Bonsoir ! Me revoilà avec la première partie de ce qui sera, je pense, un two-shot ^^ C'est à nouveau un Charlie/Théodore, plus long, plus élaboré que le précédant, et centré sur la vie de Charlie en Roumanie.
Bonne lecture, à bientôt !


God only knows :

Théodore aperçut Charlie Weasley pour la première fois durant sa quatrième année, aux alentours de la première épreuve du Tournoi des Trois Sorciers. Il le reconnut immédiatement à ses tâches de rousseur, ses yeux bleus et l'odeur de brûlé qui se dégageait de sa veste. En vérité, Théodore connaissait Charlie et son métier depuis qu'il était en première année, sans l'avoir jamais rencontré, et uniquement parce qu'il avait plus d'une fois entendu Ron parler de lui au cours de l'épisode du dragonneau répondant au nom de Norbert.

Théodore se demandait souvent comment Harry Potter et ses amis avaient pu agir secrètement à Poudlard si souvent, alors que lui-même finissait immanquablement par repérer leurs stratagèmes ou surprendre leurs messes-basses. Personne à part lui avait compris qu'ils tentaient de sauver la pierre philosophale ; personne à part lui avait entendu Harry et Ron s'entretenir au sujet du Basilic qui hantait le château ; personne à part lui avait fait le lien entre la fuite de l'hippogriffe et celle de Sirius Black ; personne à part lui avait suspecté le prétendu Fol'Œil de boire du Polynectar en permanence ; personne à part lui avait vu six adolescents s'élancer à dos de Sombrals vers le Ministère ; personne à part lui avait observé Drago Malfoy se rendre systématiquement dans la Salle sur Demande ; personne à part lui avait compris que Harry Potter abritait un morceau de l'âme de Voldemort.

Et il pensait cela en toute modestie, conscient que sa nature excessivement discrète, sa mémoire d'éléphant ou encore le fait d'être fils de Mangemort faisait de lui une personne on ne peut mieux informée. Mais Théodore ne s'était jamais servi de toutes les informations qu'il avait emmagasinées, que ce soit pour Potter, pour Voldemort ou pour lui-même. Le Serpentard était un éternel spectateur, ainsi que le lui avait obligeamment demandé son père en le conduisant pour la première fois au Poudlard Express : « Sois discret, mon garçon. Sois discret et prudent. J'aimerais mieux que tu ne t'attires pas d'ennuis, car j'ai bien peur de ne pas toujours être là pour te protéger – les temps changent, la paix n'est qu'apparente. Le mieux serait que tu ne te fasses pas d'ennemis. Pour cela, tu ne dois accorder ta loyauté à personne, auquel cas tu hériterais des ennemis de tes amis. En clair, tu devras puiser dans ta propre force et ta propre astuce. Donner trop d'importance à quelqu'un n'apporte jamais rien de bon, souviens-t'en ».

Théodore était un garçon intelligent, certes, mais il n'avait que onze ans. Il faisait aveuglément confiance à son père qui l'avait élevé, seul, et qui avait toujours agi de manière à ce qu'il ne manque de rien. L'enfant devait comprendre plus tard que la plaie béante que la mort de sa mère avait laissé dans le cœur de Mr. Nott était l'origine même de cette dernière déclaration, cet appel à la solitude par crainte de souffrir.

Il prendrait conscience par la même occasion que Charlie Weasley, le dragonologiste, était l'homme qui l'aiderait à s'affranchir une bonne fois pour toutes de la recommandation insensée de son paternel, bien qu'elle le marqua toute son adolescence.


- Eh bien, t'en fais une tête !

Charlie ne releva même pas la tête de son rapport, atterré. Il répondit à Eirin, son amie et collègue d'origine japonaise, tout en continuant de griffonner mollement des indications complémentaires sur son parchemin.

- Noberta a éconduit son dernier prétendant, souffla-t-il.
- Oh. Elle lui a arraché la tête, tu veux dire ?

Le Weasley lui lança une œillade réprobatrice qui ne fit pourtant que renforcer l'amusement de la jeune femme.

