Disclamer : Tout à Suzanne Collins

Résumé : Le Capitole a gagné la première bataille contre les rebelles en détruisant le district treize. Pour mater les plus récalcitrants, Snow décide de lancer les soixante-seizièmes Hunger Games deux mois seulement après l'Expiation. Beaucoup de règles ont changé dans le but ultime de rétablir la paix à Panem. Que les jeux de la Rédemption commencent. (Réécriture du tome III)

Post Tome II : L'embrasement. Ne tient pas compte du troisième livre.

Rating : T pour l'instant


Chapitre I - Retour dans l'arène

.

Tout autour de moi, le tube de verre qui me retient prisonnière me renvoie mon visage blafard et cerné. Je peine encore à tenir debout après le sédatif puissant qu'ils m'ont injecté dans les veines. Mes derniers souvenirs m'apparaissent par flashs décousus. Ai-je dormi plusieurs jours avant de me réveiller dans cette éprouvette ? Cela pourrait expliquer mon mal de tête et mon cerveau ralenti. J'ai l'impression de flotter dans un de mes cauchemars.

Plus que quelques instants avant que je ne sois projetée dans mes troisièmes Hunger Games, et ma vision reste floue. Le monde tangue autour de moi. Les images que j'arrive à saisir au vol me prouvent que je suis bien dans une salle de lancement. Elle est étrangement semblable aux autres, sauf que cette fois, il n'y a pas de Cinna pour m'aider à revêtir ma tenue, pour m'insuffler du courage. Pas de Cinna pour fixer mon médaillon du geai moqueur dissimulé sous une couture. Et pour cause, le geai moqueur n'existe plus.

Mon corps est revêtu d'une combinaison grise qui palpite légèrement, comme si elle avait une existence propre. J'ai à la fois l'impression d'être en communion avec un corps étranger, et de porter une seconde peau. Je ne saurais dire si cette combinaison a été conçue pour un environnement chaud ou tempéré, puisque son matériau luisant ne ressemble à rien que je n'ai vu jusqu'à présent. Quelle importance, je ne vais pas tarder à découvrir de mes propres yeux ce que l'imagination sans limite du capitole à encore créé. Au plus profond de moi, je sais que Snow ne me laissera pas lui échapper une troisième fois. Ces nouveaux Hunger Games sont ma punition pour l'avoir défié malgré moi.

Peu de temps après que ma flèche ait percuté le dôme, entrainant sa destruction, le Capitole a riposté. Les émeutes devenaient quotidiennes et certains districts menaçaient de tomber aux mains des rebelles. Après l'extermination du district douze, Snow s'est attaqué au district treize qui hier encore représentait la dernière chance. Sur les treize missiles nucléaires envoyés par le Capitole, les rebelles ont vaillamment réussi à en détruire dix grâce à leur armement anti aérien. Un des missiles ne s'est pas déclenché. Le dernier a été largué juste au-dessus du centre de commandement du treize, pourtant enfoui à plusieurs centaines de mètres sous terre. D'après ce que j'ai entendu durant ma détention au Capitole, les ondes radioactives ont déréglé tout le système.

La principale rumeur dit que le bunker que les rebelles ont construit n'a pas été touché, mais qu'ils se sont retrouvés coincés à l'intérieur, faits comme des rats. Un espion du Capitole infiltré au treize il y a plusieurs années a rapporté qu'une des portes blindée du bunker n'avait pas d'ouverture manuelle. Ils se sont servi de cette faiblesse pour les piéger.

Sans le treize, les espoirs des rebelles de renverser le Capitole se sont envolés comme des grains de poussières dans la tempête. Cela fait soixante-quinze ans que la prohibition des armes dans les districts a été instaurée – à l'exception des Pacificateurs, et rares sont ceux assez fous pour la contourner. Le calme est par conséquent retombé de lui-même dans la plupart des districts, notamment dans ceux proches du Capitole comme le un ou le deux. Pour mater les plus récalcitrants, le Président Snow a opté pour une condamnation médiatisée des meneurs. L'annonce a été faite aux citoyens de Panem trois semaines jour pour jour après la fin des jeux de l'Expiation.

