LUCY
Ma joue me brûle, et les larmes perlent aux coins de mes yeux mais je les refoule. Mon beau-père et ma mère m'observent avec animosité. Je ne me suis jamais sentie à ma place avec eux, dans cet appartement miteux, en plein centre d'Augusta, et ils me le rendent bien. Ma vie est un véritable enfer depuis ma naissance. J'ai vingt-trois ans, et je n'ai toujours rien fait, à cause d'eux – ou peut-être est-ce ma faute ? Avant, nous étions bien, seulement ma mère et moi mais aujourd'hui, elle me hait. L'emprise. Je n'ai pas fait d'étude de psychologie. Je n'ai d'ailleurs pas fait d'étude tout court, mais la vie m'en a assez enseigné pour que je sache reconnaître une marionnette et ma mère en est devenue une.
Je toise ce couple avec fierté et arrogance. Ils détestent quand je me comporte comme ça et, étrangement, je trouve que c'est une excellente raison pour les regarder de la sorte. Je ne suis plus faible, je ne le serais plus jamais. Je ne serais plus jamais impuissante. La bouteille frôle mon oreille, soulève mes cheveux de pailles en me faisant frissonner, et s'écrase contre le mur. La bière explose partout, tâchant mon tee-shirt bleu trop large. Je sursaute lorsqu'un éclat de verre se plante dans mon bras et grogne de douleur. Un sourire narquois se dessine sur le visage de mon beau-père. Je serre les poings.
Ordure !
D'un geste, je retire le tranchant et le lâche par terre. J'aimerais qu'il soit assez grand pour que je puisse les blesser, tous les deux, leur faire autant de mal qu'ils m'en font, qu'ils m'en ont fait. Un filet de sang chatouille ma peau, glissant le long de mon épiderme pour tâcher la moquette déjà dégueulasse. La douleur pulse dans mon bras. Elle me rend vivante.
- Tu compte le laisser faire ? je grogne à l'attention de ma mère.
Elle sait que son compagnon est un monstre mais elle s'en moque. Il peut faire ce qu'il veut, il pourrait être le nouveau Hitler qu'elle serait toujours autant en adoration devant lui. Ça me donne envie de vomir. Elle me regarde. Ses cheveux sont aussi blonds que les miens, mais ils sont secs, et bouclés. Je hais cette couleur de cheveux, elle me rappelle que je suis bien la fille de ma mère et je déteste ça. Je ne veux rien de cette femme, à qui je dois tout, mes plus grands bonheurs et mes pires malheurs. Je la hais autant que je l'aime et mon estomac se noue à chaque fois que j'en prends conscience.
- Il nous a sauvé, rétorque-t-elle simplement.
Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes. Ils pourraient déchirer ma peau d'un instant à l'autre, et j'en rêve. La douleur me canalise, elle m'empêche de faire du mal à ces deux êtres abjects qui me font face et que j'ai envie de blesser. Je veux leur arracher le cœur pour oublier que le mien n'est plus qu'une unique miette battant dans une cage thoracique trop grande.
- De quoi bordel ? On était bien avant, on était mieux avant qu'il ne vienne ! Il n'a rien fait pour nous putain ! Il nous a seulement tiré de notre misérable caravane pour nous emmener dans son appartement de merde mais à part ça, c'est une grosse merde !
La douleur enflamme ma pommette qui manque d'éclater. Je vacille. Des points noirs dansent devant mes yeux alors que je tends la mains pour me rattraper au mur.
- Ta gueule sale pute ! hurle mon beau-père.
Je peine à ouvrir mes yeux brûlant de larmes mais je ne veux pas lui faire le plaisir de m'évanouir. J'ai le souffle court, le corps meurtri, le cœur au bord de l'explosion mais je trouve le moyen d'ouvrir les yeux. De l'autre côté de la fenêtre, un éclair zèbre le ciel, un coup de tonnerre retentit, à l'image de ma rage. J'ai envie de tout détruire, et lui surtout mais il pourrait me tuer en quelques coups. Je ne peux rien. Je suis faible et ce constat me tue. Je dois partir. Il n'y a plus rien pour moi ici. Je pensais que ma mère me retenait encore cet appartement moisi mais ce n'est plus le cas. Elle est de son côté, et il n'est pas du mien. Je ne veux pas rester là où je n'ai pas ma place. Pendant longtemps, j'ai songé à partir sans jamais trouver le courage. Aujourd'hui, je sais que si je ne fuis pas cette vie, cette ville, je vais en mourir.