- Cette dragonne a un sacré caractère... et elle semble dépourvu du moindre instinct de reproduction ! poursuivit le rouquin. Elle tolère à peine les femelles de son espèce et essaie de tuer tous les mâles qu'on lui présente, même lorsqu'elle a ses chaleurs. C'est un cas désespéré.
- Ça me rappelle quelqu'un, mais qui ?
- Hein ?

Eirin lui sourit.

- Toi aussi, tu éconduis toutes les femelles qu'on te présente sans souci de perpétuer l'espèce, non ?
- Mais moi je ne les carbonise pas avant de leur mordre le museau, fit remarquer Charlie.

Sa vis-à-vis sourit de plus belle, sans doute en imaginant son ami user de ces manières somme toute peu galantes avec les demoiselles qui essayaient – en vain – de lui faire du charme. Ce n'était pas de leur faute si Charlie était séduisant ; en revanche, aux yeux d'Eirin, il était plus qu'évident que Charlie était engagé dans une relation sérieuse et exclusive avec son métier. Imaginer pouvoir le détourner de ses dragons suffisamment longtemps pour le séduire était mal le connaître, risquer de le blesser et, par la même occasion, se le mettre à dos.

Eirin connaissait bien Charlie, et pour cause : ils avaient fait leurs études supérieures ensemble, en Roumanie. Aussi, elle savait à quel point il pouvait se montrer un tant soit peu étourdi lorsqu'il s'agissait d'événements qui ne concernaient pas directement les dragons ou la réserve.

- Est-ce que tu sais à quelle heure le stagiaire est censé arriver ? demanda-t-elle l'air de rien.
- Quel stagiaire ? grogna Charlie en ensorcelant son parchemin pour l'envoyer à destination – avec tous les dragons à proximité, l'usage des chouettes était exclu.
- Celui que tu es censé accueillir ?

Un silence lourd de sens fit écho à sa déclaration, précédant de peu un juron retentissant et le départ précipité de Charlie. Ce dernier transplana à la va-vite même s'il n'aimait pas beaucoup cela, puis atterrit en pleine nature, à plusieurs kilomètres de la réserve naturelle.

Il s'agissait du point de rencontre où il aurait dû attendre le stagiaire, un certain Théodore Nott, sauf qu'il venait de se pointer au rendez-vous avec pas moins d'une demi-heure de retard. Cela n'avait semblait-il pas découragé le jeune homme qui patientait, adossé contre un arbre. Il se redressa en le voyant arriver.

Ce garçon efflanqué devait avoir vingt ans, guère plus, mais il dépassait Charlie d'au moins autant de centimètres. Ses cheveux étaient aussi noirs que sa peau était pâle – à l'instar de sa barbe naissante – et ses yeux d'un brun très sombre. Tout chez lui donnait l'impression d'avoir été étiré : ses jambes, ses doigts et même ses oreilles légèrement pointus.

Charlie alla à sa rencontre, puis lui tendit la main.

- Bonjour, je suis Charlie Weasley, dit-il dans un anglais hésitant qu'il n'utilisait plus que rarement.
- Théodore Nott. Enchanté.
- Pardonne-moi pour le retard. Il y a eu un... un contretemps.

Charlie ne précisa pas que le contretemps en question était une Norvégienne à crête au caractère le plus exécrable qu'il ne lui eût jamais été donné de voir chez un dragon – Magyars à pointes compris. Après tout, si ce jeune Nott était leur nouveau stagiaire, il s'en rendrait compte assez tôt.

- Je viens d'arriver, assura Nott avec un flegme poli. J'ai laissé le Portoloin à l'endroit où j'ai atterri, est-ce que ça ira ?

Le dragonologiste regarda la canette écrabouillée que son vis-à-vis lui désigna, puis hocha la tête.

- C'est très bien. Tu as l'habitude du transplanage d'escorte ? La réserve se trouve à plusieurs kilomètres, et avec ta valise...

