CHAPITRE 1
Len Akilina n'avait jamais été consciente de l'attraction qu'elle provoquait chez la plupart des hommes dès lors qu'ils avaient atteint la puberté. A son entrée dans une pièce, tous les regards convergeaient vers elle et restaient fixés sur elle plusieurs minutes. Cette attention, quand elle s'en rendait compte, la mettait plutôt mal à l'aise. Lorsqu'elle poussa la porte du bureau des Texas Rangers, cela ne fit pas exception. Les conversations s'arrêtèrent net et elle sentit rapidement les regards se poser sur elle. Elle était plutôt grande, pour une femme ; elle n'avait nul besoin de porter des talons pour être à la taille de beaucoup d'hommes. Elle était jeune, vingt-six ans, et paraissait athlétique. Son pantalon en jean moulait des jambes musclées et sa chemise, bien qu'ample et à peine ouverte, laissait davantage deviner ses formes que ce qu'elle les cachait. A sa poitrine brillait depuis peu l'insigne des Texas Rangers et à sa ceinture pendait son étui à revolver. Elle aimait bien les armes à feu, mais depuis toujours, ce qu'elle préférait, c'était le combat au corps à corps. Elle était d'ailleurs sacrément douée. Elle se dirigea d'un pas alerte vers le fond de la salle, ignorant de son mieux les regards braqués sur elle qui suivaient sa gracieuse démarche. Elle se planta devant un bureau et observa l'homme, penché sur un dossier. D'origine afro-américaine, il semblait assez grand. Il portait la tenue typique des Rangers : jeans, santiags et chemise. Il dût se sentir observé, il leva la tête. Puis, son visage se fendit d'un immense sourire. Il se leva aussitôt et étreignit la jeune femme qui se tenait devant lui.
« - Trivette, murmura péniblement la jeune femme, je ne peux plus respirer… »
Il la relâcha avec un rire.
« - Assieds-toi, lui dit-il. Je suis content de te revoir. Ca fait déjà trois ans… Tu aurais pu passer, tu sais ? »
Oui, elle savait. Mais elle n'était pas sûre de vouloir les revoir sans être un membre de l'équipe, ça aurait tout rendu compliqué. Elle s'assit.
« - D'abord, fit Trivette, laisse-moi te féliciter pour tes excellents résultats ! Major de promotion, c'est impressionnant… ! Je ne devrais pas être surpris, venant de toi… Tu as eu les meilleurs résultats qu'ils aient jamais vus depuis trente ans. »
Len eut un sourire gêné. Elle savait qu'elle était intelligente, plus que la moyenne, et elle était plus que fière d'avoir obtenu de si bons résultats, mais elle n'était pas certaine d'aimer l'attention qu'ils suscitaient.
« - Maintenant, laisse-moi te souhaiter la bienvenue parmi nous ! Je suis ravi que tu aies décidé de laisser tomber New York pour rester à Dallas. J'espère que tu ne le regretteras pas.
- Je sais que j'ai fait le bon choix. Sinon, comment vont Sydney et Gage ?
- Bien, ils sont sur une mission, ils ne devraient pas tarder. »
En effet, à peine Trivette eut-il prononcé ces mots que la porte s'ouvrit, laissant le passage à un couple de Rangers criant. Len sourit en entendant leurs insultes ; ils lui avaient manqué !
« - Assez ! Fit brusquement Trivette en se levant et en les réduisant au silence. On a de la visite ! »
Les exclamations de joie remplacèrent instantanément les insultes. Sydney serrait Len dans ses bras alors que Gage lui ébouriffait fraternellement les cheveux. Ils étaient à peine plus vieux qu'elle et formaient un duo remarquable ; elle s'était tout de suite très bien entendu avec eux, durant son stage. Elle avait même logé chez Sydney avant de trouver un appartement. Len les observa un moment et en déduisit que rien n'avait changé dans leur relation : Gage n'avait toujours pas trouvé le courage d'avouer à Sydney qu'il était amoureux d'elle. Elle secoua la tête.