.

Peuple de Panem,

En raison des derniers évènements, le Capitole a pris une décision sans précédent. Afin de préserver cette paix qui nous est si chère, afin d'éviter que beaucoup d'entre vous ne commettent des actes irréfléchis dont ils ne mesurent pas les conséquences. Et afin de garantir que plus aucun district n'ait à souffrir d'une guerre civile qui nous blesse tous, nous vous annonçons la tenue imminente des soixante-seizièmes Hunger Games. Cependant, nous avons arbitrairement modifié un certain nombre de règles pour que ces jeux demeurent à jamais historiques, que ce soit dans l'histoire des Hunger Games comme dans l'histoire de Panem depuis sa création. Cette année, aucune limite d'âge n'a été fixée. Les tributs ont été moissonnés parmi les figures de la rébellion de chaque district, parmi ces gens qui ont délibérément mis votre vie et celles de vos enfants en péril. Qui ont fait fi des nombreux avertissements que je leur aie adressés, ne pensant qu'à leur propre dessein aux risques d'entrainer des milliers de victimes. Il a également été décidé, pour assurer une équité et montrer au peuple que personne n'est à l'abri lorsqu'il s'agit de rompre notre paix salvatrice et indispensable, que le Capitole lui-même participera à l'effort en fournissant le nombre requis de ses concitoyens. Ces tributs seront dix pour chaque district. Leur durée sera équivalente au nombre de tributs, pour que nous ne puissions oublier la terrible menace qui a pesé sur nos épaules suite aux jeux de l'Expiation. Ainsi, cent trente tributs s'affronteront durant cent trente jours.

Ces jeux seront ceux de la Rédemption.

.

J'entends encore les cris hystériques des gens du Capitole qui m'arrivaient depuis ma cellule au centre des tributs. Les drogues que l'on m'injectait continuellement altéraient ma perception de mon environnement, de sorte que je me suis demandée si les privilégiés s'extasiaient de la tenue de nouveaux jeux, ou s'ils rageaient de voir certains d'entre eux poussés dans l'arène. Mais le calme des rues les jours suivants l'annonce me laisse penser qu'eux aussi trouvent juste d'envoyer des tributs pour la rédemption de Panem.

J'ignore combien de jours se sont écoulés depuis que j'ai appris que les jeux n'étaient pas encore terminés pour moi. Il est difficile de tenir les comptes du fond de mon demi-coma artificiel. Ce dont je suis sûre, en revanche, c'est que cette fois, les tributs n'ont pas été livrés en pâture à la foule avant leur entrée dans les jeux. C'est d'ailleurs le secret qui a été le mieux gardé durant les préparatifs. Nul ne sait exactement qui sont les cent trente tributs choisis malgré les spéculations que Caesar Flickerman se fait une joie de partager chaque soir sur les écrans. Même moi, j'ignore qui sont mes adversaires.

Aucune séance d'entrainement, ni individuelle ni collective n'a eu lieu. Pas plus que de séances de préparation interminable pendant lesquelles chaque follicule pileux de mon corps était scruté, débusqué puis arraché sans état d'âme. Je me demande où sont Venia, Flavius et Octavia et leurs limes à ongles à présent. Ont-ils subi un destin aussi tragique que Cinna ? Les organisateurs ont été pris par le temps. On se contente de nous jeter dans la fosse aux lions comme de vulgaires bêtes sauvages.


- Est-ce que tout est en place ?

- Oui, monsieur le Président.

- Tous les tributs sont dans les tubes.

- Les caméras sont opérationnelles monsieur le Président.

Une femme mince et anguleuse s'approche de Snow, un peu à l'écart de l'agitation qu'il règne au sein du centre de contrôle.

