Hicran : Séparation, douleur émotionnelle – détresse liée à l'absence ou le deuil.


Track 01 : Castle of Glass

Le claquement du fusil se noya dans les innombrables détonations du terrain d'entraînement, mais fut suivit d'un juron sonore, au contraire de ses voisins. Des gestes enragés éjectèrent la cartouche inutile de la chambre, et avec une précision étonnante pour un tir si médiocre, la main gantée s'empressa de charger une nouvelle balle. Mais en dépit de la rapidité de l'action et les gestes assurés du tireur, la cible demeura désespérément vierge, et une giclée de terre au loin indiqua le point d'impact. Très loin de la zone attendue.

Helena abaissa son fusil, le front moite de sueur et une traînée de saleté au coin de l'œil. De la colère ou du dépit qui lui contractait l'estomac, elle avait du mal à discerner lequel l'empoisonnait le plus. Elle posa la crosse de l'arme au sol, la main appuyée au canon, et jeta un regard circulaire autour d'elle. A une extrémité des décombres de l'aéroport, les intendants de la Confrérie avait aménagé un vaste terrain d'entraînement où les instructeurs se relayaient pour gérer les hommes. Les autres soldats autour d'Helena poursuivirent religieusement la séance, concentrés sur les silhouettes de cartons usées alignées à une centaine de mètres de leur ligne de tir. Une se détachait, beaucoup plus proche, à environ vingt-cinq mètres. Elle n'avait pas un seul impact.

Helena serra les dents. Elle s'en tirait à bout portant, ne se débrouillant même pas trop mal pour se rappeler de viser les articulations ou la tête, un réflexe qu'avaient salué ses compagnons. Pour quelqu'un qui n'avait jamais tiré un coup de feu, Helena avait un instinct assez bon pour abattre et se défendre. Cela restait peu pour compenser son absence totale de technique et d'expérience.

Elle redessina la bouche du canon de l'index, les yeux fixés sur la silhouette tordue et tâchée. Au milieu des détonations régulières, une voix, toute proche, la fit alors violemment tressaillir.

« Je croyais que vous aviez survécu un moment dans les Terres Désolées ? »

Le ton n'était pas accusateur, mais sincèrement étonné. Le cœur encore agité d'un rythme erratique, Helena se retourna pour tomber sur le visage mal rasé et abîmé du Paladin Danse, et instinctivement, elle raidie l'échine comme si elle attendait des coups.

« Vous pourriez vous annoncer », rétorqua-t-elle âprement. Le reproche lui avait échappé avant qu'elle ait pu se retenir. Tout comme la frustration et l'énervement qui perçait dans sa voix.

Danse fronça les sourcils, soudain nettement plus sévère. « Vous oubliez votre rang, je pense, soldat. »

Sa mâchoire se contracta, mais elle se garda de répondre. Il avait raison. Elle ne parlait même pas aussi mal à ses compagnons de route. Elle avait encore moins de raison de se montrer odieuse avec son désormais mentor. Encore plus alors qu'il ne la connaissait que depuis à peine trois semaines, et qu'il s'était porté garant pour l'introduire dans un lieu où elle n'aurait autrement jamais pu avoir sa place. L'ingratitude ne faisait pas partie de son tempérament. Nate l'aurait sûrement gentiment reprise. Il savait juguler ses accès de mauvaise humeur aussi violents que brefs.

Avant que le silence ne devienne pesant, elle préféra embrayer et reprendre la première question du paladin, tâchant de contrôler cette fois sa voix : « J'ai quitté l'abri il y a seulement trois mois. Je vous ai déjà dit que je n'avais jamais utilisé d'armes à feu… avant. »

Cette fois, Danse eut la bonne grâce de passer sur sa crispation soudaine. « Mais vous deviez bien en posséder une ? De ce qu'on m'a enseigné de ce pays Avant-Guerre, il y avait plus d'armes que d'habitants. On en retrouve encore un nombre impressionnant dans les maisons que nous inspectons. Ce n'était… pas votre cas ? » Il semblait toujours dubitatif, mais un peu moins sûr de son fait.

