CHAPITRE 1 : La lettre

Onze ans. Alors qu'il rentrait de l'école, son sac sur l'épaule, Teddy Remus Lupin se dit qu'il avait onze ans aujourd'hui. Pour un jeune sorcier, c'était un moment particulièrement important car c'était généralement le jour où le hibou de Poudlard venait déposer la fameuse lettre. Or, Teddy savait qu'il était un sorcier. Il avait réalisé son premier sortilège bien des années plus tôt. Sa grand-mère avait pleuré ce jour-là et avait envoyé des hiboux à toute la famille pour annoncer la grande nouvelle.

Il se dépêcha de rentrer, courant à moitié. Lorsqu'il arriva devant la maison où il vivait avec sa grand-mère, son cœur battait la chamade dans sa poitrine. Il batailla un moment avec le loquet du portail et finit par passer au-dessus, manquant tout de même de tomber en avant. Il était tellement fébrile qu'il voyait ses mains se métamorphoser sans cesse. Si sa grand-mère le voyait, sûr qu'il serait puni.

En tant que métamorphomage, il avait bien failli ne pas avoir le droit de fréquenter d'école moldu. Jusqu'à ses six ans, il avait été éduqué par un tuteur qui venait tous les jours. Maître Tugdual. Teddy se souviendrait certainement de lui jusqu'à la fin de ses jours. Lorsqu'il répondait mal ou qu'il n'arrivait pas à contrôler ses dons de métamorphose, le tuteur lui tapait sur les doigts ou sur le sommet de la tête avec sa baguette. Le temps passant, il avait appris à se modérer jusqu'au jour où, finalement, il avait eu la possibilité d'intégrer l'école du village. La chance avait voulu que l'institutrice soit justement une sorcière et sa grand-mère avait pu lui expliquer sa situation.

« Ma lettre est arrivée ? »

Il claqua la porte derrière lui, faisant trembler vitres et cadres aux murs. D'un geste, il laissa tomber son cartable dans le hall. L'excitation était à son comble, il avait l'impression d'être un niffleur au milieu d'un coffre rempli d'or de Gringotts. Sans même ôter sa veste d'uniforme, il s'engouffra dans la cuisine et, n'y voyant ni enveloppe ni grand-mère, il se précipita dans le salon. Rien ici non plus. Le cœur battant la chamade, il monta dans sa chambre pour s'immobiliser sur le seuil.

Rien ici non plus. Ses mains se mirent à trembler et il dut se mordre la lèvre inférieure pour ne pas se mettre à pleurer. La lettre n'était pas arrivée. Il avait onze ans aujourd'hui et Poudlard l'avait oublié. Toute la journée, il avait gardé en tête qu'à son retour à la maison, l'enveloppe avec son nom écrit en lettres violettes l'attendrait sur la table de la cuisine. Il avait eu beaucoup de mal à se concentrer sur les cours et, d'ailleurs, il était persuadé d'avoir complètement loupé son interrogation de géographie. Qu'à cela ne tienne, là où il allait, il n'allait plus avoir besoin de cette matière. Et, par la même occasion, ses résultats scolaires obtenus à l'école moldue importerait peu.

Mais il n'y avait rien, pas la moindre trace de hibou, pas même une plume pour justifier d'un passage.

Une porte claqua au rez-de-chaussée. Sa grand-mère était certainement à la cave.

« Teddy ? Tu es rentré ? »

Il prit une grande inspiration et força sa voix à ne pas trembler lorsqu'il répondit.

« Je suis là, grand-mère. »

Lentement, il descendit les escaliers.

« Ma lettre n'est pas arrivée, dit-il en s'arrêtant sur la dernière marche. Est-ce que Poudlard pourrait m'avoir oublié ? »

Sa grand-mère sourit gentiment, comme chaque fois que quelque chose le peinait ou le préoccupait.

