Désincarnés (1)

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I.


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C'est une gamine. Juste une gamine, étendue sur le lit de l'hôpital, le visage plus livide que les draps sur lesquels elle repose. Kakashi est debout derrière la vitre de la chambre et observe le ballet incessant d'allées et venues du personnel de l'hôpital militaire. De temps en temps, ils lui jettent un regard entre terreur, méfiance et reconnaissance sourde. Kakashi ne le remarque pas, ou peut-être n'y prête-t-il simplement pas attention — le masque de fonte aux traits écarlates qui recouvre son visage n'inspire que rarement la confiance des civils.

Ses yeux sont rivés sur le corps désarticulé de la fillette, sur ses bras rachitiques et ses jambes de verre. Ses cheveux d'encre tachent le blanc du tissu sous elle, comme une étrange calligraphie mortifère dans cette chambre immaculée. Kakashi peine à se souvenir du moment où ils l'ont retrouvée. Quelques jours se sont écoulés, et pourtant, seules une poignée de sensations demeurent : la pression de ses doigts minuscules sur sa nuque et la force impossible qui le plaque au sol, les grains de sable rêches sur sa langue, les veinures bleues qui courent sous le miroir de sa peau, seul témoignage de vie dans cette carcasse d'être humain. Puis, il se souvient de la marque. Si semblable à celle qu'il aperçoit quand il scrute son reflet et qu'il fait face à son passé. Une marque inscrite au fer rouge à l'arrière de son cou laiteux.

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Kakashi cligne des yeux. Le décor de grisaille de la crique et de l'océan houleux disparaît, il est à nouveau dans le couloir sombre de l'hôpital. La dormeuse ne frémit pas. Il ne perçoit pas de souffle dans sa poitrine, les veines sombres qui tendaient sa peau quand ils l'ont retrouvée se sont dissipées dans une pâleur de mort. Elle n'est plus qu'une chrysalide de chair et de tendons, un débris d'expérience. Une chimère contre nature vouée à la disparition : d'épais verrous métalliques se referment sur ses poignets translucides, sanglent ses chevilles. Kakashi détourne les yeux des trois seringues prêtes à l'usage qui s'alignent sur la table de chevet — c'est juste au cas où, disent les médecins d'un air embarrassé, mais il n'y croit guère.

Une ombre de mort flotte sur le bureau du Maître depuis qu'ils sont rentrés de mission. Le village, disent les anciens, couve déjà trop de monstruosités ! et l'estomac de Kakashi se tord douloureusement lorsqu'il réalise qu'il n'est probablement que l'une des monstruosité en question parmi tant d'autres — un voleur, un criminel, croassent les démons aux yeux de sang qui peuplent son esprit. Le Maître est silencieux, ses yeux mi-clos, les lèvres pincées dans une expression renfermée. Il est voûté dans une posture de réflexion : peut-il se permettre de laisser un bourgeon d'Orochimaru au sein du village de la Feuille ? Kakashi est sèchement congédié et, lorsqu'il rentre chez lui, son esprit est inondé d'images et de bruits. Il tente de se raccrocher au seul pan rationnel qu'il lui reste, mais il glisse à nouveau dans la démence de ses sentiments. Les tempes battantes, le cœur en flammes, il songe avec hargne qu'il n'a pas encore atteint l'idéal qu'il s'était promis en entrant dans l'ANBU.

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Kakashi cligne des yeux. L'obscurité incertaine de son appartement et le chaos de son esprit disparaissent, il est à nouveau dans le couloir sombre de l'hôpital. Est-ce que je deviens fou ? se demande-t-il en tâchant de se souvenir depuis combien de temps il se tient immobile devant cette vitre. La fille n'a pas bougé, bien sûr. Une infirmière rentre dans la pièce, pose ses doigts sur sa nuque, à la recherche d'un pouls. Après plusieurs secondes, l'infirmière s'écarte, hoche la tête gravement en direction du docteur qui se dresse aux côtés de Kakashi — le jeune ANBU tâche d'ignorer sa présence depuis de longues minutes à présent, même si son souffle irrégulier gronde à ses oreilles, insupportable.

