Titre : Pictured Life
Auteur : Lilou Black
Genre : Romance, humour
Fandom : Gravitation
Pairings : Suguru/Rage, Tatsuha/Ryuichi
Rating : T
Disclaimer : Propriété de Maki Murakami
Note : Ceci est la première partie de la suite de Heartbreaker. L'autre partie, intitulée Night Lights, se déroulera en parallèle et sera mise en ligne d'ici quelques jours. À part ça, je remercie chaleureusement Kiranagio pour avoir pris le temps de relire ce texte avant sa mise en ligne.
Bonne lecture à vous tous.
Suguru Fujisaki traversait une mauvaise passe. Il se trouvait dans une situation impossible dont il se serait volontiers passé.
Un monstre dissimulé sous les traits d'une adolescente à lunettes le poursuivait de ses assiduités et menaçait de lui faire perdre la raison. Son souhait le plus cher était de faire disparaître cette envahissante donzelle pour que son existence reprenne un cours normal. Néanmoins, les circonstances voulaient qu'il soit seul contre tous.
S'il parvenait à se concentrer sur sa vie professionnelle (et les Kamis savaient à quel point son travail était important pour lui ces temps-ci), sa nouvelle obsession ne lui laissait pas le plus petit instant de répit le reste du temps. Une simple pause du groupe au milieu d'une journée chargée suffisait pour que ses démons reviennent à la charge. Il se renfermait sur lui-même et réfléchissait, son cerveau moulinant dans le vide malgré sa grande intelligence. Il ne savait pas quoi faire et n'osait en parler à personne.
Il en vint même à profiter d'un instant de solitude, alors que Nakano-san était parti fumer une cigarette tandis que Shindô-san envoyait quelques messages à son ombrageux petit ami, pour noter au dos d'une partition une liste d'idées toutes aussi fantasques les unes que les autres. Hélas, c'était tout ce qui lui était venu à l'esprit.
Comment se débarrasser de Rage
1. Me faire passer pour gay
Mauvaise idée. Cette folle était accro à tout ce qui tournait autour du boy's love, et si le claviériste s'affichait avec un garçon devant elle, elle se montrerait encore plus collante.
2. Lui rendre la vie impossible
Shindô-san avait déjà essayé à l'époque où Rage lui courait après. Etant très doué pour empoisonner l'existence d'autrui, il n'avait pas eu beaucoup d'efforts à faire, mais le résultat avait été à l'opposé de ce qu'il avait escompté : à défaut de renoncer, elle s'était faite encore plus envahissante, quitte à rendre fous tous ceux qui l'approchaient. Suguru ne tenait pas à en faire l'expérience.
3. La faire assassiner
Il lui faudrait trouver un tueur à gages pour ça. Tôma, qui était responsable de ses malheurs, ne l'aiderait en aucune manière et K, qui aurait été bien utile, était hélas du côté de son cousin. L'adolescent ne fricotait pas avec la pègre, il détestait avoir des ennuis et il n'était pas ambitieux au point de se réduire à de telles bassesses.
4. Me montrer avec une autre fille
La pauvre. Quelle que soit cette fille, une fan, une ancienne camarade d'école ou n'importe qui, serait une femme morte si elle se trouvait dans la ligne de mire de Rage. Suguru ne voulait pas avoir de mort — autre que celle de sa tortionnaire — sur la conscience.
5. Trouver un moyen de la renvoyer aux USA sans l'aide de personne
Cette idée semblait encore la plus plausible, quoique difficile à réaliser. Surtout si Tôma lui mettait des bâtons dans les roues ce qui, connaissant le directeur de N-G, risquait fort de se produire.
6. …
Le claviériste laissa tomber son crayon et sauta au plafond en sentant une main malicieuse lui ébouriffer les cheveux. Il se redressa, se massa le haut du crâne où se formait une bosse et jeta un regard furibond au responsable de l'incident.
« Nakano-san, vous m'avez flanqué une peur bleue, s'écria-t-il.
— Désolé, répondit le guitariste en riant. Je ne sais pas ce qui t'arrive, mais en ce moment, tu as l'air un peu ailleurs. Tu as un problème ? »
Suguru rougit jusqu'aux oreilles. Il éprouvait le plus grand respect pour son collègue qui, bien qu'un peu fantasque à ses heures, avait la tête sur les épaules, mais il n'était pas suffisamment proche de lui pour lui raconter ses malheurs. Il se drapa donc dans sa dignité et répliqua froidement que tout allait bien, merci pour lui. Malheureusement, le musicien à cheveux longs n'était pas né de la dernière averse. Il aperçut sur la table la liste d'idées pour se débarrasser de Rage et s'en saisit. Suguru n'eut pas le temps de réagir qu'il avait déjà tout lu:
« Tu as un problème avec Rage ?
