Le départ.

« Prends-le ! Prends le livre et fuis Ethan, fuis ! »

J'avais beau entendre la voix suppliante de Marelle, je ne pouvais me résoudre à partir et à l'abandonner ici. Je ne comprenais pas comment ce que nous avions aussi bien planifié depuis plus d'une semaine avait pu ainsi tourner au désastre. Presque toute la résistance s'était éteinte, maintenant. En une toute petite heure. Je regardais le livre qui avait coûté la vie de tous mes compagnons. Pourquoi le sauver ? C'était tout simplement… un livre. Et Marelle allait mourir à cause de lui. J'avais envie de le jeter dans la boue et d'aller secourir ma meilleure amie, mais le regard bleu acier de cette dernière me promit mille morts si je mettais ce plan ridicule à exécution. Si j'allais l'aider, nous serions morts pour rien. Pierre serait mort pour rien. Josiane aussi. Vincent. Frédérique. Et tous ceux que j'avais connus. Si j'allais aider Marelle, je perdais tout. Avec un sourire amer, je me fis la remarque que j'avais déjà tout perdu. La voix de Marelle se perdit dans le vent.

« Ethan, je t'en supplie. Pars… »

Je refusais de jeter un dernier regard à Marelle alors que je reprenais ma course dans le labyrinthe boueux et glacé que formaient les rues de London. Un hurlement déchira le silence de la nuit et ce fut comme si on me plantait un couteau dans le cœur, me coupant le souffle par la même occasion. J'haletais, appuyé contre un mur. Ils avaient tué Marelle. Ils venaient de l'achever, à l'instant même. Je le sentais, comme si c'était moi qui venais de mourir. Et si la douleur était normalement la même que celle que j'avais ressentie à la mort de chacun de mes compagnons, j'avais l'impression qu'elle était multipliée par dix. Cent. Mais ce n'était pas le moment de pleurer. Ils devaient déjà me suivre, je devais absolument mettre le livre en sécurité. La douleur était toujours là lorsque j'arrivais au quartier général de la résistance, un peu plus d'une demi-heure plus tard. Armé d'un poignard et d'un revolver, j'activais le système d'ouverture, allumait la lumière blafarde de la cave, et verrouillais toutes les issues. Maintenant seulement j'étais en sécurité. Et seul. Désespérément seul. La pression retomba d'un coup et je m'effondrai contre le mur, hagard, des larmes salées dévalant mes joues, se mêlant à ma barbe de cinq jours que je n'avais pu raser, humidifiant mon tee-shirt noir maculé de sang pour finir sur la plaie qui barrait mon torse. Je ne sais combien de temps je passai ainsi prostré, mais lorsque mon cerveau accepta de fonctionner à nouveau, la lumière faiblissait, signe certain que le couvre feu était passé. La voix de Marelle résonna en moi, si réellement que je sursautai et regardai avec inquiétude autour de moi.

« Ethan. Tu dois le faire. Nous avions juré… quoique nous fassions, quoiqu'il arrive, de mener à terme ce pour quoi nous nous étions alliés. Tu l'as juré toi aussi. Fais-le. Pour moi. »

