Note de la Traductrice :

—The Dark Knight, le Joker, et Batman (…) appartiendront toujours aux DC Comics & à C. Nolan. « GRAVE » appartiendra toujours à BCooper, (qui m'a donné son autorisation pour traduire sa fanfiction) ainsi que son univers, et ses OC. Je ne suis qu'une humble traductrice.

J'ai passé beaucoup de temps à retranscrire l'ambiance, à ne pas gâcher cette magnifique histoire. Croyez-moi, mes amis. Laissez-vous embarquer dans l'aventure, cette histoire est l'une des meilleures que l'on a pu faire sur un Pré-Joker TDK, ou sur un Joker tout court.

Bonne lecture. N'oubliez pas de laisser un petit mot que je transmettrais à l'auteur. Et aussi pour moi, parce que mine de rien, traduire une telle fanfiction reste une sacrée épreuve. Mais mon amour pour « Grave » n'a pas de prix, peu importe la difficulté et la patience qu'il nous faut.

Bêta-Lectrice : Une standing ovation pour Mellucky qui a corrigé ce chapitre. MERCI ! Qu'aurais-je fait sans toi ?

READY. SET. GO !

ENJOY !


GRAVE

By BCooper

PARTIE I

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JACK

ou

LA DESCENTE

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« Parce que certains secrets feraient mieux d'être laissés six pieds sous terre… »


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«Les grands esprits sont sûrement de proches alliés de la folie, et de minces cloisons les en séparent. » — John Dryden

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CHAPITRE I

Il y avait deux fissures au plafond qui s'entremêlaient comme du fil. Elles ressemblaient à un brin d'ADN, les deux filaments se mélangeant et se tordant—encore et encore—, dans le plâtre blanc et immaculé. Il s'ébréchait et quelques morceaux tombaient sur le lit juste en dessous. Parfois, Jack ramassait les morceaux de plâtre et les faisait glisser entre ses doigts. De temps en temps, le plâtre était assez dur et la matière sèche et cassante se logeait sous ses ongles, lui faisant regretter de l'avoir ramassé. Mais il ne regrettait pas que le plafond s'effritât. Il aimait le design des fissures faites dans le plafond. Quand il était plus jeune, il aimait imaginer que des milliers de fourmis travaillaient le plâtre sans relâche, pour marcher ensuite sur le plafond de sa chambre et faire des dessins juste pour lui. Jack n'y croyait plus maintenant, mais c'était toujours agréable à regarder. C'était bien mieux que le blanc uni, parsemé de taches ternes laissées par les dégâts des eaux qu'il y avait dans les autres pièces de la maison. Jack pensait que s'il avait dû passer le restant de sa vie à regarder un plafond immaculé et uni comme celui de sa chambre, sans que ces fissures ne soient apparues, il aurait pu devenir fou.

Quelque chose de dur et de lourd frappa le mur de sa chambre, et un morceau de plâtre tomba du plafond, atterrissant sur son abdomen. La poussière flotta un moment dans la pièce, s'incrustant dans ses cheveux, pour atteindre son visage, et il abattit un bras sur sa bouche pour étouffer un éternuement. Jack détestait éternuer—il détestait toutes sortes de réactions corporelles incontrôlables qui avaient la fâcheuse habitude d'interrompre ses pensées du jour. Ce qu'il détestait le plus, c'était le bruit qui attirait l'attention sur lui. Dans des moments comme ça, il était préférable de se fondre dans le paysage ; c'était mieux, quand on vivait dans cette maison, de faire semblant de ne pas vivre du tout. D'une certaine manière, personne n'était réellement vivant chez lui —ils étaient tous en train de mourir, ou déjà mort. Ses parents, ils étaient morts. Ils ne le savaient tout simplement pas encore. Son père se noyait dans l'alcool, nuit après nuit, et sa mère était trop faible et n'avait pas la force de sortir de toute cette violence. Oui, ils étaient morts. Il n'y avait plus aucun espoir pour eux.

Jack, lui, était en train de mourir. Il était encore accroché à la vie par un fil, aussi mince que ces fissures qui sillonnaient le plafond. Jour après jour, il regardait la chute du plâtre dans sa chambre, entendant les mêmes cris, les mêmes arguments : Argent, argent, argent. Alcool, putes et responsabilités bafouées. Et la maladie. Mort. Tant de choses sur la maladie et la mort. Comme si les murs ne criaient pas assez que la Mort approchait, comme si la preuve vivante de ce qui se passait dans le monde ne flottait pas dans l'air comme de la viande pourrie. Mais il s'en rappelait constamment. Parce que Jack allait mourir et il n'était pas le seul. Il n'était vraiment pas le seul.