— C'est compliqué…
— Tu veux en discuter ?
— On va reprendre le travail, je ne pense pas que ce soit le bon moment…
— D'accord, mais après, je compte sur toi pour tout me raconter.
— Vous n'avez pas rendez-vous avec Asumi-san ?
— On a rompu. Ça aussi, c'est compliqué. Je te propose un marché, Fujusaki. Je t'explique ce qui s'est passé avec Asumi si tu me racontes tes problèmes avec Rage. »
L'adolescent s'accorda une minute de réflexion avant de se rendre compte que l'idée n'était peut-être pas mauvaise. Il n'avait personne vers qui épancher ses malheurs et il se trouvait que Nakano-san avait beaucoup de succès auprès des jeunes filles parce qu'il était très beau. Il devait forcément s'y connaître mieux que lui sur la question et serait peut-être de bon conseil.
oOØOo
Ils investirent la cafétéria des studios, qui à cette heure était quasiment déserte, avec du soda à l'orange et des gâteaux à la noix de coco enrobés de chocolat. Ils se regardèrent un moment en chien de faïence, aucun d'entre eux ne souhaitant prendre la parole en premier. Suguru finit par perdre patience. Il regarda son collègue d'un air las :
« Jetez-vous à l'eau, Nakano-san. Je n'ai pas spécialement envie de passer la nuit ici. »
Le guitariste soupira :
« D'accord. Après tout, c'est compliqué, mais pas tant que ça. On va dire que… j'ai cru un court moment que ce serait une histoire sérieuse entre Azumi et moi, mais je me trompais. En fait… avec Ayaka, mon ancienne copine, il ne s'est quasiment rien passé sur le… heu… sur le plan physique. Je crois qu'Azumi m'a montré que j'étais encore capable de séduire une fille correctement sans passer pour un gros boulet maladroit, mais sorti de ça… on s'aime pas. On est amis, si tu veux, mais… c'est pas l'amûr lyrique avec des cœurs partout. Alors on a préféré rompre avant de se faire souffrir. C'est tout.
— Je vois.
— Et toi, alors ?
— Je… »
Suguru hésitait. La phrase qu'il s'apprêtait à prononcer suffisait à le rendre nerveux.
« Mademoiselle Rage croit qu'elle est amoureuse de moi, souffla-t-il très vite.
— Aïe.
— Et elle semble bien décidée à m'avoir, quelqu'en soit le prix.
— Je compatis, Fujusaki. Tu vas en baver. Shû-chan en fait encore des cauchemars.
— Merci de votre sollicitude, Nakano-san, grinça le claviériste d'un ton pincé. Vous n'avez pas plutôt une idée pour m'aider à me débarrasser d'elle ?
— Demande à Seguchi-san de la faire repartir aux Etats-Unis. C'est ton cousin, il a de l'influence, il peut bien faire ça pour toi…
— Je ne peux pas, geignit Suguru. Il semble s'être mis en tête que je ferais un beau couple avec cette… cette timbrée. Il a K de son côté. Je suis totalement isolé… »
Le guitariste se gratta l'oreille, plongé dans ses réflexions. Il resta silencieux un petit moment avant de reprendre la parole :
« Ecoute, j'ai peut-être une idée. Je… »
Il n'eut pas le temps d'aller plus loin. Un couinement suraigu se fit entendre derrière eux.
Les deux musiciens sursautèrent et tournèrent la tête comme un seul homme.
« Vous êtes trop mignons, tous les deux, roucoula Rage, les mains jointes, surgissant de nulle part. Dis-moi, Fujisaki, c'est pour te débarrasser de moi que tu as décidé de vivre l'amour fou avec Nakano ? »
L'interpellé haussa les sourcils. Décidément, se faire passer pour gay était une idée lamentable, si l'on en croyait les airs transportés de l'Américaine dont le regard était rempli d'une nuée de cœurs roses. Nakano ne se laissa pas démonter ; il adressa un sourire resplendissant à la jeune fille et déclara d'un ton léger :
« Détrompez-vous, Mademoiselle Rage. Il ne se passe rien du tout entre Fujisaki et moi. J'avoue qu'il est mignon tout plein, mais il manque un peu trop de poitrine à mon goût. »
Suguru étouffa un léger rire. Il n'avait croisé Ayaka-san qu'à une ou deux reprises mais en avait vu suffisamment pour constater qu'entre elle et Samantha Fox, il y avait un monde. Par ailleurs, Azumi avait un physique de garçon. De ce fait, voir Nakano clamer sa préférence pour les gros seins avait quelque chose d'amusant.
