Trottinant avec confiance dans le passage sombre et puant, il ne pouvait s'empêcher de sourire. Tout se déroulait à la perfection. Vaguement, il entendait à certaines intersections l'écho sourd de l'évacuation du bâtiment. Il savourait par avance sa réussite, se disant que cet instant était décisif, sacré, que ce silence relatif convenait à merveille à ce instant suspendu, celui qui précédait son triomphe.
Bien sûr, l'autre zigoto ne put s'empêcher de faire du bruit, le plus inapproprié possible. Son pas balourd résonnait de façon grotesque. Il fallut lui demander de marcher sur la pointe des pieds (ou plutôt, des pattes). Puis de fermer la bouche, parce qu'il haletait trop fort, d'excitation ou de stress, peu importe. Cet ahuri se mit alors à chantonner dans sa gorge le thème de James Bond, et il fallut lui coller une beigne sur le crâne (aucun danger, de toute façon). Comment osait-il souiller son moment de recueillement avant son avènement ! Des excuses larmoyantes lui parurent suffisantes pour le moment. Il frappa cependant à nouveau son comparse pour ce que celles-ci cessent.
Après plusieurs mètres, de nouveau, du bruit se fit entendre. Cette fois, s'imposa une confiscation de sandwich, qui provoqua des geignements, eux aussi durement réprimés.
Bâillonné avec du gros scotch, le sombre sbire recommença à devenir un aimant à problème avec les gargouillis de son ventre. Une veine de colère apparut sur le front du futur maître du monde.
Mais bien vite, en approchant du but, il se remit à sourire. L'infiltration reposait sur un minutage précis, savamment calculé par son cerveau génialissime, et tout s'était déroulé à la perfection.
Maîtrisant les lois de la physique et de la probabilité, il savait que son plan allait poser la première pierre de l'édification de son règne. A présent qu'ils sortaient de l'évacuation des égouts pour pénétrer dans la salle de contrôle vidée de ses occupants par la fausse alerte, rien ne…

Il avait oublié la Loi de Murphy et celle du Battement d'Aile du Papillon. Quand l'autre abruti se coinça la queue dans une fissure et tira de toutes ses forces pour la déloger, cela suffit.

La fissure se transforma en faille qui provoqua la rupture du barrage, et les envoya glouglouter loin jusqu'à l'océan.