Je m'en souvenais comme si c'était hier. Nous nous étions retrouvés comme toujours le jeudi soir chez Vincent, le seul qui eut encore de quoi se défendre, mais surtout de quoi boire, et nous nous étions demandés comment des personnes aussi différentes que nous six puissent devenir amies. Six. Deux Hufflepuff. Deux Ravenclaw. Un Slytherin. Une Gryffindor. Ironie du sort, le Slytherin, Vincent, sortait depuis une semaine avec Marelle, ma douce Marelle, qui avait pendant sept ans porté le blason des Hufflepuff. Comment nous en étions arrivés là ? C'était assez simple à vrai dire. Tout avait commencé il y a… hum… En fait pour commencer, il fallait remonter très loin. Au moins au temps de mon grand père. Voire au temps de mon arrière grand père. Mais peut être que pour tout expliquer, fallait il expliquer les noms que j'ai cité précédemment, c'est-à-dire Hufflepuff, Ravenclaw, Slytherin et Gryffindor. Après tout, je n'avais que ça à faire. Me parler à moi-même. Et tenter de trouver une logique aux 80 dernières années. Voyez-vous, je suis un sorcier, comme toute ma famille. Un sorcier, qui peut sentir la Magie, la manipuler à souhait au travers d'une baguette magique, ou de potions. Je n'ai jamais vraiment écouté les cours d'Histoire de la Magie, alors je ne peux pas vous dire depuis combien de temps il existe des sorciers. Il y a cependant quatre noms à retenir, puisque c'est un peu la base de tout. Les Quatre Fondateurs de l'école de Sorcellerie d'Hogwarts, la seule en Angleterre pour ne pas vous mentir. Ces quatre sorciers étaient très puissants et ont voulu enseigner aux jeunes sorciers à l'être. Et pour mieux cerner leurs potentiels, ils les ont répartis dans quatre « maisons », à leurs noms. Salazar Slytherin était un sorcier de sang pur (c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de moldus, personne sans potentiel, dans sa famille) et privilégiait tout particulièrement l'art de la manipulation, dissimulation, la ruse et de la roublardise. Autant vous dire tout de suite : c'était bien le premier à fuir devant les problèmes. Ensuite venait sa femme, Rowena Ravenclaw, qui était l'intelligence incarnée. Plus intelligent qu'elle, on ne peut pas faire (enfin si, techniquement, puisque je suis plus intelligent qu'elle aux dernières nouvelles) et surtout, elle était très patiente, sage… Bref, la femme parfaite. Sa meilleure amie, Helga Hufflepuff, était l'autre femme parfaite. Douce, aimante, loyale, compréhensive. Niaise sûrement, mais de ça, l'histoire ne parle pas. Et enfin Godric Gryffindor, le mari d'Helga, qui était le bon chevalier, courageux, un peu bourrin mais dévoué et gentleman. Et depuis ces quatre sorciers, Hogwarts a perduré, conservant la tradition des maisons, renforçant chaque année la rivalité entre elles et surtout entre les Gryffindor et les Slytherin dont les fondateurs respectifs avaient eu la mauvaise idée d'être ennemis. Tout ça, donc c'était le début. Et il y a… hum… à présent bien 70 ans voire 80, un sorcier est arrivé comme une fleur à Hogwarts. Il était doué, extrêmement doué, et orphelin. Amer aussi. Il s'appelait Tom Marvolo Riddle. A sa sortie d'Hogwarts, il s'était fait un groupe d'amis, de serviteurs plutôt, qui le suivaient pour son charisme, ses discours et surtout son ascendance. Car ce Riddle n'était ni plus, ni moins que le dernier descendant de Salazar Slytherin. Il ne cessait de dire qu'il fallait éliminer les moldus, et que tous les sorciers nés de moldus n'étaient que des voleurs de magie. Et c'est vraiment là que tout a commencé. Une voyante, Sibylle Trelawney, a fait une prophétie il y a presque 40 ans maintenant, sur le seul qui allait pouvoir vaincre Lord Voldemort (nom que s'est donné Riddle). Ce « héros », c'était Harry James Potter. Un fils de sorcier, doué, qui résista à même pas un an au sort de mort, éliminant provisoirement de la partie Voldemort. Mais, bien sûr, ce dernier est revenu, et tout a tourné au cauchemar. En trois ans en fait, les trois dernières années de scolarité d'Harry Potter, il a réussi à éliminer définitivement les plus grands sorciers, laissant le « héros » seul. Et le « héros » justement, a réussi à se faire tuer (d'où les guillemets), alors qu'il venait d'avoir 20 ans. Et un fils accessoirement. En fait, presque tous les résistants étaient morts à l'époque d'après les livres d'Histoire de la Magie que l'on a eus à Hogwarts. Il devait être le dernier. Je crois qu'il n'a même pas été tué par Voldemort, c'est pour dire sa nullité ! Bref. Et moi, ça fait 19 ans que je vis dans un monde sorcier dominé par Lord Voldemort.