« Ta lettre n'est pas arrivée Teddy parce que tu n'as pas encore onze ans. »

Il fronça les sourcils. Que voulait-elle donc lui dire ? Evidemment qu'il avait onze ans. Il se trouvait en dernière classe de primaire de l'école moldue, il était né le 15 avril 1998, il le savait, c'était noté sur son extrait de naissance. Il l'avait vu ce parchemin lorsque la procédure d'adoption avait été lancé. Sa grand-mère avait beau être le plus proche membre de sa famille encore en vie, elle avait néanmoins été forcée de lancer une procédure administrative pour obtenir légalement sa garde. Teddy avait vaguement entendu dire que son oncle Harry et sa tante Hermione avaient appuyé sa demande et joué de leur influence.

« J'ai onze ans ! s'exclama-t-il tout à coup sentant la colère le gagner. N'essaye pas de me mentir pour me remonter le moral. Ça ne marche pas !

_ Non. Tu n'as pas encore onze ans. Tu les auras dans… (elle jeta un œil à la grande horloge qui tic-taquait à longueur de journée) … six minutes très exactement. »

Sans se départir de son sourire, la vieille femme s'approcha de son petit fils, le prit par une épaule et l'attira à elle.

« Je te parie que ton hibou sera là dans six minutes.

_ Et si tu as tort ?

_ Alors je te laisserai faire tout ce qu'il te plaît.

_ Tout ?

_ Absolument tout. »

Il sourit. Pour que sa grand-mère lui fasse une telle promesse, elle devait être sûre d'elle. Elle s'installa sur la dernière marche de l'escalier. Après une hésitation, Teddy vint s'asseoir à côté d'elle. Tous deux gardèrent le silence durant quelques instants, les yeux braqués sur la grande aiguille de l'horloge qui ne semblait pas vouloir avancer assez vite.

« Et si je n'étais pas un sorcier ? »

Androméda Tonks poussa un soupir. Elle passa un bras autour des épaules du garçon.

« Tu as réalisé ton premier sortilège à l'âge de cinq ans et demi. Ce qui fait de toi un sorcier avéré.

_ Mais je pourrais être un cracmole. C'était peut-être un coup de chance. »

Il ne restait plus que deux minutes. Le sourire d'Androméda s'élargit.

« Teddy, dit-elle d'une voix douce. Tu ne peux pas être un cracmole. C'est impossible.

_ Pourquoi ?

_ Parce que tu es un métamorphomage et que tu es magique de nature. Tous les sorciers, même les cracmole, ont une once de magie en eux mais toi, tu es directement issu de la magie elle-même. Elle est tellement forte chez toi que tu n'as pas besoin de baguette pour la pratiquer.

_ Les métamorphomages font les meilleurs sorciers donc ? »

Elle lui ébouriffa les cheveux, sourit en les voyant devenir turquoise sous la paume de sa main.

« Pour ça, il va quand même falloir que tu travailles à l'école. Ce n'est pas la peine de croire que tout va te tomber tout cuit dans le bec. »

Teddy sursauta lorsqu'un hibou poussa un ululement dehors et qu'une lettre passa à toute allure par la fente de la porte. Elle tomba sur le paillasson.

Il consulta sa grand-mère du regard.

« Vas-y, dit-elle. Je crois que c'est ta lettre. »

Sans se le faire répéter deux fois, l'enfant bondit de sa marche et se jeta sur l'enveloppe. Tracé à l'encre violette, se trouvait son nom avec son adresse. Il la déchira plus qu'il ne l'ouvrit et en tira le parchemin qu'elle contenait.

Cher Monsieur Lupin,

Nous avons le plaisir de vous informer que vous bénéficiez d'ores et déjà d'une inscription à l'école de magie Poudlard. Vous trouverez ci-jointe la liste des équipements nécessaires au bon déroulement de votre scolarité.

La rentrée étant fixée au 1er septembre, nous attendons votre hibou de confirmation le 30 avril au plus tard.

Veuillez croire, cher monsieur Lupin, en l'expression de nos sentiments distingués.

Professeur M. Stralight,

Directrice adjointe et directrice de la maison Poufsouffle.

Teddy jeta immédiatement un œil au second parchemin qui contenait la liste de ses fournitures. Il devait se munir d'un jeu de trois robes de modèle standard et de couleur noire, d'un chapeau pointu du couleur noire également, d'une paire de gants en peau de dragon ou équivalent et d'une cape de couleur noire. Chacun de ses vêtements était censé porter une étiquette avec son nom.

