La forêt de Champignac était, comme son village, calme et reposante. Ornée de rivières et de clairières aux allures enchanteresses, la chasse y était interdite ; la faune y était donc aussi abondante que la flore. C'était le lieu idéal pour méditer, ou pour faire des balades romantiques. Mais cette nuit là, le calme de la forêt fut troublé par l'aboiement de chiens féroces, et par un homme qui, haletant, courait pour sa vie. Cet homme avait les cheveux flamboyants, presque aussi rouges que sa tenue, et était âgé d'une vingtaine d'années ; vous l'aurez reconnu, il s'agissait de Spirou. Epuisé, il arrivait au terme de plusieurs heures de fuite éperdue. Son but : le château de Champignac, où, il l'espérait, Fantasio et le comte l'attendaient. Trébuchant sur les racines et les souches, sans autre guide que son instinct et les étoiles qui luisaient faiblement à travers les arbres, il tentait péniblement de semer ces satanés chiens qui semblaient toujours être à deux doigts de le plaquer au sol.
Alors qu'il courait à travers les arbres, son œil fut soudain frappé par un reflet argenté. Tournant la tête et plissant les yeux dans la nuit d'encre, il aperçut un ruisseau. Le cœur gonflé d'un nouvel espoir, il s'y précipita, avant de trébucher une nouvelle fois, et de s'étaler de tout son long :
« Misère de misère de misère…. Vite… Vite ! »
Il se releva fébrilement et jeta un œil en arrière : les lumières des torches se rapprochaient, les hommes aboyaient des ordres, faisant écho aux chiens. Spirou bondit vers le ruisseau, en priant pour l'atteindre avant eux. Il y arriva finalement : sautant à pieds joints dans l'eau claire faiblement éclairée par la lune, il le traversa en trois enjambées, et se retrouva de l'autre côté. Il se retourna de nouveau, et se rendit compte qu'il l'avait échappée belle : ses poursuivants arrivaient :
« Ne traînons pas ici, la partie n'est pas terminée », dit-il, avant de s'élancer de nouveau dans la nuit. Il mit plusieurs centaines de mètres entre lui et le ruisseau, puis, mort de fatigue, s'écroula contre un arbre.
« Si je ne souffle pas un peu, je n'arriverai pas vivant au château. », se dit-il. Il écouta un moment ; n'entendant que le silence, il reprit son souffle, et entreprit de revenir mentalement sur cette étrange journée.
Pour commencer, il n'avait aucun souvenir de ce qui s'était passé la veille ou l'avant-veille. Il s'était réveillé ce matin-là dans la maison qu'il partageait avec Fantasio, mais celui-ci n'était pas avec lui dans le lit. Le reporter se levant souvent plus tôt que lui pour finir ses articles, il ne s'en était pas inquiété. Ce qui était plus étrange, c'était que Spip n'était pas là non plus, or il ne ressemblait guère à l'écureuil, d'un naturel paresseux, de tenir compagnie à Fantasio de si bonne heure, malgré l'amour qu'il lui portait. Spirou s'était donc levé, habillé, et en descendant au salon, il avait eu la désagréable surprise de se trouver nez-à-nez avec des hommes vêtus de longues capes rouges, le visage dissimulé derrière un masque métallique noir. Avant que Spirou n'aie pu faire un geste, ils avaient levé leurs revolvers et lui avaient tiré dessus. Il avait juste eu le temps de s'accroupir derrière la rambarde, avant de remonter à toute vitesse. Passant par sa chambre, il avait attrapé son téléphone portable, les clés de la voiture et, alors que les hommes au masque noir déboulaient dans la chambre et lui servaient de nouveau une salve de tirs, il avait sauté par la fenêtre, tombant lourdement sur le capot de la turbotraction. Ignorant la douleur, il s'était jeté au volant de la voiture, et avait démarré en trombe. Sur la route, il avait tenté de joindre le comte et Fantasio, mais était tombé sur leurs répondeurs. Il avait donc laissé un message à Fantasio :
« Fantasio, écoute, je ne sais pas où tu es, où si tout ça est une blague, mais si c'est bien réel, je suis dans une merde noire. Si tu as ce message, cours au château de Champignac, et attendez moi avec le comte. »
Pendant plusieurs heures, il avait roulé sans vraiment rencontrer d'obstacle, ce qui lui avait laissé le temps de réfléchir : Qui étaient ces gens ? Que lui voulaient-ils ? Où étaient Fantasio et Spip ?