Si Nott était étonné par cette introduction abrupte, il ne le montra pas, et Charlie lui en fut reconnaissant ; il manquait d'aisance lorsqu'il s'exprimait, c'était un fait. Et il fallait qu'on l'ait chargé d'aller récupérer le stagiaire !

Charlie lui tendit gauchement son bras. Il sentit les doigts fins de son cadet s'enrouler fermement autour de son poignet, après quoi il transplana sans plus attendre. Le Weasley se félicita intérieurement lorsqu'ils réapparurent à côté de l'enclos des Boutefeux chinois, et non dedans, comme cela le lui était arrivé la semaine précédente. Bill aimait bien lui demander s'il avait trouvé son permis dans une chocogrenouille.

Théodore relâcha sa prise et jeta un coup d'œil alentour. Son expression était indéchiffrable, si bien que Charlie ne put s'empêcher de lui demander :

- Qu'est-ce qui t'a poussé à te présenter ?

L'ancien Serpentard fit volte-face et lui adressa un regard qui lui hérissa la nuque, en dépit de la chaleur presque suffocante de ce mois de juin.

- Vous avez lu mon CV ?
- Tes expériences sont variées, aucun patron ne s'est jamais plaint de toi, mais...
- Je n'ai jamais persévéré dans aucun domaine, acheva Théodore. Vous êtes anglais. Mon nom vous dit quelque chose ?

Bien sûr que son nom lui disait quelque chose. C'était le nom d'un Mangemort. Et Théodore comprit à sa tête que la réponse à sa question était affirmative.

- J'avais envie de quitter l'Angleterre.

Charlie trouva injuste que ce jeune homme qui ne prêtait aucune attention particulière à la dragonologie ait été retenu au détriment d'autres individus passionnés, seulement parce qu'il était remarquablement intelligent et que ce fichu Hagrid le recommandait... [*] d'ailleurs, Charlie se demandait comment un Serpentard taciturne était entré dans les bonnes grâces du demi-géant.

Le silence peu amical qui planait sur les deux hommes fut bientôt interrompu par Eirin qui revenait du bâtiment administratif. Elle salua le nouveau venu, lui indiqua son nom et se tourna vers Charlie.

- Dragomir est retenu en Nouvelle-Zélande, il ne rentrera que tard dans la nuit avec l'Opalœil. Il aimerait que tu lui prépares un box et que tu fasses visiter la réserve à Mr. Nott.

Ce n'est qu'au prix d'une difficile maîtrise de soi que Charlie ravala mauvaise humeur. Néanmoins, il se promit que ce chien de Dragomir l'entendrait en rentrant, ça oui...

- Je vais te montrer ta chambre, viens.

Il attrapa la valise de Théodore et prit la direction des dortoirs, le stagiaire sur les talons.

La réserve faisait des kilomètres et des kilomètres de circonférences. Une grande partie correspondait aux territoires des dragons adultes que ces derniers délimitaient eux-mêmes ; une seconde surface étaient constituée d'enclos plus petits réservés aux dragonneaux privés de leurs parents, chose qui n'était pas rare dans un monde où des tordus trouvaient encore le moyen de chasser ces grands reptiles pour leur sang, leurs écailles et tout le reste ; une dernière portion du domaine était recouverte d'énormes étables où l'on veillait sur les dragons malades, blessés ou trop chétifs avant de les relâcher avec les autres.

Une dizaine de dragons adultes vivaient présentement dans la réserve ainsi que quatre dragonneaux, pour environ cinquante Sorciers expérimentés. Certains d'entre eux logeaient sur place, dans des chambres individuelles, ce qui était le cas de Charlie – et maintenant également celui de Théodore.

- Voilà, annonça Charlie en s'effaçant pour laisser le jeune homme entrer dans sa chambre.

C'était une petite pièce sobre mais douillette. Tout était construit en pierre pour des raisons évidentes de sécurité, mais des tapisseries recouvraient les murs et le sol. Le mobilier tenait à un lit simple, une table, une chaise et une armoire. Une fenêtre donnait sur le domaine. La vue était superbe.

Théodore sentit son cœur s'emballer sans raison.

