Olam haba
Chapitre 1
le divin larcin
La lumière du jour était en train de disparaître et les trois premières étoiles étaient enfin visibles à l'Est. La nuit commençait peu à peu à voiler l'esplanade. C'était le moment idéal. La Reine du Shabbat (jour saint dans la Torah) parcourait les pieux foyers célébrant la sainte convocation. La Reine, c'était l'épouse mystique du Roi des rois, la mère des créatures célestes et de toutes les âmes: la Shekhinah, la « Présence » du Saint, béni soit-il.
Ils pouvaient sentir son sillage délicat et subtil qui planait au-dessus de la vieille ville de Jérusalem. Mais les quatres malakhims ne pouvaient s'attarder davantage, ni même se joindre aux réjouissances du Saint Shabbat, en compagnie des Shomerim, les anges gardiens en charge des mortels. Ils avaient un mandat très particulier ce soir-là. Une mission qui nécessitait la plus grande discrétion. A aucun moment, ils ne pouvaient se permettre de trahir leur nature divine. Raphaël, Gabriel et leur sœur Haniel (3 des 7 archanges les plus proches de D-ieu) étaient drapés d'étoffes brunes qui dissimulaient leurs ailes massives. A leurs côtés, se tenait également le jeune Satiel, un ange très prometteur qui accompagnait son instructeur : l'archange Gabriel. C'était sa première sortie dans le olam hazé :le monde terrestre, le territoire des hommes.
Les anges se dirigeaient d'un pas assuré vers la majestueuse entrée de la Kippat ha Sela (dôme du rocher). La coupole dorée de l'édifice trônait sur le mont du Temple, captant les lueurs de la ville moderne qui bordait l'antique cité. A l'intérieur du somptueux bâtiment religieux, les hautes arcades offraient une résonance d'une profondeur abyssale. Les louanges et les psalmodies s'entrechoquaient contre les murs et les voûtes vertigineuses offraient un écho à couper le souffle. Les messagers se frayèrent un chemin au milieu des fidèles absorbés par leurs prières, jusqu'au petit escalier qui conduisait au « puits des âmes », situé au cœur du célèbre rocher de la fondation. Cette petite grotte étroite était connue pour avoir été, jadis, l'emplacement du Saint des Saints de l'ancien Temple des Israélites. C'était précisément ce fameux endroit que les anges recherchaient. Aujourd'hui, il n'y subsistait absolument rien. Aucune Arche d'alliance, aucune menorah ou table d'encens. La salle était seulement flanquée de quelques tapis poussiéreux et délavés. Un petit reliquaire dédié à Abraham faisait face à un ventilateur qui tournait à plein régime, brassant l'air chaud et pesant de cette pièce exiguë.
Il n'y avait personne dans la minuscule alcôve, la voie était libre, tout le monde était en train de finir l'office du soir dans la grande salle supérieure. L'objet de leur quête se situait plus profondément, sous l'antique Saint des Saints. Raphaël s'avança vers une des façades de la grotte et ouvrit un passage dont seuls les archanges de haut rang avaient la secrète connaissance. La roche se fendit dans un bruit sourd pour dévoiler un sentier caverneux. Les malakhim s'y engouffrèrent à toute vitesse. Il ne fallait pas perdre de temps, chaque minute comptait. Le long passage escarpé descendait en spirale vers un niveau inférieur où aucun mortel n'avait jamais pu accéder. Les quatre anges arrivèrent enfin dans une salle obscure de taille moyenne, où nulle lumière ne parvenait à percer. L'atmosphère y était sec et irritant. La noirceur du lieu était si compacte, qu'on pouvait presque la toucher. Satiel était quelque peu impressionné. Gabriel, son archange mentor, pouvait ressentir ses appréhensions. Pour une première mission, celle-ci était, somme toute, particulièrement stressante, car son enjeu était capitale. Mais Gabriel avait confiance en Satiel et en ses capacités. Il posa une main rassurante sur l'épaule de son protégé et passa devant lui pour le guider dans les ténèbres dans cette étrange antichambre. L'archange connaissait déjà cet endroit, pour y avoir déposé, en compagnie des siens, il y près de 2000 ans, les reliques les plus convoitées de toute la création. Ces mêmes reliques qu'à cet instant même, ils étaient sur le point de récupérer.