Elle se lécha rapidement la lèvre et ravala sa salive. « Je suis étrangère. » Elle ne s'était pas donnée la peine de le lui mentionner jusqu'à présent. Qu'il n'ait pas détecté son accent la réconfortait. Elle avait tant sacrifié pour maîtriser l'anglais du mieux qu'elle pouvait.

Dansa sembla quelque peu déstabilisé par son aveu. Elle se demanda si les histoires de nationalité avaient encore de l'importance dans ce monde. Ou de pays. Les préjugés avaient-ils survécus à deux siècles de destructions et d'extermination ? Est-ce qu'on gardait la mémoire de ce genre de trivialité quand la notion d'état ne devait plus valoir grand-chose ? Elle n'avait pas eu le temps de se poser la question. Mais elle se demandait s'il subsistait, quelque part, un pays encore digne de ce nom.

« Vous voulez dire que vos parents n'étaient pas américains ? »

Danse n'imaginait visiblement pas qu'elle soit née ailleurs qu'aux Etats-Unis, et qu'en fait d'étranger, elle mentionnait ses origines. Sans doute parce qu'elle était désormais la seule personne de ce pays à avoir connu d'autres terres que celles qui les entouraient. Elle ne pouvait lui en vouloir de sa vision un peu courte sur patte. « Non. Je veux dire que je ne suis pas née ici du tout. J'ai émigré dans ce pays quand j'avais dix-sept ans.

- Oh. Vous êtes… » Il l'observa avec attention. En comparaison de l'assurance et du calme qu'elle l'avait toujours vu manifester jusqu'à présent, ces efforts pour faire montre de connaissances dont il ne pouvait être totalement sûrs la calma un peu. Sous son air froid et distant, le paladin semblait sincèrement désireux de ne pas se montrer grossier. Même avant ce bordel, tous ceux qu'elle avait croisés ne s'étaient pas toujours donné cette peine. « Vous êtes mexicaine ? Ou indienne, peut-être ? », tenta-t-il finalement.

Elle se doutait qu'il prenait pour indice sa peau mat et ses yeux légèrement en amande. Deux cent ans plus tard, certaines choses n'avaient pas beaucoup changées. Certains types qu'elle avait connus en auraient été ravis.

« Je suis française. »

Cette fois, elle l'avait vraiment laissé confus. « Française ? » Répéta-t-il.

Son ventre se noua à nouveau. Elle se demanda si la notion même de l'Europe avait survécu, si les gens de ce temps savaient à quoi ressemblait le monde après les Terres Désolées. S'ils s'y intéressaient seulement, d'ailleurs. Elle avait bien croisé quelques globes ébréchés, mais c'était apparemment désormais un produit rare et recherché. Et rapidement démantelé. Sans doute les gens avaient-ils autre chose à foutre que de se soucier de géographie.

« De France, précisa-t-elle finalement. Un gros pays d'Europe de l'Ouest, de l'autre côté de l'Océan Atlantique. Je suppose que mes compatriotes qui auraient survécus ici n'ont pas pu en transmettre grand-chose à leurs descendants. » Elle sentit quelque chose se bloquer dans son buste. Elle l'ignora. « Enfin, toujours est-il que mon pays n'autorisait pas les armes à feu pour les civils, du moins sans licence. C'était compliqué et fastidieux. Et… » Elle hésitait sur la formulation. Les miens ? Mon peuple ? Elle n'arrivait pas à dire « chez moi ». Chez elle, c'était ici. C'était là où elle avait construit sa vie avec Nate. « Enfin, on n'avait pas la culture des armes qui existe aux Etats-Unis. Même ici, je ne m'y suis jamais intéressée. Je laissais ça à mon mari. »

La conversation commençait à lui peser, et sans doute le paladin le pressentit-il, car il retrouva soudain les accents fermes et assurés de son rôle. « Je vois. Il va falloir vous entraîner sérieusement, soldat. Avec des compétences pareilles, vous ne survivrez pas longtemps ici. »

Elle ne pouvait le contredire. Elle craignait déjà qu'on ne la flanque dehors dès qu'on se rendrait compte de ses résultats médiocres, mais elle ne savait comment y remédier à part en s'entraînant seule. Mais elle devait manifestement très mal s'y prendre. « Je m'en tire mieux au corps-à-corps », commenta-t-elle avec raideur. Elle avait la désagréable impression de se justifier. Mais c'était plus fort qu'elle.