- Je tenais à vous féliciter pour votre excellent travail, mademoiselle Kamp. Rendre possible des jeux de cette ampleur en si peu de temps relève du miracle.

- Nous avons heureusement bénéficié d'infrastructures déjà existantes. Mais je dois avouer que je ne suis pas peu fière de ce que nous avons accompli. Ces jeux seront exceptionnels, croyez-moi.

- C'est aussi ce que m'a dit votre prédécesseur, Plutarch Heavensbee.

- Dans un sens, il n'avait pas tort. Panem se souviendra surement des troisièmes jeux de l'Expiation comme ceux ayant failli embraser le pays. Mais dormez sur vos deux oreilles, Snow, car de là où il est désormais, Heavensbee restera sage.

- Nous allons le voir bientôt. Et je ne vous cache pas mon excitation.

Kamp regagne sa place près de l'arène virtuelle située au centre de la pièce.

- Prêts messieurs ? Alors allons-y. Que les soixante-seizièmes Hunger Games commencent. Et puisse le sort vous être favorable.


La plateforme du tube de lancement commence à vibrer sous mes pieds et la salle de préparation disparait peu à peu de mon champ de vision. Le sang me monte à la tête tandis que j'essaie une dernière fois d'assurer mon équilibre encore précaire. Une fois là-haut, je devrai rester immobile soixante secondes avant le début officiel de la partie. Rien que cet exercice me semble impossible dans mon état de faiblesse.

L'arène m'apparait par petites touches successives.

L'endroit me semble à la fois familier et inconnu. Je suis entourée de verdure dont les branchages laissent filtrer les rayons du soleil. Le vent frais brasse des remugles de feuilles en décomposition et de bois résineux, comme lorsque je chasse dans la forêt qui borde le district douze aux prémices de l'automne. Je me demande un instant si je ne suis pas de retour dans l'arène de mes premiers jeux. Sur ma droite, j'aperçois une clairière herbeuse bordée de buissons bas que je ne reconnais pas. Si c'est la même arène, alors j'ai été projetée dans une partie que je n'ai pas visitée.

Une voix féminine se fait entendre et commence le décompte. Seulement cette fois, les choses s'annoncent différentes. Aucunes traces des autres tributs aux alentours, alors que nous sommes censés être cent trente. Seul le chant des oiseaux me répond lorsque je demande à voix haute s'il y a quelqu'un aux alentours. Cette solitude m'oppresse d'avantage. Où sont-ils ? L'arène est-elle si grande que nous avons été éloignés les uns des autres, ou ai-je le droit à un traitement particulier ? La femme entame les dix dernières secondes fatidiques quand je réalise qu'il n'y a pas non plus de corne d'abondance.

Pas de nourriture, pas d'eau, pas d'arme. Pas de tributs. Je me demande quelles autres surprises me réserve Snow.

Trois, deux, un…

Un coup de canon sonne le début des jeux. Je reste un moment immobile puis descends de mon piédestal avec méfiance. Rien ne se produit si ce n'est le crissement des feuilles mortes sous mon poids. Le brouillard qui m'anesthésie le cerveau commence à se dissiper, me rendant progressivement mes facultés mentales. Je me sens déjà plus alerte pour détecter le moindre signe suspect. « Aller Katniss, tu es chez toi dans les bois, tu peux te défendre ». Mais personne ne tente de m'attaquer dans mon dos.

Un premier coup de canon retenti. Il n'aura fallu que quelques secondes pour que l'un de nous ne perde la vie. J'attends fébrilement la suite, mais étrangement, aucun coup supplémentaire ne résonne dans l'arène. Cette fois, je ne pourrais compter sur l'incontournable bain de sang des premières minutes pour m'aider.

Dans cet environnement, je retrouve facilement mes marques. La hauteur du soleil m'indique que nous sommes en milieu de matinée. Malgré la relative fraicheur, il me faut trouver de l'eau et de la nourriture avant le crépuscule. Je n'ai pas avalé grand-chose ces derniers jours, et je regrette les festins interminables auxquels nous avons assisté, Peeta et moi avant nos précédents jeux.

