J'ai longtemps cherché un titre pour ce récit. Et puis, de fil en aiguille, porté par mon amour pour la mythologie, l'histoire de Kaveh (que je connaissais sous le nom de Kawa) m'a sauté à la figure.
J'avoue que le titre est étrange, voilà pourquoi j'ai écrit ce prologue, il sert en parti à expliquer le titre, et nous permet de retrouver Root et Shaw installées un soir, sereines, devant un feu de cheminée.
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Je remercie Tatchou, pour ses frileuses révisions (à cause du froid pas de sa retenue), et m'excuse auprès des lecteurs qui n'ont pas bénéficié de son intervention.
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PROLOGUE : La fille de Kaveh دختر کاوه
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Root lisait confortablement installée dans un fauteuil, les jambes allongées devant elle. Ses pieds croisés reposaient sur la table basse qui lui faisait face. La température était agréable en cette fin d'après-midi. Malgré tout, les fenêtres étaient recouvertes de givre. Les étoiles cristallines s'étiraient, dessinant des formes compliquées, élégantes. Tout le génie de la nature, la beauté des phénomènes physiques qui la ravissaient tant.
Le poêle ronflait dans son dos. Devant elle, l'âtre était froid, seules subsistaient des cendres qu'elle avait négligé de balayer. Elle avait eu la flemme d'allumer un feu et de toute façon, elle préférait quand il brûlait lorsque l'obscurité était tombée. Ce qui n'allait pas tarder. Le printemps peinait à rejoindre l'été, les journées s'étiraient de plus en plus longues, mais le froid couvrait la nuit de glace et le matin au réveil, le paysage entier se surprenait habillé d'un manteau blanc et cristallin. Le bûcher était presque vide et elle n'avait aucune envie d'aller manier la hache. D'autres s'en chargeraient avec bien plus de compétences qu'elle.
Elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir. Quelques minutes après, ce fut celle du sas et l'air froid apporté du dehors, s'engouffra dans la pièce.
« Salut, Sam, dit-elle sans relever la tête. Il n'y aura pas assez de bois pour ce soir, tu ne veux pas aller en chercher ?
- Tu ne peux pas y aller ? bougonna Shaw.
- Il faut le débiter, j'ai ramassé les dernières bûches hier.
- Pff...
- Ne râle pas, je sais que tu adores faire ça.
- Ouais, bon d'accord, mais tu me prépares un truc chaud à boire pour après.
- Marché conclu, mon cœur ! »
Shaw repartit et quelques temps après, Root entendit d'abord la scie circulaire débiter le bois entreposé dans la remise attenante à la maison, puis la hache fendre à grands coups les rondins. Root avait assisté plusieurs fois fascinée au spectacle, c'en était véritablement un, de Shaw fendant les bûches. Elle y déployait toute sa puissance, ses mouvements étaient amples, précis. Elle se mettait souvent en bras de chemise, parfois même en débardeur quel que soit le temps, quelle que soit la température. Si Shaw avait été un homme, Root était persuadée qu'elle se serait mise torse nu. En brassière cela aurait pu être pas mal non plus, pensa Root en souriant, elle devrait peut-être le lui suggérer. Elle la trouvait véritablement troublante dans ces moments-là et tandis qu'elle, les jours plus froids, gelait sur place, Shaw concentrée sur sa tâche, dépensait une telle énergie que parfois, de la vapeur s'échappait de toutes les parties de son corps exposées à l'air libre. Elle se mettait à transpirer et l'effort, la sueur faisaient luire la musculature puissante de ses bras et de ses épaules. Au repos, Shaw paraissait presque frêle, un mensonge dénoncé dès qu'elle se lançait dans une épreuve de force. Root adorait la voir s'adonner à ce genre d'exercice, mais Shaw n'appréciait pas toujours que Root l'observe, ça dépendait de son humeur et de l'expression peinte sur les traits de Root.
À leur arrivée ici, Shaw aurait été même incapable de soulever la hache. Maintenant, elle la maniait avec une facilité déconcertante. Elle avait regagné sa masse musculaire assez vite étant donné les circonstances. Reese l'avait aidée, Root aussi, mais elle le devait surtout à elle-même. Elle s'était astreinte à un entraînement draconien pour redevenir ce qu'elle était avant, avant qu'elle ne tombe entre les mains de Samaritain, qu'elle ne devienne chétive, maigre à faire peur, l'ombre d'elle-même.