Sans un mot, je passe devant le couple et me dirige vers ma piaule. C'est une pièce minuscule, avec une fenêtre tellement sale qu'on ne voit pas au-dehors. Je m'en fous, je ne me suis jamais souciée d'observer les voisins de l'immeuble d'en face et suis rassurée de savoir qu'ils ne peuvent pas me mater. Je m'approche de mon armoire et en tire un vieux sac de randonné rapiécé. C'est la seule chose qui me reste de mon père. Il n'a pas vraiment de valeur sentimental, il est seulement pratique. Il est grand et j'y fourre tout ce qui me tombe sous la main dans cette chambre. Vêtements, couvertures, livres, tout ce qui m'appartient, tout ce que j'ai pu payer grâce à mon travail y passe et se retrouve dans le vieux sac que je balance sur mon dos après avoir enfilé un pull.
Je me casse. Je me casse enfin de cet appartement miteux, de cette vie merdique. Je fuis enfin ma mère qui aime son mec parce qu'il lui paye ses cuites. Je fuis enfin mon beau-pète. Je vais réaliser mon rêve, mon cauchemar, je vais partir, sans savoir où je vais, sans même savoir si je vais m'en sortir. Je quitte ma chambre, prête à quitter les lieux. Je crois que j'ai toujours attendu ce moment en fait. C'est le bon. Mon estomac se contracte. L'appréhension monte en moi. On ne peut pas tout plaquer sans rien ressentir. Je ne peux pas en tout cas et le bonheur se mêle à l'inquiétude tandis que je m'interdis de penser à ce que sera ma vie dès que j'aurais passé la porte.
Une main me saisit. Elle est moite, calleuse. Une vague de nausée m'envahit en même temps que la puanteur de l'alcool se fraie un chemin dans mes narines. Le pouce de mon beau-père s'enfonce dans la blessure causée par l'éclat de verre. Ce n'était qu'une coupure ridicule, ça devient un calvaire. Je gémis de douleur. Mes dents s'enfoncent dans ma lèvre inférieure pour refouler le hurlement qui veut s'échapper. Il s'enfonce dans ma peau, plus loin. Mon cœur remonte dans ma gorge et mon estomac n'est pas loin de le suivre. Cet homme est dégueulasse. Si ça s'infecte, ce sera sa faute. Il rêve de me voir crever et je fantasme sur sa mort à lui.
- Où tu vas ?
Je tente de me dégager sans lui répondre, mais un simple mouvement de mon bras me paralyse de douleur. Mes jambes vacillent. Je tourne la tête vers mon agresseur. Il m'observe et je repère ma mère, derrière lui. Elle est de son côté, elle a toujours été de son côté. Quelle mère privilégierait son compagnon à sa propre fille ?
La mienne, je songe amèrement.
Lui, il a les yeux qui brillent. Il rit de ma douleur et j'ai envie de le saigner à blanc.
- Je me tire ! je réponds vertement.
- Si tu passes cette porte, tu ne pourras plus jamais revenir !
Il croit me faire peur avec cette menace idiote mais ne plus jamais le revoir, c'est justement mon but. Le quitter, les laisser, tout plaquer et partir loin du Maine, cet État de merde dans ce pays de merde. J'ai mal à mon bras, j'ai mal à ma pommette, à ma joue mais pas au cœur. Et je suis bien décidée à partir. Il tente de me retenir, comme si cela allait suffire. Je ne veux plus rester ici. J'étouffe dans cet appartement, aux côtés de ces deux personnes qui ne veulent pas de moi. Je ris, hystérique.
- Lâche-moi connard ! Je sais très bien que tu n'en as rien à foutre !
- Pense à ta mère alors…
Il tente de m'amadouer, mon rire redouble, mes forces m'abandonnent. Je n'y crois pas ! Il est pathétique. Je ne suis pas sa fille, je ne suis rien pour lui. Il me hait et je le déteste en retour. Je ne comprends même pas pourquoi il tente de me retenir.
- Elle s'en moque autant que toi ! Lâche-moi !
Au contraire, mon beau-père bouge son pouce dans ma blessure. Mon rire se transforme en hurlement et une larme roule sur ma joue. Il jubile et ma mère ne bouge pas pour l'arrêter. Ordures ! Cela ne fait que renforcer mon envie de partir et le sac qui pèse sur mes épaules me rappelle que je n'ai plus rien à faire dans cette vie, dans cette ville. Je n'ai qu'une certitude et elle ne cesse de grandir à mesure que cette discussion s'éternise.