Que signifie ce hochement de tête, cette expression abattue ? Il ne parvient pas à discerner les non-dits qui alourdissent les visages du personnel hospitalier. Il se sent comme un enfant accroupi au-dessus d'une fourmilière, à imaginer les dialogues silencieux et la mécanique des relations, tout en sachant qu'ils lui sont à jamais inaccessibles. Aliène au milieu de la société.

A nouveau, son regard tombe sur la fillette. Une fillette qu'il a ramenée à la vie et qu'il précipite à la mort. Un nouveau type d'exécution qu'il n'est pas prêt à assumer — son âme n'est-elle pas déjà trop écarlate du sang de ses victimes ? Quand il finit son tour de garde, Kakashi se sent malade. Quand lui est assignée sa prochaine mission, il étouffe ces pensées sous le masque.

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II.


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C'est un moment étrange. Un échange de regards qui s'étire dans le temps, entre deux individus qui se jaugent et s'estiment en apparence mais qui ne s'en contentent pas. Deux histoires, deux rumeurs qui s'entrechoquent dans un croisement d'yeux. L'une est la créature d'un traître au village, l'autre est un héro maudit par les siens. Des liens se nouent, des nœuds se serrent, des attaches rompent, puis le phénomène se suspend alors que le contact visuel se déchire.

Quand Anko Mitarashi fait finalement face à maître Hokage, ce dernier pince les lèvres dans un rictus énigmatique, une ombre écorchée de sourire. L'adolescente ne s'interroge pas sur le cadre informel de la rencontre, sur l'absence des procédures habituelles d'entretien avec le Maître. Elle oublie que le garçon à ses côtés n'a plus d'existence propre depuis qu'il a intégré les services secrets, elle oublie les légendes du Croc Blanc et de l'œil de sang qui agitaient le cercle de fréquentations, quelques mois plus tôt, dans une autre vie. Elle a parfois l'impression que le feu de la marque brûle encore dans ses veines, déchire sa poitrine. Pendant quelques secondes alors, le monde devient noir, la réalité est réduite à une grotesque caricature de traits et de sensations — et elle sent la présence omnipotente de l'esprit de son maître dans le sien. Dans ces moments-là, elle voudrait simplement mourir.

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Mais le bureau de maître Hokage est paisible dans cette après-midi d'or, le parquet a la couleur de l'été, une odeur d'épices et de tabac pénètre les murs et calme ses sens.

Quand Hiruzen Sarutobi élève la voix, il ne s'adresse pas à elle, mais le son de ses paroles est velouté dans ses oreilles et endort les démons de son âme. Brièvement, Anko ferme les yeux.

« Comme tu peux le constater, j'ai finalement pu convaincre le conseil de la sagesse de ta décision. L'audience officielle n'aura probablement lieu que d'ici quelques mois, mais il me semble important de pouvoir en discuter dès maintenant. »

Les mots perdent leur caractère sémantique, revêtent celui d'une musique profonde et mystérieuse, différente du timbre vrillant de… Anko ouvre les yeux, étouffée par le silence. Sarutobi la dévisage avec gravité. « Tu es venue me dire toi-même que tu en étais capable, commence-t-il lentement en insistant sur chaque mot. »

« Je suis capable de le faire. »

Sa voix est claire et décidée.

« Très bien. Dans ce cas, Kakashi… »

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Le pôle de l'échange bascule. Maître Hokage se cale dans son fauteuil, et ses yeux d'acier disparaissent dans l'ombre de son front il se fond dans le décor du bureau, et Anko scrute son bourreau : ses cheveux sont pâles comme de la glace au soleil, ses épaules sont étroites et figées, les lignes de son corps sont fines sous ses vêtements, mais il se dégage de son maintien une aura froide et dangereuse. Quand Hatake se met à parler, le masque noir qui couvre son visage s'étire devant sa bouche. Il aligne les détails avec précision et, peu à peu, Anko reconstruit le récit de son retour au village.

