Chapitre 1 : La ragazza di Calabria (1)
Je resserrai ma cape autour de moi. Le bruit de mes talons se répercutait en un écho déraisonnable dans la rue créant un étrange rythme, ainsi mêlé au froissement de ma robe. Tac, tac, shlllss. Tac, tac, shllss. Les battements de mon cœur semblaient s'être réglés sur cette candace de balancier. Baboum, baboum, baba. Je ne connaissais pas bien Londres : j'avais passé ma jeunesse entière en Italie, et à cet instant, dans le froid mordant et sous la crachin lancinant du ciel morose d'Angleterre, je me mettais à regretter le soleil brulant de la Calabre qui incendiait ma peau, le souffle cuisant du vent qui élevait des tourbillons de tuf, le chant entêtant des cigales alors qu'un voile de stupeur endormait la nature aux alentours de midi. Je chassai avec irritation ces souvenirs d'un geste nerveux de la main, comme pour écarter une mouche invisible. Ce n'était pas le moment de s'attendrir. Calme-toi, mon cœur, calme-toi, tu te brises en vain. Qui avait dit cela ? Ces mots qui remontaient du fond de ma mémoire m'agaçaient. William Faulkner. C'était de lui. Bizarrement, avoir trouvé la solution à cette énigme intérieure m'apaisa un instant, comme si la vague fierté que je ressentais me rendait prête à relever tout autre défit.
La pluie s'accentua. Je m'arrêtai un instant, prenant garde à me blottir à l'ombre d'un immeuble pour éviter la clarté blafarde des lampadaires. Autant se promener directement avec une cible collée dans le dos, sinon. Je tentais de nouveau de déchiffrer l'écriture penchée, minuscule, qui s'allongeait sur le morceau de parchemin froissé que je sortais pour la centième fois de ma poche. Je m'attendais presque à ce qu'il me donne une indication supplémentaire, un message d'encouragement. C'est bien, Apollonia, tu y es presque. Mais il n'y avait toujours que ces quelques mots couchés laconiquement-là : 12 Square Grimmaurd.
Je repris ma marche, plus rapide cette fois, me coulant toujours dans les ombres des porches et des arbres rachitiques, évitant les éclairages. Maintenant que j'approchais de l'endroit indiqué, je prenais garde à adopter une marche plus silencieuse. Mes talons ne claquaient plus dans les flaques, ma cape même me serrait plus étroitement. Ces bas-fonds sinistres, crasseux, peu recommandables, n'étaient pas les quartiers londoniens auxquels j'avais jusqu'alors borné mes visites lors de mes précédents voyages et je grognais en considérant la haute probabilité de m'être égarée. J'arrêtai un instant ma course : il m'avait semblé apercevoir quelqu'un. Ce n'était peut-être rien, peut-être un simple clochard ou un ivrogne divagant. Mais cela pouvait aussi bien être quelqu'un qui me suivait. Je me coulais dans l'ombre d'une porte, disparaissant totalement dans ma cape noire. Mes yeux fouillèrent le square minable et la rue qui descendait en pente douce, mais je ne pus rien apercevoir. Cela ne me réconforta pas : je n'étais visiblement pas la seule à tenir à rester anonyme dans le coin. Je sortis lentement ma baguette de ma poche et continuai ma route, le dos presque contre le mur suintant d'humidité, pour éviter que quelqu'un me fonce dessus par derrière. Malgré mon attention redoublée, je ne décelais nulle part l'ombre que j'avais aperçue du coin de l'œil quelques instants auparavant.
Je m'arrêtai un instant pour regarder les numéros des façades. Ici le 13 et là, le 11. Je fronçais les sourcils, cherchai encore dans la poche de ma cape l'adresse qui m'avait été transmise, sans jamais quitter le quartier des yeux. Alors que je jetai un regard rapide pour m'assurer ne m'être pas trompée, je vis une silhouette râblée et bancale traverser furtivement la rue vers l'endroit où je me tenais deux minutes avant. Je lui lançai dans le dos un Stupéfix informulé, et l'envoyai tomber dans la poubelle la plus proche dans un affreux remue-ménage. Profitant de la cacophonie des chats brusquement réveillés qui hurlaient en sautant du vide-ordure, je me tournai vers la façade et prononçait d'une voix ferme :
-12 Square Grimmaurd !
Les petites maisons de briques rouges se mirent à trembler et s'écartèrent pour laisser apparaitre une autre bâtisse, tout aussi lamentable que les autres, dissimulée magiquement. Le lieu de rendez-vous. J'étouffai un soupir de soulagement, et jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule, méfiante : la silhouette n'était pas réapparue, le sort devait continuer à faire effet. J'hésitai à terminer le travail : je n'aimais pas laisser derrière moi des cochonneries. Mais le temps pressait et je supposai que l'individu n'avait de toute manière pas eu le temps de voir où je disparaissais. Je montai rapidement des marches boueuses et poussai la porte dont le loquet rouillé n'était pas fermé.
Mes yeux mirent plusieurs minutes à s'habituer à l'obscurité. Je restai un instant dos contre la porte, prête à repartir au moindre soupçon de piège. J'étais face à un couloir sombre et humide, à peine éclairé par la lueur verdâtre de lampes à gaz. Un escalier en bois moisi montait dans l'obscurité de l'étage. Des tableaux hideux couvraient les murs et un tapis usé jusqu'à la corde s'étalait devant moi jusqu'à une porte entrebâillée d'où jaillissaient un raie de lumière et des voix assourdies. J'avançai lentement, baguette brandie, un nuage de poussière se soulevant du tapis à chacun de mes pas. Je me retenais d'éternuer: foutue allergie ! La porte s'ouvrit soudain et je baissai instantanément ma baguette, étouffant un soupir de répit.
-Apollonia, chérie ! Mais on ne t'attendait plus ! s'écria la voix soulagée et un brin moralisatrice de Molly Weasley.
-Pardonne-moi, Molly, dis-je d'une voix un peu enrouée en m'avançant vers les bras qu'elle tendait dans ma direction. J'ai failli me perdre dans le quartier. Je ne connais pas bien Londres encore et les indications fournies par Alastor étaient…succinctes.
Molly soupira avec réprobation en secouant la tête.
-Alastor…grogna-t-elle. Il doit lancer un sort à ses chaussures avant de les mettre le matin, tant il les soupçonne de lui mordre les pieds. J'avais pourtant dit à Arthur de passer te chercher à la gare, mais Maugrey n'a pas voulu.
-Je ne peux pas lui donner tort, Molly, concédai-je doucement. La sécurité avant tout. Suis-je vraiment très en retard ? demandai-je avec inquiétude. Pour une première, ce n'est pas glorieux.