Quelqu'un de plus cultivé que lui aurait fait référence à l'œuvre d'un auteur reconnu pour parler de la fille mince qui se glissa dans la chambre de Jack à cet instant. Mais Jack n'avait jamais été un as en Anglais. Il parlait bien et savait écrire, bien que son écriture soit terriblement illisible, et c'était tout ce qu'il avait besoin de savoir. Les livres et la poésie n'avaient aucun intérêt pour lui. S'il avait lu davantage, il aurait peut-être pu faire une glorieuse comparaison pour que le mauvais état de santé de la jeune fille paraisse moins désastreux. Peut-être qu'il aurait pu comparer sa tête chauve à quelque chose de brillant et lumineux. Ou peut-être qu'il aurait écrit avec philosophie la manière dont sa peau aussi mince comme du papier lui rappelait le velours ou la soie, ou n'importe quel tissu luxueux. Jack n'était pas tout à fait certain de se souvenir de la texture du velours ou de la soie, alors il n'aurait peut-être pas été en mesure de dire des choses comme ça, même s'il avait été suffisamment sophistiqué pour le faire.

Lola était encore dans ce royaume; le royaume des vivants. Elle et Jack, deux enfants qui ne demandaient qu'à mourir. Sauf que Jack était sain et fort, ses cheveux, sa peau et sa taille témoignaient de sa vitalité et de sa jeunesse. Même les Narrows ne pouvaient pas lui enlever ça. Il aurait souhaité le contraire il aurait voulu pouvoir donner certaines parties de son corps valide pour soulager les membres tremblants de Lola. Qui d'autre pouvait mériter des boucles blond-brun plus qu'elle ? Mais elle n'était pas celle qui les avait. C'était lui.

Elle rampa dans le lit près de lui, en tremblant. Elle tremblait toujours. Elle tremblait comme une feuille. Lola n'avait pas beaucoup de force pas pour quelque chose d'aussi trivial que de bouger, même si elle essayait. La plus grande partie de ses forces, aujourd'hui, lui servait à parler. Jack se souvenait de la première fois qu'elle avait parlé au lieu de se lever et de se déplacer. Elle était venue s'asseoir sur son lit, et avait baragouiné encore et encore et encore sur tout et rien. Sur les vêtements, sur les garçons, sur les voitures, à propos de ce qu'elle aurait acheté si elle n'était pas en si pauvre, à propos de ce que Jack aurait acheté s'il avait pu, sur ce à quoi les Narrows ressembleraient si ces gros bonnets de Wayne Entreprises avec leurs costumes fantasques et leurs mallettes, étaient venus rénover cet endroit. Elle lui avait dit qu'il y aurait probablement des bâtiments entièrement faits de verre, du sol au plafond. Ils auraient marché sur de grandes plaques en verre toute la journée, et peut-être que certains bâtiments auraient eu des aquariums en guise de sol, de manière à vous donner l'impression d'être Jésus marchant sur l'eau. Elle pensait que les hommes d'affaires étaient comme ça. Qu'ils se sentaient comme Jésus. Parce que, qui ne voudrait pas se comparer à Jésus ? Elle lui avait demandé s'il avait déjà pensé à ce que ça serait d'être Jésus.

Jack était plongé dans l'un de ses devoirs de sciences, et il était en colère de l'entendre parler sans arrêt. Il lui avait crié dessus, il s'en souvenait.

— Pourquoi est-ce que tu ne la fermes pas, Lola ? Pourquoi tu ne fermes pas ta gueule ? Arrête de parler.

— Qu'est-ce que je suis censé faire d'autre ?

— Je ne sais pas ! Lève-toi, sors ! Va chercher un de tes amis et va dessiner sur le trottoir avec les craies que j'ai volé à ce gosse de riche à l'arrêt de bus.

— Je ne peux pas me lever. J—je ne peux pas me lever. Je ne peux pas bouger mes jambes.