- Il y a une salle de bain par étage. Idem pour les toilettes. Le réfectoire est au rez-de-chaussée. Les repas sont servis à heures fixes mais tu peux demander gentiment à un cuisinier de quoi te faire un sandwich si besoin est. Je ne vois pas quoi te dire de plus... ah, ce Dragomir !

Tandis que Charlie s'adossait contre l'encadrement de la porte, Théodore posait sa valise sur son lit.

- Je ne sais pas trop ce que Dragomir attend de toi, alors il te donnera ses instructions lui-même demain. Est-ce que tu parles roumain ?
- Un tout petit peu.
- Bon, ça l'obligera à dépoussiérer son anglais. Je vais te laisser t'installer, puis je reviens te chercher pour que tu m'aides à préparer le box de l'Opalœil.

Théodore acquiesça mais son aîné avait déjà refermé la porte derrière lui. L'ancien Serpentard soupira. Il ne souvenait pas d'avoir rencontré de Weasley plus bourru.

S'installer ne lui prit pas beaucoup de temps : il lui suffit de poser deux piles de vêtements sur une étagère de l'armoire, sa trousse de toilette sur une autre, puis sa plumes et ses parchemins sur le bureau. Il retira ensuite sa cape de voyage et mit des chaussures plus adéquates, avant d'aller dehors. Théodore pensait que le Weasley bourru apprécierait de gagner du temps.

En effet, Charlie fut agréablement surpris de voir le stagiaire sortir des dortoirs au moment où il s'apprêtait à venir le chercher, ce qui se traduisit par un hochement de tête. Il le briefa au sujet du nouveau dragon alors qu'ils se rendaient aux enclos individuels. Théodore nota qu'ils étaient tous vides.

- Dragomir est l'arrière petit-fils d'Harvey Ridgebit, le fondateur de cette réserve naturelle. En ce moment même, il se trouve en Nouvelle-Zélande pour récupérer un Opalœil des antipodes mâle : ce jeune dragon a été capturé par des trafiquants qui viennent de se faire arrêter par les autorités. Les mauvais traitements qu'il a subis l'ont rendu agressif, c'est pourquoi nous allons le garder à l'écart des autres dragons le temps de le soigner. S'il se rétablit correctement, on pourra le relâcher en Nouvelle-Zélande. Sinon, nous le garderons ici et veillerons à ce qu'il s'épanouisse, voire qu'il se reproduise. Des questions ?
- Est-ce vraiment une bonne idée de garder dans un box un individu traumatisé par la captivité ?

Charlie ouvrit la bouche, la referma, se rembrunit.

- Est-ce qu'on a le choix ? C'est soit le box, soit une chaîne autour du cou.

Théodore se promit de se rappeler que, chez Charles Weasley, « Des questions ? » signifiait « J'ai fini de parler, alors au travail ».

Et c'est ce qu'ils firent : ils déblayèrent tout un box, le nettoyèrent de fond en comble pour que ne subsiste aucune odeur de dragon étranger qui aurait pu alerter l'Opalœil, y placèrent de l'eau en grande quantité et de la nourriture auxquels Charlie mélangea une dose précise de somnifères. Il faisait presque nuit quand Charlie remercia Théodore pour son aide et lui proposa de disposer.

Théodore aurait aimé demander au rouquin où il allait, mais il sentit que cette question lui déplairait. Alors il se rendit au réfectoire sans trop savoir s'il espérait y rencontrer quelqu'un ou si, au contraire, il ne souhaitait pas secrètement se retrouver seul. Il fut donc relativement satisfait de ne croiser que la dénommée Eirin et un autre homme, Dirk, qui se présenta comme le rafistoleur de service.

- Et que rafistolez-vous ? s'enquit Théodore en s'asseyant avec eux après y avoir été invité.
- Un peu de tout, sourit le Sorcier. Quand je suis arrivé ici, il y a trente ans, je rafistolais les barrières et les portes. Aujourd'hui je rafistole les dragonologistes.

Le jeune Nott se força à sourire.