« - Tu es allée voir Walker ? Demanda Sydney en posant son bras sur ses épaules.
- Où est-il ? Fit Trivette en fronçant les sourcils.
- A la salle d'entraînement, répondit rapidement Gage. Il a brutalement décidé qu'il avait besoin d'exercice. De toute évidence, ajouta-t-il avec un sourire malicieux à l'adresse de Len, ton retour le rend très très nerveux. »
La jeune femme rougit -ses amis pensèrent que c'était de gêne alors que c'était de pur plaisir. Au bout de quelques minutes, elle pût prendre congé et se dirigea d'un pas rapide vers les dojos.
Len admirait les mouvements secs et précis de l'homme. Elle était comme hypnotisée. Il lui faisait toujours cet effet, même après trois ans... Il ôtait sa chemise pour s'entraîner et bien qu'il soit de dos, Len ne pouvait empêcher son regard de glisser sur lui. Il donna un coup de pied rapide et brutal au sac qui lui servait de partenaire ; la tringle de fer qui le retenait émit un grincement peu engageant. Quelques instants plus tard, le sac tombait à terre et Len n'avait pu détacher ses yeux du corps en sueur qui s'était tourné vers elle. Un frisson des plus agréable lui parcourut l'échine. Il était le seul à pouvoir la mettre dans un état pareil sans même la toucher... Cordell Walker. Il saisit sa chemise qu'il avait déposé sur le dossier d'une chaise et Len faillit lui demander de ne pas la remettre. Son torse viril et couvert de sueur semblait être un spectacle beaucoup trop intéressant pour le recouvrir… Finalement, Len se secoua et serra la main moite qu'il lui tendait. Son cœur s'emballa à ce contact mais elle décida de faire comme si elle n'avait rien ressenti.
« - Ca a été une véritable surprise de découvrir ta candidature pour les Texas Rangers, dit-il en renfilant sa chemise. Je croyais que tu voulais être flic à New York.
- Mon stage ici m'a beaucoup plu, répondit-elle avec un sourire.
- Envoyer un père abusif doublé d'un assassin derrière les barreaux est assez jouissif, je dois admettre. »
Len eut un petit rire. C'était cette mission-là qui l'avait, en fin de compte, décidé à devenir Texas Rangers. Elle s'était sentie tellement heureuse d'arrêter ce Cody Warrell et de pouvoir assurer au petit Josh que son père ne lui ferait plus jamais de mal. Les premiers temps, Len avait regretté de ne pas avoir eu à se battre : elle aurait pu le tuer à mains nues. Mais Warrell n'était pas un idiot : il n'avait pas le choix, il ne faisait arrêter ou il mourrait. L'idée de mourir l'effrayait trop pour qu'il la prenne en considération. Alors, Len l'avait arrêté. Le lendemain, son stage prenait fin et elle s'en trouvait attristée, que ce soit dû à la perte du travail en lui-même ou à la perte de Walker.
« - Qu'est devenu le petit Josh ? Demanda Len en passant une main dans ses cheveux blonds.
- Tu ne t'es pas renseignée ?
- Je ne pensais pas en avoir le droit. Ce bonhomme devait se reconstruire.
- Il vit avec la sœur de sa mère depuis l'année dernière. Elle n'a pas été facile à trouver. Bref, aux dernières nouvelles, c'est un petit garçon de neuf ans joyeux, intelligent et en bonne santé.
- Tant mieux. »
Len s'était attachée à ce gamin la première fois qu'elle l'avait vu : terré dans un placard, les yeux hagards, l'air terrifié et le corps couvert de meurtrissures.