Un sourire mélancolique se dessina sur les lèvres de Root. Tout n'était pas encore idyllique, toujours serein, mais elle n'avait quand même jamais été aussi heureuse de toute sa vie. Elle se leva, posa son livre sur la table basse et partit dans la cuisine. Elle prit une cafetière en émail, ouvrit la glacière, en fait un grand placard muni d'une porte étanche dont le fond ouvrait sur l'extérieur, en sortit une bouteille de lait et en versa une bonne quantité dans la cafetière. Elle prit dans un placard un paquet de cacao, saupoudra en remuant cinq grandes cuillères à soupe de poudre de cacao dans le lait, suspendit deux tasses à ses doigts, attrapa la boîte de sucre sur une étagère et repartit dans le salon. Elle posa la cafetière sur le poêle et retourna à son livre.
Shaw revint une heure plus tard, les bras chargés de bûches qu'elle laissa tomber bruyamment par terre. Elle les poussa négligemment du pied vers le mur, empoigna ensuite, les deux paniers à bûches posés à côté de la cheminée et repartit.
Quand elle revint, la cafetière était posée sur la table. Root s'était servie et une tasse fumante et odorante reposait sur l'accoudoir de son fauteuil. Shaw se versa une tasse de chocolat et partit reposer la cafetière sur un coin du poêle, là où elle resterait au chaud sans brûler. Elle se laissa tomber sur un fauteuil et imitant Root, étendit ses jambes et posa ses pieds sur la table basse.
« Tu ne t'es pas lavé les mains, observa Root.
- On s'en fout, j'aime l'odeur du bois en plus.
- Mmm, c'est vrai ça sent bon, laissa distraitement échapper Root. »
Son livre captait toute son attention. Shaw ne s'en plaignit pas. Il faisait bon dans la pièce, elle referma ses deux mains sur sa tasse, se remplit les narines de l'odeur doucereuse de la boisson et la porta à ses lèvres. Le chocolat était excellent, crémeux, bien dosé, sucré juste comme il fallait. Elle n'avait jamais trop apprécié cette boisson, mais Root la préparait bien et après le froid du dehors, la corvée de bois, c'était agréable, revigorant. Elle laissa sa tête tomber en arrière sur le dossier du fauteuil, profitant du calme, savourant le silence et... pourquoi le nier, la présence de Root à ses côtés.
L'après-midi avança, le jour déclina. Root tendit une main pour allumer la lampe qui se trouvait à côté d'elle.
« Qu'est-ce que tu lis ?
- Le Livre des Rois. Le poème persan, pas celui de la Bible.
- Le Shahnameh de Ferdowsii ?
- Huh, huh, confirma Root. »
Root lui réservait bien des surprises, Shaw ne savait même pas où elle avait pu trouver un livre pareil dans ce coin paumé du Québec.
« Tu lis une traduction ?
- Oui, je ne maîtrise malheureusement pas le persan. C'est dommage, je ne pense pas que la poésie passe bien d'une langue à une autre. J'aurais au moins aimé entendre le rythme, le chant du poème.
- Ouais, c'est assez chouette.
- Tu connais ?
- Tu te fous de moi, Root ? répliqua Shaw vexée.
- Euh, non. Excuse-moi.
- J'en connais même des passages entiers par cœur.
- C'est vrai ?
- T'es trop con parfois, confirma Shaw en levant les yeux au ciel. »
Comme si elle avait l'habitude de mentir ou de se vanter de quelque chose qu'elle ne maîtrisait pas sur le bout des doigts.
« Récite m'en un.
- Non.
- Sameen, la supplia Root. Allez, s'il te plaît.
- Tu veux quoi ?
- Je ne sais pas, qu'est-ce que tu connais ?
- Dis-moi ce que tu as lu ou ce que tu as aimé.
- L'histoire de Zohakii. Tu connais ?
- C'est long.
- Récite-moi au moins le début. Comment il est devenu mauvais, trompé par Iblis.
- Ce n'est pas Iblis en fait.
- Oui, je sais. C'est Ahriman.