-Ca ne fait rien ma chérie, dit-elle en secouant vivement ses cheveux roux. Nous allions finir. Mais viens, viens dans la cuisine, que l'on te présente à tout le monde. Remus te fera un résumer de tout ce que nous avons dit. Par Merlin, soupira-t-elle, une main sur la poignée de ce qui devait être la porte de la cuisine, se retournant une dernière fois vers moi, tu as une mine effroyable, ma chérie !
Elle ouvrit brusquement la porte et entra dans une pièce spacieuse qui contrastait étrangement avec l'atmosphère poisseuse et verdâtre du couloir : la cuisine était propre, accueillante et chaudement éclairée par la lumière du feu de cheminée et par les bougies et les lampes multipliées çà et là sur les gros vaisseliers en noyer massif. Une longue table occupait le centre de la pièce et de toutes les attentions : il y avait encore une série de documents éparpillés dessus que l'on s'appliquait à relire et replier, alors que Molly courait déjà vers la cuisinière et les couverts pour donner à la table un nouvel usage. Mon entrée attira peu l'attention. Je restai un instant sur le pas de la porte, pour détailler les individus qui peuplaient la cuisine.
Certains m'étaient familiers, d'autres totalement inconnus. Il y avait Molly Weasley, bien sûr, chez laquelle j'avais résidée quelques jours, la dernière fois que j'étais venue en Angleterre, mais dans un tout autre endroit que celui-ci, autrement plus familial - au Terrier. Son mari, Arthur, me salua d'un grand sourire et d'un geste de la main, alors qu'il donnait un petite tape sur le dos d'un jeune homme roux aux cheveux noués en catogan qui devait être l'un de ses fils ainés. Celui-ci leva les yeux vers moi et me salua de loin à son tour. Il y avait des gosses roux un peu partout, agités et bruyants, qui devaient être le reste de la fratrie que je ne connaissais pas en détail.
Un peu plus loin, près de la cheminée, se trouvait une pauvre hère, un homme encore jeune mais au visage lardé de cicatrices et de soucis, à la tenue misérable et au regard triste de chien battu, dont je ne connaissais pas le nom. A ses cotés se tenait une jeune femme aux cheveux hirsutes couleur rose chewing-gum, qui, dans un geste brusque, renversa la Bièraubeurre qu'elle tenait dans la main. Aucun des deux ne sembla avoir remarqué ma présence, et parlaient tout bas d'un air concentré.
Plus loin, encore assis à la table, un gamin à l'air soucieux, qui transpirait l'angoisse et la dépression derrière ses lunettes rondes et ses cheveux noirs en bataille, discutait avec un homme plus âgé que lui et deux camarades de son âge. J'avais une idée assez précise de son identité : probablement Harry Potter. Je ne l'avais encore jamais rencontré, mais les descriptions que l'on m'en avait fait ne trompaient pas. Si c'était juste, les deux compères qui l'encadraient devaient être, pour le garçon roux, grand et nonchalant, Ronald Weasley, et pour la fille aux cheveux touffus qui fronçait les sourcils d'un air concentré, Hermione Granger. Potter parlait avec animation à un homme amaigri dont le visage s'éclairait parfois d'un sourire chaud, réconfortant, presque taquin, et qui, malgré les épreuves qui avaient marquées son visage, dégageait un je-ne-sais-quoi de séduisant. Peut-être cela tenait-il à ses cheveux qui ondulaient sans règle autour de sa figure ou à ce fameux sourire qui venait encore et encore creuser des accents circonflexes au coin des ses lèvres.
Un peu perdue devant ces nouvelles figures, je tournai la tête de l'autre coté de la cuisine et reconnus quelques personnes à mon grand soulagement : Kingsley, non loin, parlait avec Elphias Doge : le premier m'adressa un rayonnant sourire et me fit un petit signe de la tête pour m'engager à entrer plus avant le second se retourna simplement vers moi d'un air renfrogné et me salua d'un grognement impatient avant de revenir à sa conversation. Un troisième homme, inconnu, entièrement vêtu de noir et au physique ingrat s'entretenait avec eux tout bas : il me jeta un rapide regard avant de continuer ses messes basses du bout des lèvres. Mon cœur s'allégea cependant en voyant se tourner vers moi la stature râblée et imposante d'Alastor Maugrey. Quand il me vit, son œil valide s'étrécit alors que l'œil de verre roula un instant sur lui-même peut-être pour s'assurer d'un rapide contrôle de ma personne. Puis il se leva dans un grognement satisfait et il fut le premier à venir vers moi et à me tendre la main :
-Apollonia, ma chère, tu es arrivée, dit-il d'une voix caverneuse et cassée où l'affection pourtant, ne se faisait pas démentir.
Nous échangeâmes une rapide et ferme poignée de main avant qu'il ne me pousse en avant vers le centre de la pièce.
-Tu es arrivée en retard, la réunion de l'Ordre vient tout juste de se terminer, grogna-t-il. Pas de problème sur la route ?
-Un individu rodait dans les parages, signalai-je immédiatement. Juste devant la maison. Je ne pense pas qu'il soit dangereux, il avait l'air ivre. Peut-être un moldu. Je l'ai stupéfixé et envoyé valser dans une poubelle par précaution, néanmoins.
L'homme qui parlait avec Harry Potter éclata d'un rire tonitruant qui ressemblait à un aboiement de chien. Son visage s'illumina merveilleusement un instant en se tournant vers moi.
-Par Merlin, ça doit être Mondingus ! s'écria-t-il comme si la situation était particulièrement drôle. C'est pour ça qu'il n'est pas venu ! Hahaha ! Elle l'a envoyé dans la poubelle !... pour une fois qu'il venait de son propre chef !... hahaha !
Je jetai un regard affolé vers Alastor :
-C'était quelqu'un de l'Ordre ? demandai-je d'une voix blanche. Par Morgane, j'ai failli le terminer ! Je t'assure que je ne le savais pas ! Pourquoi ne s'était-il pas manifesté normalement au lieu de roder dans l'ombre ? J'ai eu peur que ce soit un espion.
-Tu n'as pas à t'en faire, grogna Alastor, Mondingus n'a jamais eu une très grande présence d'esprit. Il n'y a qu'à voir ses récents exploits de surveillance de Potter. Tu as fait ce qu'il fallait, il a dû comprendre la leçon, cette fois. Il nous rejoindra dès que le sort aura arrêté d'agir.
-Et à qui devons-nous l'honneur d'avoir renvoyé 'Ding d'où il venait ? demanda toujours l'homme au beau sourire qui me tendit une main par-dessus la table pour serrer la mienne avec enthousiasme.