Ce jour-là, elle ne pouvait plus, bien que la plupart du temps, elle puisse encore le faire. Cela lui arrivait de temps à autre, quand elle était réellement faible, ou quand elle passait trop de temps à courir dehors avec cette fille qui vivait à quelques immeubles de là. Cette fille passait toujours et entraînait sa sœur à l'extérieur, l'inquiétant au sujet des vêtements, de maquillage et de rouge à lèvres, que Lola ne pouvait pas avoir ou n'était assez stupide pour en porter. Jack détestait cette fille qui tournait toujours autour de Lola, lui donnant l'impression de ne pas être différente des autres. Comme si elle n'était pas en train de mourir.

— J'ai peur Jack.

« N'aie pas peur, Jack. Ta sœur ira b—bien »

— Je déteste quand maman pleure… J'aimerais qu'elle arrête de pleurer…

Jack aussi voulait qu'elle arrête de pleurer. Elle mentait. Mentait à travers ses larmes, en lui disant que Lola était malade, mais qu'elle irait bien. Il le savait. Jack avait toujours été bon pour lire les émotions des gens, et sa mère n'était pas vraiment très douée pour empêcher les autres de lire en elle. C'était pourquoi son père la torturait tout le temps elle était beaucoup trop émotive. Il avait deviné que cette fois, elle avait une bonne raison de pleurer. Jack savait, en regardant simplement Lola, qu'elle n'allait pas bien. Elle allait mourir. Elle était très malade et ils n'avaient pas d'argent. Donc elle allait mourir.

Bien avant que Lola ne tombe malade, Jack avait l'habitude de l'emmener au magasin du coin pour acheter des bonbons. Il avait dix ans, et elle en avait sept. Ils avaient toujours un énorme sac de bonbons à partager entre eux. Jack passait toute la semaine à ramasser des pièces dans les caniveaux, et parfois, il se faufilait près d'un sans-abri pour lui voler son gobelet en étain. Jack ne s'était jamais senti trop mal à ce sujet. Il lui semblait que si l'homme sans –abri était plus prudent avec son argent, il ne serait plus un sans-abri, donc Jack lui donnait simplement une leçon. Si Jack était assis dans la rue pour mendier des pièces toute la journée, et ne faisait que cela… il ne serait pas assez stupide pour laisser un gamin se faufiler près de lui et prendre tout son argent pour aller acheter des bonbons. Les gens qui avaient de l'argent, mais qui n'en prenaient pas soin ne le méritaient pas. Cela n'importait pas qu'ils soient sans-abris ou riches comme un Wayne, ils n'avaient qu'à ne pas être négligents, ce qui laissait Jack supposer qu'ils n'en voulaient plus. Alors, il le prenait. Il l'utilisait à bon escient— Lola aimait vraiment les bonbons. Ou peut-être qu'elle aimait juste être avec lui. Mais de toute façon, Jack savait qu'il utilisait ces pièces de façon plus productive que l'aurait fait ce clochard. Jack faisait rire et sourire sa sœur. Combien de personnes ce sans-abri aurait-il fait sourire, s'il avait conservé son argent ?

— Tu penses qu'il va lui faire mal ce soir, Jack ? demanda-t-elle.

Jack ne dit rien. La réponse était aussi évidente que les sanglots qui pouvaient être entendus à travers les murs aussi épais que du carton.

Une main, fine et osseuse, se glissa sur son torse et attrapa son tee-shirt. Il y avait un trou à l'aisselle gauche, et du sang séché sur le devant qui datait du moment où son vieux était venu vers lui avec sa planche en bois, un deux sur quatre. Il était censé s'en servir pour réparer le mur de la salle de bain, où le bois avait pourri. A la place, il l'avait cassé en deux sur la tête de Jack, en lui brisant le nez. La salle de bain avait toujours un trou béant. Parfois, Lola demandait à Jack d'aller vérifier s'il n'y avait pas de monstres qui rôdaient dans ce trou, avant qu'elle n'entre dans la pièce pour faire pipi.

— Vérifie juste, Jack !

— Bon sang, Lola ! Il est quatre heures du matin !

— Jack, s'il te plaît, j'ai cru entendre un bruit. J'ai cru entendre qu'on grattait. Comme s'il y avait quelque chose avec des griffes dans le mur et qu'il grattait les tuyaux. Je pense que c'est un démon. Et dès que je vais baisser ma culotte, il va sortir et me mordre les fesses.

