La petite fille glissa une mèche de cheveux récalcitrante derrière son oreille et tira sur les manches de son pull.

Encore un mois ou deux et elle devrait s'en trouver un autre, celui-ci s'étiolait trop vite, elle ressentait chaque bourrasque d'air comme si elle ne portait rien sur le dos. Elle devrait également s'acheter des mitaines, une autre paire de chaussettes, un bonnet... toutes ses parades contre le froid de l'hiver qui venait avant l'heure. Prenant son mal en patience elle tenta de discipliner ses cheveux ébouriffés en passant ses doigts dans les bourres et faillit hurler : ça ne servait à rien en plus de faire mal ! De guerre lasse elle les rassembla en queue de cheval brouillonne et s'élança dans la rue en courant, martelant le sol graveleux de ses pieds nus. Vite, vite ! La fillette tourna au coin de la rue et emportée par son élan rentra dans une passante. Pardon, pardon mais je suis pressée ! Plus vite ! Encore plus vite ! S'engouffrant dans un dédale de ruelles, véritable labyrinthe à ciel ouvert bordé de poubelles, de bouteilles, de toutes les sorte de déchets qu'on puisse imaginer elle leva les yeux. Strié par les cordes à linge et les câbles électriques sombres qui s'entrecroisaient, le ciel ressemblait à une aquarelle floue de rose, d'orange, de bleu roi et de noir : elle était en retard définitivement. Emportée par sa course folle elle sauta par dessus les jambes maigres enroulées de sacs plastiques d'un mendiant et dévia de justesse sa trajectoire, évitant la collision avec un autre. Posés sur des caisses dans un profond renfoncement des cabanes en tôles, trois hommes dévisageaient l'enfant aux cheveux pâles qui faisait irruption sur leur territoire. À quelques mètres une bande de gamins miteux rouaient de coups un vieux chien. Encore plus loin la même scène se reproduisait mais avec cette fois pour interprètes une femme et son mari. La fillette ne détourna pas les yeux, -et pourquoi l'aurait-elle fait ? Elle vivait depuis sa naissance dans cet univers de fer et de rouille, où survie et violence ne font qu'un, où les enfants sont voleurs et les adultes fourbes. Cette rue boueuse n'était qu'un petit échantillon au hasard des milliers d'autres rues boueuses que comptait la bidonville, SA bidonville. Claque claque claque, ses foulées résonnaient dans le relatif silence de la cité misérable, cette cité gigantesque, plus grosse que toutes les autres villes de son pays. Splaf, elle s'enfonça jusqu'au talon dans la flaque d'eau qu'elle n'avait pas remarquée dans l'ombre. Les couleurs du ciel se dissolvaient et l'obscurité tombait, dans un quart d'heure la pénombre serait totale et l'enfant deviendrait aveugle. Elle résista à l'envie de s'essuyer la cheville, se raisonna : mieux valait ne pas perdre encore plus son temps, chaque seconde qui passait aggravait son cas. Caleb lui ferait payer chaque minute de retard, elle le savait.

Elle se mordilla les lèvres malgré sa respiration hachée et repensa à la fois où elle était arrivée avec une heure et demi de retard à sa convocation, -oh ! qu'elle aurait aimé être un rat pour se terrer dans un coin. Où plutôt le mordre ET se terrer dans un coin. Et le lendemain elle n'avait pu qu'entrouvrir les yeux sous les énormes coquards qu'elle arborait avec humiliation. En plus des autres bleus bien sûr. Elle haïssait cet homme. Elle le haïssait d'une force peu commune pour une enfant aussi jeune et frêle qu'elle. Elle le haïssait pour sa manière de la rabaisser au rang d'esclave, elle le haïssait pour être plus fort qu'elle, pour être si imbu de sa personne, mais elle le haïssait autant qu'elle avait besoin de lui, de son aide. Alors pour l'instant elle préférait courber l'échine. Se précipiter pour être à l'heure, acquiescer à toutes ses phrases... à celles de ses collaborateurs aussi, à celles de ses invités. Ne jamais dire non mais oui, faire preuve de zèle... Se taire mais réfléchir à sa future vengeance. La petite fille sourit joyeusement. Elle avait hâte ! Finalement déboulant dans une grosse artère où quelques inconscients trainaient encore, elle avisa le colosse embusqué. Elle le connaissait bien, c'était la brute chargé par Caleb de contrôler les arrivants, de les filtrer. Elle l'avait vu casser les deux bras à un homme qui avait essayé de rentrer sans autorisation.

Elle n'aimait pas cet homme violent mais n'en laissait rien non plus paraître, il aurait pu la briser comme une allumette. Ou pire aller médire à son sujet au patron. Il le lui avait dit. Il l'appelait « Ma p'tite allumette » « Comment ça va ma p'tite allumette ? ». L'enfant ne se faisait pas d'illusions, malgré son ton doucereux et le fait qu'il lui ai donné un surnom, il ne l'aimait pas.

Son employeur accordait bien trop d'importance à cette gosse si étrange.

« Encore à la bourre ma p'tite allumette ? »

« Une allumette à pour but de foutre le feu pauvre con. »

Elle se repassait cette phrase en boucle dans la tête et en tirait une immense satisfaction qu'elle dissimulait en baissant la tête, docile. Elle acquiesça. La montagne lâcha un petit soupir et un sourire satisfait s'étala sur sa face burinée. Lui faisant l'honneur de se pencher afin que leurs visages soient à la même hauteur.

« Moi je connais une p'tite allumette qui va se prendre une raclée. »

Elle pâlit. Finalement Caleb s'était bien rendu compte de son retard.