En y mettant toute ma force et tout mon poids, j'écrase le pied de mon beau-père. Il crie et vacille. Son étreinte se desserre. J'en profite pour lui enfoncer mon coude entre les côtes et m'enfuir. L'homme hurle des injures mais je ne l'écoute déjà plus et claque la porte dans mon dos. Mon cœur tressaute. Je suis seule dans le couloir et la plénitude remplace la douleur. Je l'ai fait.
Je l'ai enfin fait !
Je suis libre !
Et j'oublie tout, j'oublie la souffrance, j'oublie le mince filet de sang qui sèche sur mon bras, et la bière qui tâche mon tee-shirt. Je m'en fous, plus rien ne compte. Je suis partie. Je suis sans famille. J'avais toujours considéré que c'était le cas, que j'avais perdu ma mère quand elle avait rencontré son nouveau petit ami, et aujourd'hui, j'abandonne enfin ce foyer qui n'en est pas un. Je m'élance dans le couloir. Mon rire résonne, rebondit contre les murs et je m'en gorge. J'ai l'impression que la liberté m'a prise dans ses bras et m'emmène. Je flotte plus que je ne descends les marches et atterrit dans le hall. Je passe les portes et me fige sous le porche.
Le jour de ma liberté devait forcément être le jour où l'orage grondait. Un coup de tonnerre m'accueillit et un éclair illumina le ciel. Je frissonne. Le vent s'engouffre sous mon pull et le fait danser. Je croise les bras pour tenter de garder un peu de chaleur. La pluie joue sa musique sur les toits et le sol. La résonance est différente sur chaque surface différente. L'angoisse remplace ma plénitude. Je suis seule. Je suis seule, sans toi, et bientôt, je serais sous la pluie. Mais qu'est-ce qui m'a prit ? Ah ça, je le fais très bien de ne pas réfléchir. L'impulsivité a toujours été mon fort mais là, j'ai fais une connerie, vraiment. Mais je ne peux plus reculer, je suis dos au mur et je dois avancer pour ne pas me prendre une brique.
Alors je rabats ma capuche et je fais un pas. La pluie tombe sur mes épaules, ricoche sur ma tête et m'entoure d'un rideau trouble. Je n'ai plus d'autre choix que d'avancer, jusqu'à ce que le nœud dans mon estomac se dissipe. Mes baskets sont trempées et mes chaussettes pleines d'eaux. Mon jean colle à ma peau. Je roule des épaules pour remettre mon sac en place et lève la tête pour que l'eau me lave le visage. Je ferme les yeux, et profite, un instant. C'est tout. C'est rien. C'est le monde et pourtant aussi insignifiant qu'une fourmi. C'est ce que je suis en ce moment. Et lorsque je rouvre les yeux, je me sens mieux.
Mon ventre ne s'est pas calmé. Mes tripes sont nouées mais je commence à marcher. Je sens tout, je sens le poids de mon sac et celui de la pluie et je me rends compte que j'adore ça. J'ai l'impression d'être seule au monde. La nuit est tombée depuis longtemps et la pluie qui tombe m'enveloppe loin du monde. Je marche au hasard des rues, sans faire attention aux lampadaires ou aux néons qui éclairent les devantures des magasins. Quelques voitures passent et manque de m'éclabousser. Je recule d'un bond et m'engouffre dans le premier bus que je vois arrêté. Je veux partir de cette ville. Je ne veux pas juste quitter mon appartement, mais la ville entière et m'installer ailleurs. J'ai toujours rêvé de la Californie, de sentir le soleil et mater les beaux surfers. J'ai toujours voulu voyager, voir Paris mais sans argent, je ne vais pas aller bien loin.
Je m'assoie dans le fond, retire ma capuche et défais mon sac de mes épaules pour le poser à mes pieds. Il n'y a personne à part le chauffeur qui se moque que je dégouline d'eaux sur ses sièges. Je me cale contre le dossier et regarde par la fenêtre. La vitre me renvoie mon reflet.