— Il n'y a pas de démon dans les murs, Lola. Va dans la salle de bain et laisse-moi tranquille.

— Jack je ne peux pas ! S'il te plaît, il faut vraiment que j'y aille. Je veux juste être sûre qu'il ne va pas sortir et me tuer pendant que je fais pipi. Je ne veux pas mourir sur les toilettes, Jack.

— Pourquoi pas ? Si c'est assez bien pour Elvis, alors ce sera bon pour toi.

— Tu n'es pas drôle, Jack. Tu n'es vraiment pas drôle.

Personne n'avait jamais réellement trouvé que Jack était drôle. Il ne pensait pas que c'était parce qu'il était désespérément terne ou stupide. Il pensait juste qu'il n'avait pas beaucoup de sens de l'humour. Ou bien c'était sa voix. D'habitude, il était généralement trop occupé à songer à d'autres trucs pour réfléchir à quelque chose de drôle à raconter. Il supposait que l'on pourrait dire de lui qu'il n'était en aucun cas charismatique. Si lui, et une autre personne, comme cette fille en bas de la rue, racontaient la même blague, tout le monde rirait avec cette fille alors que personne ne le ferait avec Jack. Cette fille bougeait ses mains, ses yeux s'illuminaient et sa voix changeait pendant les parties dramatiques ou pendant les parties passionnantes. La voix de Jack restait toujours la même. Peut-être que c'était pour ça que personne ne l'avait jamais réellement trouvé drôle. Peut-être que le secret, c'était la voix. Il fallait qu'il se souvienne de travailler là-dessus. En bougeant plus ses mains et en faisant en sorte que les personnes se souviennent vraiment du ton de sa voix peut-être que les gens seraient vraiment fascinés.

Il y eut un cri et un grand bruit, et la main de Lola serra convulsivement le torse maigre de Jack. Il n'y avait jamais eu beaucoup de viande sur Jack. Une fois, Lola lui avait dit qu'elle aurait aimé qu'il soit gros, car elle aurait pu se recroqueviller à côté de lui et faire comme si elle dormait sur un morse. Pour une raison bizarre, elle s'était toujours demandée ce que ça ferait de dormir contre un morse. Elle avait dit à Jack qu'elle pensait que ça pourrait être assez drôle, avec leur moustache qui bougeait pendant qu'ils ronflaient, leur graisse tremblant lorsqu'ils respiraient. C'était sa plus grande déception… que son frère ne ressemble pas à un morse. Parfois, il s'en sentait désolé aussi. Il avait essayé de laisser pousser sa moustache, une fois, mais ça s'était avéré totalement inégal. Et blond. Jack ne pensait pas que les morses avaient d'inégales moustaches blondes. Il pensait que leurs moustaches étaient noires et denses. Cette fille en bas de la rue avait ri, en voyant qu'il l'avait rasée. Une fois qu'il s'était rendu compte qu'il n'aurait pas de moustache noire, il avait abandonné la lutte et avait pris le rasoir rouillé de son père pour se raser la lèvre supérieure. Il s'était coupé au moins douze fois et avait dû ouvrir la porte ce matin-là, avec des morceaux de papier toilettes bon marché collés au visage. Cette fille lui avait dit qu'il était très drôle, et il avait souri comme s'il l'avait fait exprès. Elle était la seule personne qui pensait qu'il pouvait être hilarant.

— Je t'ai déjà dit d'arrêter de me lancer ça à la gueule ! T'as juste envie que je me sente sale, hein ? T'aimes juste te faire passer pour l'hooooomme de la maison. Mais tu ne l'es pas. T'es juste une stupide petite salope. Une stupide, pute inutile !

Lola couvrit ses oreilles et enfouit son visage dans le tee-shirt de Jack. Il pouvait sentir l'humidité, là où son visage se pressait contre le tissu mince, et il se demandait si c'était des larmes ou du sang. Parfois, quand elle était vraiment bouleversée, comme lorsqu'elle entendait leurs parents se battre, elle saignait du nez. Une fois, elle avait même commencé à cracher du sang, et il avait fallu que Jack crie vraiment fort pour que ses parents se rendent compte que quelque chose clochait. Elle avait eu le temps de cracher tout un seau de sang avant que son père n'abaisse son poing et que sa mère ne se relève du sol pour aller voir leur fille.

— Est-ce que tu saignes ? demanda Jack au plafond.