-Apollonia. Apollonia Cozzamora, dis-je distinctement en relevant le menton.
Un étrange silence tomba sur la cuisine à l'instant où je prononçai mon nom de manière peut-être un peu trop sonore. Tous les regards se tournèrent cette fois vers moi et me fixèrent tantôt avec curiosité, tantôt avec méfiance. Guère intimidé par cette attention soudaine, Alastor profita du silence général pour me présenter :
-Mademoiselle Cozzamora – Apollonia – est italienne. Elle a accepté à ma demande de rejoindre l'Ordre et de grossir les rangs de la lutte contre Voldemort. J'ai la plus entière confiance en elle. C'est tout ce qu'i savoir.
A ces mots, je sentis des épaules se détendre et des visages se décrisper. Je leur étais inconnue, mais la confiance d'Alastor suffisait visiblement à prouver ma fiabilité.
-Elle participera aux missions comme nous tous. A ce titre, vous vous chargerez de lui expliquer certains fonctionnements de l'Ordre et la tiendrez au courant de toutes nouvelles informations comme vous le faites pour l'ensemble des autres membres. Vous avez des questions ? demanda-t-il d'un ton qui les découragerait toutes.
-Tu as quel âge ? demanda spontanément le jeune homme roux qui devait être Ronald, sous le regard incrédule de Maugrey et l'expression scandalisée de Granger.
-Vingt-cinq ans, répondis-je dans un sourire.
-Tu n'es plus étudiante à Poudlard, alors, soupira-t-il d'un air visiblement désappointé.
-Je ne suis jamais allée à Poudlard. Je suis italienne, lui rappelai-je encore devant air de stupeur.
-Il y a une école de sorciers en Italie ? demanda Hermione Granger qui à son tour ne put visiblement pas s'empêcher d'assouvir sa légendaire curiosité intellectuelle.
-Oui, il y en a une : l'Ecole de la Brera, elle se trouve à Milan. Mais ce n'est pas un enseignement généraliste comme vous l'avez en Angleterre. On nous y enseigne plutôt une magie utilitaire, dans des cours de travaux pratiques : depuis les sorts ménagers les plus élémentaires jusqu'aux cours de duel pour apprendre les sorts d'attaque et de défense les plus puissants.
-C'est exactement ce qu'il faudrait à Poudlard, murmura dans un souffle Harry Potter. C'est ce qu'il faudrait pour préparer les élèves contre Voldemort.
-Nous sommes de bons praticiens, approuvais-je, mais souvent de mauvais érudits. Et face à certaines énigmes, nos limites peuvent être vite atteintes, le rassurai-je d'un sourire.
-A quel âge arrêtez-vous l'école ? demanda encore Hermione, avide de savoir.
-17 ans, comme vous. Nous travaillons alors. Certains font le choix de pousser leurs études -qu'ils valident quelques années plus tard par une thèse. Mais cela se fait dans le cadre d'un contrat passé avec une bibliothèque et les érudits qui y sont attachés, pas dans une école. L'avantage est que nous pouvons gérer notre temps de travail comme nous le souhaitons, puisque nous sommes des chercheurs. Le désavantage, c'est qu'on arrive vite à cours d'argent.
-Quel métier faites-vous alors ? demanda encore Ron, curieux, les yeux écarquillés.
-Je ne travaille pas, justement. Je fais partie des chercheurs. Je continue mes études magiques et moldues à Bologne… Mais j'ai aussi quelques missions à coté.
-Je reformule, gronda Alastor, coupant Ron alors qu'il ouvrait la bouche pour une autre question. Est-ce que quelqu'un a des questions qui ont un rapport avec son rôle dans l'Ordre ? Personne ? Bien, alors vous reprendrez la discussion folklorique plus tard, nous avons encore des choses importantes à aborder, acheva-t-il en foudroyant Ron du regard.
-A propos de l'Ordre? demanda aussitôt avec avidité Harry Potter.
-Absolument, Potter, à propos de l'Ordre. Alors…
-…ALORS TOUT LE MONDE MONTE DANS SA CHAMBRE! hurla madame Weasley nous faisant sursauter à l'unisson.
Il y eut des cris de protestation de la part de Harry Potter et de ses deux acolytes, mais aussi des jumeaux et de la jeune fille rousse qui devaient également être des Weasley. C'est dans une cacophonie de raclements de chaises, de grognements mécontents, de menaces de sanctions que tout ce petit monde quitta sous mes yeux la cuisine. Le ramdam qui provenait encore de l'étage tandis que Madame Weasley coordonnait comme un chef d'orchestre tyrannique la remontée des adolescents vers les chambres, m'indiquait que la petite bande ne s'était pas pliée à ses ordres sans lui donner quelques difficultés. Il y eut enfin un dernier claquement de porte qui étouffa des récriminations aigues et Molly apparut de nouveau dans l'encadrement de la porte quelques instants plus tard, essoufflée et les cheveux un peu dressés sur la tête.
-Voilà, dit-elle d'un air satisfait alors qu'elle jetait sur la porte un sort d'Impassibilité.
Je regardai autour de moi avec anxiété, alors qu'un silence pesant semblait s'être abattu sur la pièce depuis le départ des étudiants.
-Je croyais que cette maison était sûre? demandai-je, sur mes gardes, en voyant Molly terminer d'enchanter la porte.
-Elle l'est! assura d'un air presque désespéré l'homme aux cheveux mi-long et au joli sourire qui m'avait félicitée pour avoir attaqué Mondingus. Il n'y a pas de maison plus sûr à Londres, ajouta-t-il d'un air morose comme si cette pensée l'accablait soudain.
-Ne t'inquiète pas pour le sort, me dit Molly, comprenant ma surprise. C'est simplement en prévention… Les gosses écoutent à la porte, finit-elle par admettre dans un soupir épuisé.
-Ils n'ont pas le droit d'assister aux réunions de l'Ordre? Pas même Harry Potter? m'étonnai-je. Il me semble pourtant qu'il est le premier concerné.
Sans le vouloir, je vis que je venais de mettre le doigt sur une question épineuse qui avait déjà fait l'objet d'un vive échange avant mon arrivée. D'un air victorieux, l'homme au grand sourire me désigna sans un mot de la main comme pour appuyer ses précédentes allégations. Molly, à qui visiblement ce geste était destiné, devint écarlate de fureur.
-Tu vois, même elle le dit, Molly! s'écria l'homme. Harry devrait être au courant!
-IL-EST-TROP-JEUNE…
-Il a combattu Vous-Savez-Qui plus de fois que bon nombre de gens dans cette pièce, réplica encore son opposant en reniflant de mépris.