« - Ils vivent à Dallas, reprit Walker, tu devrais pouvoir aller les voir. Josh se souvient de toi. »
Len sourit et Walker déglutit. Elle le rendait très nerveux. Quand il avait appris qu'elle venait aujourd'hui, il avait ressenti le brusque besoin de se défouler, comme si cela pouvait effacer sa nervosité. D'ailleurs, ça avait remarquablement bien fonctionné. Jusqu'à ce qu'elle pénètre dans la salle d'entraînement, simple et souriante comme à son habitude. Alors, il était devenu un genre d'idiot de lycéen incapable de tenir une conversation. Il l'observa. Elle n'avait pas beaucoup changé mais il la trouvait encore plus belle qu'il y a trois ans. Il était suffisamment honnête envers lui-même pour admettre qu'elle lui plaisait, lorsqu'elle avait fait son stage. Elle lui plaisait beaucoup. Mais il avait presque quarante ans, nom de Dieu ! Il ne pouvait pas séduire une enfant ! Même s'il sentait bien que ladite n'était pas indifférente. Il sursauta en réalisant qu'elle lui parlait.
« - Désolé, s'excusa-t-il, je n'ai pas entendu…
- Je te demandais si tu avais une affaire en cours…
- Un homicide. Le corps d'un garçon de quinze ans, Najim Nasser, a été découvert il y a trois jours, affreusement mutilé. On a pas avancé. »
Il détestait ça. Être réduit à l'impuissance. Ils n'avaient pas le moindre suspect. Najim Nasser était, ou plutôt, avait été un garçon sans histoire. Il livrait les journaux le matin pour gagner de l'argent pour l'université. Il n'avait pas d'ennemis, pas de problèmes à l'école… Mais Walker sentait que le problème n'était pas là. S'il suivait son instinct, il dirait que ce qui avait servi de mobile à ce meurtre, c'était le fait que Najim Nasser était musulman.
« - Il a été enlevé quatre jours avant d'être tué.
- Je vois… Aucune affaire similaire ?
- Rien du tout. »
Un silence embarrassé s'ensuivit.
« - Tu devrais remonter avec l'équipe, fit Walker. Le temps de prendre une douche et… »
Il fut brutalement interrompu par Trivette qui fit irruption dans la salle.
« - Venez, dit-il simplement. Il y a du nouveau. »
La salle réservée aux réunions était très exiguë ; pour seuls meubles, une longue table et des chaises pliantes -elles grinçaient désagréablement quand on les dépliait et quand on posait un postérieur dessus. C'était une pièce sans fenêtre ; d'ailleurs, Len supposait qu'il s'agissait, en fait, d'un ancien placard à balais aménagé. De plus, cette pièce empestait le renfermé toute l'année. Compte tenu de ces conditions, les réunions étaient généralement brèves. L'équipe des Rangers accordait une attention sans faille à Trivette, le seul à être debout. Cette affaire lui avait été attribuée ainsi qu'à Walker, Sydney et Gage parce que leur efficacité était remarquable ; pourtant, ils étaient -pour l'instant- tenu en échec. Et ils enrageaient. Heureusement, Len était là, à présent ; c'était une nouvelle recrue plus que prometteuse et Trivette espérait qu'elle serait à même d'éclairer cette affaire avec un œil neuf. Trivette se retourna et afficha deux photographies sur le tableau blanc. La première représentait un garçon de quinze ans souriant que Len identifia comme Najim Nasser. Il portait des cheveux bruns coupés courts et des lunettes. La seconde image montrait une fille, sûrement un peu plus jeune que Najim ; elle devait avoir douze ou treize ans. Elle avait la peau noire, les yeux sombres, le sourire timide et ne regardait pas vers l'objectif. Trivette inscrivit « Tessa Campbell ».
« - Ses parents viennent de nous contacter : elle devait aller chez une amie hier soir mais n'est jamais arrivée. La police du comté interroge les parents.
- J'irai leur poser quelques questions, intervint Walker.
- Tu emmèneras Len. »
La jeune fille sourit. Les circonstances étaient certes tristes et angoissantes, mais elle allait sur le terrain !