Son plafond ne lui répondit pas Lola le fit.

— Non.

Sa voix était étouffée et elle releva la tête du torse de Jack, puis s'essuya le nez.

— Peut-être. Oui, je pense. C'est du sang ou de la morve ?

Elle leva la main pour que Jack vérifie par lui-même. Du liquide pourpre glissait le long de ses doigts, d'une consistance un peu plus légère que le miel. À l'époque où il était très jeune, avant de vivre dans les Narrows et avant même que Lola ne soit née, il se souvenait que sa mère avait pris l'habitude de lui faire des sandwichs au beurre de cacahuète et au miel, parfois avec des morceaux de banane. Et quand il mangeait ces sandwichs, le miel coulait le long de ses mains, les gouttelettes dorées courant sur ses doigts de la même manière que le sang glissait sur ceux de Lola. Son père détestait ça, parce que quand il rentrait du travail (c'était au moment où son père avait encore un emploi), il s'asseyait à table et posait son coude tout juste sur une tâche collante. Il disait que cela foutait en l'air tous ses costumes. Jack pariait que le sang abîmerait ses costumes de la même façon que le miel le faisait.

— Sang. C'est du sang.

Jack passa sa chemise par-dessus sa tête, et Lola tira sur la sienne en se pinçant l'arête du nez. Quand il serra sa chemise roulée en boule sur son visage, ses mains étaient couvertes de sang écarlate, la pâleur de sa peau se détachant sur la couleur audacieuse et violente de sa vie suintant de son visage. Ses mains tremblaient et des gouttelettes tombaient sur les draps, mais ils étaient déjà tachés de sang et cela n'avait aucune importance. Son sang, le sang de Lola, le sang de sa mère… il s'en fichait, les draps étaient sales de toute façon. Cette fille en bas de la rue avait dit qu'elle lui achèterait de nouveaux draps bientôt, parce que les siens étaient si dégoûtants qu'elle refusait de s'y asseoir. Peut-être qu'elle le ferait vraiment. Il espérait qu'elle le laisserait en utiliser quelques-uns. Peut-être qu'ils viendraient de son lit. Peut-être qu'ils seraient décorés avec ces petites fleurs jaunes qu'elle aimait tant. Peut-être qu'ils sentiraient encore son parfum.

— Je dois les séparer ? Tu as besoin d'aller à l'hôpital ? demanda Jack.

Lola secoua la tête violemment. Jack dut attraper son crâne entre ses mains pour l'empêcher de secouer la tête jusqu'à ce que ses yeux sortent de leurs orbites.

— Nan, c'est juste un saignement de nez. Je me sens bien, ce soir.

Lola renifla un peu en tordant le tee-shirt, de sorte que l'humide partie sanglante soit tournée de l'autre côté. Elle essuya ses mains. Quand elle pressa à nouveau le tee-shirt sur son visage, il y avait des stries écarlates qui coulaient sur ses lèvres, son menton, pour finir par glisser le long de son cou. Sa peau était si blanche. Comme de la craie. Elle brillait presque un peu. C'était presque effrayant de voir quelque chose de si sombre couler sur quelque chose d'aussi blanc, sur cette peau blanche. C'était presque comme si quelqu'un avait pris de la peinture et essayait de faire une horrible œuvre d'art. D'une certaine manière, Jack pensait que c'était, en quelque sorte, beau. Le sang qui coulait sur son visage comme ça, sur sa peau si claire. Il savait que peu importe quel âge il aurait, chaque fois qu'il verrait du sang frais sur le visage d'une personne, il penserait à sa sœur.

— Je veux juste dormir avec toi. Je ne veux pas retourner dans ma chambre.

Jack secoua la tête, et Lola écarquilla les yeux, le fixant furtivement derrière le tee-shirt imbibé de sang toujours pressé sur son visage.

— Tu sais que tu ne peux pas. Tu sais que papa aime venir me battre, quand il en a fini avec maman. Retourne te coucher. Saigne un peu plus et nous serons obligés d'aller à l'hôpital. Nous n'avons pas assez d'argent pour retourner à l'hôpital.

— Peut-être qu'il ne viendra pas te frapper s'il voit que je suis là. Il ne me frappe pas. Peut-être que si je me jette devant lui, il va se rendre compte qu'il est un monstre, et il va arrêter de boire et chercher un boulot. Et il ne frappera plus ni maman ni toi.

