devrais épargner cette bête abominable ? Elle qui nous a dépossédés, exilés, massacrés comme autant d'insectes contrariants ? Avez-vous vu les armures de nos guerriers fondre sur leurs corps ? Les robes de nos femmes en flammes ? La chair de nos enfants rôtie vivante ?

A ce récit, le hobbit blêmit soudainement. Il répondit pourtant avec fièvre :

- Il fut sans pitié ! Ne le soyez pas. Mon Prince, je vous ai sauvé la vie une fois. Laissez-moi la vie de Smaug.

A ces mots, le regard sombre de Thorin se brisa, et il sembla supplier à son tour.

- Ma dette envers vous est immense, maître hobbit. Mais ne la faites pas payer à mon peuple. Demandez-moi n'importe quoi ! … Mais cette vie-là, il n'est pas en mon pouvoir de vous l'offrir.

Bilbo avertit alors Thorin, sur un ton qui indiquait qu'il était tout à fait étranger à ces usages :

- Mon Prince, je suis à vos genoux.

Et le semi-homme, déjà si petit face à cette muraille de guerriers, s'agenouilla devant Thorin Ecu-de-Chêne.

- Non, Bilbo, ne faites pas cela, protesta le prince-nain avec effroi.

Une voix cinglante interrompit ce plaidoyer.

- Assez ! Finissons-en !

Puis un grondement douloureux vibra dans l'air et jusqu'au fond de la poitrine de Bilbo : Bard venait d'extraire la flèche du fragment de chair tendre visible sur le poitrail de Smaug. Le sang jaillit de l'orifice à gros bouillons.

- ARRETEZ ! s'écria le hobbit en voyant l'homme dégainer son épée longue.

Il bondit sur ses pieds et courut se jeter sur la plaie, comme pour la panser de son propre corps, sentant le sang chaud couler à flots contre son ventre.

- Cessez ce caprice grotesque, semi-homme ! fulmina Bard en l'empoignant brutalement pour l'arracher à l'interstice vulnérable et le caler sur son épaule comme un vulgaire enfant turbulent.

Le hobbit poussa un cri d'alarme, humilié et désespéré en cet ultime instant.

- Bard, mon ami ! appela Gandalf, dévasté par la tournure que prenaient les évènements.

Mais ce ne fut pas lui qui saisit le bras de l'homme pour lui intimer :

- Lâchez le hobbit… Et laissez-moi le dragon.