-Je pense, intervient l'homme aux habits rapiécés que j'avais presque oublié dans son coin et qui s'adressa aux deux autres sur un ton calme et apaisant, que nous devons nous en tenir à ce que nous a recommandé Dumbledore. Et Dumbledore tient à ce que Harry ignore certaines choses pour l'instant. Je suis pour ma part persuadé qu'il a de bonnes raisons d'agir de la sorte et que, par conséquent, nous devons nous plier à son jugement. Nous avons déjà répondu à la curiosité de Harry dans certaines mesures tout à l'heure, Sirius, dit-il à l'adresse de l'homme au beau sourire qui à cet instant ne souriait plus du tout. Cependant, je pense comme Molly, que lui et ses amis sont trop jeunes encore pour faire partie de l'Ordre: ils ne sont pas majeurs, ils n'ont pas fini leur scolarité et ne seraient que des cibles de choix pour Vous-Savez-Qui. Notre travail dans l'Ordre est aussi de les protéger, du moins autant de temps que ce sera possible. Je ne doute pas qu'ils devront bientôt prendre part active à ce combat, alors ménageons-les un peu.
Le dénommé Sirius ne répondit pas, et s'affaissa sur sa chaise en arborant un air lugubre. Molly Weasley tentait de calmer sa respiration encore palpitante de colère et lui lança un regard qui signifiait clairement qu'elle n'en avait pas fini avec lui. Je me tournai vers Alastor, espérant qu'il saurait interpréter mon regard interrogateur. Il n'eut même pas besoin de me regarder pour éclairer l'incident d'une remarque concise et froide qui illustrait de manière limpide sa désapprobation:
-Sirius Black est le parrain d'Harry Potter, et nous voyons tous que le manque d'exercice influe sur son humeur, dit-il en s'asseyant alors que j'entendais l'homme en noir qui passait silencieusement derrière ma chaise étouffer un ricanement désagréable derrière ses cheveux huileux. Remus, dit Maugrey d'une voix forte pour décourager toute nouvelle joute verbale, Remus, tu veux bien récapituler la situation pour Apollonia? Rapidement. Kingsley, ne t'attarde pas, il est l'heure, coupa-t-il alors que celui-ci esquissait un mouvement pour manifester sa gêne.
-Je suis désolé de partir si vite, mais je suis tenu par des obligations ce soir, dit poliment Kingsley à mon adresse. Nous aurons l'occasion de nous recroiser, Mademoiselle Cozzamora.
Il salua aimablement l'assistance, puis ouvrit la porte et disparut.
-Tous ceux qui doivent partir, allez-y, lança encore Alastor d'une voix bourrue. Nous n'ajouterons rien de nouveau pour ce soir. Tenez-vous en à ce qu'on a décidé et passez faire des rapports régulièrement ici-même. La date de la prochaine réunion vous sera transmise plus tard.
Il y eu des légers raclements de chaises, et plusieurs personnes quittèrent la pièce après quelques silencieuse poignées de main ou des regards froids: Doge sortit, tout comme le jeune homme roux aux cheveux noués en catogan, et deux sorciers que je ne connaissais pas plus. Plus personne ne parlait et chacun évitait soigneusement de se regarder alors que les départs se faisaient dans la plus grande furtivité.
Je n'étais entrée dans cette maison que depuis une heure, et déjà je sentais que beaucoup de ressentiments, d'inquiétudes, d'émotions et de rivalités intestines sapaient en profondeur l'unité apparente de l'Ordre. J'analysai rapidement la situation: ils étaient loin d'être aussi préparés que Molly me l'avait laissé entendre. Entre une hiérarchie vacillante et invisible aux décisions pour le moins obscures qui reposait entièrement sur Dumbledore, des intérêts familiaux plus ou moins opposés, et des raisons d'agir pour le moins diverses, les membres de l'Ordre me renvoyaient l'image d'un patchwork mal assemblé. Je fut tirée de mes réflexions par la voix douce dudit Remus qui attira mon attention:
-Je m'appelle Remus Lupin, me dit-il avec un faible sourire. Je pense que tu sais déjà certaines choses à propos de l'Ordre, n'est-ce pas Apollonia?
-Le professeur Dumbledore et Alastor m'ont fait un topos concis de la situation, oui, dis-je en me concentrant uniquement sur ce qu'on allait me dire.
-Tu sais que l'Ordre est réuni ici pour la seconde fois pour lutter contre le Seigneur des Ténèbres, dont le retour depuis mai dernier ne fait plus aucun doute. Nous sommes une vingtaine de tout âges et de toutes professions qui nous répartissons les tâches et les missions d'ordre divers.
-Sur quoi se base votre politique de résistance? demandai-je, pressée d'en venir au fait.
Lupin esquissa un sourire et échangea un regard avec Alastor qui grogna de satisfaction.
-Notre but pour l'instant est de prévenir le maximum de gens de son retour. L'espoir de salut du monde magique dépendra en grande partie de sa préparation quand le moment d'affronter le Seigneur des Ténèbres sera venu. Comme tu l'imagines, ajouta-t-il d'un ton amer, les civils ont peu envie d'entendre ce genre de nouvelles. Le fait que Voldemort se fasse extrêmement prudent depuis deux mois et ne se manifeste par aucune disparition ni violence n'est pas fait pour nous donner plus de crédit. Je pense qu'il attend de rassembler autour de lui assez de fidèles pour frapper au moment où la communauté s'y attendra le moins. Actuellement, il s'agit pour lui de gagner du temps et de décrédibiliser notre parole.
-Par quel moyen?
-Tu serais surprise de voir combien de personnes qui lui ont fait allégeance la dernière fois parcourent encore tous les jours les couloirs du Ministère. Certains ont politiquement pignon sur rue, d'autres sont des descendants de familles anciennes et suffisamment riches pour peser de tout leur poids dans les décisions du ministre, d'autres encore influencent la Gazette du Sorcier ou le Magenmagot - la cour de justice.
-J'imagine donc qu'il n'est pas question pour l'Ordre de propager la nouvelle par des voies officielles, en concluais-je.
-Nous ne serions pas écoutés, de toute manière, approuva Lupin. La Gazette relaie tous les jours des fausses informations et travaille activement à décrédibiliser Dumbledore et Harry que l'on accuse de semer le trouble contre l'ordre publique à des fins personnelles et promotionnelles. Fudge semble craindre une action de Dumbledore contre le gouvernement, et comme tu dois déjà le savoir, Albus a été suspendu de ses postes de Président du Magenmagot et de la Chambre magique internationale. Quant à Harry, il est passé devant le tribunal magique au grand complet pour usage abusif de la magie. Ces complications politiques nous ralentissent et nous affaiblissent. Beaucoup de gens sont sceptiques, et on peut les comprendre: vu la terreur qui s'était répandue dans toute l'Angleterre la dernière fois, ils n'ont pas envie de croire que cela risque de recommencer.