-Comment être sûre que le « clan du ha Ra » ne discernera pas la rupture du statut quo? interrogea Satiel.
-C'est un risque, c'est certain, c'est pour cela que c'est NOUS qui avons été mandatés ! affirma Gabriel, confiant.
-C'est un grand honneur, Sar*, d'être à vos côtés pour cette importante mission !(* Sar: Prince en hébreu/ les archanges supérieurs sont membres de l'ordre de Sarim, pluriel de Sar)
-Tu passes enfin aux choses sérieuses, n'es-ce pas l'ami! répondit Gabriel en tapotant amicalement l'épaule de Satiel.
Raphaël fendit les ombres épaisses en brandissant une pierre de flamme. Cette gemme provenait des Shamayim, les mondes célestes du ha Tov (ha tov : « le bien » en hébreu), comme tant d'autres ressources qui étaient inconnues ici-bas, dans le olma hazé.
La magie de cette roche était pauvre et n'éveillerait pas les soupçons des « adversaires » à l'affût de toutes présences angéliques aux abords de Jérusalem. Une lueur douce et suave envahie la cavité dans toutes ses anfractuosités. Le regard des quatre messagers ailés se figea à la vue d'une curieuse structure rectangulaire enveloppée d'une toile grossière. Ils venaient d'atteindre leur but ! L'archange Haniel, la sœur de Raphaël et Gabriel, se précipita pour ôter le lourd tissu qui dissimulait un coffre en bois d'acacia recouvert d'or battu.
-l'Aron ha Berit ! Proclama Haniel.
-Baroukh ata Hakadoch elohenou, melekh ha olam vé Shamayim* ! Scanda Raphaël
(*« bénis Tu es, le Saint, notre D-ieu, roi du monde et des cieux »)
Aussitôt, les anges s'inclinèrent respectueusement devant l'Arche d'Alliance, le trône terrestre du Créateur. Même si la présence de D-ieu était voilé dans le olam hazé, une fine particule de Sa Majesté demeurait toujours entre les deux chérubins sculptés de l'antique coffre. Cet instant de solennités fut de courte durée, car Raphaël fit basculer, à la hâte, le propitiatoire pour se saisir des reliques si convoités qui se trouvaient à l'intérieur de l'Arche.
Un statut quo avait été proclamé au sujet de ces objets si puissants. Après les égarements successifs des Israélites (le peuple de prêtres désignés par l'Éternel), la sainteté de ces artefacts ne pouvaient raisonnablement plus être confiés aux hommes. C'est alors que les forces du ha Ra (ha ra :« le Mal » en hébreu) commencèrent à revendiquer le droit de posséder ces reliques à la magie sans égale. Puisque les hommes, guidés par les anges du ha Tov, le clan du Bien, avaient failli à leur sacerdoce, les entités du ha Ra exigèrent, à leur tour, de devenir les dépositaires des instruments sacrés. Cela était inenvisageable pour les serviteurs des cieux. Un accord fut donc décrété par D-ieu concernant ces objets si précieux, et nulles créatures ne furent autorisées à s'en emparer. Les artefacts de l'Aron ha Berit furent alors destinés à l'oubli temporaire, cachés aux yeux de tous.