- Ouais, le démon engendré par les Ténèbres, proclama Shaw avec emphase. L'esprit du mal, celui par qui s'étend l'obscurité.
- Sam ?
- Mmm.
- Si tu connais le livre aussi bien, tu répondras à mes questions si j'en ai ?
- Si tu en as ? C'est quoi ce « si » ?
- Euh, c'était pour que tu ne te sentes pas obligée d'y répondre.
- Trop gentille ! répondit Shaw sarcastique.
- Alors, tu le feras ou pas ?
- Si t'en as pas trois milles... Ouais, okay.
- Ah, super. Vas-y alors, je t'écoute.
- J'allume le feu d'abord.
- Tu veux de l'aide ?
- Pff ! Ne raconte pas n'importe quoi. »
Root sourit amusée, elle n'avait, c'était vrai, aucune envie de bouger. Et puis, voir Shaw s'activer, prendre des initiatives, même aussi simples que celle d'allumer un feu alors que la nuit commençait à tout recouvrir, lui procurait un sentiment de bien-être, de joie. Les quelques semaines que Shaw avait passées apathique et amorphe après qu'ils l'aient ramenée ici, avaient été si terribles pour elle à supporter que voir Shaw bouger, discuter avec elle, l'émouvait, lui donnait un sentiment de puissance, comme si enfin elle avait trouvé ce qui lui manquait pour être complète, plus que ça, pour s'imaginer un avenir, une victoire sur le mal, du moins pour arrêter d'envisager sans cesse la mort et la défaite.
Shaw prépara son feu avec compétence et le petit bois se mit très vite à flamber. Elle rajouta du bois un peu plus gros, attendit que le feu le morde, puis plaça quatre bûches qu'elle disposa de façon à ce qu'elles se consument lentement tout en donnant un peu de lumière. Elle se releva et quand elle se retourna, Root pencha légèrement la tête sur le côté et se laissa aller à la contemplation. Le feu avait coloré les joues de Shaw, allumé son regard. Elle avait gardé de son activité de bûcheron, les cheveux ébouriffés, son débardeur était constellé de petits copeaux de bois, Root devinait ses muscles durs. Elle aurait bien aimé la prendre dans ses bras et promener son nez sur son corps, humer son odeur, voir, si la forêt, le bois, le froid, le feu, son activité physique avaient laissé leur empreinte sur elle. Elle savait que oui, ce qu'elle aurait aimé, c'était retrouver chaque odeur une à une, mélangée à celle propre à Shaw et s'y enivrer. Elle secoua la tête, si elle partait comme cela et cédait à ses envies, jamais elle n'entendrait Shaw lui réciter le Livre des Rois et il n'était pas sûr que l'occasion se représente et que Shaw cédât une autre fois à sa demande.
Shaw vint éteindre la lampe que Root avait allumée pour lire. La pièce se retrouva plongée dans les ombres dansantes du feu. Elle installa les coussins du canapé pour s'en faire un appui-tête et s'allongea confortablement. Elle ferma les yeux et rappela à elle ses souvenirs. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était pas remémorée le texte. Petite, sa mère lui en lisait des passages chaque soir, elle avait aussi travaillé avec elle sa compréhension de l'écrit, sué sur des traductions de passages entiers. Les leçons de sa mère s'apparentaient souvent pour Shaw à une épreuve désagréable, mais elle avait bien aimé tout ce qui touchait au Livre des Rois. Sa mère l'avait piégée quand le soir avant qu'elle ne s'endorme, elle lui en récitait les chapitres les uns après les autres. Sa diction était soignée, sa récitation hypnotique. Sa mère s'avérait être une excellente récitante. Un héritage de son père, professeur de littérature classique à l'université, poète à ses heures.
Shaw avait été si longtemps bercée au rythme du poème épique que plus tard, elle en avait appris des passages entiers. Elle trouvait que c'était un excellent moyen d'exercer sa mémoire, de pratiquer aussi la langue perse, de parfaire sa prononciation. Quand sa mère à son entrée à l'université lui en avait offert un exemplaire illustré, elle l'avait placé sur sa table de chevet, comme une véritable œuvre d'art. En fait, sa mère ne lui avait pas offert en main propre, elle l'avait glissé sans le lui dire dans ses bagages et Shaw avait trouvé l'ouvrage en les ouvrant dans sa chambre à l'université. La vie universitaire n'avait pas toujours été facile pour Shaw et elle avait découvert alors une autre utilité au Livre des Rois. Le réciter même silencieusement dans sa tête, lui procurait une grande sérénité et lui servait d'échappatoire.