Au bout d'un moment, il commençait à penser qu'il avait semé ses poursuivants, quand un hélicoptère avait surgit derrière lui, une voix tonnant :
« Rendez-vous, Spirou, vous êtes cerné. »
Spirou avait donc appuyé sur l'accélérateur, bien décidé à vendre chèrement sa peau. Jetant un œil dans le rétroviseur, il avait découvert deux autres voitures noires le suivant de près. S'était ensuivie une course poursuite mouvementée, au terme de laquelle, à l'approche de la ville de Champignac, ses poursuivants avaient eu raison des pneus de la turbotraction, qui avait fait un vol plané. Après plusieurs tonneaux, Spirou, miraculeusement en vie, avait réussi à s'extirper de la voiture, avant que celle-ci n'explose, projetant tout le monde dans les airs. Se relevant plus vite que les hommes au masque noir, Spirou en avait profité pour s'élancer, tant bien que mal, vers la lisière de la forêt de Champignac, qui heureusement n'était plus très loin. Il y était presque lorsque de désagréables échos d'aboiements de chiens lui étaient parvenus aux oreilles :
« C'est pas vrai, mais c'est pas vrai…Des chiens maintenant… », s'était-il lamenté, avant de s'enfoncer sous le couvert des arbres.
Il en était là de ses réflexions, quand il fut tiré de sa rêverie par l'écho, cette fois bien réel, des chiens et des voix :
« Oh non…. Ca ne finira donc jamais ! » se dit-il, avant de se relever péniblement. Quittant son abri éphémère, il s'élança de nouveau dans la nuit. Il courut encore longtemps, puis finit par déboucher sur une vision qu'il connaissait bien : il se trouvait sur une petite colline, en amont du château de Champignac, avec en contrebas, le village. Ragaillardi, il entreprit de dévaler la pente, prenant garde de ne pas tomber. Après quelques minutes, il arriva devant le portail du château : par chance, il était ouvert :
« Fantasio a du arriver il n'y a pas longtemps », se dit Spirou, plein d'espoir.
Il traversa rapidement la cour, et se jeta sur les portes du château :
« Pacôme ! Fantasio ! Ouvrez, au nom du ciel ! »
Se retournant, il ne vit pas ses poursuivants, mais il savait que ce n'était qu'une question de temps. Soudain, la porte s'ouvrit : c'était Fantasio.
« Nom de nom ! Vieille branche, je n'ai jamais été aussi content de te voir », s'écria Spirou en lui sautant au cou. Enfouissant son visage dans son épaule, il laissa libre cours à son soulagement, car jusqu'au bout, il avait redouté de ne trouver personne au château. Mais soudain, il se rendit compte que quelque chose n'allait pas : Fantasio ne répondait pas à son étreinte, comme il l'aurait normalement fait, et surtout, Spirou ne reconnaissait pas son odeur. Il se dégagea donc, leva les yeux vers lui, et poussa un cri d'horreur : ça n'était plus Fantasio, mais un homme au masque, non plus noir, mais rouge sang. Le jeune homme recula si vivement qu'il trébucha et tomba au bas des marches du château. A moitié assommé, il rampa en arrière, les yeux rivés sur cet homme qui s'approchait doucement, un rictus aux lèvres. Il le poussa vers le centre de la cour, où l'hélicoptère vint se poser. Bientôt, Spirou fut cerné de toutes parts par ces hommes, qui braquaient leurs pistolets sur lui. Refusant de leur donner satisfaction, Spirou se releva et leur fit face, avant de demander d'une voix forte :
« Qui êtes-vous ? Qu'avez-vous fait de mes amis ? »
Les hommes ne répondirent pas. Celui au masque rouge, qui devait être leur chef, se dit Spirou, s'avança de nouveau.