« C'est déjà bien, lui concéda Danse. Mais si vous en venez au corps à corps, c'est que vous avez déjà échoué quelque part, soldat. Une élimination doit être prompte et effectuée avec le moins de risques possible. Donc, à distance. » Il jeta un œil à la cible. Helena sentit une chaleur désagréable lui envahir le cou. Elle n'osait pas se tourner pour se rappeler qu'aucun impact n'ornait la silhouette. Trente-trois ans, putain, et j'en suis là. Pourquoi ?

Elle s'était souvent posé cette question au cours de sa vie et ses aléas. Elle retentissait plus pathétiquement que jamais.

« Si vous n'arrivez pas à toucher une cible à cette distance, c'est que vous ne savez pas viser et vous positionner correctement. Montrez-moi. »

La bouche d'Helena s'assécha. Elle se doutait que ses voisins de tirs immédiats avaient dû noter ses loupés systématiques, mais ils ne semblaient pas s'en émouvoir. Que le paladin Danse la reprenne en main, en revanche, afficherait clairement son incompétence. Mais elle n'avait pas le loisir de faire la fine bouche.

Lentement, elle reprit le fusil, éjecta les douilles, et plaça une nouvelle balle à blanc. Avec la sensation d'être aussi gauche qu'un gosse, elle tourna le dos à Danse et vint armer la crosse à son bras, la maintenant fermement contre elle, l'index sur la détente. Quand elle porta la lunette à son œil, Danse l'arrêta.

« Ça ne va pas. Vous êtes déséquilibrée et mal orientée avant même de tirer. » Les pas lourds de son armure se déplacèrent vers elle, et une poigne métallique lui redressa sévèrement les bras et le dos. Il n'y avait aucune complaisance dans ses gestes : il attendait clairement qu'elle retienne ses instructions. Helena équilibra de son mieux le fusil en conséquence. L'arme était lourde et peu maniable, mais elle s'en moquait. Elle ressentait à peine sa masse contre son bras.

« Dirigez mieux que ça votre regard et le canon, poursuivit le Paladin. Votre tête fait cinq kilos et quelque, elle influence tout l'équilibre de votre corps. Vous la décalez, vous décalez tout le reste. Restez concentrée sur ce que vous voulez atteindre. Ne regardez pas la cible en global, focalisez-vous sur quelque chose. Anticipez la trajectoire de votre balle. Et n'oubliez pas le recul. »

La dernière instruction ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd. C'était souvent son problème majeur : elle oubliait totalement de prendre en compte le puissant recul de l'arme. A défaut de la lâcher, elle ratait cependant tous ses tirs.

La détonation claqua au milieu d'une salve commune. Un morceau de carton s'envola et termina mollement sa course au sol.

Quand elle se retourna, Danse lui sourit d'un air satisfait. « Vous lui avez arraché l'oreille. C'est mieux. »

Elle se demanda un instant s'il se moquait d'elle, mais décida vite que non. Elle le connaissait mal, mais elle pouvait au moins dire qu'il avait l'air si sérieux que la notion même de sarcasme devait lui paraitre grossière. Elle se détendit un peu. « Merci.

- Vous êtes encore loin du compte, lui fit-il remarquer, mais montrez-vous régulière et acharnée et cela viendra vite, soldat. Je n'en attends pas moins d'un aspirant sous mes ordres. » Sous la politesse, elle discerna bien l'ordre. Danse avait beaucoup misé sur elle. Sa médiocrité comme tireuse était une tare qu'elle avait tout intérêt à corriger rapidement. Il ne l'avait pas introduite et défendue auprès de Maxson pour s'encombrer au final d'une incapable, surtout dans un univers aussi hostile. Elle acquiesça sèchement. « J'ai survécu jusqu'à présent. Je ne serais un poids pour personne. Surtout pas pour mes… camarades. » Le terme lui était venu spontanément. Mais c'était la voix de Nate qu'elle entendait.

Elle le vit hausser les sourcils. Merde. Avait-il deviné que ses paroles étaient inspirées d'un autre ?