« Tu veux l'histoire de Zohak, alors ? demanda-t-elle en regardant Root.
- Mmm.
- Je ne sais pas si je me souviendrai de tout, ça fait longtemps que je ne me suis pas récitée le Livre, mais j'aime bien cette histoire moi aussi. Je vais essayer, mais je ne te promets rien.
- Je t'écoute, Sameen.
- Okay. »
Shaw referma les yeux et se mit à réciter le poème d'une voix profonde et chantante.
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Root ne comprenait pas ce qu'elle disait, elle reconnaissait seulement les noms propres, Mardas, Zohak, Iblis, Djemschid, Feridoun, Kaveh et puis quelques mots empruntés par la langue persane à la langue arabe. Elle se laissa porter par le chant, la voix de Shaw, le crépitement du feu qui accompagnait les vers. Elle glissa un peu sur le fauteuil cherchant une position plus confortable et ferma les yeux. Elle connaissait l'histoire et les images se formèrent dans son esprit.
Zohak, fils de Mardas, roi sage et vertueux étendant la puissance de ses lanciers et de ses cavaliers dans le désert d'Arabie, loin au-delà des frontières de la Perse, avait été un fils choyé par son père, aimé, respecté. Mais Zohak était futile, son esprit léger, son cœur faible. Son père lui avait transmis son amour, mais il ne lui avait pas transmis sa sagesse. Zohak manquait de maturité. Il fut trompé par l'esprit du mal, Iblis, le Ahriman des Ténèbres.
Celui-ci sous les traits d'un homme de bien pervertit Zohak, planta en lui le germe de l'orgueil, la soif du pouvoir. Zohak s'abandonna aux paroles du Trompeur, abandonna au vent la bonté de son cœur et la pureté de son âme. Il succomba aux tentations du Ténébreux. Et il commit alors l'irréparable, se perdant à jamais, se détournant pour toujours de la Lumière. Iblis tendit un piège au roi Mardas, un piège comme ceux avec lesquels on prend les bêtes sauvages. Mardas mourut misérablement, brisé au fond d'une fosse malicieusement creusée sous ses pas confiants. Zohak, complice du crime, parricide et régicide, renia son sang pour une promesse de puissance.
Succédant à son père assassiné, il devint roi des Arabes. Mais Iblis lui réservait un destin plus glorieux, plus terrible. Il lui avait promis le trône des Arabes ? Il lui promettait maintenant, le trône des Rois si une fois encore, il lui prêtait allégeance. La soif du pouvoir, une fois qu'on y a goûté ne s'étanche jamais. Zohak se soumit à l'ennemi de la Lumière.
En ces temps-là, les hommes ne consommaient pas de chair animale. Le sang des hommes comme celui des bêtes était sacré. Hommes et bêtes vivaient en harmonie. Iblis commença par trancher ce lien. Sous des prétextes fallacieux, il amena petit à petit Zohak et son peuple à se repaître de viande. Iblis, le cuisinier maudit étendit son pouvoir sur Zohak. Le roi des Arabes renia les commandements anciens. Alors, Iblis amena Zohak à franchir le pire des interdits et à étendre son vice sur la terre entière. Iblis le cuisinier, flatta la vanité de Zohak. Il demanda l'honneur de lui baiser les épaules. Le roi reconnut Ahriman le Ténébreux et fier d'être son ami, de recevoir son hommage, lui accorda ce que le Ténébreux lui avait demandé. Ahriman baisa les deux épaules de Zohak et disparut.
Mais son empreinte resta. De chacune des épaules de Zohak le Maudit, sortit un serpent noir.
Les médecins, les mages, les sages ne ménagèrent pas leur peine pour trouver comment faire disparaître les serpents. On finit par les trancher au raz des épaules du roi. Mais horreur ! Ils repoussèrent, aussi vifs, aussi noirs qu'ils l'avaient été auparavant. Zohak souffrait d'horribles douleurs.