« - Pour l'instant, poursuivit Trivette, rien n'est certain pourtant je suis certain que les cas de Najim Nasser et de Tessa Campbell sont liés.
- Ont-ils des centres d'intérêt commun ?
- Non, Tessa était encore au collège. Apparemment, ils ne se connaissaient pas et ne fréquentaient pas les mêmes cercles.
- Aucune mauvaise fréquentation, dernièrement ? Demanda Gage.
- Non, répondit Trivette. Rien n'avait changé dans leur comportement. Selon vous, est-ce qu'on pourrait avoir à faire au même criminel ? Quels sont les éléments qu'on retrouve chez chacune des victimes ? »
Les Rangers réfléchirent quelques minutes.
« - Tous deux appartiennent aux minorités, lâcha Len.
- L'assassin serait un raciste ?
- On vit dans le vieux sud, rappela Len. Certaines personnes n'ont pas beaucoup évolué depuis la guerre de sécession et voient d'un très mauvais œil l'arrivée d'étrangers sur leur territoire.
- Mais pourquoi maintenant, alors ? Fit Sydney. Les Nasser et les Campbell ne sont pas des nouveaux venus, si ?
- Les Nasser ont toujours vécu là, répliqua Trivette en consultant son dossier. Quant aux Campbell, ils sont arrivés il y a deux ans et n'ont jamais eu le moindre problème. Jusqu'à l'enlèvement de leur fille, bien sûr.
- Est-on sûr que c'est un enlèvement ? Fit Walker. Je te fais confiance, Trivette, mais les gamines de cet âge peuvent fuguer, non ?
- Elle n'avait aucun ennui au sein de sa famille, ses résultats scolaires étaient plutôt bons, elle était sociable. Bon. Walker et Len, vous irez interroger les Campbell. Gage et Sydney, retournez sur le lieu où le corps de Najim a été retrouvé. Quant à moi, je retourne parler à sa famille. »
Les Rangers se levèrent, mais Trivette les arrêta.
« - Une dernière chose. Je viens d'avoir le Sénateur au téléphone. Si nous n'avons pas un début de piste demain, il en référera au FBI et ils nous enverront une équipe de profilers. »
Il ne semblait pas faire confiance à ces profilers qu'il n'avait jamais rencontré ; Gage et Sydney, eux, parurent outrés d'apprendre que le FBI se mêlait de leurs affaires et Walker, lui, réagit avec flegme, annonçant que toute aide était bonne à prendre. Ils prirent congé, se dirigeant vers les missions attribuées par Trivette.
Walker gara la voiture des Rangers devant la maison des Campbell. Située dans un quartier résidentiel de Dallas, c'était une petite maison aux murs beige qui ne différait en rien de ses voisines ; dans les années cinquante, un architecte avait décidé de la construction de ce quartier et avait réalisé des plans tous relativement identiques. Len ne pouvait s'empêcher de trouver ce genre de demeure un peu triste. Ils sortirent de la voiture. Heureusement, la presse n'avait pas encore eu vent de ce nouvel enlèvement et les journalistes n'avaient pas encore installé leur campement sur la pelouse impeccablement entretenue des Campbell. Certains avaient temporairement élu domicile devant le bureau des Rangers, après le meurtre de Najim, à l'affût de la moindre déclaration. Mais il n'y avait rien eu à déclarer.
Walker frappa à la porte.
« - Tu as lu le rapport ? » demanda-t-il à Len.
La jeune femme répondit que non.
« - Alors nous nous rendrons à la morgue, après. Je te préviens, c'est plutôt horrible, comme meurtre.
- Tous les meurtres le sont, non ?