« C'est une bonne mentalité. Elle ne vient pas spontanément à tous. » Une ébauche de sourire se dessina sur le visage de Danse. « C'est souvent la marque de ceux qui s'intégreront le mieux à la Confrérie. »

Elle préféra éviter de lui avouer que la Confrérie la crispait à plus d'un égard. A quoi bon expliquer au Paladin qu'elle retrouvait à peine dans la Confrérie certains des aspects qui avaient façonnés ses principes de vies, et qu'elle avait espéré retrouver auprès des membres du Prydwen ? Mais peut-être son jugement était-il lui-même un peu court. Elle ne s'était décidée à quitter Sanctuary et rejoindre Danse que quelques jours plus tôt. Elle ne connaissait quasiment personne encore. La moitié de sa vie, elle avait âprement lutté contre les jugements expéditifs que ses confrères portaient sur elle. Quand bien même le monde s'était effondré, elle se refusait à céder à ces facilités confortables. Avant de juger la Confrérie si durement, elle devait apprendre à les connaître. Et donner d'elle-même.

Elle remarqua alors que Danse la regardait toujours, l'air pensif. « Il y a un problème ?, lui demanda-t-elle, tâchant de maîtriser sa crispation.

- Je m'interrogeais sur vos capacités à supporter notre entraînement. Vous vous êtes battue avec vaillance à Cambridge, et vous avez remplis vos missions avec rigueur et compétence, ce qui m'a convaincu de votre potentiel… mais vivre parmi la Confrérie est… exigeant. »

Elle s'esclaffa si bruyamment qu'il en sursauta. Il fronça les sourcils à nouveau, perplexe. « Qu'y a-t-il de drôle ? »

Face au ton polaire de sa voix, elle se calma bien vite, mais conserva son sourire. Dansa nota alors qu'il était dépourvu de toute joie. Seul un pli dur tordait la bouche d'Helena. « Rien. Mais sincèrement, rien de ce que je vivrais ici ne sera pire que ce que j'ai connu. »

Le visage du paladin se fronça encore plus. « Vous avez certainement dû trouver les Terres Désolées hostiles, j'en conviens, mais ce n'était…

- Je ne parle pas de ça. Je n'y tiens pas, d'ailleurs, et je pense que vous avez tous ici vécu bien pire que mes trois pauvres mois dans les ruines de Boston. Mais je peux vous assurer que je connais l'effort et les sacrifices, Paladin. J'en ai le goût incrusté sur la langue jusqu'à la fin de mes jours. »

Il sembla attendre qu'elle en dise plus, mais elle garda le silence. Comme elle demeurait muette, le Paladin finit pas simplement acquiescer sèchement, alors que la séance de tir touchait à son terme. « N'oubliez pas de participer aux tâches communes et de vous présenter à l'heure au réfectoire, soldat. » Considérant l'ordre comme un congé, la silhouette massive du Paladin pivota et s'éloigna vers les instructeurs, nombre de soldats le saluant au passage. Helena resta quelques secondes à fixer le large dos mécanique de l'armure, puis quand elle remarqua qu'on enlevait les cibles, elle se dépêcha de glisser la lanière de son fusil à l'épaule et aller récupérer la sienne.

En retirant la silhouette de son socle, elle jeta un œil au morceau qu'elle avait arraché lors de son dernier tir. Un gros trou ornait la tête noircie, sur le tiers supérieur gauche. Avec le calibre de son fusil, un tir pareil aurait arraché la moitié de la tête d'une cible réelle. Elle s'en sentit un peu ragaillardit. Puis l'idée de se réjouir d'exploser os et chairs doucha son enthousiasme. Elle avait eu foi en l'humanité tout au long de sa vie, malgré tout ce qu'elle avait pu apprendre et comprendre. La souffrance des autres parasitait son esprit depuis qu'elle avait été assez âgée pour assouvir son besoin d'étudier l'histoire et ses mécanismes. Elle repensa à son tir s'il avait été à balle réelle. Elle avait l'impression de tirer sur sa propre tête.