Jack sourit. Il tendit la main pour essuyer une tache de sang sur la pommette de sa sœur. Ça enduisit son doigt comme de la peinture rouge. À l'époque où Jack était un gamin, il aimait peindre avec ses doigts. Le rouge était sa couleur favorite, parce qu'il aimait la manière dont elle semblait éclabousser et tacher cette toile blanche. Il était tellement plus dramatique que le bleu ou le violet, le vert et même le noir. Le rouge était violent et fort, et Jack l'adorait. Le sang de Lola lui rappelait la peinture. Son sang sur sa peau était comme de la peinture rouge sur une toile immaculée.

— Très bien, très bien. Je vais aller dans ma chambre, grommela Lola.

Elle se leva en tremblant, les épaules voûtées et le tee-shirt encore pressé contre son visage. Elle se retourna et regarda Jack, assis bien droit dans son lit, la tête baissée :

— Je peux garder la chemise ? Elle me fait penser à toi. Ça va m'aider à me sentir un peu mieux quand je l'entendrais venir ici…

Jack leva les yeux vers elle.

— Y'a plein de sang.

— Et alors ? Tu es toujours couvert de sang aussi. C'est pour ça qu'elle me fait penser à toi.

« Jack, pourquoi es-tu couvert de sang ? »

— Pas toujours… marmonna Jack.

— Si, toujours. Tu n'es jamais revenu à la maison sans une égratignure. On t'a tellement frappé que je crois que tu ne ressens plus rien. Je parie que si un piranha te mordait le nez, tu rigolerais parce que ce ne serait rien par rapport à ce que papa t'a fait avec le deux sur quatre.

— Qu'est-il arrivé ? demanda sa mère avec anxiété, se dépêchant d'attraper un chiffon doux.

Jack serrait sa paume droite sur son bras gauche et marmonna quelque chose d'incohérent.

— Répète ça, je n'ai rien compris.

— J'ai dit que je me suis accroché sur un clou.

Bien sûr, ce n'était pas le cas. Certains garçons s'étaient moqués de lui le jour où son père était revenu du bar et s'était évanoui au milieu de la rue. Ils s'étaient battus et l'un d'eux avait blessé Jack avec un morceau de verre provenant d'une bouteille d'alcool brisée.

— Je courrais avec cette fille qui habite plus bas dans la rue. L'amie de Lola. Et il y avait un bout de ferraille qui sortait de l'un des bâtiments et je me le suis juste pris dans le bras. On jouait au gendarme et au voleur. J'étais le voleur.

— Tu es un petit menteur, Jack Napier. Qui t'a appris à raconter de pareilles histoires ?

— Je pense que je pourrais le sentir, si un piranha m'arrachait le nez, répondit Jack.

Mais il ne pouvait pas imaginer quelque chose de plus douloureux que cette nuit-là et le deux par quatre. Son nez n'avait pas l'habitude d'être écrabouillé, à l'époque.

— Qu'est-ce que t'attends ? Va dans ta chambre. Et ne te fais pas voir.

Lola renifla plusieurs fois, comme si elle essayait d'obtenir tout le courage et la force nécessaire avant d'entrer dans le couloir pour aller dans sa chambre. Jack n'avait pas vraiment de chambre, même s'il aimait encore l'appeler comme ça. Il dormait dans la salle fourre-tout, où on stockait toutes sortes de choses. Le chauffe-eau était caché dans un coin près de son lit, et chaque fois que quelqu'un prenait une douche, même s'il était cinq heures du matin, on entrait et criait à Jack de se réveiller pour allumer la machine afin de ne pas avoir d'eau froide. Jack savait comment faire fonctionner le chauffe-eau, mais personne d'autre dans la maison ne le savait. Il avait toujours été bon en ce qui concerne les machines et la mécanique. C'était en quelque sorte pourquoi ils l'avaient mis là-dedans, mais c'était surtout parce qu'ils avaient décrété que Lola avait besoin de sa propre chambre. Jack ne croyait pas qu'elle avait besoin d'une chambre pour elle seule, pas plus que Lola ne le pensait. Elle aurait aimé être près de Jack, et Jack se serait senti mieux aussi en sachant que si Lola commençait à tousser la nuit, il pouvait vérifier qu'elle n'était pas en train de s'étouffer avec son propre sang et sa salive. Mais leurs parents n'aimaient pas les voir ensemble. Sa mère disait que les garçons et les filles ne devaient pas être dans la même chambre en ayant passé l'âge de dix ans, peu importe si la fille en question était malade. Son père disait qu'ils étaient d'ingrats petits païens, complotant contre lui, et qu'il ne voulait pas leur donner une chance de planifier quoi que ce soit.