Iblis le Trompeur revint. Il se présenta sous les traits d'un médecin, le plus savant qu'on n'eût jamais vu sur cette terre d'Arabie. Ses conseils furent écoutés avec respect. Il en résultat de grands maux pour le royaume d'Arabie, puis pour celui de la Terre. Zohak serait délivré de ses douleurs et Iblis lui fit miroiter aussi l'espoir d'être un jour débarrassé des deux serpents, si chaque jour, il leur était servi de la cervelle d'homme. Une cervelle pour chaque serpent. Le dernier interdit fut ainsi violé. Le roi se nourrit de ses sujets. L'homme, après avoir mangé ses frères animaux, se reput de chair humaine. Iblis plongea le monde dans les Ténèbres. Les enfants du peuple, nourrissant les serpents du roi maudit assujetti à Ahriman le Ténébreux, disparaîtraient bientôt de la création.
Au-delà des frontières du royaume de Zohak, le trône des Rois en Perse, bascula. Djemschid le sage, se détourna de la lumière, sombra dans la tyrannie et la démence. Le peuple de Perse porté par le malheur, vint à Zohak l'étranger et lui offrit le trône de Djemschid. Zohak s'empara du trône devint le Roi des rois. Djemschid s'enfuit. Durant cent ans, il erra dans les ténèbres avant que son propre destin ne le rattrapât et que Zohak ne le fît scier en deux.
Le règne de Zohak étendit les Ténèbres sur le monde. Tous les gens de bien furent pervertis, jusqu'aux filles de Djemschid, que la malice de Zohak transforma en magiciennes consacrées au Mal. Les plaines fertiles devinrent stériles. À l'ouest, là où poussaient jadis les belles pastèques, les grenades juteuses, la terre ne porta bientôt plus que ronces et broussailles vénéneuses. Et chaque jour, noble ou roturière, riche ou indigente, nulle famille ne put échapper au tirage au sort qui condamnait leur enfant. Elles payaient tribu au roi auquel elles s'étaient d'elles-mêmes soumises. La cervelle de leur enfant, mille années durant, nourrit les serpents noirs de leur bien-aimé roi Zohak. Personne, durant ces mille ans, ne se dressa devant Zohak le Maudit.
Deux hommes tentèrent de retenir la Lumière, deux hommes au cœur pur. Chaque jour, employés aux cuisines du palais de Zohak, ils sauvaient un enfant. Un sur deux. Leur cervelle remplacée par celle d'un mouton. Chaque mois, trente enfants fuyaient dans la montagne. Trente mouraient sacrifiés à l'appétit sans fin des serpents noirs. Ainsi sur la montagne, naquit le peuple kurde. Le peuple des enfants sauvés, tandis que mourraient sans que personne ne protestât jamais, trente enfants du peuple de la Terre. Mille ans de silence. Mille ans de soumission.
Pourtant, à la suite d'un rêve, on prédit sa perte à Zohak. Feridoun surviendrait. Zohak serait chassé, lui et les Ténèbres. Il serait emmené enchaîné au plus profond d'une montagne. Zohak fit chercher Feridoun, organisa des massacres et personne n'y trouva rien à redire. Mais Feridoun resta caché aux yeux de Zohak.
Durant mille années, le père et la mère dont l'enfant allait nourrir les serpents des Ténèbres se tortillant sur les épaules du roi maudit, continuèrent à louer le roi, à prendre les armes pour lui. Prêts à se battre, prêts à mourir pour celui qui assassinait leur lignée et conduisait le peuple de la Terre à l'extinction
Et puis, se dressa devant Zohak, devant les lâches, Kaveh le forgeron.