« Vous n'aurez plus à vous en préoccuper, désormais », dit-il d'une voix caverneuse.
Avant que Spirou n'aie pu faire un geste, il leva son arme, la pointa sur le front du rouquin, et appuya sur la détente.
« NOOOON ! », hurla Spirou en faisant un bond dans le lit. A côté de lui, Fantasio fit de même.
« Gneh ? Lagaffe, qu'est-ce que vous avez encore fait, tudju ? », dit-il, encore à moitié endormi.
Spirou ne répondit pas : haletant, il tentait de reprendre ses esprits, mais son cœur était étreint par une terreur sans nom, et il regardait de tous les côtés, redoutant de voir surgir un homme en rouge. Fantasio, à présent réveillé, posa une main sur son épaule :
« Spirou… ça va ? », demanda-t-il d'une voix douce.
La gorge nouée, Spirou ne put émettre un son, et Fantasio sentit qu'il tremblait :
« Allons, allons, calme-toi, c'est fini », dit-il. Passant un bras autour de ses épaules, il tenta de l'attirer contre lui. Mais Spirou, se rappelant de la transformation de Fantasio dans son rêve, le repoussa, et Fantasio dut insister :
« Spirou, c'est moi, Fantasio… Viens. », dit-il. Il parvint à entourer Spirou de ses bras, et le ramena de force contre lui. Plaquant son visage contre sa poitrine dénudée, il le maîtrisa tant bien que mal, alors que le rouquin continuait à essayer de se dégager de son étreinte :
« Mais… calme-toi, mille tonnerres… Aïe ! Spirou ! Spirou…. Chuuuuut….. »
Maintenant fermement son visage contre son torse d'une main dans ses cheveux, il enserra ses épaules de l'autre bras, et l'étreignit avec force, se balançant d'avant en arrière. Au bout d'un moment, Spirou se calma ; dans les bras de Fantasio, il retrouva peu à peu ses repères. Fermant les yeux, il se concentra sur l'odeur de la peau de Fantasio, sur le contact des poils de son torse sur son visage, sur la force avec laquelle il le serrait contre lui, sur sa gorge qu'il posait sur ses cheveux de feu, et sur sa voix grave et tendre… Il s'efforça de prendre conscience de chaque détail, pour s'assurer de leur réalité concrète.
« Lààà….c'est fini….voilà, calme-toi. Chuuuuut…. », murmura doucement Fantasio, en le berçant comme un enfant.
Spirou poussa un long soupir et s'abandonna contre lui, serrant à son tour sa taille élancée, baisant sa poitrine :
« Fantasio….
- Oui, mon cœur. Je suis là. Tout va bien…, répondit Fantasio en embrassant ses cheveux.
- J'ai fait un de ces rêves, nom de nom…, dit Spirou
- Je le vois bien… Tu veux en parler ?
- Je crois que c'est mieux… »
Spirou raconta son rêve, et Fantasio l'écouta attentivement en le serrant contre lui, le berçant inlassablement, caressant ses cheveux et son dos. Quand Spirou eut terminé, Fantasio desserra son étreinte et prit son visage dans ses mains :
« Regarde-moi…tu vois, c'est bien moi, dit-il.
- Dieu soit loué…. », répondit Spirou, avant de l'embrasser longuement.
Lorsque leurs lèvres se séparèrent, Fantasio lui sourit :
« Ca va mieux ?
- Comment ça pourrait ne pas aller mieux avec tes lèvres ? », répondit Spirou d'un air coquin.
Fantasio gloussa et déposa un baiser sur sa joue, puis se leva :
« Où vas-tu ?, demanda Spirou
- Nous faire un petit thé.
- A cette heure-ci ?
- Oui, ça t'aidera à te rendormir. », répondit Fantasio depuis les escaliers.