— Toi et cette gamine malingre, vous complotez contre moi. Vous essayez de trouver un moyen de me faire partir d'ici, bande de petits bâtards. En train de comploter et de manigancer quelque chose… je… s… sais que vous le faites.

— On le fait pas… on le fait pas…

Jack saignait si abondamment qu'il était certain qu'il allait mourir. Il n'avait jamais saigné autant durant toute sa vie. C'était comme s'il en sortait de partout—du sang. Il coulait de son nez, de sa bouche et de son front. Il était dans ses narines, dans ses yeux et il était en train de l'étouffer. Il pouvait le sentir partout sur ses bras, son cou, et son torse. Et il pouvait le voir polluer le sol, gluant et collant à côté de lui, sur le linoléum jaune bon marché. Cramoisi, il avait l'air si laid sur le jaune.

— Si tu le fais ! rugit son père, et il balança la planche en bois comme un cogneur de Louisville

Jack leva les mains, et il reçut le coup sur le coude. L'incendie se déclarait dans ses os.

— Je vous entends là-dedans, à chuchoter en pleine nuit ! J'sais que tu complotes quelque chose !

— Non je ne fais rien, je ne fais rien, je ne planifie rien !

Jack poussa un cri, la voix brisée, et il entendit Lola sangloter et tousser en postillonnant quelque part près de lui. Peut-être dans la chambre à côté. Elle regardait toute la scène. Jack pariait qu'elle pensait qu'il allait mourir.

— Je ne planifie rien…

Il n'avait rien à planifier. Jack avait appris il y a longtemps que la planification de certaines choses était une énorme perte de temps. Quel était l'intérêt de mettre en place un plan pour sortir avec cette fille d'en bas de la rue et avec votre sœur quand vous n'étiez pas sûr que votre père rentrerait saoul et furieux à la maison en prévoyant de vous battre ? La meilleure manière de vous empêcher d'être déçu était de baisser les armes, et de ne jamais planifier les choses. C'était ce que Jack pensait. Et Lola était le parfait exemple de sa philosophie. Qui mieux qu'une fille malade en phase terminale pouvait prouver que rien dans ce monde n'était prévu ? L'idée selon laquelle une personne —l'idée que lui, Jack, pourrait contrôler les choses… était risible. Jack pouvait planifier tout ce qu'il voulait, et ça ne ferait aucune différence à la fin de la journée Lola serait encore malade et mourante, et lui, Jack, serait encore coincé dans les Narrows sans aucune issue possible. Sauf mourir tout comme sa sœur. Mais pas doucement, et lentement. Il détestait que la mort soit si lente. Quand il mourrait, il voulait que ce soit rapide, il voulait que ce soit en coup de vent, bruyant, et peut-être exaltant. Ce serait la manière dont il aurait envie de partir.

Cette fille en bas de la rue, elle voulait mourir dans son sommeil. Elle disait qu'elle voulait fermer les yeux sur le ciel nocturne, un jour, dans son lit confortable, et dériver dans le ciel si doucement, qu'elle ne se rendrait même pas compte qu'elle mourrait jusqu'à ce qu'elle soit déjà partie. Jack l'avait regardée fixement lorsqu'elle avait dit ça.

— C'est ennuyeux. Pourquoi tu veux mourir comme ça ?

— Ce n'est pas ennuyeux ! C'est cool. Pourquoi tu ne veux pas mourir dans ton lit, en regardant les étoiles ?

— Comment tu veux regarder les étoiles en étant dans ton lit ? T'as un toit, pas vrai ? Il est pas dehors ton lit ?

— Non, mon lit n'est pas à l'extérieur.

— Alors comment tu vas voir les étoiles en mourant ?

— Peut-être que j'aurais une lucarne. Qui a dit que je devais mourir dans le lit que j'ai aujourd'hui ? J'aurais une lucarne, et parfois, quand je m'ennuierais, je pourrais sortir la tête et chanter avec les oiseaux sur mon toit. Et ils chanteront avec moi, ils deviendront mes amis et ils m'aideront à m'habiller le matin.