Rage sourit :
« Dommage… vous auriez pu être les stars d'une magnifique fanfic, tous les deux. Mais dans le même temps, tant mieux. Tu peux retourner à tes copines à gros flotteurs, Nakano, parce que Fujisaki est à moi. »
Joignant le geste à la parole, elle attrapa le claviériste par le col et l'embrassa sur la bouche. Totalement tétanisé, Suguru crut qu'il allait se trouver mal. C'était son premier baiser et il ne s'était pas attendu à ce que cette folle le lui vole. Ecœuré, il la repoussa :
« Bas les pattes, cracha-t-il.
— Tu peux dire ce que tu veux, répliqua Rage d'une voix chantonnante. Tu ne m'échapperas pas. J'ai accepté que mes sentiments pour Shindô ne soient pas réciproques parce qu'il faisait un couple vraiment trop moé avec Yuki mais toi… je suis prête à tout pour t'avoir. Tu n'as encore rien vu. »
Sur ces mots, elle tourna les talons et partit. Suguru s'effondra sur la table, la tête cachée dans le creux de ses bras repliés.
« Ça va, Fujisaki ? demanda Nakano d'un air inquiet.
— Je vais vomir, grogna l'adolescent. Vous avez vu cette folle ? C'était mon premier baiser, en plus !
— Ah bon ? T'as seize ans et tu n'avais jamais embrassé personne ?
— Non… Je ne suis pas du genre à bécoter n'importe qui, moi.
— Tu attends la princesse charmante ? J'aurais jamais cru ça. Finalement, tu es un incurable romantique. C'est mignon.
— Fermez-la, Nakano-san. Dites-m'en plutôt plus sur l'idée dont vous alliez me parler avant qu'elle ne débarque.
— Je ne sais pas ce que ça vaut, finalement… J'allais te dire d'adopter l'attitude opposée à celle de Shûichi quand Rage lui courait après, à savoir te montrer le plus froid et calme possible, mais je doute que ce soit efficace… Elle semble bien décidée à te sauter dessus, quoiqu'il arrive. Je suis désolé. Je voudrais bien t'aider mais…
— C'est pas grave. »
Les deux jeunes gens se séparèrent un peu plus tard. Rentré chez lui, Suguru se brossa les dents pendant dix bonnes minutes pour se désinfecter la bouche du baiser de Rage. Il se sentait furieux, dégoûté et avait toujours envie de vomir.
Avant de s'installer devant son ordinateur pour chasser ses idées noires et autres envies de meurtre par le travail, il sortit le bout de partition sur lequel il avait inscrit ses idées et ajouta :
6. Acheter une ceinture de chasteté
7. Quitter le pays.
C'étaient encore des plans idiots, mais les prendre en note lui fit un peu de bien. Il travailla deux heures et, avant de se coucher, il ne put s'empêcher de faire un tour sur le blog de sa tortionnaire dont K lui avait envoyé le lien.
Une seule entrée avait été ajoutée :
Opération « You will love me too » enclenchée. Stay tuned.
Il eut envie d'ajouter un commentaire mais eut peur de ce que pourraient penser les stupides lectrices du sites qui avaient déjà saturé le message d'encouragements des plus idiots. Suguru regarda la page un moment, sans savoir quoi faire puisque rester sans réagir n'était pas dans ses habitudes, puis il aperçut, en haut de la page Web, un lien indiquant « Contacter l'auteur par e-mail ».
Il se créa à toute vitesse une adresse factice qu'il se promit d'effacer sitôt son message envoyé et écrivit :
« Si les sentiments que vous dites éprouver pour moi sont sincères, fichez-moi la paix. Ils ne seront jamais payés de retour. Votre simple présence me rend malade et ce n'est pas en vous accrochant à moi comme une sangsue que cela va changer. Rentrez en Amérique, laissez-moi vivre et oubliez-moi. Cela évitera des souffrances pour vous et des ennuis pour moi.»
