Rin était seule au milieu des champs de la petite colline, elle essuya la sueur qui perlait à son front et regarda le soleil qui déclinait. Le ciel s'assombrissait et elle ne pouvait s'empêcher d'être anxieuse: Manji avait disparu dès le début d'après midi. Elle l'avait laissé endormi et à son retour de la rivière, il n'était plus là. Il était souvent parti comme cela, sans rien dire, mais jamais encore il n'avait été absent aussi longtemps.
La jeune fille avait les yeux dans le vague et le cri d'une corneille qui nichait, sans doute dans le bois voisin la tira de sa rêverie. Elle poussa un bref soupir en se penchant pour ramasser ses couteaux: elle avait décidé de profiter de l'absence de Manji pour s'entraîner seule au lieu de rester toute l'après-midi à rêvasser. « Je n'ai vraiment pas de temps à perdre » songea t-elle.
Rin ne savait plus combien de fois elle avait ramassé et lancé ses lames et en fin de compte, elle remarqua que ses progrès étaient bien médiocres. Au début, elle se disait :
« Bien, j'en ai mis deux de plus que tout à l'heure! »
Maintenant, elle maugréait:
« Fichus couteaux! J'en ai deux qui ne veulent toujours pas toucher ce maudit tronc! »
Elle savait qu'elle aurait dû s'arrêter là et recommencer plus tard ou demain mais c'était plus fort qu'elle! Il fallait à tout prix qu'elle réussisse maintenant et prouver qu'elle n'était pas nulle. Elle avait tellement envie que Manji soit fier d'elle mais après encore deux lancers, elle jeta ses couteaux à terre et se traita de ratée et d'incapable avant de maudire son compagnon :
« A quoi bon? De toute façon, il s'en fiche! Il ne me fait jamais de remarque favorable! Chaque fois qu'il m'adresse la parole, c'est pour me dire que ce que je fais n'est pas bon! »
Rin regarda ses couteaux au sol et réprima cette envie de pleurer qui montait en elle. Ses yeux balayèrent l'horizon et, les épaules basses elle regagna la cabane. Elle s'assit, serra ses genoux entre ses bras et essaya d'ignorer la brise fraîche et les bruits de la nuit toute proche.
Lorsqu'elle releva la tête, Rin frissonna car l'air était maintenant froid et elle fut obligée de trouver refuge à l'intérieur du cabanon. Manji n'était toujours pas de retour et son anxiété se mua en angoisse: Peut-être lui était-il arrivé quelque chose alors qu'il était en ville et qu'il lui était impossible de revenir?
La jeune fille s'enveloppa d'une couverture et prudemment avança sur le chemin du Centre d'Edo en espérant apercevoir bientôt son compagnon mais, aucun bruit humain ne se fit entendre et elle resta indécise au milieu du chemin :
« Ne va-t-il pas penser que je suis folle si tout d'un coup il arrivait tranquillement et m'expliquait, du moins s'il s'en donnait la peine, qu'il avait un peu traîné chez un vendeur de saké? J'aurai l'air de quoi? …Je suis une crétine ! », S'exclama-t-elle avant de faire volte face et de rentrer d'un pas décidé à la cabane.
Elle s'installa confortablement sur sa paillasse sans un regard pour celle de Manji et tenta en vain de trouver le sommeil. Elle grommela, se tourna et se retourna mais rien n'y fit!
Au lever du soleil, Rin s'extirpa de la couverture et sortit après avoir remarqué, déçue, qu'elle était seule. Les alentours étaient calmes et elle descendit à la rivière pour se laver le visage. Elle resta quelques minutes sur la berge avant de remonter la pente douce de la colline. Elle décida que le mieux était de faire comme si de rien n'était et de reprendre l'entraînement : Elle avait envie d'oublier cet étrange sentiment de solitude qui ne l'avait pas étreint depuis deux mois. Mais, au fond d'elle-même, elle savait qu'il ne s'agissait pas que de cela, que ce désir immense de s'entraîner jusqu'à épuisement et de ne pas être seule avait une source beaucoup plus profonde qu'elle redoutait de voir rejaillir. Rin releva la tête et une fois encore scruta la route par lequel Manji aurait dû revenir depuis longtemps. Mais, le chemin de terre était désert et elle retourna à son occupation.
Manji arriva peu après et, comme Rin l'avait pressenti, il ne s'expliqua pas et s'assit pour fumer. Rin l'avait regardé faire du coin de l'œil et luttait pour ne pas lui sauter à la gorge et l'obliger à s'excuser d'avoir disparu sans un mot. Elle fulminait intérieurement alors qu'il y a un instant elle était très inquiète. Le problème est qu'elle était en colère contre Manji mais aussi contre elle-même de s'être fait du souci pour un tel imbécile !
Manji leva le regard, croisa le sien et ne put se méprendre sur les éclairs qu'il lançait.
Il fronça alors les sourcils et grommela : « Quoi ? »
Rin le toisa en songeant : « Quoi ! Il a le culot de me demander quoi ! » A cet instant, elle l'aurait bien étranglé et jeté à la rivière mais elle se contrôla et se contenta de hausser les épaules : « Rien. Pourquoi ? »
Manji la détailla mais n'insista pas.