- Tu peux me tutoyer, petit, tant que j'y pense.
- Je tâcherai d'y penser, répondit Théodore, pas sûr d'apprécier de se faire agresser dès le premier jour avec des familiarités.
- Je te sers ? demanda Eirin.

Elle s'exécuta sans attendre sa réponse.

- S'il te plaît, lâcha Théodore.

Pendant qu'il mangeait plus qu'il n'avait faim, Théodore se formula qu'il préférait en fin de compte la rudesse du Weasley. Au moins, il ne l'obligeait pas à tenir un semblant de conversation ou à sourire gentiment. Théodore se retira dès que les règles élémentaires de courtoisie le lui permirent, prétextant une subite fatigue due à une journée bien remplie et un voyage éreintant.

Il réalisa que ce petit mensonge n'en était pas vraiment un quand il posa les yeux sur son lit. Sans plus hésiter, il se déshabilla, enfila un T-shirt propre et se glissa sous la couverture. Le sommeil vint le cueillir extrêmement vite, mais il lui sembla entendre un rugissement lointain avant de s'endormir.


Théodore se réveilla en sursaut quelques heures plus tard avec la sensation qu'il venait tout juste de fermer les yeux. Il entendit des cris, humains pour certains, mais une majorité de hurlements bestiaux dans l'ensemble. Une poignée de secondes lui suffirent pour se rappeler qu'un Opalœil des antipodes devait arriver avec une équipe de Sorciers cette nuit-là ; il lui fallut en revanche un peu plus de temps pour décider s'il devait aller les rejoindre ou non.

Comme l'agitation ne faiblissait pas, il finit par s'habiller en quatrième vitesse et se ruer à l'extérieur. Un groupe de Sorciers était amassé près de l'espèce d'énorme étable, visiblement en train d'essayer d'y faire entrer un dragonneau peu enclin à se laisser faire. Théodore remarqua que l'animal faisait facilement la taille d'une voiture moldue. Étant donné la taille atteinte par un Opalœil mâle adulte, il jugea que celui-ci avait à peu près un an.

Pressé mais non pas moins prudent, Théodore s'approcha des dragonologistes qui tentaient de tempérer l'Opalœil. Il entendit Weasley répéter le même ordre, tantôt en anglais, tantôt en roumain :

- Ne l'attaquez pas ! Ne touchez pas à ses yeux !

Théodore se demanda comment il comptait dompter une demi-tonne de muscles et d'écailles sans sortilège de Conjonctivite, ce qui restait le plus efficace avec un dragon. Cependant, il n'eut pas besoin de s'interroger longtemps sur la raison d'un tel ordre : en s'approchant, Théodore vit à la lueur de la lune et des flammes qu'il manquait un œil au dragon et que l'autre était sévèrement amoché.

Il grimaça, tentant de refouler toute la colère sourde que le dragon lui communiquait sans s'en rendre compte. Il devait fermer son esprit, se calmer...

- Qu'est-ce que tu fous là ?!

... et ignorer son envie de baffer l'autre crétin de Weasley.

Théodore parvint à rejeter l'aura pleine de rage de l'Opalœil, s'apaisant par la même occasion. Il s'avança aussi calmement de possible au milieu des dragonologistes effarés avant de se planter devant le dragon, concentrant son esprit sur une unique pensée :

« Calme-toi. Arrête de te battre. »

L'esprit du dragon était confus. Théodore il y vit de la rage, de la peur, du chagrin... des liens arrachés, une douleur morale si écrasante qu'elle en devenait physique – à moins que ça ne soit l'inverse. Au milieu de ce brouhaha, une idée restait maîtresse : « JE NE VEUX PAS MOURIR ». Théodore eut un pincement au cœur en découvrant cette incroyable volonté de vivre au milieu des décombres d'une âme brisée.