Seize de ses enfants lui avait été enlevés, avait été conduits aux cuisines du palais, sacrifiés à l'appétit des enfants de Ahriman le Ténébreux. Quand le dix-septième partit, escorté par les gardes du palais, Kaveh abandonna sa forge et monta réclamer justice jusqu'au trône du souverain du Monde. Kaveh prononça des paroles de vérité, reprochant au roi sa tyrannie sans limite, sa cruauté, sa vilenie, ses vices. Kaveh parlait en son nom seul, mais c'était la peine de tout le peuple de la Terre qu'il dénonçait. Zohak conscient du danger que représentait cet homme tenta de l'apaiser. Il lui rendit son fils, prononça de belles paroles pleines de tentations, de vaines promesses. Il avait le secret désir de faire de Kaveh le révolté, l'ennemi, l'un de ses alliés, l'un de ses plus fidèles serviteurs. Zohak avait fait preuve de mansuétude, Kaveh louerait son nom, chanterait la grandeur du roi Zohak. Mais quand pensant l'avoir acquis à son amour, Zohak lui tendit la déclaration d'allégeance que les grands du royaume avaient tous signé reconnaissant un étranger pour roi, un roi maudit soumis à la volonté d'Ahriman devant qui ils se prosternaient, Kaveh donna libre court à sa colère.
Il cracha son mépris à la face du roi, à la face des Perses qui adoraient le Maudit. Il hurla contre les hommes qui s'étaient détournés de la Lumière, qui avaient renoncé à leur liberté, qui avaient asservi leur âme aux Ténèbres. Il jeta la déclaration à terre et la piétina rageusement. Puis Kaveh tourna le dos au serviteur des Ténèbres, à ses esclaves et sortit écumant de ressentiment. Il marcha d'un pas assuré à travers la ville appelant à la révolte. Il rassembla la foule, les incita à se tourner vers la Lumière, à combattre pour la Justice. Kaveh détacha le tablier de cuir qui lui ceignait la taille, s'empara d'une lance aux mains d'un soldat qui l'écoutait et y lia son tablier de forgeron. Il appela le peuple à se lever contre Zohak, à rejoindre le Bienheureux Feridoun et à combattre à ses côtés pour ramener sur la Terre la Lumière et en chasser les Ténèbres. Derrière Kaveh se rassembla une foule considérable et ensemble, ils marchèrent jusqu'à Feridoun, le tablier brandit au bout de la lance à leur tête.
Féridoun en fit son étendard, un symbole de bonheur. Et depuis ces temps reculés, tous ceux qui montèrent sur le trône des Rois l'enrichirent de pierreries, de brocards et de soieries. À partir de ce jour, l'étendard de Kaveh brilla à travers les siècles, comme un soleil au milieu des Ténèbres, ramenant l'espoir à tout homme désespéré, lui rappelant qu'il ne devait jamais se soumettre aux forces du mal. Il porta l'espoir du peuple de la Terre à vivre libre.
La nuit était tombée au dehors, le poêle ronflait doucement presque éteint. Dans la cheminée, trois des bûches que Shaw y avait placées s'étaient consumées. La dernière brûlait faiblement. Les flammes léchaient paresseusement l'écorce, s'insinuaient dessous, ressortaient bleues ou jaunes, cherchant de l'air.
Shaw s'était tue. Root ouvrit les yeux, elle distinguait à peine ses traits de l'autre côté de la table et n'arrivait pas à déterminer si elle avait les yeux ouverts ou fermés. Le froid de la nuit ne s'était pas encore introduit dans la pièce et rien ne nécessitait qu'elles doivent se lever, bouger ou entreprendre quelque action vulgaire. Le poème résonnait encore dans le silence et avec lui, des images de démons, de renoncements, de lâcheté, d'innocents massacrés, de foi trahie, et au milieu des ténèbres, des hommes qui faisaient de leur mieux pour sauver des vies, Feridoun le Bienheureux. Et puis Kaveh.
Kaveh, qui avait souffert sous le joug de Zohak. Kaveh qui avait fini par aller demander des comptes. Kaveh, qui avait combattu le mensonge, qu'on avait brisé, à qui on avait offert le bonheur, la gloire aussi sans doute, la puissance, s'il se soumettait à la volonté de Zohak l'âme damnée d'Ahriman. Kaveh, qui avait hurlé sa rage, qui n'avait pas renoncé, qui avait brandit l'étendard de la révolte, soulevé les foules, mais qui se serrait battu seul s'il l'avait dû. Kaveh qui avait choisi la Lumière, qui avait choisi de prêter sa foi, sa force, ses bras, à la justice et à son serviteur Feridoun. Kaveh, le combattant, l'homme obscur, le forgeron, le juste. L'homme au cœur brisé qui avait choisi de résister et n'avait jamais rien demandé en échange.
Shaw.