C'était tout ce qu'il pouvait faire dans un premier temps… en espérant avoir une idée plus percutante assez rapidement.
La pluie qui battait les carreaux n'était que le cadet de ses soucis. Tout ce qui ne concernait pas la tête brune penchée entre ses cuisses n'avait d'ailleurs aucune importance.
Ryuichi Sakuma avait toujours considéré les moines bouddhistes comme une bande de vieux coincés qui ne faisaient que marmonner des prières dans leur coin et organiser des cérémonies ennuyeuses à pleurer. Dire que son amant avait failli rejoindre cette confrérie de croulants… Ç'aurait été un beau gâchis.
L'adolescent était sans conteste très doué. Ryuichi se sentait comme un jouet entre ses mains et ne pouvait que gémir et soupirer sous les baisers, les coups de langue et la caresse des mèches sombres au bas de son ventre.
Il avait l'impression de ne jamais avoir connu cela avec qui que ce soit.
« Tatsuha… »
L'interpellé ne répondit pas. Il était bien élevé et savait que parler la bouche pleine était malpoli. Eût-il cessé ce qu'il faisait pour répliquer quelque chose, le chanteur aurait pleuré de frustration. Il ne fallait pas que ça s'arrête. Surtout pas. Du moins pas avant d'avoir atteint le septième ciel…
… ce qui se produisit en une poignée de secondes.
Repu et satisfait, Ryuichi attira son amant contre lui. Tatsuha posa sa tête contre sa poitrine et se pelotonna contre lui de bonne grâce. Cela faisait plusieurs jours qu'ils étaient ainsi, vivant presque strictement d'amour et d'eau fraîche. Ils ne mettaient pas le nez dehors et ne quittaient que rarement le lit. L'artiste s'en contentait parfaitement. Jamais jusqu'alors il n'avait vécu cette fusion avec quelqu'un. Il avait certes eu des amants et des maîtresses mais à côté de ce qu'il ressentait aux côtés de Tatsuha, c'était comme essayer d'atteindre la Lune en Volkswagen. Pas évident. Le jeune brun, au contraire, l'envoyait sur Alpha du centaure avant qu'il ait le temps de dire « Kumagorô ». Nettement mieux.
Pour cette raison, il n'avait pas envie de retrouver tout de suite le quotidien qui tue. Il aimait toujours autant chanter mais cette activité avait, pour le moment, moins de saveur que de rester au lit avec son amoureux. Il savait pourtant que certaines choses devaient être réglées. Ainsi qu'il l'avait dit à Rage quand cette dernière l'avait débusqué, il était hors de question qu'il retourne aux Etats-Unis. Sa place était à présent au Japon, près de Tatsuha, et il ne partirait plus jamais, à moins de pouvoir l'emmener avec lui. Ce qui, dans un premier temps, n'était pas possible.
Ryuichi avait beau adopter des mines de grand gamin rêveur qui n'aimait que chanter et jouer avec ses peluches, il était conscient d'un certain nombre de choses et il savait que s'enticher de Tatsuha n'avait rien d'une solution de facilité. Il risquait les pires ennuis si leur histoire venait à être rendue publique. Son amant n'avait que seize ans. Il était mineur et, même s'il avait pu se débarrasser du temple dont il était sensé hériter plus tard, il avait toujours des comptes à rendre à son père. Sans parler des réactions de l'extérieur si leur histoire venait à être connue.
Il leur faudrait prendre des dispositions. Seulement, pour le moment, l'artiste n'en avait pas envie.
Il fit basculer Tatsuha sur le dos, s'étendit sur lui et glissa entre eux une main fureteuse et néanmoins baladeuse.
Il était insatiable et, à sa grande satisfaction, son amant aussi.
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« Tat-chan ?
— Hum ?
— J'ai faim…
— Le frigo est vide, Ryuichi. Si t'as faim, faut que tu me laisses me lever… et que j'aille faire des courses comme une gentille petite épouse. »
Le chanteur sourit en se grattant l'estomac. Tatsuha habillé en ménagère… il était sceptique. Les femmes au foyer japonaises s'habillaient de façon ringarde. Il préférait imaginer son amant nu sous un petit tablier de soubrette française avec des froufrous, mais il ne pouvait décemment pas sortir comme ça. D'ailleurs, il n'avait pas envie de le laisser sortir du tout.