L'animal était si tourmenté que Théodore remarqua à peine que le silence s'était fait autour de lui. Les dragonologistes, interdits, guettaient la moindre réaction de l'Opalœil qui se tenait immobile, curieux de comprendre le langage d'un humain. Alors Théodore s'appliqua à présenter son esprit au dragon même s'il rechignait à le faire d'habitude. Il lui livra toute sa conscience sans retenue, laissant le dragon renifler ses pensées et juger ses intentions. Il lui montra l'abri douillet qu'il avait passé l'après-midi à lui préparer avec l'aide du Weasley, mais ne lui cacha pas pour autant les somnifères mélangés à la nourriture. Il lui confia pour terminer sa conversation avec Charles : « ... nous allons le garder à l'écart des autres dragons le temps de le soigner. S'il se rétablit correctement, on pourra le relâcher en Nouvelle-Zélande ».

Une lueur d'espoir illumina l'esprit déchiqueté du dragon. Une image s'implanta fermement dans celui de Théodore, celle des paysages de Nouvelle-Zélande. Il voyait avec les yeux de l'Opalœil son ombre colossale survoler les plaines et les montagnes. Sa maison.

« Veux-tu me suivre à l'intérieur ? » demanda Théodore en se réappropriant prudemment ses pensées.

« Oui. »

Il contourna le dragon à pas lents et le précéda dans le box. À la lumière des torches accrochées au mur, Théodore eut tout le loisir de contempler les actes barbares des trafiquants. Écailles arrachées, griffes coupées...

« Me donnes-tu le droit de t'enlever les chaînes autour de tes ailes ? »

L'Opalœil se coucha sur le ventre et inclina la tête. Théodore prit cela pour une réponse positive. Seulement, il n'avait pas sa baguette sur lui et peut-être aurait-il évité de la sortir malgré tout, en songeant au nombre de sortilèges que le dragon avait dû subir.

« Je ne suis pas assez fort. Je vais aller chercher quelqu'un pour m'aider, d'accord ? »

Il lut une approbation méfiante dans le manque de réaction du dragon. Dehors, les dragonologistes n'avaient pas bougé. Leurs murmures s'effacèrent lorsqu'ils aperçurent Théodore, lequel regarda rapidement autour de lui. La forte carrure du Weasley lui plut et il lui enjoignit de le suivre à l'intérieur.

- Mais ne prends pas ta baguette.
- Pardon ?
- Dépêche-toi !

Charlie lui obéit en le fixant avec un mélange d'admiration et d'incompréhension. Il préféra garder le silence à l'intérieur du box pour ne pas froisser l'Opalœil qui ne le quittait pas de son seul œil. Ensemble, lui et Théodore débarrassèrent les chaînes qui écrasaient les ailes de l'animal.

- Dragomir et les autres n'ont pas réussi à les lui enlever ce matin, il était trop énervé, chuchota Théodore.
- Comment le sais-tu ? l'interrogea Charlie, surpris.

L'ancien Serpentard éluda la question, peu désireux de lui expliquer que le dragon le lui avait montré. Il laissa son aîné se retirer avec les chaînes puis reporta son attention sur le jeune dragon :

« Je m'en vais. Appelle-moi si tu as besoin de me voir. »

« Je n'ai pas besoin de te voir. » rétorqua-t-il fièrement.

« Tu as raison. Veux-tu de la nourriture sans somnifères ? »

« C'est bien comme ça. Je vais dormir. »

« Bonne nuit. »

Théodore sortit de l'étable sur ces dernières paroles, redoutant par avance de trouver une bande de dragonologistes à l'extérieur. Il avait vu juste. Un homme du même âge que Charlie, la trentaine, s'avança et lui parla dans un anglais correct à l'accent marqué :

- Es-tu Théodore Nott ?

L'intéressé hocha la tête. L'homme lui sourit.

- Je m'appelle Dragomir Ridgebit. Suis-moi.

Il le mena vers le bâtiment administratif accolé aux dortoirs, Charlie sur les talons. Théodore pouvait presque sentir ses œillades perplexes peser sur lui. Le rouquin eut la délicatesse d'attendre qu'ils soient tous les trois arrivés dans le bureau de Dragomir pour exploser.

- Tu parles la langue des dragons ?!

Théodore prit une légère inspiration.