Toute cette histoire résonnait aux oreilles de Root comme un mythe. C'en était un évidemment, pour les Perses, les Kurdes, d'autres peuples encore, depuis des siècles. Nawroz, la victoire de la Lumière sur les Ténèbres. Les feux que les Kurdes disaient s'être allumés de montagnes en montagnes à la chute de Zohak, les champs qui avaient reverdi, les pastèques, les grenades qui avaient recommencé à grossir, à mûrir. Tout ça Root le savait, elle avait fait des recherches quand elle avait commencé à lire le Livre des Rois.
Mais pour elle, l'histoire prenait une autre dimension, plus personnelle, plus actuelle.
Zohak était la figure mythique de Samaritain.
Comme lui, il était né innocent. Par orgueil, il avait tué son père et s'était lancé dans l'asservissement de l'humanité toute entière. Samaritain était monté sur le trône des Rois et les grands du Royaume, le gouvernement fédéral des États-Unis en tête, le servaient, le vénéraient. Ils avaient jeté aux ordures le premier article des Droits de l'Homme, « Les hommes naissent libres et égaux en droits. ». Le devise inscrite sur les billets américains avait été pervertie « En Dieu nous croyons ». Leur Dieu était aujourd'hui un être maléfique portant le nom trompeur d'un homme de bien. Samaritain... Le Maudit.
Et si peu de gens pour le combattre. Si peu de foi, d'espoir. Root en avait, mais elle manquait de force. Elle se sentait seule, inutile, se demandant encore souvent, pourquoi La Machine l'avait choisie comme interface. Elle se sentait parfois si faible.
Mais là en face d'elle, allongée, silencieuse sur un canapé, improbable récitante d'un poème épique vieux de mille ans, se tenait Shaw.
L'invisible guerrière qui avait choisi depuis plus de six ans de vivre dans la clandestinité. Shaw le fantôme, la discrète, la compétente. Maîtrisant parfaitement son art, ses arts. Médecine, combat, maniement des armes, gestion d'opérations. Tout comme Kaveh devait être un forgeron d'exception. Mais un forgeron discret, modeste.
Shaw qui était tombée aux mains du Roi perverti, qui avait souffert, qu'on avait brisée, qui avait résisté, qui s'était révoltée, qui avait repoussé les chimères promises par Samaritain, prête à combattre. Kaveh n'avait aucune ambition, il était droit et avait choisi son camp, tout comme Shaw. C'était un juste. Il combattait contre l'oppression et la tyrannie. Contre le mensonge. Tout comme Shaw. Il écuma de rage et de sa rage avait fleuri l'espoir dans le cœur des hommes. Tout comme Shaw. Même si cela ne la concernait qu'elle, Root s'en moquait, c'était ce qui lui importait d'abord.
Shaw ne serait jamais un héros reconnu par le monde, mais sa loyauté, sa force, sa détermination, sa foi avaient permis de faire renaître l'espoir. Shaw ne possédait aucun sens moral, du moins elle ne partageait pas celui qui était attendu d'elle par la société, mais son sens de l'honneur était intransigeant, sa loyauté indéfectible, elle ne se mentait jamais à elle-même et faisait toujours ce qui lui semblait juste. On pouvait compter sur elle. Root savait très bien pourquoi La Machine l'avait choisie, elle était le pendant de Root.
Root avait protégé et défendu La Machine. Samaritain l'avait poursuivie, presque détruite. Root avec l'aide de Finch et de Reese l'avait sauvée. Mais si La Machine s'était relevée de ses cendres, le trône de la Terre fut tenu éloigné d'elle, réservé, concédé à Samaritain le serviteur des Ténèbres. C'était sans espoir. Et puis, Shaw était revenue. L'espoir s'était rallumé dans le cœur de Root. Quand la rage était revenue habiter Shaw, elle avait balayé les incertitudes de Root et de La Machine. La Machine reprit son destin en main. Shaw avait craché sa colère, apporté avec elle tempête et violence. Et le vent de la révolte avait soufflé.
Root reporta son attention sur Shaw, au même moment, une flamme trouva son chemin, grandit et Root put à sa lueur, examiner Shaw. Elle avait les yeux ouverts et semblait plongée dans ses pensées. Root admira la finesse et la dureté des traits de son visage sculpté par les ombres.