Peeta… A cette pensée, ma gorge se noue et je refoule quelques larmes. Je n'ai pas eu de nouvelles de lui depuis que Haymitch m'a avoué dans l'hovercraft que le Capitole l'a récupéré. J'ignore où il se trouve, s'il est encore en vie. Égoïstement, j'aimerais qu'il soit ici, avec moi. Je sais que sans lui, je n'aurai pas l'énergie de me battre indéfiniment. Sans ses bras pour me protéger, mes pires cauchemars reviendront me hanter dès que je fermerai les yeux. Je me sens tellement vulnérable depuis qu'il n'est plus là.

Lorsque j'ai compris que les jeux continuaient, j'ai d'abord songé à me laisser aller, à tout abandonner. Il est clair que la révolte dont rêvait tant Gale n'aura jamais lieu, et que la colère qui gronde dans les districts finira pas s'apaiser. Mais ai-je jamais vraiment souhaité un soulèvement ? Depuis que le district douze a été rayé de la carte, toute révolution me semble utopique. La seule chose que nous récolterons en retour, ce sera une pluie de cadavres. Snow a gagné, je lui tire mon chapeau et lui envoie tout mon dégout le plus sincère. Aujourd'hui, mon seul combat est de retrouver Peeta.

Je marche depuis seulement quelques minutes et j'entends déjà l'écho d'une rivière. Elle serpente doucement entre les troncs, claire comme de l'eau de roche. J'y plonge mon index et dépose une goutte sur le bout de ma langue, afin d'y détecter un éventuel poison.

Je m'évanouis au bout de cinq secondes.

Quand j'ouvre les yeux, mes céphalées redoublent d'intensité. Cette forêt se révèle moins accueillante que ne le laissent penser les apparences. Comme le soleil n'a pas encore atteint son zénith, je suppose n'être restée qu'un très court instant inconsciente, mais suffisamment pour devenir une proie facile. De toute façon, les arbres espacés au feuillage clairsemé m'offrent peu de protection. Je m'éloigne du point d'eau toxique en empruntant un chemin escarpé puis décide de grimper à l'un des chênes qui surplombe les autres.

L'escalade est périlleuse. Je ne suis pas au meilleure de ma forme et mes bras peinent à me tirer vers le haut. Il me faut une bonne demi-heure pour atteindre le sommet des frondaisons.

Je dois reconnaitre que la vue est à couper le souffle.

Le paysage s'étend à perte de vue, si bien que je ne peux déterminer les limites de l'arène. J'essaie, comme Beetee me l'a enseigné, de détecter un champ de force, mais je ne perçois rien si ce n'est l'horizon. La forêt elle-même est immense. Je me trouve dans sa partie nord et je devine qu'il me faudrait plusieurs jours de marche pour la traverser de part en part. Au sud est se trouve une étendue mouvante et brumeuse qui ressemble à l'idée que je me fais d'un océan. Impossible de voir plus loin, la houle m'en empêche. Plus au nord se dresse une chaine montagneuse. Ses pics rocheux me fixent telles des canines sur le point de me dévorer. J'en ai la chair de poule. Enneigés, les sommets les plus hauts transpercent les nuages. Rien à redire, le Capitole a frappé très fort.

Un nouveau coup de canon me fait sursauter. Il me semble beaucoup plus lointain que celui de mon arrivée. J'en déduis que c'est parce que le tribut qui vient de s'éteindre se trouve dans une zone éloignée lorsque je vois poindre un hovercraft de la taille d'une mouche bien après les dernières traces de nature verdoyante, vers le sud.

« Plus que cent vingt-huit ». Loin de me rassurer, cette idée me terrifie.