- Je ne « parle » pas... on ne parle pas avec un dragon, de toute façon. En revanche, je peux lire dans leur esprit et ils peuvent lire dans le mien.

Dragomir finit tranquillement d'allumer quelques bougies disposées dans la pièce afin de la rendre moins lugubre en cette heure avancée de la nuit. Son calme mit la puce à l'oreille de son ami.

- Tu le savais ! s'exclama Charlie. C'est pour ça qu'Hagrid l'a recommandé et qu'on l'a directement pris comme stagiaire !
- Oui, confirma Dragomir avec un sourire. Mais ne sois pas énervé. Assieds-toi.

Le Weasley se laissa lourdement tomber sur une chaise. Après un bref silence, il se tourna à nouveau vers Théodore.

- Et toi, pourquoi tu ne me l'as pas dit cet après-midi, quand je t'ai demandé ce qui t'amenait ?
- Je t'ai dit la vérité : j'avais envie de quitter l'Angleterre.
- Théodore n'avait pas le droit de quitter l'Angleterre sans une raison, expliqua Dragomir. Votre Ministère le surveille à cause de son père. J'ai appris pour son don, alors je lui ai fait une proposition.

Charlie continuait de regarder le plus jeune mais il donnait l'air de s'être calmé.

- Je veux qu'il travaille avec toi, Charlie.

Les deux hommes écarquillèrent les yeux dans un parfait ensemble qui fit ricaner Dragomir.

- Pourquoi moi ? demanda l'ancien Gryffondor.
- Tu es ici depuis plus de dix ans. Tu as de l'expérience et tu es passionné. Théodore aura besoin de toi.

L'intéressé dut se mordre la langue pour s'empêcher de protester. Pour commencer, il n'avait besoin de personne. Ensuite, il n'avait surtout pas besoin d'avoir le Weasley bourru dans les pattes !

- Très bien, répondit Charlie.

Théodore cilla à plusieurs reprises, choqué de le voir se ranger si vite à l'avis de Dragomir.

- C'est décidé. Théodore, tu recevras tes directives de Charlie. Tu peux lui faire confiance, mais n'hésite pas à l'envoyer promener s'il fait sa tête d'hippogriffe.

Cette dernière recommandation ne le rassurait qu'à moitié, néanmoins il fit de son mieux pour sourire. Ils prirent tous les deux congé, laissant Dragomir remplir de la paperasse, et rentrèrent au dortoir. Charlie sembla prêt à prendre la parole plus d'une fois sur le chemin du retour, mais il renonçait systématiquement.

Il le raccompagna sans raison apparente jusqu'à sa chambre, sans mot dire. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il prit son courage à deux mains et se lança dans un discours décousu :

- Excuse-moi pour aujourd'hui... je... j'ai pas été très sympa avec toi. Je t'ai jugé sans te connaître. Et là, je t'ai vu, tu as été très utile avec l'Opalœil. C'était cool. Merci. Alors on se voit demain et... heu... dors bien, ouais. On va beaucoup travailler demain. Mais je ne vais pas te tuer à la tâche, d'accord ? Enfin, d'accord ou pas... bref, salut.

Théodore regarda Charles Weasley partir presque en courant et disparaître dans sa chambre, quelques mètres plus loin.


Le comportement de Charlie changea sensiblement, comme si le jour de leur première rencontre n'avait jamais existé autrement qu'en rêve. Dès le lendemain, il vint le réveiller à l'aube et lui demanda de prendre le petit-déjeuner avec lui. Théodore crut déceler une invitation empreinte de considération derrière l'ordre maladroit de son aîné, et il ne comprendrait que plus tard que c'était un réel honneur que Charlie lui faisait.

En attendant, ils mangeaient dans un réfectoire désert à une heure que Théodore trouvait proprement barbare, compte tenu que la nuit qu'il venait de vivre.

- Tu devrais manger plus que ça, lâcha le rouquin. Tu ne tiendras pas la journée, sinon, maigre comme tu es.

C'était gratuit.