— T'es folle.

Jack pensait vraiment qu'elle était folle. Cette fille était toujours en train de parler de choses qui n'avaient aucun sens—c'était de là que Lola avait obtenu toutes ces idées hors-normes. Il pariait que c'était cette fille qui avait mis cette idée de dormir sur un morse dans la tête de Lola. Ce ne serait pas étonnant que cette fille cinglée qui vivait en bas de la rue parle de dormir sur des morses. Elle le rendait parfois fou furieux avec toutes les choses qu'elle disait et qu'elle faisait, et aussi parce qu'elle entraînait toujours sa sœur dehors, qu'elle l'habillait avec des robes courtes qui ne lui convenaient pas parce qu'elle n'avait pas de poitrine, et lui disait quand même qu'elle avait l'air sexy. Et parce qu'elle ne comprenait rien à la chimie, contrairement à Jack, et qu'elle pensait que s'amuser avec des produits chimiques était une perte de temps stupide. Et parce qu'elle riait tout le temps. Elle se mettait à rire pour un rien. C'était pour ça qu'elle pensait que Jack était drôle—parce qu'elle pensait que tout était drôle. Elle était toujours souriante. Elle cassait les couilles de Jack, parfois. Elle était tellement agaçante.

— Qu'est-ce que tu fous là-dedans ?

Sa porte s'ouvrit, et son père lança un regard noir à la chambre, les poings serrés.

— Jésus-Christ. Encore couvert de ce putain de sang. Putain de merde… toi, t'es pire que cette SALOPE là-bas. Elle est inutile, mais toi… toiiii… T'es comme un put… putain d'avorton dans une portée de chiots. J'aurais dû te noyer… aurais dû me débarrasser de toi quand t'étais encore assez p'tit pour qu'on t'enterre dans l'arrière-cour. Et t'aurais manqué à personne.

Cette fille en bas de la rue rendait Jack fou, parfois. La plupart du temps.

— Tu m'écoutes ? PUTAIN EST-CE QUE TU M'ÉCOUTES ?

Elle le rendait fou, la plupart du temps, mais Jack ne pouvait pas s'empêcher de penser à elle chaque fois que son père venait vers lui comme il le faisait maintenant.

Il se demandait juste pourquoi.


Note de l'Auteur, BCooper :

Fondamentalement, cette histoire sera divisée en deux parties. La première, racontée à la troisième personne, du point de vue de Jack Napier(jeune Joker). Dans ce premier chapitre, vous devez vous dire qu'il est encore jeune. Aux alentours de quatorze ans. Mais l'histoire va sauter plusieurs fois dans le temps, et dans le second, il aura aux alentours de seize ans. Cela suivra la détérioration de cet homme qui sera connu plus tard sous le nom du Joker.

La deuxième partie sera racontée à la troisième personne, du point de vue de « cette fille ». L'histoire deviendra progressivement plus sombre.

** Au cas-où cela vous trouble, les longues parties en italique sont des souvenirs auxquels Jack pense, presque en direct.


[1] Ou Two-By-Four en Anglais. Plus connu aux USA et au Canada qu'en France. Définition : « deux par quatre (n. m.) planche de bois de quatre pouces de largeur et de deux pouces de hauteur : s'utilise très souvent pour désigner une planche au sens large ». Ici, c'est un outil de mesure pour réparer un mur. Et qui vous le devinez, peu vraiment blesser.


J'espère que cela vous as plu, et que nous nous retrouverons pour le chapitre deux. La traduction a été difficile, il ne faut pas croire que c'est très simple. Sinon, chacun pourrait le faire en utilisant le vieux Google Trad.

Alors, laissez-moi un commentaire, cela motive, et j'ai aussi envie de connaître vos petites impressions. Elles seront aussi transmises à la grande BCooper.

NOTE AUX LECTEURS QUI ME SUIVENT : Cela fait un petit moment que j'ai commencé cette traduction, et comme je l'ai déjà dit à certains qui sont venus aux nouvelles, LUXURIA, TEMPOREL et les autres ne sont pas abandonnées. J'ai simplement eu quelques problèmes avec l'écriture en général, ainsi que dans ma vie privée qui m'ont fait beaucoup de mal. J'ai repris du poil de la bête à présent, et grâce aux traductions. Les chapitres seront publiés.