« Tant pis, dit-il. Je préfère me passer de manger plutôt que de quitter ce lit… ou de te voir en sortir.
— Sois un peu raisonnable, Ryu-chan.
— Pas envie. »
Joignant le geste à la parole, Ryuichi s'accrocha à son amant comme un ouistiti à une branche d'arbre. Ce dernier se débattit pour de rire et, alors que cette lutte factice allait dégénérer en une énième partie de jambes en l'air, le téléphone portable de Tatsuha sonna. Le brun se détacha de l'étreinte de son amoureux pour décrocher. Il quitta la chambre, nu comme un ver, pour parler avec son correspondant. L'artiste prit quelques secondes pour admirer le corps pâle et la vertigineuse chute de reins de son esclave préféré avant d'être pris d'un mauvais pressentiment. Quelques jours auparavant, ils avaient manqué d'être séparés parce que le père de Tatsuha lui avait arrangé un mariage avec l'héritière d'une autre famille de moines, et tout avait commencé de la même manière : par un coup de téléphone.
Il pria tous les Kamis que ce genre de choses ne se reproduise pas et que ce coup de fil soit des plus anodins.
Tatsuha revint quelques instants plus tard, l'air impénétrable.
« C'était mon frère, dit-il simplement. »
Ryuichi grimaça. Il n'aimait pas Eiri Yuki. Certes, sans lui et sans son refus de lui laisser Shûichi, il n'aurait jamais trouvé ce bonheur si providentiel mais il n'empêchait qu'il le trouvait désagréable, prétentieux et il pensait volontiers que ce n'était qu'un pas grand-chose avec juste une belle gueule.
« Et alors ?
— Mon père l'a appelé pour savoir où j'étais.
— Tu ne vas pas repartir ? demanda Ryuichi, paniqué.
— Non. Pourtant, comme me l'a dit Aniki, il va falloir que je revoie mon père pour être entièrement libre… pour qu'il signe la demande d'émancipation.
— Oh…
— Ceci dit, le vieux n'est pas né de la dernière pluie. Il a compris que si j'étais parti dès la rupture de mes fiançailles avec Ayaka, c'était pour aller retrouver quelqu'un. Heureusement pour nous deux, il croit que c'est une fille.
— Une fille ?
— Hum… avant d'être avec toi, j'étais… comment dire ? un coureur de jupons. Mais promis, ajouta Tatsuha très vite en voyant la tête de Ryuichi, maintenant, il n'y a que toi et personne d'autre. Mon père croit simplement que je suis… un genre de fanboy obsédé qui se contente de collectionner les photos, les CD, etc.
— Je vois. Mais…
— Il semble bien décidé à rencontrer la charmante jeune personne avec laquelle j'ai décidé de faire ma vie avant de donner son aval pour l'émancipation. Je ne sais pas comment mon frère a réussi à le convaincre de céder, parce qu'il aurait fini par regretter de m'avoir laissé partir et par exiger que je rentre illico à Kyoto mais…
— Mais quoi ?
— Ryu-chan, est-ce que ça te gênerait beaucoup de te déguiser en fille ? »
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Il avait emprunté les vêtements de Tatsuha pour sortir. Ils étaient un peu grands pour lui mais, ainsi vêtu, coiffé d'une casquette et des lunettes de soleil sur le nez malgré la pluie, il avait plus de chances de ne pas être reconnu. Croiser un fan à l'état sauvage était la dernière chose qu'il souhaitait vu les endroit où il comptait faire ses achats.
S'habiller en fille ne lui posait pas de problème. Il trouvait même cela amusant. La première fois qu'il avait travaillé aux Etats-Unis sous la houlette de Rage, elle avait pris l'habitude de l'affubler de toutes sortes de costumes ridicules et parfois, pour pouvoir lui échapper ne serait-ce que pour une soirée, il avait dû avoir recours à des déguisements. Avec le temps, sans dire qu'il était devenu un spécialiste en la matière, il avait appris à se débrouiller pas trop mal.
Il se rendit d'abord chez un coiffeur qui vendait aussi des postiches et fit l'acquisition d'une luxuriante perruque blond vénitien. Il se procura ensuite, dans diverses boutiques de prêt-à-porter féminin, des robes, des jupes et des chemisiers, le tout dans un goût on ne peut plus classique, qu'il ne pouvait s'empêcher de trouver ringard, mais il était prêt à tout pour rouler dans la farine le père de Tatsuha et sauver ainsi son histoire d'amour.