Spirou sourit avec attendrissement, le cœur gonflé d'amour. Il se rallongea dans le lit, et se blottit dans le creux formé par le corps de Fantasio. Enfouissant son visage dans les draps, il respira de nouveau son odeur à pleins poumons. Repensant à son rêve, il s'adonna à une chasse aux détails improbables, heureux d'en être sorti. Mais soudain, son cœur manqua un battement : dans son rêve, Spip avait disparu. Rouvrant les yeux, il regarda donc sur le lit, puis fit le tour de la chambre : l'écureuil n'était pas là non plus. Eprouvant un sentiment de malaise, il ferma les yeux et se prit le visage dans les mains :
« Spirou, ne sois pas stupide… C'était un rêve, et Spip est sûrement en train de dormir tranquillement dans le salon », se morigéna-t-il.
Il s'accrocha à cette idée, et commençait à se sentir mieux lorsqu'un nouveau fait l'alerta : il n'y avait aucun bruit au rez-de-chaussée, alors que Fantasio était sensé faire du thé. Le sentiment de malaise revint, et son cœur se glaça lentement. Se pouvait-il qu'il soit encore en train de rêver ? Que la douce étreinte de Fantasio n'aie été qu'une chimère, un leurre destiné à le piéger de nouveau ?
Chassant ces pensées de sa tête, il décida de rejoindre son meilleur ami, car seule sa présence était capable de l'apaiser. Il se leva donc et se dirigea vers le pallier. Arrivé en haut des escaliers, son malaise s'accentua : la maison était entièrement plongée dans le noir et dans le silence :
« Fantasio ? », appela doucement Spirou.
Evidemment, il ne reçut pas de réponse.
Tétanisé, Spirou rassembla son courage :
« Fantasio, écoute, ça n'est vraiment pas drôle tu sais. »
Pas de réponse.
Spirou, maintenant agacé, appuya sur l'interrupteur de la cage d'escalier:
« Evidemment, pas de lumière. Plus cliché, tu meurs », dit-il à voix haute.
Il descendit donc les escaliers dans le noir, et tâtonna dans le salon, à la recherche d'une lampe :
« Fantasio, si je t'attrape, je te jure que tu vas passer un sale quart d'heure. » lança-t-il d'un ton venimeux, avant que sa main n'atteigne l'interrupteur du salon. Il allait l'actionner lorsqu'une autre main se posa sur la sienne, qu'il retira aussitôt. La pièce s'alluma, et Spirou se retrouva face à Fantasio, souriant :
« Tu cherches quelque chose, chéri ? », dit-il
Spirou lui envoya son poing dans l'épaule :
« Abruti ! Tu m'as flanqué une de ces trouilles ! », lança-t-il, mitigé entre le rire et la colère.
Fantasio, lui, ne rit pas. Spirou le regarda d'un air perplexe, et une main glacée se referma tout à coup sur son cœur : ce sourire étrange, il l'avait déjà vu. Dans son rêve. Il recula, et se heurta à quelque chose. Quand il se retourna, il tomba nez à nez avec l'homme au masque rouge qui tendit la main et serra celle de Fantasio :
« Merci, Fantasio, dit-il de sa voix caverneuse.
- Je vous en prie », répondit Fantasio, glacial.
Spirou leva les yeux vers l'homme qu'il aimait, tout son monde s'écroulant autour de lui :
« Fantasio…. Ce n'est pas possible, pas toi. », dit-il dans un souffle.
Alors qu'il plongeait son regard dans celui, sombre et impénétrable de ce Fantasio qu'il ne reconnaissait plus, l'homme au masque rouge leva son pistolet, et appuya de nouveau sur la détente.
Dans le laboratoire du comte de Champignac, Spirou, endormi, eut un soubresaut :
« Mille bombes, encore un, s'exclama Fantasio en lui tenant la main.
- Oui Fantasio...Il hem...Il vient de se faire tirer dessus.
- ENCORE?