Je hochai la tête pour marquer que j'avais bien pris conscience de tous les aspects de la situation:
-Vos plans, alors?
-Actuellement, nous tentons de rallier à nous quelques personnages politiques. Certains d'entre nous essaient également de parlementer avec les créatures magiques, afin de les convaincre de nous soutenir. Ce n'est pas évident, beaucoup ont reçu d'alléchantes propositions des Mangemorts et certains sont extrêmement méfiants vis-à-vis de la communauté magique officielle qui les discrimine et les rejette depuis des années. Hagrid est parti cet été pour voir les géants. Pour ma part, je m'occupe humblement de mes semblables, dit-il avec un rictus ironique. Les loups-garous, ajouta-t-il aimablement devant mon expression interrogative. Certains d'entre nous partent à l'étranger afin d'appeler des sorciers de la communauté internationale à agir. Kingsley, que tu connais déjà, et Nymphadora Tonks, que tu vois ici, dit-il en désignant la fille aux cheveux roses qui le fusilla du regard, sont tous les deux des Aurors du Ministère. Ils sont nos agents d'information sur place: autant en ce qui concerne les mouvements de mages noirs que pour surveiller les moindres frémissements du Ministère.
-Vous avez des agents infiltrés au Ministère… pourquoi ne pas en avoir aussi auprès des Mangemorts? demandai-je avec brusquerie.
Il y eut un frémissement imperceptible parmi les gens assemblés autour de moi.
-C'est très compliqué à mettre en place, répondit Lupin d'un ton prudent. Cela demanderait une capacité à adopter les comportements des Mangemorts - tous les comportements, sans exception, même les plus détestables - si l'agent souhaite ne pas trahir sa couverture. Il faudrait aussi qu'il donne une preuve tangible de sa fidélité au Seigneur des Ténèbres: Vous-Savez-Qui ne se laisse pas berner facilement, et les nouveaux venus ont tout au plus le loisir d'effectuer les taches ingrates. Jamais un agent fraichement débarqué ne parviendrait à intégrer les ordres de commandement de Voldemort.
-Pourquoi ne pas recruter chez les Mangemorts reconvertis? J'imagine qu'après la chute de Voldemort, beaucoup ont retourné leur veste pour éviter la prison. Certains ne doivent pas être ravis non plus de le voir revenir s'ils se trainent une étiquette de déserteur. Il doit y avoir un moyen de monnayer leurs services, dis-je en réfléchissant à toute allure.
-Nous y pensons, dit Lupin d'un ton vague qui m'indiqua clairement qu'il n'était pas prêt à aborder le sujet avec plus détails, mais là aussi il ne faudrait pas agir inconsidérément. Un agent double est toujours une menace latente, même pour ceux qui l'engagent. Il faut pouvoir s'assurer pleinement de sa fiabilité, et je ne pense pas qu'on ait les moyens de surveiller de près un homme de plus.
-Je récapitule: surveillance du Ministère et travail de ralliement à notre cause des diverses personnalités du monde magique. C'est dans mes compétences, approuvai-je clairement. Y a-t-il autre chose que l'Ordre fasse actuellement?
Il y eut un petit silence, au cours duquel Lupin interrogea du regard Alastor qui agita la main pour l'inviter à continuer.
-Dumbledore souhaite que nous gardions quelque chose, dont le Seigneur des Ténèbres ne doit pas avoir connaissance, dit Lupin d'une voix plus basse. Pour l'instant, il n'est pas parvenu à s'en emparer, mais d'après Dumbledore, s'il s'en saisissait, il en résulterait un changement radical de ses plans qui ne seraient pas à notre avantage.
-C'est une arme?
-Pas exactement. C'est une prophétie. Ne me demande pas ce qu'elle dit en détail, ni moi ni personne dans cette pièce ne sait exactement de quoi il est question. Seul Dumbledore en a eu connaissance, il y a plusieurs années. Elle évoque le Seigneur des Ténèbres et Harry et lie leurs destins de manière semble-t-il inextricable: de ce que je sais, elle désignerait Harry comme celui destiné à le combattre. L'Elu. Tu comprends mieux pourquoi nous n'avons pas mis Harry au courant des activités précises de l'Ordre. Il est encore trop jeune pour qu'on lui demande de porter un pareil poids sur ses épaules. Et il voudrait certainement prendre connaissance de la prophétie dans sa totalité, ce qui ne semble pas au gout de Dumbledore.
-Dumbledore manipule tout le monde, grogna Sirius qui avait conservé les bras croisés et l'air sombre depuis la fin de sa dispute avec Molly. Il utilise Harry comme un simple outil pour lutter contre Voldemort: il n'a aucune notion de ce qu'il peut ressentir en demeurant ainsi dans l'ignorance - ni de ce qu'il ressentira quand il prendra conscience du plein rôle qu'il a à jouer dans cette guerre et de ce que tout le monde attend de lui.
Lupin choisit de l'ignorer et poursuivit:
-La prophétie a été mise par Dumbledore en lieu sûr, pour l'instant: au milieu de beaucoup d'autres, au Département des Mystères, du Ministère de la Magie. Mais Voldemort a déjà tenté plusieurs fois de forcer la sécurité du Département. C'est la raison pour laquelle les membres de l'Ordre effectuent des rondes de surveillance chaque nuit. Il y a des risques pour que des Mangemorts ou Voldemort lui-même tentent de pénétrer cette partie du département des Mystères. Nous nous relayons donc, par équipe de deux, pour veiller sur la prophétie chaque nuit. Tu seras toi aussi affectée à cette surveillance, Apollonia, en tant que membre de l'Ordre. Nous changeons tous les soirs, afin de prémunir autant que l'on peut les agents de la fatigue. Ce soir c'est le tour de Kinglsey et de Elphias Doge.
-C'est la raison pour laquelle il est parti plus tôt, me rappelai-je. Il devait prendre sa place de garde pour la nuit.
Lupin approuva d'un hochement de tête.
-Pour ce qui est des missions, nous te les donnerons en temps voulu, nous en sommes encore à nos balbutiements et on pense préférable que tu prennes d'abord tes marques. Mais je suppose que l'on t'enverra vers le Chemin des Embrumes faire du repérage dans les jours à venir, il y a là-bas des allées et venues qui ne nous plaisent guère et tu es la mieux placée pour…disons frayer avec l'illégalité.
J'approuvai d'un hochement de tête: tactique correcte.
-A qui dois-je faire mon rapport à la fin de mes missions?