- Je n'ai jamais rien vu de tel. »
Au même moment, la porte s'ouvrit et les deux Texas Rangers se retrouvèrent face à face avec la mère de Tessa. L'inquiétude se lisait dans ses yeux et transparaissait dans chacun de ses gestes. C'était une jolie femme d'une quarantaine d'années, à la peau d'ébène et aux mêmes yeux sombres que sa fille. Ils se présentèrent, elle les invita à entrer. Son état trahissait une nervosité extrême : elle regardait sans cesse la pendule, la porte d'entrée et le téléphone, espérant sans doute un quelconque signe de Tessa. Elle les dirigea vers le salon, une pièce douillette rendue chaleureuse par une peinture au couleurs chaudes et par une grande quantité de photographies accrochées. Len reconnût celle que Trivette avait placardé, un peu plus tôt dans la journée.
« - Est-ce que ce sont les mêmes personnes qui ont tué ce garçon et enlevé ma fille ? »
Len allait répondre que c'était fort probable mais un regard de son coéquipier l'en dissuada.
« - Nous n'en savons encore rien, répondit-elle finalement.
- Madame Campbell, poursuivit Walker, quand vous êtes-vous rendue compte que Tessa avait disparu ?
- Hier, vers dix-sept heures, elle a voulu se rendre chez une amie, pour un devoir. Elle devait passer la nuit là-bas.
- Auriez-vous le nom de cette amie, s'il vous plaît ? Ainsi qu'une adresse ?
- Bien sûr. Sarah Portland, et son adresse doit être quel…
- Nous verrons plus tard, la coupa doucement Len. Que s'est-il passé après ?
- Tessa est partie. Je ne me suis doutée de rien jusqu'à ce que Sarah appelle pour lui parler : Tessa n'est jamais arrivée alors elle a cru que je l'avais punie… »
La voix de Michelle Campbell se brisa.
« - Vous ne nous avez prévenus que ce matin, continua Walker.
- Oui… mon… mon mari a pensé que ce devait être une fugue… Toutes les adolescentes en font… Mais je savais que ce n'était pas ça… Je savais…
- Où est votre mari ? Demanda Len en balayant le salon du regard.
- Au travail, murmura-t-elle. Il ne croit pas qu'elle ait été enlevée… »
Walker et Len lui laissèrent quelques instants pour se reprendre.
« - S'est-elle conduite étrangement, ces derniers jours ?
- Non ! Répliqua la mère d'une voix forte. Je… Je l'ai déjà dit aux policiers, elle était comme d'habitude !
- Votre famille avait-elle des problèmes qui expliqueraient une fugue ? »
Michelle Campbell se leva et les foudroya du regard.
« - Tessa n'a pas fugué ! Répéta-t-elle. On l'a enlevée ! Et si vous ne la retrouvez pas, elle va finir comme ce pauvre garçon !
- Une dernière question, madame, reprit Walker, avez-vous remarqué quelqu'un qui tournait autour de votre fille, ces derniers temps ? Un homme, une femme ? Un jeune ou un adulte ? »
Elle réfléchit pendant environ une minute avant de secouer la tête négativement.
« - Bien. Pouvez-vous m'inscrire les noms et adresses de tous les amis de Tessa. Peut-être leur aura-t-elle confié quelque chose. »
Madame Campbell s'exécuta ; Walker et Len se levèrent. La jeune fille prit le papier où étaient écrit les noms. Les deux Rangers promirent de tout faire pour ramener Tessa et prirent congé.
Il faisait nuit depuis plus d'une heure lorsque Len pût enfin regagner son appartement. Elle était épuisée mais sa première journée avait été un régal -si on omettait l'affaire en elle-même qui ne semblait pas très bien partie. Elle ferma sa porte à clef dès qu'elle fut à l'intérieur, ce n'était pas qu'elle ne se sentait pas en sécurité à Dallas juste un reflexe dont elle n'arrivait à se débarrasser. Elle louait un petit appartement au troisième étage d'un immeuble rénové du centre-ville. Le loyer n'était pas très cher et elle n'avait pas besoin de plus. Elle aurait pu se passer de beaucoup de choses, du moment qu'elle avait une prise pour brancher son ordinateur.