Lorsque la nuit tombe, j'ai parcouru deux ou trois kilomètres en direction des montagnes, pour garder un repère. Cette arène est si colossale que je crains de m'y perdre, de me faire engloutir. Le manque d'eau m'assèche les muqueuses et un gout de fer permanent dans la bouche me donne des nausées. Je crois que j'ai la lèvre craquelée. Je traine le long d'une branche morte le maigre butin de ma chasse de l'après-midi : un écureuil anorexique et un mulot tombé accidentellement sous mon soulier droit. Sur mon dos, le semblant d'arc que j'ai fabriqué avec une branche souple et la nervure principale d'une feuille inconnue particulièrement résistance tressaute à chacune de mes enjambée. Le résultat est loin d'être une merveille de technologie et la faible vélocité de mes flèches de fortune me fait rater ma cible à chaque tentative.

Par chance, je n'ai pas croisé âme qui vive depuis ce matin, seulement des traces de pas qui me prouvent que je ne suis pas le seul être humain dans cette forêt.

Je fixe le ciel dans l'attente de découvrir l'identité des deux victimes de la journée. En vain. Nous n'avons même plus le droit de savoir qui est mort.

Je décide d'adopter ma vieille tactique et de passer la nuit en hauteur. Je choisis une branche particulièrement large et facile d'accès. Je n'ai pas de corde pour m'y accrocher, autant prendre le minimum de risques de chute. Ma combinaison, quoi que souple et fine, semble conçue pour que mon corps conserve une chaleur idéale, si bien que je ne souffre pas de la baisse sensible de la température. Impossible pour moi de faire brûler un feu à cette heure sans me faire repérer, je ferai griller mon écureuil demain.

Ma seconde journée se déroule de la même manière que la précédente. Les montagnes se rapprochent doucement mais je sais qu'elles sont encore loin. Je n'ai pas marché beaucoup aujourd'hui. Mon corps reste faible et je suis obligée de faire de nombreuses pauses pour récupérer. Mon absence de réserves pré jeux exacerbe ma soif, et il devient compliqué de lutter contre. La forêt regorge de ruisseaux qui coulent tous en direction de l'océan à l'est, mais quelques tests rapides m'ont informée que l'eau y est également dangereuse. Malheureusement pour moi, je n'ai pas trouvé d'autres sources.

Aucun autre coup de canon n'a retenti, mais j'ai de nouveau aperçu plusieurs traces de pas dans les environs. Je suis suivie. Les empreintes sont petites, je pense que la personne à qui elles appartiennent ne doit pas être entrée dans l'adolescence, ce qui tend à me rassurer. Je pourrais prendre plus facilement l'avantage face à un enfant. Parfois, j'ai le sentiment de percevoir sa présence, mais elle doit se cacher car je ne la vois pas.

A la fin de la journée, ma souffrance devient intolérable. Ma vision se brouille régulièrement et je me relève péniblement à chaque nouvelle chute. J'ai plusieurs griffures sur les mains et le visage. Si je ne m'hydrate pas très vite, je vais perdre connaissance.

J'ai repéré une minuscule clairière protégée par plusieurs buissons touffus au milieu de laquelle coule l'une des rivières. J'y dépose mes quelques affaires personnelles et m'allonge de sorte qu'une partie de mon corps soit dissimulée par les fourrés. A l'aide d'une écuelle que j'ai tressée dans la journée, je constitue une réserve d'eau conséquente. Ma tentative ressemble plus à celle d'une femme désespérée qu'à une combattante ayant inspiré la révolte de tout un peuple. Mais je réalise qu'en cet instant, c'est exactement ce que je suis. Désespérée.

J'ai à peine le temps d'en avaler la moitié avant de sombrer dans l'oubli.


Dans sa loge, Snow enrage. Cela fait dix minutes qu'ils ont interrompu la diffusion des Hunger Games et l'émission n'a toujours pas débuté. Si Flickerman ne se décide pas très vite à ramener ses fesses dodues dans le studio, ils risquent de faire chuter l'audimat.