Il lui fallut un moment pour trouver où ranger le matériel, les soldats ayant déjà déserté le terrain pour laisser la place à la section suivante. Une fois bouclé la remise en ordre de l'endroit et les casiers verrouillés, Helena hésita à suivre les soldats qui s'éloignaient vers les Vertipers stationnés plus loin. La plupart d'entre eux iraient sans doute se reposer dans les étages des dortoirs, à lire, jouer aux cartes et balancer gaillardement sur les supérieurs, comme dans toutes les armées du monde. C'était l'occasion de s'intégrer et faire connaissance avec ceux pour lesquels elle serait bientôt une partenaire de terrain. Mais elle délayait le moment depuis son arrivée. Et elle s'était bien gardée de répondre quand quelqu'un l'interpellait, préférant courir le risque de se faire reprendre si jamais elle avait ignoré un supérieur.

Au bout d'un moment à errer mollement dans le hangar, Helena tourna finalement les talons et s'éloigna des bâtiments. Le nœud de son estomac restait bien installé. Certaines sentinelles lui jetèrent des regards curieux quand elle passa devant leurs portes et leurs barricades, interpellées par les vêtements civils qu'elle continuait de porter. Elle s'était débarrassée à la première occasion de sa tenue réglementaire de Vault-Tec, quand bien même ce n'était que pour des vêtements crasseux et déchirés de nomades. Elle avait d'abord pensé ensuite y foutre le feu et s'en servir comme combustible, mais elle avait finalement renoncé à son projet en voyant les vêtements proches des haillons des gens qu'elle rencontrait. Helena avait préféré échanger l'uniforme contre une tenue usée mais propre des fermiers de Abernathy. S'ils avaient été surpris qu'elle réclame des habits d'hommes, ils ne s'étaient pas fait prier pour autant. Une chemise à carreau délavée et un vieux jean étaient des sacrifices modestes contre une combinaison solide et neuve d'avant-guerre. Helena se trimballait la plupart du temps également avec le chapeau des Miliciens offert par Peston, son épais chignon ramassé sur sa nuque. C'était désuet, mais curieusement, l'accessoire la réconfortait. Seules ses chaussures détonnaient dans l'ensemble. Dans les ruines de sa maison de Sanctuary Hill, les vêtements avaient depuis longtemps été réduits en lambeaux par l'acidité de l'air et les intempéries, malgré les efforts de Costworth pour entretenir le toit. Mais si les commodes et les armoires avaient été détruites, certains placards de la buanderie étaient demeurés intacts. Elle en avait extirpé les rangers de l'armée de Terre envoyées par son père, et avait jeté au loin les bottes de Vault-Tec. Les affaires de Nate étaient restées sagement en place quand elle était partie après avoir verrouillé le placard. Elle n'avait même pas vérifié leur état.

Helena marcha jusqu'à arriver aux limites de l'aéroport, qui donnaient de ce côté sur l'Océan Atlantique, dont le roulis commençait à lui parvenir. Elle s'interrogea vaguement dessus, si on lui donnait encore un nom, s'il restait de la vie dedans. Comme l'ensemble des habitants de ce monde, au vue de la radioactivité de l'eau, elle ne s'était pas donnée la peine de vérifier en personne.

La Confrérie n'ayant pas encore érigé de barricades sur ce flan moins vulnérable, on avait posté des tourelles automatiques, qui patrouillaient en mouvement circulaire en crépitant sur leur trépied. Elle les dépassa rapidement, leur donnant une petite tape sur le haut du capot par habitude. Leurs silhouettes courtes sur pattes et leurs ronronnements réguliers lui inspirait une sympathie bizarre, quand bien même elle avait esquivé leurs balles plus d'une fois dans ses explorations maladroites. Mais quand elles étaient de son côté, elle avait fini par s'attacher à leur présence familière.

Non loin de la ligne des tourelles, Helena remarqua alors un petit monticule qui n'était pas là quand elle était passée dans le secteur quelques heures plus tôt. Surprise, elle fit glisser la lanière de son épaule et chargea le fusil par habitude, attentive. La paranoïa était vite venue compléter ses habitudes. Le canon pour le moment à demi-relevé, elle s'approcha lentement, et une fois assez près, la forme n'ayant toujours pas bougé, alluma la lumière de son Pip-Boy.