-Même après une nuit de surveillance, on te demandera de nous indiquer si tout s'est bien passé ou de signaler le moindre incident, aussi insignifiant soit-il. Tu passeras ici, au QG de l'Ordre. Tu trouveras toujours du monde dans cette maison, à commencer par Sirius.
Ce dernier sembla se rembrunir plus encore si c'était possible. Visiblement, il était maintenu ici en semi-captivité.
-A la fin de chaque semaine, les rapports de toutes les équipes sont mis en commun sous la forme d'un compte-rendu précis qui est transmis à Dumbledore… qui le détruit une fois qu'il en a pris connaissance. Il est important que les équipes restent les mêmes, du moins autant que possible: cela permet un emploi du temps suffisamment stable pour tous ceux qui travaillent et une organisation plus claire dans le roulements des surveillances. C'est aussi une question de sécurité: personne ne reste sans donner de signe de vie à un membre de l'Ordre plus d'une semaine. Dans le cas contraire, des mesures de recherche sont lancées. Inutile de te dire que l'on préfère éviter tout affolement inutile. Ah, bien entendu, il est assez déconseillé d'envoyer des messages trop explicites par hiboux, surtout lors de missions. Contente-toi de termes toujours vagues et allusifs et évite de mentionner Sirius. Il est toujours recherché par le Ministère, ajouta-t-il en voyant mon air poliment interrogateur, m'éclairant ainsi sur le motif de son enfermement et de sa mauvaise humeur.
-Quand je ne serai pas en mission ni en surveillance nocturne, est-ce que mon point de chute sera cette maison, ou faudra-t-il que je cherche à me loger ailleurs dans Londres?
Il eut un raclement de gorge mal à l'aise. Lupin se passa une mains sur le visage, Molly pinça les lèvres, Tonks fit tomber la pendule du rebord de la cheminée dans un atroce bruit de ferraille, et Sirius esquissa un sourire narquois qui creusa un petite fossette en point d'interrogation dans sa joue maigre. Maugrey se tourna tout d'un bloc vers moi et, ainsi que je l'espérai, se montra plus explicite et plus direct:
-Ni l'un ni l'autre, Apollonia. Tu ne restes pas à Londres. Albus a demandé à ce qu'on t'envoie à Poudlard.
-Pas pour que je reprenne l'école, j'imagine, ironisai-je sans sourire vraiment.
-Il veut que tu gardes un œil sur Potter et la bande. Selon ses propres termes des "engagements vitaux" vont le retenir loin de l'école pour de longues périodes successives au cours de l'année. Il souhaitait que quelqu'un surveille les étudiants les plus disposés à s'attirer des ennuis. Il y a le corps enseignant, bien sûr, mais il croit qu'il voudrait avoir un œil ami à l'intérieur du groupe scolaire.
-Je ne suis pas surveillante! répliquai-je, offensée.
-C'est vrai que Harry et ses amis se sont attirés quelques ennuis, ces dernières années, approuva Arthur Weasley alors que Remus et Sirius esquissaient tous les deux un sourire mi-amusé, mi-fataliste. Mais demander à un membre de l'Ordre de les surveiller constamment me parait être une disposition bien radicale. Après tout, il me semble que Harry a surtout joué de malchance: dans l'ensemble, il a toujours eu une attitude raisonnable d'enfant moyennement dissipé.
L'homme aux cheveux graisseux étouffa un exclamation de mépris:
-Raisonnable? Moyennement dissipé? Je vous engage à vous en porter gardant, Arthur, dit-il d'un ton tranchant mais d'une voix lente et susurrante. Ces quatre dernières années n'ont été qu'une suite ininterrompue d'infractions et d'exceptions concédées à sa petite personne. Les punitions ne sont même plus assez dissuasives pour son excessive arrogance. Le seul moyen d'avoir Potter à l'œil, ce serait de le garder en laisse.
-Ca te plairait bien, hein, Snivellus? l'apostropha d'une voix forte et agressive Sirius Black. Tu as toujours eu un faible pour la délation et l'autorité. Marcher au pas, obéir servilement, c'est ton truc, n'est-ce pas?
-La laisse peut être adaptée à tous les cous, Black, siffla dangereusement en retour ledit Snivellus sans élever la voix. Même si je doute que tu en aies besoin là où tu es.
Maugrey tapa brutalement du poing sur la table pour faire cesser l'échange assassin entre les deux hommes. J'ignorai la raison de leur aversion réciproque, mais les querelles entre Sirius Black et Snivellus semblaient faire l'objet d'un leitmotiv constant des réunions de l'Ordre. Je haussai un sourcil dubitatif avant de revenir à ce qui m'intéressait:
-Pourquoi ce besoin de le surveiller maintenant plus que les autres années? Je croyais que Poudlard était un endroit sûr?
-C'est le cas, Apollonia, grogna Alastor. Mais il ne s'agit pas que de Potter. Si les Forces du Mal se structurent, les lignes vont commencer à bouger à Poudlard aussi. Les enfants des Mangemorts ne resteront pas neutres longtemps. Les gosses sont souvent de très bons écrans de ce que les parents cachent et de ce qu'il se passe dans les familles. Et il y a fort à parier que Voldemort voudra bientôt infiltrer les rangs de l'école: pour ça, les élèves seront sa meilleure arme. Ce que veut Dumbledore, c'est que tu gardes l'oreille ouverte: sois attentive aux bruits de couloir, ne te fais pas d'ennemi, parle avec tous, écoute tous les commérages. Les adolescents ont le défaut d'être trop bavards, quelle que soit leur allégeance. Peut-être en apprendrons-nous plus sur la disposition de leurs proches à recevoir le Seigneur des Ténèbres ou à le combattre. Et peut-être aussi pourrons-nous protéger certains d'entre eux. Enfin, Albus semble convaincu que des changements significatifs vont se produire cette année et modifier sensiblement la vie de Poudlard. Dans ce cadre, il craint les écarts de comportement de Potter et les conséquences désastreuses qu'ils pourraient avoir. En clair, l'année s'annonce difficile.
Je hochai la tête, voilà qui était plus explicite. J'allais donc être les yeux et les oreilles du directeur au sein de sa propre école.
-Mais pourquoi moi? Harry Potter ferait probablement plus volontiers confiance à l'un d'entre vous. Il ne me connait pas. Je ne fais pas partie de l'école. En quoi suis-je plus qualifiée que vous tous pour ce travail?
-L'âge, Apollonia. Tu es la plus jeune, ici, dit Alastor d'un ton sans réplique. Tu te mêleras plus facilement que moi ou Lunard au commerce des étudiants.