- Rassurez-vous, mon ami, ce n'est que virtuel, la balle ne se transmet heureusement pas dans la réalité...Par contre, le choc...
- Mais vous avez dit que tout ce qui se passait là dedans se transposait dans la réalité! s'écria Fantasio
- Non, ce n'est pas ce que j'ai dit. Il n'y a rien de physique là dedans, tout est mental. Le but de cette simulation est de développer les capacités cérébales. Je n'ai donc pas inclus de transposition des évènements physiques.
- Mais si ça continue...?
Pacôme ne répondit pas.
"Il faut vraiment le sortir de là, monsieur le comte", déclara Fantasio d'une voix blanche.
Ils regardèrent tous deux le jeune homme, allongé, la tête couverte d'électrodes :
« Vous savez bien, Fantasio, que je ne peux pas le réveiller de force. Ca pourrait le tuer.", répondit le comte.
Sur l'épaule de Fantasio, Spip poussa un petit couinement, et alla se lover dans le cou de Spirou. Fantasio, l'air triste, caressa l'animal, puis déposa un long baiser sur le front humide du jeune homme :
« Spirou….réveille-toi, mille millions… reviens… ».
Avec tristesse, le couvant du regard, Fantasio revint mentalement sur ce qui s'était passé.
Il y avait quelques heures encore, Spirou lui parlait, et le traitait joyeusement de vieux ronchon car il s'opposait à l'expérience du comte :
« Je suis surpris que tu n'aies pas envie de tenter toi-même l'expérience, mon vieux Fantasio, toi qui es si friand de jeux vidéo !
- Justement, Spirou, ça n'est pas un jeu ! Et je préfèrerais de loin me brancher à ta place, je ne suis pas tranquille. Et si tu ne te réveillais pas ?
- Fais un peu confiance au comte, Fantasio. J'ai vraiment envie d'essayer son appareil, rends toi compte, les possibilités sont énormes ! » s'écriait Spirou, enthousiaste.
En effet, le comte les avait appelés la veille, tout excité :
« Venez vite, j'ai mis au point un appareil révolutionnaire ! » s'était-il exclamé.
Les deux journalistes s'étaient donc rendus en toute hâte au château, et là, le comte leur avait présenté l'appareil sur lequel était à présent branché Spirou : il s'agissait d'un lit d'hôpital branché à un électro encéphalogramme, un électro cardiogramme, et un ordinateur pilote.
« Mes amis, avait annoncé le comte, je vous présente le simulateur du futur. Il permet, à l'aide d'un champignon somnifère que j'ai découvert il y a peu, de plonger le sujet dans un sommeil artificiel très profond, dans lequel il peut évoluer dans un monde parallèle identique au nôtre. C'est donc un programme de simulation….
- Comme dans Matrix ?, s'était exclamé Fantasio
- Je vous demande pardon ?
- Laissez monsieur le comte…. Continuez, avait sourit Spirou.
- Hum… Je disais donc : c'est un programme de simulation, dans lequel le sujet peut faire ce qu'il veut, et donc acquérir de l'expérience et des compétences. Or, et c'est ça qui est génial, mes amis, le champignon, combiné au logiciel que j'ai écrit, permet de faire en sorte que les compétences et les expériences acquises dans la simulation le soient également dans la réalité, car il traduit ce que l'on vit à l'intérieur du programme dans le langage réel. »
Ce à quoi Spirou et Fantasio étaient restés un peu dubitatifs :
« En clair, ça veut dire que si j'apprends le russe en rêvant avec ce programme, en me réveillant je saurai parler russe ?, demanda Spirou
- Exactement ! Et ce n'est pas tout…. J'ai réussi à configurer l'environnement de simulation de sorte à ce que la donnée temps diffère de la nôtre. En clair, si vous dormez deux heures dans la réalité, vous passerez en fait quarante-huit heures dans le monde virtuel, ou deux mois, ou dix ans, au choix, répondit le comte.