Elle alluma la lumière, balança son sac dans un coin et alla ouvrir la porte-fenêtre. Une bouffée d'air chaud entra immédiatement dans la pièce. Elle s'avança sur balcon. Balcon était sans doute un terme un peu présomptueux pour qualifier l'espace entre la porte-fenêtre et la rambarde en fer. Elle s'y accouda un instant et observa la ville. Elle n'avait pas grandi ici, du moins, pas entièrement. Elle avait passé son enfance et son adolescence à voyager entre deux états : le Texas et l'Arizona. Finalement, ses parents s'étaient fixés à Phénix quand elle avait quinze ans et son père avait décroché le poste de Sénateur. En commençant l'école de police, elle avait décidé de revenir au Texas. Il n'y avait aucune raison rationnelle, elle ne s'y était pas sentie davantage chez elle qu'à Phénix mais elle voulait s'éloigner de ses parents sans se retrouver dans un environnement totalement inconnu.
Pendant plusieurs minutes, elle regarda les voitures défiler et écouta les bruits des klaxons et de la ville. Finalement, elle referma et alla se faire couler un bain chaud. Ca lui faisait toujours du bien, même si elle préférait prendre sa douche le matin pour se réveiller.
Relaxée et un peu endormie par la vapeur, elle s'éternisa. Elle ne sortit que lorsque l'eau fut refroidie. Elle enroula une serviette autour d'elle et sortit de la salle de bain en entendant la sonnerie de son portable. Elle fredonna la mélodie -un tempo rapide et rythmé qui lui donnait une bonne dose d'énergie à chaque fois. Bad Reputation. Il arrêta de sonner avant qu'elle ne le retrouve au fond de son sac. Elle décida que si c'était important, ils rappelleraient. Un instant, elle songea que c'était peut-être ses parents avant de se souvenir qu'ils étaient à un dîner avec des élus. Avec un soupir agacé, elle remarqua qu'elle avait trempé le sol depuis la salle de bain. Elle ferait le ménage demain soir. Elle alla s'asseoir sur le divan de toute manière, le parquet était déjà mouillé. Elle n'avait pas encore eu le temps de meubler son appartement ; il y avait un divan et une vieille télévision pas encore branchée dans le salon, la cuisine comportait le strict minimum. Sa chambre était sans nul doute la pièce la mieux aménagée pour l'instant. Elle avait repeint les murs, fixé un miroir, arrangé les tiroirs de la commode. Elle avait dégoté un tapis qu'elle avait installé avec précision sur le côté de son lit, suivant les lignes du parquet. Elle n'était pas maniaque, loin de là, mais les lignes sur le parquet étaient là pour aider à agencer les éléments, non ?
Elle sursauta en entendant tambouriner contre la porte. Elle frissonna, pas par crainte mais elle s'était un peu attardée et elle avait froid. Les coups continuaient. Elle se maudit pour n'avoir pas choisi un appartement avec un judas. Avec précaution, elle ouvrit légèrement la porte. Elle déglutit et s'empourpra en constatant que son visiteur n'était autre que Cordell Walker.
« - Bon, tu m'ouvres ?! » s'impatienta-t-il alors qu'elle tardait à ouvrir.
Quelques instants plus tard, Walker pénétrait dans l'appartement et rougissait devant Len, vêtue simplement de sa serviette de bain. Il marmonna quelque chose que Len ne comprit pas. Sa gêne la fit sourire. Elle n'avait jamais été franchement exhibitionniste -elle était plutôt pudique, en fait- mais étrangement, devant Walker, elle ne se sentait pas mal à l'aise.
« - Tu veux t'asseoir ? » demanda Len avec innocence.
Il la fixait, sans parler.
« - Tu… Tu ne vas pas t'habiller ? »
C'aurait été une bonne idée, se dit Len. Elle avait froid. Mais le regard de Walker sur elle la faisait agréablement frissonner.