-Dumbledore pense qu'il vaut mieux pour ce travail un agent de l'âge des élèves, quelqu'un qui ne sera pas repérable par un œil extérieur en cas d'inspection. Et il doit penser que l'on se confiera plus volontiers à vous qu'à l'un des vieux bourrus de l'Ordre, mademoiselle, murmura Sirius Black sur un ton vaguement charmeur.
-J'ai dix ans de plus que ces enfants, claquai-je dans sa direction. Et je ne suis pas plus "mademoiselle" que vous, Black, ajoutai-je sèchement.
Il me gratifia d'un regard agréablement surpris accompagné d'un hochement de tête respectueux, animé d'un sourire en coin qui fit réapparaitre sa petite fossette canaille. Il me fixa longuement alors que je m'étais déjà détournée.
-Poudlard, donc, grognai-je, assez mécontente.
-Ne t'en fais pas, dit Molly d'un ton maternel, je suis certaine que tu t'y trouveras très bien. Albus mettra certainement des appartements à ta disposition. De toute manière, il n'est pas question que tu suives les cours des élèves: tu pourras travailler de ton coté une bonne partie de la journée. Et puis tu verras, ce sera plus simple pour la coordination des équipes si tu es là-bas.
Elle se tut brusquement et cela me rappela que je n'avais pas demandé à rencontrer mon coéquipier.
-Qui sera mon partenaire ? demandai-je alors.
Molly et Arthur échangèrent un coup d'œil gêné.
-Polia chérie, dit Molly, nous aurions vraiment voulu que tu sois avec quelqu'un que tu connais déjà. Mais comme nous ne t'attendions plus et qu'il fallait à tout prix organiser les groupes…
-Cela n'a aucune importance, assurai-je d'une voix neutre.
Effectivement, cela n'en avait aucune. Tout ce que j'attendais de mon partenaire de mission était de l'efficacité et de la discrétion. Pas un meilleur copain.
-Ce que Molly veut dire avec son air navré, intervient Black en riant de nouveau, c'est que, vu qui tu vas te coltiner, ça ne va pas être de la tarte ! On peut le dire, ça non, Snivel… commença Black tout de suite interrompu par Lupin:
-Tu travailleras avec Severus Snape, annonça-t-il plus sobrement et d'un ton doux en s'inclinant un peu.
-Severus Snape ? Qui est-ce ?
-Je crains que ce soit moi… murmura une voix trainante et railleuse derrière moi.
Je me retournai et vis sans surprise l'homme en noir, passablement laid et proprement antipathique se tenir droit derrière ma chaise, un vague rictus brisant à peine son visage de cire. Je notais pour plus tard que " Snivellus" , que j'avais cru être son prénom, devait être en fait être un surnom railleur donné par Sirius.
-Enchantée, dis-je simplement, alors que nous nous serions brièvement la main.
- … pas pour longtemps, ricana dans son coin Black.
-Si tu as une contribution utile à apporter Black, ne te prive surtout pas de la faire partager à tout le monde. Nous mourrons d'envie d'élucider enfin la raison de ta présence dans l'Ordre, murmura d'un ton lent et mesuré le dénommé Snape, comme s'il dégustait chaque mot fielleux qu'il sifflait du bout de la langue.
-La ferme, Snivellus… gronda Black dont le sourire avait définitivement disparu, et qui, les joues blêmes de fureur, se levait lentement la baguette à la main.
-Je ne te conseille pas…, réplica sèchement Snape qui sortait d'un mouvement vif sa propre baguette et la pointait avec précaution vers l'homme de l'autre coté de la table.
-Sinon quoi? Tu vas me graisser les cheveux?
-Sale petite vermine, oisif et prétentieux, exactement semblable à ce que tu étais et ce que tu as toujours été, toi et tes misérables collègues...
Quand je vis Sirius se tendre pour se préparer à lancer un sort, je me levai violemment entre les deux hommes, en reversant ma chaise. Prête à intervenir, une de mes mains saisit ma baguette, l'autre se crispa sur ma ceinture où était suspendu l'étui en cuir de mon Mauser.
-CA SUFFIT! hurla Molly d'une voix stridente. "Ca suffit! Sirius, assis!" -ce dernier s'assit lentement, les yeux toujours brillants de colère, la baguette demeurant pointée vers Snape. "Snape, tu…"- il lança un regard si noir à Molly que celle-ci ne finit pas sa phrase. Il détailla Sirius Black d'un œil mauvais, vide et glacial, immobile de rage, raide et impassible, le dominant de toute sa hauteur. Black, à l'autre bout de la table, était assis au bord de sa chaise comme sur des charbons ardents: je pouvais presque sentir ses muscles tendus comme des câbles alors qu'il se tenait prêt à bondir sur Snape au moindre mot. Cette extrême tension, encore aggravée par le silence pesant, sembla durer des heures. Puis, Snape fit soudain disparaitre sa baguette d'un geste rapide et précis dans les replis de sa robe noire, et il s'éloigna d'un pas rapide pour aller s'appuyer contre le mur, le plus loin possible de Black. "-Polia chérie, ne t'en fais pas, il n'y a plus rien à craindre", murmura d'un ton conciliant et anxieux Molly en me calmant d'un geste de la main.
Je regardai une dernière fois les deux hommes successivement, analysant leur attitude. Black semblait se détendre, du moins ne donnait-il plus l'impression de vouloir se relever dans l'instant pour jeter un sort, même si ses yeux lançaient toujours des éclairs et qu'un muscle au niveau de sa mâchoire ne cessait de se contracter. Snape, quant à lui, regardait la scène de loin, drapé dans un indifférent mépris. Je me détendis un peu, et m'aperçus que j'avais toujours les mains crispées, une sur ma baguette clairement dégainée vers Sirius, l'autre sur la crosse de mon Mauser que j'avais tiré de son étui en direction de Snape. Rapidement, je rangeai ma baguette, et ramenai mon pistolet à ma ceinture, dans son étui. Molly jeta un regard soulagé à Remus et Arthur. Je remarquai que ses mains tremblaient et mon cœur se pinça de culpabilité.
-Désolée Molly, dis-je de la voix la plus douce et la plus calme que je puisse adopter. Je n'aime pas trop les gestes brusques. Déformation professionnelle, murmurai-je en coulant encore un regard aux deux duellistes.
Je me rassis lentement dans le silence toujours palpable de la cuisine seulement brisé par un petit rire étonnant et tressautant de Maugrey qui posa sa main sur mon épaule et la broya d'un geste qu'il voulait affectueux.
-Je vous l'avez dit, que c'était une intuitive, grogna-t-il de satisfaction. Alors, tu as compris? ajouta-t-il à mon encontre. Tu prends tes quartiers à Poudlard dès la rentrée, c'est-à-dire dans deux jours. Snape te préviendra quand ce sera votre tour de surveillance. Une fois par mois, il y a une réunion de l'Ordre qui se tient ici. Tu devras y être. On te confiera à l'occasion des missions supplémentaires.