Le cadavre déchiqueté d'un chien famélique reposait sur le sol, dos contre une grosse pierre recouverte de mousse. L'animal avait reçu tant de balles qu'il ne restait plus grand-chose à regarder. Sa tête était tournée vers Helena, les yeux encore ouverts et exorbités. Il n'avait pas la peau presque à nue et pelée des meutes enragées qui parcourait le Commonwealth, mais un pelage ras et abîmé, aux poils fauves ternes, là où il n'y avait pas de sang. Une oreille avait pris une balle, seul impact ancien sur le corps. On aurait dit une espèce de labrador, à voir la forme du museau, qui rappelait à Helena le chien de sa mère. Le bas de sa mâchoire avait disparu.

Elle resta un moment à fixer le monticule de chair ensanglanté, le fusil baissé au sol. Ses pieds finirent par lui faire tourner les talons et s'éloigner, reprenant sa route vers le roulis tranquille de l'océan. Au bout d'une vingtaine de mètre, elle se plia en deux et se rattrapa de justesse à un morceau de mur, le bras crispé en travers de son ventre. Elle vomit à longs traits saccadés, les giclées s'écrasant au sol dans le silence de la nuit rompu par le ronronnement des tourelles et le murmure de l'aéroport.

Le flot se tarit quand elle ne put plus émettre que des hoquets rauques et douloureux, le souffle court. Des larmes acides lui échappaient des yeux, qu'elle essuya d'un revers de main quand elle eut repris sa respiration. Elle se torcha le nez avec sa manche, et un peu tremblante, finit par ramasser le fusil tombé au sol. Dans le lointain, la silhouette imposante du Prydwen se découpait en ombre sur le ciel vide de nuage. Cette nuit, sa masse masquait la lumière de la lune.

Helena marcha jusqu'à arriver à une centaine de mètres de l'aéroport, esquiva quelques décombres, et se dirigea tout droit vers la silhouette à demi effondrée d'un petit hangar à bateau. La structure ne comportait plus rien d'intéressant, mais une bonne partie de l'étage supérieur et du mur ouest était demeuré debout, et un bout de toit était resté accroché aux poutres métalliques.

Une fois le fusil sécurisé dans son dos, coincé dans la lanière d'une sacoche, Helena entreprit d'escalader le mur effondré qui se dressait devant elle, et par lequel elle pouvait accéder à l'intérieur des ruines. Elle gravit sans efforts les gravats, consciente des points faibles de la structure, esquivant les endroits branlants et les aspérités dangereuses, et se hissa bientôt sur le plancher encore sain. Par acquis de conscience, elle tâtonna du pied une fois debout, à la recherche de grincements ou de craquements inquiétants. Le béton resta parfaitement muet.

Son sac souleva un nuage de poussière quand il chuta au sol, le fusil et le chapeau le rejoignant bientôt. Elle se cala dos au mur encore debout et se passa la main sur son visage crasseux, dédaignant la partie protégée par le toit. Le temps était clair et elle ne craignait pas d'averse. Sous cet angle, l'aéroport disparaissait dans son dos et l'océan s'ouvrait sous ses yeux, visible ce soir grâce à l'éclairage nocturne de la lune, à nouveau visible. Le Prydwen se trouvait lui aussi hors de sa vue tant qu'elle ne tournait pas les yeux.

Elle resta à fixer un moment le paysage désertique, à l'affût de mouvements éventuels, et attentive au roulement lourd de l'océan tout proche. Quand elle fut à peu près certaine que le secteur était désert, elle respira un peu mieux et s'autorisa à se relâcher, la tête lourde et la bouche encore pâteuse. Un relent de bile lui restait sur la langue, qu'elle essaya de faire passer avec quelques gorgées de sa gourde, sans grand succès. Sans son chapeau, des mèches épaisses et bouclées venaient se coller à son visage sale, et elle les repoussa sèchement sur son crâne. Elle se débarrassa aussi de ses mitaines en mauvais cuir, qu'elle portait la plupart du temps et qui lui évitait de finir les mains en sang sur les aspérités des murs qu'elle escalait. Un peu plus à l'aise, elle resta à fixer les points tremblotants des étoiles encore quelques instants. Elle ne parvenait pas toujours à les observer, aussi profitait-elle avidement de chaque nuit où le temps exécrable leur accordait un répit. Dans ce putain de monde infecté, c'était la seule chose qui semblait avoir survécu au mépris des saloperies qui avaient corrompus tout ce qu'elle avait connu.