Des cris lui parviennent du couloir. Il se précipite et ouvre la porte à la volée.

- Que se passe-t-il encore ! tonne-t-il.

Visiblement, Flickerman fait enfin son apparition. Cependant, il ne semble pas décidé à vouloir passer à l'antenne, comme en atteste ses cheveux jaunes d'or pour l'occasion complétement en bataille.

- Ah, monsieur le Président, je vous cherchais justement. Il est hors de question que j'accepte de tourner cette émission sans la présence de vrais spectateurs ! Vous comprenez, je suis un homme de spectacle et…

- Nous avons tout essayé, Président Snow, s'excuse la styliste du présentateur, mais il refuse le public artificiel. Nous lui avons pourtant assuré que personne ne verrait la supercherie.

Snow lui sert un sourire compatissant et s'approche de Flickerman, l'attrape fermement par le bras et lui glisse à l'oreille.

- Ecoutez-moi, Caesar. J'ai toujours été plus que satisfait de vos prestations, comme l'a démontré ma générosité à votre égard. Vous êtes un homme intelligent, vous me l'avez souvent fait remarquer, alors je vais me montrer honnête avec vous. Si cette émission ne débute pas tambour battant dans moins de cinq minutes, je peux vous assurer que vous aurez d'autres raisons de vous plaindre qu'un simple public virtuel.

- B.. bien monsieur. Je vais finir de me préparer en vitesse, capitule-t-il.

Intérieurement Snow jubile. Il sait depuis toujours que les gens qu'il peut manipuler à sa guise sont ceux qui ont tout à perdre. Flickerman ne vit que pour la télévision, enlevez-lui sa caméra et son costume boule à facettes et ce n'est plus qu'un imbécile dysthymique.

Moins de quatre minutes plus tard, le générique est lancé. Il est temps pour Snow de s'expliquer plus longuement sur les soixante-seizièmes Hunger Games, puisque qu'aucune information complémentaire n'a filtré depuis son discours d'annonce.

Flickerman introduit le show avec sa fougue habituelle. Personne derrière son écran ne peut deviner que cinq minutes plus tôt, il se trouvait à deux doigts de perdre son poste.

- Alors, alors, je suis sûr que tout comme moi, tout le monde ici se pose une multitude de questions, poursuit Caesar avec son accent ampoulé tandis que des cris d'assentiment factices sont introduits par les producteurs. Mais d'abord, pourquoi tant de mystères, monsieur le Président ?

- Comme chacun le sait, les derniers jeux se sont tenus il y a tout juste deux mois. Dans ce contexte, il ne nous été pas possible de parcourir les districts pour la sélection de nouveaux tributs. Mais notez bien que là n'est pas le principal.

- Quel est donc ce principal ? Nous voulons tous savoir, demande avidement Caesar.

- Les Hunger Games ont été instaurés pour que personne n'oublie le sang versé lors de la précédente rébellion, il y a plus de soixante-quinze ans. Il faut néanmoins reconnaitre que ces derniers mois, ils ont envoyé un message contradictoire à la population de Panem, transformant l'avertissement en argument pour se révolter de nouveau. Quelques individus ont tenté de faire de ce triste épisode de notre passé une nouvelle réalité, que je ne peux accepter. Que nous ne pouvons accepter !

- Dans ce cas pourquoi maintenir des jeux ?

- S'ils veulent des affrontements, offrons leur un lieu où ils puissent librement les créer. Mais nous ne leur permettront pas de le faire dans nos propres rues, de détruire nos propres maisons.

- En parlant de ce lieu, mais quelle arène ! Nous n'en avons vu qu'une toute petite partie mais elle semble gi-gan-tesque !

- Et elle l'est, croyez-moi !

- Comment avez-vous pu la construire en si peu de temps ?

