Et je suis là, 50 ans plus tard. Déjà vieux, que dis-je, vieux, déjà quasi mort… Le ciel est noir comme mes pensées, noir comme mon humeur, noir comme mon cœur. Noir comme la larme qui coule, perle salée, vestige du passé, qui s'écrase et dévale sur le marbre blanc de cette tombe.

Cette tombe où sont depuis 50 ans maintenant, mes amis. Mon meilleur ami. Je m'assois, fatigué, usé par les années, usé par le temps.

Usé d'avoir trop pleuré.

Usé par ces larmes trop souvent versées.

Usé comme le marbre de cette tombe, 50 ans plus tard.

Usé comme cette fleur, jadis plantée de mes mains.

Usé comme cet arbre qui poussa là.

Usé comme mon cœur, d'avoir trop souffert.

Mathieu et Antoine, Antoine et Mathieu… Indivisibles, indissociables, même dans la mort, ils se tiennent par la main. J'ai perdu ma joie et ma gaieté en perdant mon âme.

Car oui, toi Mathieu, dans cette tombe si froide, sous ce marbre glacial qui semble me défier, il me semble que ton regard me sonde encore, comme il l'a fait tant de fois auparavant… Avant, dans un monde où tu souriais, où tu riais. Ou tu vivais…

Dans un monde où je t'aimais.

Car oui je t'aimais Mathieu, plus que moi-même, plus que ma propre vie. Je t'aimais à en perdre l'esprit, à en perdre la raison. Et peut-être que j'en ai perdu la raison, à être là, 50 ans plus tard.

A parler seul, vieillard solitaire, vieillard esseulé, que tu as laissé dans le noir. A parler à une tombe en marbre blanc. Blanc comme l'espoir, comme ton sourire, comme la lumière qui me guidait chaque jour.

Blanc comme cette lumière que je vois baigner ton dernier repos de ces rayons cristallins.

Blanc comme cette rose que je tiens entre mes mains.

Blanc comme la neige qui tombe doucement. Tourbillonnant.

Tu m'as abandonné… Tu n'avais pas choisi de mourir, je sais. Une voiture, pas de ceinture, un peu d'alcool… Et je me suis retrouvé là, à te parler, sans voir le temps passer, 50 ans après.

Aujourd'hui Mathieu, cela fait 50 ans que tu es mort…

Comment pourrais-je t'en vouloir ? Tu avais choisi Antoine, ne voyant mon âme de papillon que comme ton meilleur ami. Âme errante, seule dans un monde bien trop vide, sans tes yeux, sans tes mains, sans ton sourire, sans que le bout rougeoyant d'une cigarette allumée dans la nuit n'éclaire d'une lueur poétique les reflets bleutés de ton regard.

Bordel oui je t'aime, je t'aimais. Toujours et encore.

Le vieil homme s'effondra lentement sur la tombe, serrant dans son poing ridé la rose blanche. Kriss, papillon déchu par la mort de son schizophrène préféré, homme brisé et jamais reconstruit, amoureux transi et jamais réchauffé.