Le ruban de mots est bientôt remplacé par un déroulement d'images, une campagne froide et humide, des falaises aux tons clairs qui tombent, raides et escarpées, dans une mer agitée, un tapis d'écume et de ciel, dans les dents des rochers blancs qui jaillissent des vagues. La descente vers la crique est malaisée, le sable est fin et gris, ça et là griffé d'algues noires et de galets. Puis, là, dans la pierre, s'ouvre la fissure d'une grotte. Une odeur pestilentielle s'en dégage, s'élève et se libère vers le ciel. A l'intérieur, dans le secret de la pénombre, c'est l'enfer.

L'orateur s'interrompt une demi-seconde, et son souffle se fait plus profond.

Les effluves de mort sont celles, abominables, de la chair putréfiée, de la viande à vif macérée dans le sang. Elles se mélangent à une odeur très forte de déjection, à d'autres fétidités corporelles. Un voile suffocant capture ainsi ceux qui s'avancent dans l'espace clos de la grotte, aliène les sens et la raison, se tatoue sur la peau, cachète la mémoire et imprègne son souvenir à jamais.

Hatake se tait. Il porte encore l'odeur sur lui.

Puis, dit-il, ses yeux s'habituent à l'obscurité. Dans le monceau d'hommes et d'horreur, on voit là une main d'enfant, ici un visage juvénile, gonflé, inhumain, figé dans une expression de terreur. Une masse sombre de chair pourrie et de corps démantibulés, de membres arrachés, de lambeau de peau et de viscères qui peignent la pierre. Des cris retentissent, des hurlements d'animaux épouvantables qui se cognent contre les parois glissantes de la grotte. Maître, maître, maître, maître, aidez-moi, maître, j'ai mal. Il y a du sang sur ses mains, il brûle son visage, semble transpirer de son épiderme même, et s'accompagne d'une douleur féroce. Son abdomen se déchire, un liquide chaud l'engloutit et l'étouffe, ses ongles s'accrochent à la pierre lisse. Quand elle atteint la plage, l'air salé enflamme ses poumons, ses entrailles se tordent et se désagrègent, un cri féroce et agonisant grille ses tympans et larde sa gorge.

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« Kakashi, arrête-toi. »

Anko entend à peine les mots du Maître, qui ne filtrent pas au travers du vacarme de son cœur. L'histoire est devenue réalité. Le souvenir est vivide et palpitant, réduit son corps à un faisceau de nerfs à vif. Elle ne sait pas si, devant elle, le visage de Hatake est celui d'aujourd'hui, ou celui qu'il arborait quelques semaines plus tôt, sur cette plage de sable froid. Ou peut-être est-ce le visage qu'elle aperçoit derrière la vitre noire de l'hôpital. Entre les faces fantômes des médecins et des infirmières, le seul qui lui semble être vrai ne lui apparaît que dans l'éclat d'une pupille, derrière un masque blanc à l'effigie d'un chien, derrière un masque noir d'ombres et de secrets. Mais les fers à ses poignets sont doux alors qu'elle se débat et, peu à peu, les gestes d'Anko se font moins amples, se figent dans un tremblement.

Elle est dans le bureau de maître Hokage, l'après-midi glisse sur le village un manteau d'or ; les doigts de Hatake lâchent ses poignets alors qu'elle reprend son souffle, les lèvres tremblantes. Ses yeux sont secs, mais son visage est inondé de sueur, de larmes. Peu à peu, le sang recommence à circuler, insuffle de la vie. Bientôt, elle reprend ses droits sur le marbre de son corps. De courte, sa respiration se fait profonde. Ses paupières battent pour rétablir les lignes du monde, qui tremblent encore à ses yeux. Et, enfin, la réalité s'immobilise.

« Fascinant, commente gravement le troisième Hokage. Je pense que ce sera amplement suffisant pour aujourd'hui. »

Anko est encore trop ébranlée ; sa gorge se referme sur sa réponse, et des larmes de frustration la forcent à baisser le menton. Hatake est serein lorsqu'il hoche la tête. Quarante minutes se sont déjà écoulées, et le soleil frôle le haut des collines, installe un crépuscule tranquille dans un ciel sans nuage.

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Voilà les deux premiers jets de "Désincarnés" ! N'hésitez pas à faire part de votre ressenti en postant un commentaire.