- Nous n'avons pas pu, Caesar. Si vous voulez connaitre le secret, ce lieu existe depuis la création même des jeux. Il s'agit à l'origine d'un centre d'expérimentations que l'on utilisait pour tester les effets reproduits ensuite dans les arènes définitives. Au fil des ans, ce centre s'est agrandi pour devenir ce que vous aurez tout le loisir d'admirer dans les mois qui viennent. Nous n'avons eu qu'à le dépoussiérer un peu pour le rendre présentable.

- Et pour les tributs ? Alors même que les jeux ont été lancés il y a plus de vingt-quatre heures, moins d'un quart d'entre eux a été dévoilé à nos concitoyens ! J'ai tellement hâte de découvrir ceux qui accompagneront notre fille du feu !

Le regard de Snow se voile.

- C'est exact, nous avons tenu à préserver les noms de nos tributs jusqu'au dernier moment afin de garantir la surprise générale. Ce choix a été difficile à prendre, je le reconnais.

- Ces jeux n'ont donc plus rien à voir avec ceux que nous avons connus jusqu'à présent, je me trompe ?

- Au contraire, vous avez entièrement raison, Caesar.

Snow se détourne du présentateur et fixe intensément la caméra.

- J'ai conscience que les Hunger Games sont un élément de notre mémoire collective dont les districts ne veulent plus. Il est injuste d'envoyer à une mort certaine les enfants de familles intègres, qui n'ont jamais représenté une menace à notre système. Ainsi je vous promets solennellement que si chacun d'entre nous mesure la portée unificatrice de ces jeux de la Rédemption et la nécessité d'éviter une guerre pour notre survie à tous, ce seront les derniers. Je vous remercie à tous de votre attention.


Je devine que je suis restée inerte plusieurs heures dès mon réveil. Il fait sensiblement plus chaud que dans mon souvenir et le ciel est à présent parsemé de cumulonimbus grisâtres. Allongée sur le dos, je réalise que je suis dissimulée sous d'épaisses couches de feuillage et de racines en tout genre dont je ne me souviens pas m'être recouverte. J'ai aussi été libérée de mon arc et des trois tiges de bois qui me servent de flèches. Visiblement, quelqu'un s'est occupé de moi avec soin durant mon coma. Même les plus profondes de mes entailles aux mains sont en partie cicatrisées. Aurai-je un allié dont j'ignore tout dans cette arène ?

Une branche craque et je me redresse brusquement, ce qui me vaut une nouvelle migraine fulgurante. Devant moi se trouve la réponse à mes questions, une fillette à la peau sombre et satinée qui me fixe de ses grands yeux innocents. J'avale douloureusement ma salive. Elle lui ressemble trait pour trait, et pourtant ça ne peut être réel…

- Rue, murmurai-je.

Je vois l'indécision dans son regard.

- Rue, c'est bien toi ?

Je me hisse péniblement sur mes jambes et la petite fille esquisse un pas en arrière.

- Non, non, je t'en prie, reste, tentai-je de la rassurer. Je ne te veux aucun mal. Tu peux me faire confiance.

Je me rapproche doucement, puis m'assoie dans l'herbe. Elle met plusieurs minutes pour se décider à m'imiter, mais garde ses distances.

- Rue était ma sœur, me dit-elle tristement. Ma sœur jumelle.

- Rue ne m'avait pas dit qu'elle avait une jumelle, m'exclamai-je, surprise. Et je ne me souviens pas t'avoir vue lors de la tournée des vainqueurs.

- C'est normal, je n'y étais pas.

Je l'encourage doucement à continuer.

- Personne ne savait. Personne ne devait savoir. C'est ce que papa et maman disaient tout le temps. Quand nous sommes nées, Rue et moi, mes parents n'ont déclaré qu'une seule petite fille.

- Vous avez partagé la même vie toutes les deux ?

- Oui, confirme-t-elle en jouant distraitement avec un brin d'herbe.

Puis elle me transperce une seconde fois avec ses yeux bruns.

- Je sais qui tu es. Je t'ai vue à la télévision, quand il a tué Rue.

- C'est pour ça que tu t'es occupée de moi ?