Théodore réalisa soudainement qu'il ne s'était jamais tant énervé en aussi peu de temps après qui que ce soit ; ce constat lui laissa la drôle d'impression d'avoir trahi sa ligne de conduite suprême, laquelle était de ne jamais donner d'importance à quelqu'un – ou à ses paroles, son attitude.

- Qu'est-ce qu'on va faire, si tôt ? marmonna-t-il en buvant son café.
- T'endurcir. Ton corps doit être aussi fort que ton esprit si tu veux rester ici.

L'ancien Serpentard s'empêcha de faire remarquer à l'ancien Gryffondor qu'il avait visiblement accordé plus d'importance à son corps qu'à son esprit, ces temps-ci, à en juger son QI et ses biceps...

Charlie l'emmena sans mot dire vers une partie de la réserve qu'il n'avait pas encore vu, le territoire d'un des dragons adultes, afin de lui « présenter quelqu'un ». Théodore avait le pressentiment que ce quelqu'un pesait plusieurs tonnes et crachait du feu, mais il était loin de se douter que Charlie comptait lui présenter le premier dragon avec lequel il avait établi une communication. Cela, même Charlie l'ignorait, à vrai dire.

Il sortit son appeau, souffla et patienta. Norberta avait l'habitude de le faire attendre. Elle venait immanquablement à sa rencontre mais elle tenait à lui montrer qu'elle se pointait seulement lorsqu'elle le désirait. Comme elle le désirait pratiquement à chaque fois, Charlie ne devait attendre qu'une poignée de minutes la féroce Norvégienne à crête.

Celle-ci atterrit devant eux et se mit immédiatement à inspecter l'inconnu. Théodore lui présenta son esprit avec tant de réserve que Norberta se fit un plaisir d'y forcer le passage. Le jeune homme grimaça : « Brute ».

« On se connaît, non ? » jeta la dragonne.

« Tu as déjà rencontré mon esprit quand tu es née à Poudlard » répondit-il simplement.

Le nom de l'école provoqua la réminiscence d'une foule d'images dans la tête de la créature. La cabane d'Hagrid, le gros chien, le transport dans une cage trop petite, sa première rencontre avec Charlie... étrangement, Théodore sentit Norberta s'arracher presque instantanément à sa connexion, après quoi elle prit soudain son envol et disparut avec un grondement mécontent.

Charlie l'interrogea du regard.

- Ce n'est pas la première fois que je la vois, soupira Théodore. Elle est né à Poudlard quand j'y étais. Elle est le premier dragon avec qui j'ai communiqué, même si à l'époque je ne contrôlais absolument pas ma capacité.

Contre toute attente, un sourire ravi illumina le visage du dragonologiste.

- C'est dingue. J'avais vraiment envie que tu la rencontres parce qu'elle est tellement mignonne ! Mais bon, si c'est déjà fait...

Théodore crut qu'il allait s'étrangler à l'entente du qualificatif employé pour décrire la bestiole.

- Est-ce que tu sais pourquoi elle est partie ? ajouta Charlie en scrutant le ciel.
- Elle n'aime pas se souvenir de Poudlard. J'ai perçu beaucoup de solitude...

Le Weasley eut l'air perplexe.

- Si elle n'aime pas la solitude, alors pourquoi manifester tant de haine à l'égard des autres dragons ?

Théodore haussa les épaules.

- Elle doit savoir que si elle s'accouple, vous la relâcherez en Norvège avec son petit. Je n'ai jamais vu un dragon rappliquer à l'entente d'un coup de sifflet ; c'est qu'elle doit être très attachée à toi et craindre votre séparation.

L'étonnement sur la figure de Charlie laissa place à une réelle admiration.

- Tu as compris en une minute ce que je soupçonnais à peine au bout de dix ans. Tu es fantastique.

Encore un peu et la mâchoire de Théodore s'écrasait sur le sol. Sur le coup, il en conclut que Charles Weasley était gravement bipolaire. Et son sourire gravement mignon.


[*] Contre toute attendre et même s'il avait essayé de se procurer un dragon illégalement, Hagrid avait toute l'affection (et la confiance) du directeur de la réserve naturelle.