La journée s'annonçait orageuse par son temps soudain sombre si bien que Manji décida de laisser tomber l'entraînement pour aujourd'hui. Rin resta immobile et silencieuse dans un coin à regarder les premières gouttes tomber et se demandant pourquoi le temps était si détestable aujourd'hui spécialement alors qu'elle avait envie de soleil et de mouvements. Elle aurait bien voulu engager la conversation avec Manji mais sa fichue fierté lui conseillait qu'il fallait attendre.
Au bout d'une heure, n'y tenant plus, elle se tourna vers lui et commença doucement :
« C'est la première fois qu'il fait aussi mauvais depuis que nous sommes ici… »
Manji était assis à l'autre bout de la véranda et Rin crut qu'il ne l'avait pas entendue. Alors, elle l'observa un moment attendant visiblement quelque chose et il se tourna enfin vers elle:
« C'est à moi que tu causes ? »
Pourquoi avait-il cet air ennuyé, pensa-t-elle mais elle répondit :
« Est-ce que tu vois quelqu'un d'autre ici ? »
Il fronça les sourcils : « Qu'est-ce que tu veux ? »
Au ton de sa question, Rin sut qu'il était maintenant exaspéré et elle fut déçue de ne pouvoir parler de ce qui lui pesait sur le cœur.
« Rien… »Finit-elle par dire avant de retourner à la contemplation de la pluie.
Manji l'avait observée à son tour : il reconnaissait ne pas avoir été très engageant mais Rin ne s'exprimait pas clairement et l'énervait à tourner ainsi autour du pot. Il souffla et demanda :
« Qu'est-ce que tu as fait hier après midi ? »
Il vit la surprise sur le visage de la jeune fille lorsqu'elle le regarda. Elle mit de longues secondes avant de répondre rassurée :
« J'ai essayé d'améliorer mon lancer. »
Manji hocha la tête et elle continua :
« Ce n'est pas encore ça, je le sais bien mais c'est déjà mieux qu'il y a une semaine. »
Elle eut un petit sourire et reprit hésitante :
« Je me demandais où tu étais passé. »
Ce n'était pas une question mais Rin souhaitait ardemment que Manji y réponde. Il regarda les alentours, se gratta la tête et dit simplement :
« Faire un tour »
Elle attendit qu'il en dise plus mais apparemment c'était tout ce à quoi elle avait droit alors, elle abandonna la partie et se leva pour se rapprocher de lui. Elle s'assit et ramena une mèche derrière son oreille en changeant de sujet :
« Heureusement que nous ne sommes pas sur la route en ce moment »
« Est-ce que t'as l'intention de me parler de la pluie et du beau temps ? »
Rin se vexa et répliqua sèchement :
« Tu ne veux pas me dire ce que tu as fait hier et te tu fiches pas mal de ce que moi j'ai fait ! De quoi veux-tu parler alors ? »
Manji haussa un sourcil :
« Est-ce que je ne viens pas de te poser la question ? »
« Tu manquais d'enthousiasme »
« Enthousiasme ? »
Manji se mit à rire :
« Rin, est-ce que j'ai la tête de quelqu'un qui peut suivre une conversation avec enthousiasme ? »
La jeune fille se leva consciente qu'il se moquait d'elle mais Manji lui attrapa le poignet pour la retenir. Il était maintenant tout à fait sérieux :
« Reste. Si tu as quelque chose à dire, dit le qu'on en finisse »
Rin baissa la tête et déclara :
« Je n'ai rien à te dire »
Lorsqu'il la lâcha, elle entra dans la cabane et n'en sortit que pour le déjeuner.
Rin regarda autour d'elle et elle souffla de dépit en constatant qu'à nouveau, il n'était plus là. Elle remarqua le feu et le poisson suspendu qu'il avait pêché mais elle ne fut pas réconfortée qu'il ait pensé à elle. Elle aurait juste voulu qu'il soit là et qu'il soit moins dur avec elle…
Comme elle n'avait pas faim, elle éteignit le feu et accrocha le poisson à une poutre à l'intérieur de la cabane avant de prendre ses affaires et de partir vers la ville. Elle espérait ainsi se changer un peu les idées puisqu'elle ne pouvait pas compter sur Manji.
Rin marcha lentement le long de la route poussiéreuse. Le regard baissé sur ses pieds sales, son esprit était ailleurs… elle se sentait tellement seule aujourd'hui…Qu'allait-elle faire en ville ? Elle ne devait pas gaspiller d'argent en futilité et si elle le faisait, Manji serait mécontent. Elle verrait certainement des gens heureux ou bien qui vaqueraient simplement à leurs occupations quotidiennes. Elle en était là de ses réflexions lorsque la ville fut en vue, elle aperçut une femme tenant par la main une fillette et indépendamment de sa volonté, des larmes roulèrent sur ses joues et doucement elle fit demi-tour pour repartir sur le chemin de terre.
Elle aurait tellement voulu être cette enfant avec sa mère, avoir une vie tranquille et ne se soucier de rien. C'est ce qu'elle était il y a tout juste deux ans avant que sa vie ne bascule pour toujours. Elle était seule maintenant. Plus personne ne la chérissait, elle n'avait plus personne à qui s'accrocher, en qui croire…Les larmes jaillissaient de ses yeux, l'aveuglant et elle poussa un petit cri lorsqu'elle tomba de tout son long. C'était si injuste…Elle resta de longues minutes immobile sur le sol. Il n'y avait pas un chat dans les environs. Elle se releva ensuite péniblement et effleura en grimaçant ses genoux écorchés avant de rentrer à la cabane.