Elle hoche la tête, puis se rapproche de moi jusqu'à ce que nos bras se frôlent.

- Comment de temps suis-je restée allongée par terre ?

- Je t'ai trouvée il y a deux jours. Tu as du boire beaucoup d'eau pour dormir aussi longtemps.

- Quelques gorgées seulement. J'avais vraiment très soif.

- Je sais comment empêcher d'agir le somnifère qu'ils ont mis dedans.

- Vraiment ?

Je sens un soulagement m'envahir tandis que la fillette sort de sa poche quelques baies rabougries couleur argile.

- Ce sont des baies de Goji. Il faut les laisser tremper quelques minutes dans l'eau avant de la boire. Je te montrerai où les cueillir.

- Avec plaisir ! Tu t'appelles Rue également ?

- A la maison, tout le monde m'appelle Prue.

J'essaie de rassembler mes esprits.

- Si tu dis vrai, Prue, cela fait plus de soixante-douze heures que les jeux ont commencé. Qu'as-tu fait pendant tout ce temps ?

- Je t'ai suivie. Je ne savais pas comment venir te parler.

- Tu n'as croisé personne d'autre ?

- Non, me répond-elle en détournant les yeux, mal à l'aise. Personne.

- Tu es sûre ? Nous ne devons pourtant pas être les seules dans ce bois.

- Certaine, affirme-t-elle en me regardant en face cette fois.

- Viens, avançons. Je vais essayer de nous trouver un endroit à l'abri pour passer la nuit. Et si ça ne te dérange pas, j'aimerais beaucoup récupérer mon arc.

Elle m'entraine vers un buisson dans lequel est cachée mon arme. Je décide de continuer ma route avec la montagne en ligne de mire. Sur le chemin, Prue me montre un arbre frêle dont les ramures sveltes font d'excellentes flèches. Je réussi même à chasser un écureuil plus charnu que le précèdent.

Nous allumons un feu pour le diner avant que le jour ne décline.

- Prue, comment t'es-tu retrouvée ici ?

Cette question me brûle les lèvres depuis notre rencontre, mais je préférais attendre qu'elle se sente suffisamment en confiance.

- Ma maison a été fouillée par les Pacificateurs à cause des émeutes qu'il y a eues au district onze. Mon père a été arrêté et accusé de rébellion. Je n'ai pas eu le temps de monter dans la chambre avant qu'ils arrivent, alors j'étais là, dans la cuisine. L'un d'entre eux m'a reconnue. Comme toi, il a cru que j'étais Rue. Le chef l'a obligé à m'emmener moi aussi.

J'essuie du dos de la main les larmes qui coulent sur ses joues, et la serre contre moi. Une rage sourde m'enflamme de l'intérieur.

- Quand ils ont compris que mes parents leur avaient menti sur moi, ils m'ont envoyée au Capitole pour les punir. Je suis restée des jours et des jours dans une petite pièce, comme une prison.

Ses dernières paroles me parviennent dans un sanglot.

- J'ai eu tellement peur qu'ils me tuent…

- Ils ne te tueront pas. Regarde-moi Prue, je ne les laisserai pas faire, tu m'entends ? Je te promets que je ne les laisserai pas faire. Pas cette fois.

La viande est prête à manger quand nous nous séparons. Prue part puiser un peu d'eau dans mon écuelle pendant que je dépèce consciencieusement notre repas. Mon corps s'est habitué à une restriction alimentaire drastique depuis ma détention, n'empêche que je suis affamée.

J'attrape avec reconnaissance l'eau que Prue me tend après son retour.

- Tu peux y aller, me dit-elle d'une voix chevrotante, les baies de Goji ont fait leur effet.

J'avale les quelques gorgées d'une seule traite.

Ce n'est que lorsque mes yeux se ferment d'eux-mêmes sans que je ne puisse lutter que je réalise que j'ai été piégée.


.

Chaque review contribuera à la survie de Katniss...