Il lui fallut un moment pour distinguer les constellations avec lesquelles elle était le plus familière, mais finit par sourire une fois qu'elle les eut repérée. Son corps se décontracta un peu, et elle étendit les jambes au lieu de les garder étroitement ramassées contre elle. Elle étendit également le bras pour repêcher la lanière de son sac, qu'elle tira à elle pour l'ouvrir. Après quelques farfouillages, elle en extirpa un vieux casque audio, au câble râpé et à l'embout fragilisé. Les tiroirs de sa table de chevet avaient rendu des livres jaunies et presque illisibles, un réveil qu'elle n'avait pas eu le courage de troquer pour le moment, une bouteille d'eau vide et un bric à brac divers qu'elle entassait avant de se coucher. Dont son casque. Presque intact.

Elle connecta l'embout au même orifice que celui dont elle s'était servi pour ouvrir l'abri, enfila les écouteurs, et sortit un fatras d'holobandes de la sacoche, qui chutèrent sur le béton en s'entrechoquant. Les écritures étaient presque effacées, mais elle reconnaissait les étiquettes. Après quelques hésitations à étudier les bandes, le doigt glissant sur les rainures craquelées, elle les rangea toute et n'en conserva finalement qu'une. Le capot du Pip-Boy s'ouvrit, la bande de plastique se glissa dans l'interstice, et après quelques craquements, la musique démarra. Le monde extérieur se dissolu dans les tonalités familières. Les écouteurs étaient encore d'assez bonne qualité pour atténuer les bruits autour d'elle.

Helena s'allongea sur le béton, les cheveux dans la poussière, les yeux fixés vers le ciel. Au milieu du tremblotement léger des points lumineux qui le constellait, la silhouette du Grand Chien se détachait plus que jamais.


Take me down to the river bend
Take me down to the fighting end
Wash the poison from off my skin
Show me how to be whole again

Fly me up on a silver wing
Past the black where the sirens sing
Warm me up in a nova's glow
And drop me down to the dream below

'Cause I'm only a crack in this castle of glass
Hardly anything there for you to see
For you to see

Bring me home in a blinding dream,
Through the secrets that I have seen
Wash the sorrow from off my skin
And show me how to be whole again

'Cause I'm only a crack in this castle of glass
Hardly anything there for you to see
For you to see

'Cause I'm only a crack in this castle of glass
Hardly anything else I need to be

'Cause I'm only a crack in this castle of glass
Hardly anything there for you to see
For you to see
For you to see


Merci à vous d'avoir lu ce premier chapitre de Hicran !

Comme précisé en résumé (putain de sa race que je déteste rédiger des résumés, félicitation à vous pour être passé outre), cette charmante histoire tournera majoritairement autour du companionship avec Danse, et suivra globalement la trame narrative de Fallout 4. Pour l'heure, nous sommes avant la mission de Kellog, et je compte poursuivre un moment l'histoire après Blind Betrayal. Je verrais ensuite où je ressens l'envie d'arrêter.

Vous pouvez vous attendre à voir traîner leurs guêtres Nick, McCready, Preston, Piper, Costworth, Canigou, et sans doute Curie si je joue plus longuement avec elle. Je n'ai pas ou très peu joué avec Caith et Strong, je ne les ajouterais sans doute pas dans l'histoire, ou alors tardivement.

Je remercie bien aimablement ma relectrice Svantj, qui a l'habitude de s'abîmer les yeux sur mes pages, mais n'est guère coutumière de l'univers de Fallout. Espérons que je lui en transmette le virus :D

Mon mois d'août étant relativement paisible au boulot, j'espère conserver un rythme de rédaction globalement régulier avant de ralentir à la rentrée. Et ayant comme bon exemple le travail particulièrement qualitatif et régulier de Quinzelade sur sa propre fic By No Constraint (que je recommande chaudement), j'ai une bonne carotte pour rester motivée.

En espérant que cette mise en bouche vous ait plu et que vous aurez envie de continuer à suivre les galères d'Helena dans la Confrérie de l'Acier, on se retrouve au prochain chapitre !

Amaltheren