Je hochai la tête. Il se redressa, marquant tacitement la fin de la séance.
-Fais bien ton travail, Apollonia, grogna-il, alors que je me levai à mon tour et qu'il me donnait une accolade brusque mais paternelle. Crois-moi, ce qu'on te demande-là n'est pas de la moindre importance. Et tu auras bientôt l'occasion d'être sur la ligne de feu, si tu as besoin de te dégourdir les jambes.
-Merci de ta confiance Alastor. Je suis contente d'entendre que mon âge ne vous persuade pas de me tenir à l'écart des combats. Je suis là pour ça, et je ne supporterai pas de rester sur un poste seconda…
-Qu'est-ce que c'est que ça? me coupa Sirius, à qui mon précédent geste, au cours de l'altercation avec Snape, n'avait pas échappé et qui fixait désormais ma ceinture de nouveau visible depuis que je m'étais levée.
-Je suppose que tu parles de ça, dis-je en désignant vaguement l'étui de mon pistolet à ma ceinture. C'est moldu. Disons… mesure de protection. Rien de très intéressant.
-On peut voir? demanda-t-il, néanmoins fortement intéressé.
Avec répugnance, je fit sauter d'un coup d'ongle le clapet de l'étui de cuir et me saisis de mon Mauser que je posai avec précaution dans un bruit sourd sur la table. Tout le monde le fixait désormais avec attention, me mettant assez mal à l'aise.
-C'est une larme à feu? demanda d'un ton enjoué Arthur Weasley, frétillant sur sa chaise.
J'esquissai un sourire: je n'avais jamais rencontré quelqu'un d'aussi joyeux à la vue d'une arme potentiellement mortelle. A part peut-être moi-même à mon dixième anniversaire.
-Arme à feu, corrigeai-je machinalement devant son enthousiasme débordant. Oui, c'en est une. Mauser C96 M-30. Semi-automatique. 9 millimètres. 10 coups. Canon 140 millimètres. Carcasse d'une seule pièce. Crosse en tilleul argenté.
-On dirait Ollivander quand il parle d'une baguette! s'écria Arthur les yeux brillants d'émerveillement.
Je lui souris. A cet instant, l'atmosphère était redevenue familiale et chaleureuse. Je vis Sirius du coin de l'œil avancer le bras au-dessus de la table et je récupérai mon arme d'un geste vif.
-On ne joue pas avec. Il est chargé, dis-je en le rangeant dans son étui.
-Pourquoi tu te promènes avec ça? demanda Tonks, curieuse. Tu as ta baguette, non?
-Souvenir de famille, dis-je lentement en vérifiant son accroche. Et vieille habitude coriace. J'aime les armes moldues. Dans certaines circonstances, elles peuvent être bien utiles et tout aussi efficaces qu'une baguette. Surtout lorsqu'on ne peut pas utiliser la magie. Mon Mauser m'a sortie du pétrin quelques fois.
-Je n'en avais jamais vu en vrai, dit Tonks d'un ton léger. Ca a l'air beaucoup plus lourd qu'une baguette. Comment les moldus peuvent-ils se défendre avec de pareille choses?
-Tonks, ma chérie, dit Moly d'un air soudain anxieux alors qu'elle la voyait tendre les mains vers mon arme, tu ne devrais pas y toucher. De toute façon, on va passer à table. Nous avons fini n'est-ce pas Maugrey? Bien, bien, alors venez tous m'aider à dresser le couvert. Non, Tonks, range plutôt les chaises, d'accord? Arthur, voyons, arrête d'ennuyer Apollonia -tu auras tout le temps de lui poser des questions durant le diner. Sirius, tu devrais te lever, tu es sur le passage de la soupière… Apollonia, tu te rassois, tu restes manger ici ce soir. Non, non, inutile d'aider, tu as fait un long voyage, tu dois être épuisée. Combien sommes-nous au juste? … Nous deux, Sirius, les enfants, Polia… Oui, oui, je sais Alastor, tu dois filer, on se voit lundi, pour escorter les enfants à la gare. Severus, j'imagine qu'il n'y a pas moyen pour que tu restes diner ce soir non plus ?
-En si charmante compagnie ? Ce serait presque un affront d'accepter, dit-il sur un ton railleur.
Je le vis avec grand déplaisir tourner les talons sans un mot de plus et quitter la cuisine. Je lui emboitai rapidement le pas, déterminée à aborder certains détails de notre mission qui restaient à régler. Je m'arrêtai sur le pas de la cuisine, et hélai sa silhouette sombre qui s'éloignait déjà vers la porte d'entrée.
-Sir, l'interpelai-je d'une voix autoritaire qui le fit se figer dans l'ombre du couloir et se retourner lentement avec un petit rictus. Vous êtes…?
-Severus Snape. On vous a déjà indiqué mon nom, je crois, répondit-il d'un ton impatient.
-Je sais cela. Je voulais connaitre vos fonctions au sein de l'école, sir, répliquai-je en soutenant son regard noir qui s'était étréci entre deux bandeaux de cheveux gras.
-Je suis professeur. De Potions, répondit-il avec raideur.
-Pour ce qui est de l'organisation de l'école…
-…elle vous sera expliquée à la rentrée, coupa-t-il. Vous aurez alors tout le temps de m'ennuyer avec vos questions que je devine d'une importance capitale. Mais je crains d'avoir des choses plus urgentes qui me retiennent ce soir. Nous n'avons pas tous le loisir de jouir de veillées oisives, persiffla-t-il avec un sourire crispé de dérision. Le cours de rattrapage devra attendre lundi, Mademoiselle...?
-Cozzamora. Apollonia Cozzamora. Mais on avait, je crois, pris la peine de vous indiquer mon nom, répondis-je à mon tour du tac-au-tac.
Il ne me jeta pas un regard et tourna les talons dans un froissement de tissu noir– puis il disparut dans la nuit.
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(1) Littéralement, la fille de Calabre, région de l'extrême sud-ouest de l'Italie, en référence au film « Un ragazzo di Calabria »
Notes de l'auteur: Voilà donc le début d'un petit OC/Severus Snape! J'espère que ce chapitre premier vous a plus: il fallait bien camper les personnages, c'est la raison pour laquelle il est un peu long et détaillé. La première rencontre d'Apollonia et Severus ne semble pas très concluante. Que pensez-vous d'elle? N'hésitez pas à laisser des commentaires, lecteurs qui passez par-là: cela me fait toujours extrêmement plaisir et j'y répondrai volontiers. Je tâcherai de publier la suite de plus rapidement possible. A très vite!