Ensuite, venait la liste des manuels scolaires et les fournitures accessoires : baguette, chaudron en étain, une boîte de fioles en verre ou en cristal, un télescope et une balance en cuivre.

Il n'avait pas le droit d'amener son propre balai mais ça, il le savait déjà.

Avec un grand sourire, il se tourna vers sa grand-mère qui se leva à son tour en grimaçant lorsque ses articulations protestèrent.

« Ne doute plus jamais de ce que je te dis, Teddy Lupin. Quand dois-tu envoyer ton hibou de confirmation ?

_ Pour le trente avril au plus tard. Comment tu sais qu'il faut renvoyer un hibou ?

_ Tu n'es pas le premier enfant que j'envoie à Poudlard. Et je dirais même plus, tu n'es pas le premier métamorphomage que j'envoie à Poudlard. Je vais renvoyer immédiatement la confirmation. Donne-moi ta lettre, tu vas la perdre si tu la range dans ta chambre. »

Teddy la lui tendit à contre-cœur.

« Maintenant, mon garçon, tu files dans ta chambre faire tes devoirs. »

Elle vit une lueur de déception s'allumer dans les yeux de l'enfant.

« Et ce n'est pas la peine de protester. Les études sont importantes et si jamais tu n'obtiens pas de notes correctes à la fin de l'année, je pourrais très bien décider que tu n'es finalement pas digne d'aller étudier à Poudlard. »

Il acquiesça.

« J'avais pensé qu'on irait sur le Chemin de Traverse.

_ Aujourd'hui ? Pour quoi faire ?

_ Pour… »

Il baissa les yeux et commença à dessiner des arabesques sur le sol du bout du pied.

« Pour aller chercher tes fournitures scolaires, c'est ça ?

_ Oui.

_ L'année n'est pas encore finie, nous irons pendant les vacances, je te le promets. Mais d'ici là, c'est encore trop tôt. »

Il acquiesça à nouveau, alla ramasser son cartable et, bien qu'il fut tout de même déçu, il accepta tout de même la décision de sa grand-mère.

Ce fut néanmoins avec le cœur léger qu'il monta jusqu'à sa chambre. Sa lettre était bel et bien arrivée finalement et il allait étudier à Poudlard. La prochaine rentrée scolaire serait assurément la plus belle de toute sa vie. Il prit son livre et son cahier de mathématiques et entama la rédaction de son premier exercice. Mais ce soir, il avait bien des difficultés à se concentrer sur ses fractions. Chaque fois qu'il tentait de résoudre un problème, son esprit déviait vers la gare de King's Cross. Il se voyait déjà sur le quai de la voie 9 ¾ devant la gigantesque locomotive rouge. Il imaginait déjà sa grand-mère l'embrasser sur la joue et peut-être même son oncle Harry qui lui ébourifferait les cheveux. Est-ce que toute la famille allait venir assister à son départ ? Après tout, il était le premier membre depuis bien des années à retourner à la célèbre école de magie. Peut-être même que certains de ses oncles et tantes l'envieraient. Ses cousins et cousines, ou en tout cas ceux qui n'étaient pas trop jeunes pour comprendre, allaient trépigner d'impatience à l'idée que leur tour viendrait bientôt.

N'y tenant plus, Teddy arracha une page vierge de son cahier et griffonna quelques mots à l'adresse de sa cousine Victoire, la seule qui fut à peu près de son âge. Il y expliqua que sa lettre d'admission à Poudlard venait d'arriver et que sa grand-mère était à cet instant même en train de rédiger la confirmation. Il ajouta qu'il avait hâte de la revoir, pendant les vacances certainement, puis il signa de son prénom.

Le soir, lorsque la nuit s'abattit sur la petite maison des Tonks et que les ronflements d'Androméda s'élevaient depuis la chambre voisine, Teddy se leva le plus discrètement possible. Il enfila ses pantoufles et sa robe de chambre puis se faufila hors de sa chambre. La maison était plongée dans l'obscurité mais qu'à cela ne tienne, Teddy connaissait les lieux par cœur. Il descendit les marches sur la pointe des pieds, prenant bien soin de ne pas en faire craquer une seule.