Mais l'Éternel, dans sa toute puissance, avait désormais décidé de mettre un terme à ce fameux statut quo afin de convoyer le contenu de l'Arche sainte dans les mondes supérieurs. Le Saint, bénis soit-il, avait pris la résolution de ne pas provoquer un conflit ouvert entre le ha Tov et le ha Ra. C'est pourquoi Il mandata ses meilleurs sujets pour œuvrer dans le secret et rapatrier les reliques saintes dans les Shamayim. Son but final n'avait pas été dévoilé, mais tous les anges y voyaient là un présage concernant l'avènement du Olam haba, le monde à venir où le ciel et la terre seraient de nouveau réunis, comme au temps d'Adam ha rishon (Adam, « le premier » en hébreu), avant sa chute. Les hommes et les anges ne savaient absolument rien sur l'accomplissement de cette prophétie. On savait juste qu'un Machia'h (messie en hébreu) ou Oint de D-ieu, serait le point de fusion qui permettrait cette incroyable union entre les mondes. Quant à l'identité de ce mystérieux personnage, les spéculations étaient légion, aussi bien du coté des hommes que des anges. Certains grands exégètes juifs affirmaient qu'il serait un homme très pieu et particulièrement érudit, alors que les anges les plus savants théorisaient sur son hypothétique nature hybride, mi homme mi ange. Le Machia'h était appelé à utiliser la magie des quatre artefacts de l'Arche pour accomplir son destin : détruire le Mal et unir les mondes en un seul : le Olam Haba !
L'archange Raphaël sortit un à un, avec la plus grande délicatesse, les objets qui étaient soigneusement consignés dans l'Aron ha Berit. Tout d'abord, il tira le bol de manne, le « pain céleste » qui avait nourri les Israélites dans le désert. La manne était la nourriture habituelle des anges et des âmes séjournant dans le Gan Eden. Il s'agissait d'une résine friable plus blanche que la neige. Elle avait un goût sableux et finement sucré, comme du miel doux. Une seule portion de cette manne très ancienne avait le pouvoir de nourrir durablement un être vivant. L'urne qui contenait ce « pain » miraculeux fut remis à l'archange Gabriel, qui le stocka immédiatement dans sa gibecière. Raphaël confia ensuite la deuxième relique à sa sœur Haniel : le bâton fleurit d'Aaron, capable de guérir tous les maux et de panser toutes les blessures. Satiel fut chargé de transporter les Luwak Torah (table de la loi en hébreu) en andésite. Celles-ci étaient de taille bien moins imposantes que les habituelles représentations diffusées notamment à travers les Arts religieux.
Les Luwak n'excédaient pas la taille d'un cahier d'écolier. Elles étaient gravées d'une forme d'hébreu très pure quasiment similaire au langage proto-sinaïtique.
La Luwak de gauche était la tablette du Racham (le Pardon, la miséricorde). Elle avait le pouvoir d'annuler les mauvais décrets prononcés sur n'importe quelles créatures et même d'offrir la rédemption aux êtres les plus vils. La Luwak de droite, quant à elle, était la tablette de la Chaya (la vie). Elle permettait de défié l'ange de la Mort, Azraël et ainsi, de ressusciter les trépassés, quelques soient leur nature.
Satiel était extrêmement honoré de se voir confier les Luwak. De par leur structure basaltique, les
deux tables étaient très légères et peu encombrantes. Satiel esquissa un petit sourire de satisfaction à ses compagnons tout en liant les Luwak contre sa poitrine.
Raphaël s'empara des derniers objets saints qui étaient restés dans l'Arche : l'Oumim et le Thoumim (« clarté et vérité » en hébreu). Il s'agissait de deux petits galets ronds et lisses, l'un de couleur blanche et l'autre de couleur noire. Ils permettaient de consulter, à loisir, la volonté de D-ieu. Le galet blanc indiquait, par son rayonnement, une réponse positive à une question fermée. Le galet noir, lui, signalait la négation par un son aiguë et plaintif. C'était d'ailleurs le seul support de divination accepté par le Très Haut. L'archange glissa l'Oumim et le Thoumim dans sa besace solidement attachée à sa taille.
La pierre de flamme commença à pâlir rapidement. Ses fragiles propriétés ne pouvaient pas supporter très longtemps les basses fréquences du monde terrestre. Désormais, il était temps pour les malakhims de faire demi-tour et de regagner la surface.