D'un air dégagé, elle lui proposa à boire, il refusa.
« - Qu'est-ce qui se passe ? Demanda-t-elle. Ca ne va pas ? »
Il ne répondit pas, alors elle partit à la salle de bain, enfiler un tee-shirt sur lequel était représenté un bonhomme aux yeux hagards devant un ordinateur. Il tombait jusqu'à mi-cuisse, elle décida que ça irait. De toute manière, elle détestait se recouvrir les jambes.
« - C'est mieux ? » fit-elle en se plantant devant lui, les poings sur les hanches.
Pour la première fois depuis son arrivée, il la regarda droit dans les yeux.
« - Il ne se passera rien, dit-il doucement. Je suis plus vieux que toi.
- Et alors ? Je te plais, non ? »
Len était certaine d'avoir vu ses yeux s'attarder sur elle, mais elle était quand même terrifiée à l'idée qu'il le démente.
« - Ca n'est pas la question.
- C'est la question que je te pose. » insista-t-elle en se rapprochant.
Walker soupira en voyant son visage si près du sien. Sa résolution allait être difficile à tenir.
« - J'ai quarante ans, lâcha-t-il.
- J'en ai vingt-six ! S'emporta-t-elle. Je ne suis plus une enfant. Si je ne te plaisais pas, je ne t'ennuierai pas. Mais c'est pas le cas. Moi, je me bats pour ce que je veux. »
Elle s'était calmée et sa voix était redevenue douce. Elle s'accroupit devant Walker et rapprocha son visage du sien. Elle pouvait sentir son souffle sur sa joue et c'était des plus agréable… De sa main, elle caressa sa joue. Elle fût surprise, elle aurait pensé que sa peau serait plus sèche mais non… Ses doigts dessinèrent les contours de son visage. Il avait de la barbe. Pas une longue barbe à la Dumbledore, juste ce qu'il fallait pour que son visage respire la virilité. Avant de le rencontrer, elle n'aimait pas les hommes avec de la barbe… avant…. Elle était si proche de lui qu'elle était à même de voir que ses lèvres étaient sèches… Comme paralysé par le contact des doigts de Len sur sa peau, il n'osait bouger… Elle laissa glisser ses doigts sur ses lèvres et alors, il ferma les yeux en soupirant. Avant de poser sa main sur la joue de Len. Celle-ci sentit son cœur s'emballer… Jusqu'à présent, c'était elle qui menait la danse mais avec ce simple contact, elle ne savait plus où elle était… Elle passa les doigts dans ses cheveux roux clair… Elle n'avait jamais été attirée par les roux avant de le rencontrer non plus…. Elle se retournait d'ordinaire sur les beaux ténébreux au regard de tueur, mais Walker avait tout bouleversé.
Lentement, il rapprocha son visage du sien. Il n'avait pas du tout prévu ça… Il était venu pour la chercher… Il ne devait pas céder… mais c'était trop tard. Ca l'était depuis qu'elle avait posé sa main sur lui.
Au moment où leurs lèvres allaient s'effleurer, une musique au rythme accéléré les fit sursauter. Len laissa échapper un juron et il n'eut pas le cœur d'en sourire, sachant pourtant que cela se produisait très rarement -durant son stage, Gage et Sydney avaient parié pour savoir lequel des deux parviendrait à lui faire dire une grossièreté. Il ne pouvait se permettre d'embrasser sa coéquipière, même si elle lui plaisait beaucoup. Finalement, elle se précipita vers son sac, le renversa alors que la sonnerie continuait et se saisit de son téléphone.
« - Allô ? » fit-elle à bout de souffle.
Quelques minutes plus tard, elle raccrocha.
« - C'est pour ça que tu es venu ? Fit-elle à voix basse.
- Oui, murmura-t-il. Il y en a eu un autre. »