Et c'est grâce à ce même Lord Voldemort que Vincent, Josiane, Pierre, Frédérique, Marelle et moi, Ethan, nous sommes retrouvés, ce fameux soir, pour nous raconter nos vies et jurer sur le tombeau de Harry Potter, que nous ferions tout pour tuer le Mage Noir. Jurer sur le tombeau du héros déchu… j'étais assez réticent à cette idée, mais tous trouvaient ça « trop symbolique » alors, j'ai laissé faire. Vincent était le fils d'un autre Vincent, Vincent Crabbe, un mangemort (partisan de Lord Voldemort), et s'était enfui de chez lui à quinze ans pour se réfugier dans notre Planque. La vie d'un fils de mangemort n'est jamais rose lorsqu'il n'adhère pas aux idées de sa famille, et Vincent, en bon Slytherin, était très renfermé, glacial, sarcastique, mais avec un cœur sur la main. A Hogwarts, il avait fait la connaissance de Marelle Beauregard, une née-moldue cachée par des sangs purs qui la traitaient comme leur fille. Elle a fini à Hufflepuff, et amoureuse de Vincent et à quinze ans, elle l'a suivi dans sa fugue, laissant derrière elle pas grand-chose. Donc voilà, eux deux, c'était le noyau du groupe. Après, si mes souvenirs sont bons, Frédérique est arrivée à la Planque à la fin de sa scolarité. Le Choixpeau qui répartit les élèves dans chacune des maisons n'avait même pas été posé sur sa tête que déjà elle était assise aux côtés des Gryffindor. Impulsive, rêveuse, courageuse et effroyablement têtue, c'est une boule de nerf qui amène la bonne humeur partout où qu'elle aille. Je crois que tous ont parié sur le couple qu'on risquait de former tous les deux après la fin de la guerre… ils n'arrivaient pas à comprendre qu'on était juste des amis… Après, suite à la mort de ses parents, Josiane Mtichvel les a rejoints, et d'ailleurs, elle m'a amené avec elle. Tous les deux des Ravenclaw, tous les deux les premiers de la classe. Tous les deux orphelins. Toujours ensemble, mais pourtant aux caractères très différents. Autant elle alliait avec souplesse le sérieux et l'humour, les cours et la détente, autant j'étais coincé, intransigeant, froid, grave. Agaçant aussi. Surtout me dirait le dernier à nous avoir rejoint, parce qu'il sortait avec Josiane. Pierre Valentineaux des Casaniers était un Slytherin refoulé, arrivé de je ne sais où et je ne sais comment dans la maison des Hufflepuff. Plus sarcastique que lui, on avait rarement fait. Même Vincent concédait que notre Pierre international aurait eu parfaitement sa place chez les serpents. Mon petit Pierrot, tu me manques.

Je me pris la tête entre les mains, les visages tantôt souriants, tantôt tristes de mes amis me revenant en mémoire. Ils étaient tous morts. A cause des mangemorts, à cause de Voldemort, à cause d'Harry James Potter qui n'avait même pas été capable de le tuer. Dans un geste rageur qui me caractérisait bien, j'envoyais mon poing sur le mur qui n'avait rien demandé. Si je suivais le plan, j'allais devoir le mettre très rapidement à exécution. Car après notre éclat de la soirée, les Mangemorts devaient nous chercher partout, et notre cachette au beau milieu du monde moldu et londonien qui existait toujours, aussi étonnant que cela puisse paraître, n'allait sûrement pas faire long feu. Le regard accusateur de chacun de mes amis se ficha en moi. Il fallait que je le fasse. Et puis… ce n'était pas comme si quelqu'un me retenait ici. Si je faisais parti du groupe, c'était parce que je n'avais plus d'attaches. Tous nos parents étaient morts ou nous avaient reniés. Nous n'avions que nous pour subsister, et je dois dire que c'est sûrement grâce à cela qu'à 19 ans, alors que nous étions sorti de Poudlard depuis à peine deux ans (quatre pour certains), nous étions les meilleurs sorciers de notre génération, ou peu s'en fallait. En même temps, comme dirait Josiane, il fallait être meilleur que les mangemorts pour survivre. Quelques minutes avaient passé désormais et j'avais pris ma décision. Ignorant les appels douloureux que me lançaient mes doigts malmenés par le récent coup, je saisis toutes nos affaires qui traînaient par terre, effectuai un rapide tri du plus important, reformai un paquetage avec les affaires primordiales qui nous nous étions réparties et m'assis au milieu du pentacle que Marelle et moi, les seuls d'entre nous qui avaient pris étude des runes en troisième année, avions tracé dans l'après midi. Il fallait que je canalise ma magie sur chacune des runes pour les activer. Une fois le phénomène enclenché, j'allais devoir faire vite parce que Voldemort allait sentir cette soudaine affluence de pouvoir dans un bâtiment désaffecté. C'était inévitable, mais nous nous y étions préparés. Je commençai à psalmodier, les yeux fermés pour plus de concentration ce que j'avais composé et ce que nous avions fait répéter des dizaines de fois les derniers jours, jusqu'à ce qu'on crie grâce et surtout, jusqu'à ce qu'on le connaisse si bien qu'on le disait pendant notre sommeil.

« Par la magie des runes, plus ancestrales que la magie elle-même, par la magie du sang, plus véridique que les lignées elles même, par le courage présent, plus puissant encore que la volonté, par ma détermination, plus sensible que ma colère, par mon esprit, plus ferme que mes émotions, moi, dernier héritier sang pur de ma lignée, assis au milieu du Cercle, endeuillé par l'Ennemi, moi, Ethan James Potter ouvre le couloir et le franchit ! »

Dans un flash blanc, je disparus. Laissant derrière moi ma vie, mon monde, mon avenir et mon passé. Moi, Ethan Potter, fils unique d'un père que je ne n'avais pas eu le loisir de connaître, fils de l'Elu qui avait failli, j'allais dans le passé le rejoindre et l'aider, armé pour seul atout d'un vieux livre que j'avais payé de la vie de mes amis.