Chargé de ses achats, il s'apprêtait à regagner l'appartement lorsqu'il passa devant une bijouterie. Il s'arrêta, regarda la vitrine, entra… et en sortit avec un petit sac supplémentaire.
Il n'entendit pas le déclic d'un appareil photo, pas plus qu'il ne vit le museau noir d'un téléobjectif dépassant du feuillage d'un arbre tout proche.
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Le déguisement était très réussi. Tatsuha avait raconté à son amant les circonstances dans lesquelles il avait affublé Shûichi d'une robe pour donner le sens et l'effet désastreux que ce travestissement avait failli avoir. Si le chanteur de Bad Luck avait eu l'air ridicule habillé en fille, Ryuichi se glissait à merveille dans les traits d'une jeune fille de bonne famille. Il se sentait même plutôt sexy, avec sa longue chevelure d'un blond chaud et sa robe verte de bonne coupe. C'était presque grisant. Cette impression devait être réciproque puisqu'en le voyant, Tatsuha fut pris de saignements intempestifs du nez. Il dut attraper en catastrophe un tas de mouchoirs en papier pour arrêter l'hémorragie. Amusé, Ryuichi essaya tous les vêtements féminins qu'il avait achetés, offrant à son amant un bouquet final de folie en portant l'uniforme féminin d'un lycée huppé, dont il se dévêtit avec une lenteur insupportable.
Ce défilé improvisé finit à l'horizontale sur la moquette.
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Dans la soirée, Tatsuha reçut un appel de son père qui lui demanda de venir d'ici quelques jours à Kyoto avec sa « fiancée » pour la rencontrer. Ryuichi accueillit la nouvelle avec sérénité. Il était sûr que tout se passerait bien, qu'il incarnerait une parfaite petite Tokyoïte bien élevée et que le vieux moine en serait baba. Ensuite, il n'y aurait plus qu'à signer les papiers et tout serait réglé… du moins dans un premier temps.
Les deux amants passèrent à nouveau une nuit très agitée et néanmoins sportive. Tatsuha avait fait des courses pendant que Ryuichi s'était occupé de son déguisement et il avait cuisiné un succulent ragoût au tofu qui leur avait redonné les forces suffisantes pour faire l'amour une partie de la nuit.
Entre deux câlins, le chanteur montra à son amant ce qu'il avait acheté à la bijouterie. Il avait attendu toute la soirée le bon moment. Il s'agissait d'un de ces pendentifs dont raffolaient les jeunes gens amoureux, un cœur séparable dont ils devaient chacun porter une moitié. Tatsuha parut enchanté et remercia Ryuichi en lui faisant une fois encore subir les derniers outrages.
Ils s'endormirent au milieu de la nuit, épuisés, sans se douter qu'ils n'avaient pas fini d'avoir des ennuis.
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Le lendemain matin, Tatsuha insista pour allumer la radio. Ryuichi se plaignit beaucoup, il n'aimait que la musique et les actualités l'ennuyaient à mourir. Ils écoutèrent les informations, qui ne leur apprirent pas grand-chose à part que les cours de la bourse étaient toujours aussi mauvais et que le monde partait toujours à vau-l'eau, puis la pétulante animatrice laissa le micro à un de ses collègues :
« C'est maintenant l'heure de la revue de presse de Satoshi Kawashima. Satoshi-san, bonjour ! »
Le journaliste reporta par le menu le contenu des différents titres de la presse japonaise et internationale avant de relater une anecdote qui laissa les deux amants sans voix :
« Le magazine pour adolescentes Pretty girls nous fournit en exclusivité un scoop extraordinaire, Mesdames et Messieurs. Le chanteur et acteur Ryuichi Sakuma, revenu au Japon pour des raisons inconnues, a été vu hier à la sortie d'une bijouterie et chargé de sacs de plusieurs boutiques de prêt-à-porter féminin. J'entends d'ici les gémissements éplorés des fans de Sakuma-san en apprenant que leur artiste préféré n'est plus libre et la question est de savoir qui est la jeune personne qui a volé son cœur… »
Ryuichi enfouit son visage dans ses mains en entendant la chronique. Il n'avait pas été assez prudent. Un crétin de photographe planqué quelque part l'avait repéré, reconnu et l'avait à nouveau jeté en pâture aux médias.
Il se tourna vers Tatsuha pour s'excuser mais il ne le vit pas… et il entendit la porte claquer.
À suivre…