Mes cheveux blonds sont plaqués sur mon crâne, trempés. Ils ont prit une couleur plus foncée. Mes yeux chocolat ont l'air perdu mais une flamme brille au fond, comme de la joie. Mais le pire, c'est mon maquille. Avoir levé la tête sous la pluie l'a fait couler. J'ai de grandes traces noires sur les joues et sur les paupières. C'est hideux, je suis hideuses mais tout ce que je trouve à faire, c'est rire de mon reflet. J'appuie mon front contre la vitre. J'aperçois les lumières d'Augusta. Elles sont magnifiques et semblent danser sous la pluie. Je souris et ferme les yeux. Ils sont collant, à cause de l'eau et du maquillage mais je m'en moque. Mes cils collent à ma joue. Je profite seulement de l'instant.
Penser à l'avenir me fait trop peur, trop mal, je préfère réfléchir à la pluie qui tombe sur le toit du bus, aux arrêts fréquents qu'il fait. Je préfère me concentrer sur le présent et ne pas me dire que je vais errer dans la nuit, sous des trombes d'eaux, avec un compte qui criait famine et pas de nourriture. Je soupire. J'ai été idiote. Je me sens bête maintenant que je suis partie. J'aurais dû rester. J'ai été inconsciente de fuir sans me retourner. Peut-être que ce n'était pas la vie idéale mais au moins c'était une vie. Un chaos sur la route me faire rebondir. Je me cogne contre la fenêtre et grimace de douleur. Celle-ci revient dans tout mon être. Ma coupure au bras recommence à me faire souffrir, tandis que ma pommette m'élance. Au moins, ma joue ne me brûle plus. Les gifles font mal moins longtemps que les coups de poings.
C'est une leçon importante pour ma vie future ça.
Les yeux fermés, je sens le bus ralentir. Il doit sûrement se rapprocher d'un arrêt et doit ralentir au cas où il y aurait des gens pour le prendre. Il est tard, les gens bienséants ne traînent pas dans le bus à ces heures-là. Ils préfèrent largement rester chez-eux, en famille. J'aimais bien la vie dans notre caravane. Ce n'était pas la vie rêvée, mais au moins, ma mère et moi étions proche. Elle ne se cachait pas derrière mon beau-père. Il l'avait plongé dans l'alcool, éloigné de moi. Je le haïs de tout mon être.
La voix du chauffeur me surprend dans mes pensées et m'oblige à ouvrir les yeux. Il se tient devant moi. Mon cœur rate un battement tandis qu'une pensée se faufile dans ma tête : Qui conduit le bus ? Je remarque seulement après que nous sommes à l'arrêt. Je lève les yeux vers l'homme. Il me regarde sans animosité, mais n'est pas sympathique pour autant.
- Nous sommes arrivées Mademoiselle. C'est le terminus et la fin de mon service. Je dois rentrer déposer le bus au dépôt. Je suis désolé, voulez-vous que je vous dépose quelque part ?
Je plisse les yeux pour tenter de voir à travers le rideau de pluie, de l'autre côté de la fenêtre mais me tourne vers le chauffeur en me rendant compte que je n'arrive pas à voir.
- Où sommes-nous ? je demande.
- Juste avant la sortie de la ville. Il y a un motel pas loin, je peux vous y déposer si vous le souhaitez.
La sortie de la ville ? Génial, je vais pouvoir partir plus rapidement ! Je hoche la tête et me lève.
- Merci, je suis exactement là où je dois être. Bonne nuit Monsieur, et merci pour la ballade.
Il me regarde sans oser prononcer un mot et je quitte le bus. Les portes sont grandes ouvertes. Elles se ferment en chuintant dans mon dos et un frisson me parcoure la colonne vertébrale. Je suis de nouveau seule sous la pluie, sans amis ni personne. Je rabats ma capuche sur ma tête, enfile mon sac et me dirige vers le panneaux indicateur. Je vais quitter Augusta et personne ne va me retenir. Il n'y a rien pour moi ici mais mon cœur se serre lorsque j'arrive à la frontière invisible entre « ici » et « plus loin ». J'ai vécu pendant vingt-trois ans dans cette ville, et je ne peux pas tout balayer d'un coup de main. Je ne peux pas laisser les eaux emporter ainsi toute une vie mais je le dois. Je lève à nouveau les yeux vers le ciel. Quitte à ce que mon maquillage soit ruiné…
Et je laisse la pluie nettoyer mon visage, ma peau, nettoyer vingt-ans d'enfer dans cette ville et je franchis la frontière. Je quitte « ici » pour aller « plus loin ».