« Tu ne trouves pas que Samaritain pourrait être le fils de Zohak ? lui demanda Shaw pensive. Ils sont aussi maléfiques l'un que l'autre. »
Root s'aperçut qu'elle n'était pas la seule à avoir trouvé des similitudes entre le poème légendaire et leur histoire.
« Si Samaritain est le fils de Zohak, Sameen, il va bientôt se retrouver prisonnier sur le Mont Demawend, cloué et enchaîné au fond d'une grotte obscure et son agonie durera jusqu'à la fin des temps.
- Ouah ! Cette histoire t'inspire.
- Plus que tu ne crois.
- Mmm, pourquoi ?
- Tu veux savoir, Sameen ? Si Samaritain est le fils de Zohak le Maudit, Athéna, la fille de Feridoun le Juste et le Généreux. Si c'est Feridoun qui, à la fin remporte la victoire, c'est Kaveh qui a fait renaître l'espoir, déclara Root avec ferveur. Tu ne trouves pas ?
- Mouais, c'est vrai. Il est vénéré pour cette raison. Il est aussi le symbole de la lutte du peuple contre l'oppression.
- Oui, c'est lui qui confectionne l'étendard qui rassemble derrière lui, le peuple en lutte. Euh...comment est-ce dit déjà ?
- Le passage de l'étendard ?
- Oui, euh... Cet étendard de Kaveh qui brillait dans la nuit...euh...
- Cet étendard de Kaweh, reprit Shaw. Qui brillait dans la nuit sombre comme un soleil et par qui le monde avait le cœur rempli d'espéranceiii.
- Exactement. Sans Kaveh, Feridoun n'aurait pas repris possession du trône des Rois.
- Mmm... Mouais, c'est probable.
- Dans notre histoire, Sameen. Kaveh... c'est toi.
Shaw resta silencieuse, elle ne savait pas si Root mesurait vraiment la portée de ses paroles. Tout ce qu'elles pouvaient impliquer pour elle, la responsabilité que Root posait sur ses épaules. Shaw n'était pas toujours très fine, mais plus qu'une déclaration d'admiration, Root dans ses paroles lui imputait un rôle déterminant, l'honorait d'un rôle déterminant. Et... si cela concernait Root cela concernait aussi sa... leur boîte de conserve.
« Mais c'est un homme et tu es bien trop sexy pour être comparée à un homme. Dans notre histoire Sameen, continua Root sérieusement. Samaritain est le fils de Zohak, Aty la fille de Feridoun et toi Sameen, tu es la fille de Kaveh. Celle par qui arrivera la chute du serviteur des Ténèbres, celle qui insuffle la force et l'espérance, la meurtrie, la rebelle. »
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Notes de fin de prologue :
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Petite bibliographie consultable sur Internet :
À propos du Livre des Rois de Ferdowsi :
L'´épopée iranienne: le Livre des Rois de Ferdowsi, Eve Feuillebois-Pierunek
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L'histoire de Zohak :
Livre des Rois, Tome 1, chapitre « Zohak ». Traduction de Jules Mohl, 1871. Livre numérisé par Marc Szwajcer, ( )
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Le "chant" du livre des Rois :
Si vous voulez avoir une idée de ce que peut donner la récitation du poème :
copiez le texte suivant sur votre barre de recherche (extraits du chapitre « la création du monde » sur Youtube) : شاهنامه فردوسی به فارسیقسمت ۱
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L'extrait du Livre des Rois récité par Root, puis repris par Shaw :
Traduction de Jules Mohl, 1871, Le Livre des Rois de Ferdowsi, Petite bibliothèque de Simbad, Acte sud, 2002, Paris.
i : L'´épopée iranienne : le Livre des Rois de Ferdowsi, Eve Feuillebois-Pierunek.
ii: Livre des Rois, Tome 1, chapitre « Zohak ». Traduction de Jules Mohl, 1871. Livre numérisé par Marc Szwajcer, ( )
Le "chant" du livre des Rois :
Si vous voulez avoir une idée de ce que peut donner la récitation du poème :
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iii: Traduction de Jules Mohl, 1871, Le Livre des Rois de Ferdowsi, Petite bibliothèque de Simbad, Acte sud, 2002, Paris.