- Mais comment sort-on de ce monde virtuel ?, demanda Fantasio
- Bonne question, mon ami. C'est là qu'entre en scène l'ordinateur ici présent, ainsi que ces appareils médicaux : c'est moi qui contrôle tout à partir d'un logiciel que j'ai créé : il s'agit d'une interface, si vous voulez, qui permet en quelque sorte de traduire ce qui se passe dans l'environnement virtuel (c'est-à-dire des ondes, principalement), en « langage » réel, et donc de « voir » ce qui se passe. De l'autre côté, je peux aussi envoyer des messages, et communiquer ainsi avec la personne : je peux donc soit programmer son réveil automatique au bout d'un certain temps, soit lui ordonner de se réveiller si quelque chose ne va pas ».
Spirou et Fantasio restèrent abasourdis :
« C'est incroyable…., souffla Fantasio
- Ahurissant, renchérit Spirou. Je peux essayer ?
- J'allais vous le proposer, mon jeune ami! Répondit Pacôme, un grand sourire s'étirant sous sa moustache.
- Ola, ola….Minute papillon, dit Fantasio en posant une main sur l'épaule de Spirou, monsieur le comte, êtes-vous sûr de votre coup ?
- Tout à fait sûr, mon cher Fantasio, je l'ai testé moi-même hier, et j'ai appris l'arabe !
- Quoi ? Mais vous êtes fou ! Qui contrôlait le terminal ? s'exclama Fantasio
- Zorglub.
- Zorglub ?! » s'écrièrent Spirou et Fantasio
Le comte rit de bon cœur :
« Oui, c'est avec lui que j'ai imaginé cet appareil. Comme il ne pouvait pas se déplacer, il a conçu un programme depuis sa base pour contrôler le terminal à distance, pendant que je testais le dispositif. Ca me paraissait un peu risqué au début…
- Sans blague, coupa Fantasio d'un air sarcastique, tester un appareil diabolique à peine inventé et le faire contrôler à distance par un fou furieux mégalomane. Noon, je ne vois vraiment pas le risque.
- Fantasio, sachez que même si Zorglub a eu ses crises et ses excentricités, je mettrais ma vie entre ses mains.
- Eh bien pour le coup, plus besoin de parler au conditionnel ! répondit Fantasio.
- Il se trouve que ça a très bien marché ! s'exclama le comte
- A quoi ressemble ce monde virtuel ? demanda Spirou
- Au nôtre, exactement, ou plutôt à celui dans lequel vit le sujet, car il y a aussi la personnalité et la psychologie du sujet qui entrent en compte dans la définition du monde dans lequel il évolue. Mais en bref : j'ai en gros réécrit le monde dans lequel nous vivons, avec des paramètres qui changent automatiquement et s'adaptent au sujet qui expérimente l'appareil. C'est encore assez basique, je me suis seulement concentré sur les objets. Par exemple, j'ai créé une bibliothèque avec des livres écrits en six langues étrangères, et je l'ai incluse dans l'environnement virtuel. Quand je me suis « connecté », je me suis retrouvé dans mon salon, et la bibliothèque était là. Mais je me suis rendu compte ensuite que plus le temps passait dans l'environnement virtuel, plus mon propre cerveau reprogrammait le logiciel et ajoutait de nouveaux éléments : des gens, des objets…. Selon mes désirs, mais aussi mes peurs. Car, vous le savez, on ne peut pas toujours contrôler ses pensées : c'est comme quand vous vous interdisez de penser à quelque chose qui vous fait peur. En fait, plus vous vous interdisez d'y penser, plus vous y pensez, et dans un rêve, c'est encore pire. Or dans un environnement virtuel comme celui-ci, qui matérialise ce que le cerveau imagine car la limite entre réel et virtuel se fait plus ténue, ça peut vite devenir très dangereux. C'est pourquoi il faut que le logiciel soit contrôlé de l'extérieur, et c'est aussi la raison d'être des appareils médicaux : en cas de stress, ou de peur, les moniteurs émettent des alarmes. Le contrôleur du terminal peut donc voir ce qui se passe grâce au système de traduction, et effacer l'élément perturbateur. »
Cette longue tirade fut accueillie par un silence admiratif de la part des deux journalistes. Mais Fantasio n'était toujours pas tranquille :
« Spirou, à choisir, je préfèrerais y aller à ta place, dit-il
- Non Fantasio, arrête de t'inquiéter comme ça, tu vois bien, le comte a tout prévu. Et tu sais bien que je suis prudent, je ne le ferais pas si je ne lui faisais pas confiance. »
Fantasio ne dit rien, et regarda l'appareil avec angoisse. Le comte posa une main sur son épaule :
« Je comprends votre inquiétude, mon jeune ami, mais vous savez bien que je ne me permettrais pas de mettre l'un d'entre vous en danger. C'est bien pour ça que j'ai testé l'appareil moi-même, et en plus, dans le cas de Spirou, c'est moi qui contrôlerai le terminal directement.