Il se rendit dans le salon et avisa l'immense bibliothèque. Tout en haut, hors de portée évidemment, se trouvait un petit coffret en bois. Teddy savait ce qu'il contenait. Il l'avait toujours su, sa grand-mère le lui avait dit alors qu'il était encore très jeune. Soigneusement protégés des ravages du temps, se trouvaient quelques-unes des affaires de sa mère. Androméda les avait mises de côté pour lui mais lui avait dit qu'il ne pourrait les avoir que lorsqu'il aurait l'âge de s'en servir et d'en prendre soin lui-même.

Ce soir, Teddy avait onze ans et il estimait que le moment était venu pour lui de jeter un œil dans la boîte. Evidemment, il n'allait pas s'emparer des affaires de sa mère. D'abord parce que si sa grand-mère s'en rendait compte, alors il pouvait être sûr qu'elle allait entrer dans une colère noire, et ensuite parce qu'il voulait juste jeter un œil et, éventuellement, ramasser un petit quelque chose.

Il poussa le fauteuil contre la bibliothèque, grimaçant lorsque celui-ci grinça sur le parquet. Il s'immobilisa, l'oreille tendue. Mais de l'étage supérieur, s'élevaient toujours les ronflements d'Androméda. Jugeant qu'il pouvait agir en toute sécurité, il escalada le fauteuil, se hissant sur le dossier. Tout en prenant appui sur les étagères de livres, il se dressa sur la pointe des pieds et, du bout des doigts, agrippa le coffret qui l'intéresser. Il dut s'y reprendre à deux fois pour réussir à l'attraper et manqua de peu de perdre l'équilibre et de se tordre le cou mais il parvint néanmoins à ses fins. Evidemment, s'il avait été en droit de pratiquer de la magie, un simple sortilège d'attraction aurait suffi. Il avait souvent vu sa grand-mère ou ses oncles et tantes s'en servir et ça avait l'air relativement simple. Mais pour l'instant, mieux valait s'abstenir. Après tout, il ne savait pas utiliser une baguette magique et il ne pouvait pas prendre le risque de mettre le feu à la bibliothèque. Sa grand-mère ne le lui pardonnerait jamais.

Le coffret entre les mains, il s'installa dans le fauteuil.

Ses mains s'étaient remises à trembler. Depuis le jour où sa grand-mère lui avait expliqué de quoi il s'agissait, c'est-à-dire depuis le jour où il avait réalisé son premier sortilège, il avait rêvé du moment où il pourrait enfin jeter un œil à l'intérieur.

Il souffla sur la poussière puis fit sauter les deux loquets qui maintenaient le coffret fermé. Ils s'ouvrirent dans un cliquètement. Lentement, il souleva le couvercle.

A l'intérieur, ce fut un véritable trésor qu'il découvrit. Soigneusement posés sur un revêtement en velours jaune et noir, il trouva une photographie d'un bébé aux cheveux changeant de couleur, une enveloppe contenant une lettre dont l'encre était en partie effacée par le temps, une pince à cheveux en bois travaillé et les deux parties d'une baguette brisée.

Teddy s'empara de la lettre et y jeta un œil. L'écriture était élégante, fine, petite. Apparemment, il s'agissait d'une lettre d'adieu, pleine de regrets mais aussi pleine d'espoir. Elle était signée de la main de son père.

Il sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. Sa main hésita entre la baguette brisée et la lettre de son père. Il opta pour cette dernière. Elle appartenait à sa mère mais concernait ses deux parents. Il la glissa dans la poche de sa robe de chambre puis referma le coffret et le remit en place.

Avant de quitter le salon, il prit néanmoins le temps de remettre le fauteuil là où il était censé se trouver. Alors, fier de sa trouvaille, il remonta dans sa chambre et se glissa à nouveau entre ses draps. Il déposa la lettre sous son oreiller. Elle serait son secret, son trésor à lui seul et, juste avant de s'endormir, il jura de la garder précieusement jusqu'à la fin de sa vie.