- Bon, si vous le dites…, céda Fantasio.
- De toute façon, je ne te demande pas ton avis, espèce de vieux grincheux », rit Spirou. Il colla un baiser vigoureux sur les lèvres du grand blond, lui répéta de ne pas s'inquiéter, et alla s'allonger sur le lit.
Au départ, tout s'était bien passé, se remémora Fantasio, alors qu'il caressait doucement le visage de Spirou, à présent endormi. Le comte avait branché les électrodes, lui avait fait quelques recommandations, puis avait enclenché le programme. Fantasio, avant que le jeune roux s'endorme, lui avait pris la main :
« Reviens vite, mon vieux.
- Le temps d'apprendre le tae kwondo et le polonais, et je suis à toi… », avait répondu Spirou en souriant, avant de glisser dans le sommeil. Le comte avait tapoté pendant un bon moment sur le clavier de l'ordinateur, l'air concentré, puis avait annoncé d'un air triomphal :
« Ca y est, il est parti ! ».
Mais soudain, la porte du laboratoire s'était brusquement ouverte, laissant apparaître un Zorglub affolé :
« Pacôme, il faut détruire le…. »
Il s'était arrêté net, les yeux écarquillés d'horreur en voyant Spirou allongé sur le lit :
« Ce n'est pas vrai, Pacôme, dites-moi que vous ne l'avez pas envoyé là-bas.
- J'ai bien peur que si, mon cher Zorglub, répondit le comte, inquiet.
- Qu'est-ce que c'est que ce traquenard ? s'exclama Fantasio
- C'est une catastrophe…. C'est une catastrophe, et tout est de ma faute, se lamenta Zorglub en se laissant tomber sur une chaise.
- Allons expliquez-vous, mon ami », le pressa le comte.
Fantasio n'eut pas cette politesse. Il se leva d'un bond et attrapa Zorglub par le col :
« Qu'est-ce que vous avez encore fait espèce de grand malade ? REPONDEZ ! »
Le comte dut s'interposer pour empêcher Fantasio de tordre le cou de Zorglub, aussi massif fût ce dernier :
« Je suis désolé …. Lorsque vous m'avez demandé de contrôler le terminal pour vous, Pacôme, je travaillais en même temps sur la création d'un virus informatique très puissant et évolutif, c'est-à-dire s'adaptant à toutes les défenses. Malheureusement, je me suis absenté deux minutes….
- Vous m'avez laissé seul dans le programme ? s'écria le comte, la voix montant dans les aigus.
- Oui, mais il y a pire : pendant mon absence, je ne sais pas encore comment cela a pu se produire, mais le virus a réussi à intégrer le programme de contrôle de l'appareil de simulation. Je ne m'en suis rendu compte que ce matin : forcément, il a eu une période d'incubation.
- EN CLAIR, CA VEUT DIRE QUOI ? Hurla Fantasio
- Ca veut dire, mes amis, que vous avez envoyé le jeune Spirou dans un monde infecté par un virus extrêmement dangereux, et j'ignore s'il est possible de l'en sortir, déclara Zorglub d'une voix d'outre-tombe.
