Ecrit pour le défi "Contes à rebours" de Lecimal.
La Belle et la bête, façon Axel/Roxas.

Note : cela fait très longtemps que j'ai envie d'écrire une adaptation de contes de fées. J'espère que cela vous plaira.
Note bis : un immense merci à Ariani pour la correction aussi remarquable que rapide !


Le Bois des brûlés

Partie 1

Roxas frémit. L'homme qui n'en était pas un, n'était qu'un amas de brûlures et de plaies mal fermées, purulentes. Il sentait les herbes, le cuir et la magie, cette odeur putride et mystérieuse que Roxas avait appris à haïr dès son plus jeune âge, tandis qu'elle emportait sa mère, comme une maladie.

- Alors, joli garçon, caqueta la créature, marché conclu ?

Roxas ferma les yeux et serra la main tendue, incapable de se départir de l'impression qu'il venait de lier son sort au Diable en personne. Tant pis ; pour son petit frère, pour l'avenir de sa sœur, ce n'était pas si grave.

- Roxas ne fais pas ça ! cria Sora, les yeux plein de larmes.

Mais c'était trop tard. Le démon avait attrapé Roxas et il ne le lâcherait plus à présent. Roxas se demanda si tous les démons avaient des yeux aussi verts.

oooo

Le démon vivait dans un manoir délabré. On aurait dit que tous les alentours avaient été ravagés par un féroce incendie. Il n'y avait pas un brin d'herbe qui ne fut pas cramé, pas un arbre dont les écorces noires n'avaient pas été léchées par des flammes ; même les murs de l'imposante demeure avaient été noircis par le feu.

Roxas suivit la créature à l'intérieur du manoir.

C'était comme entrer dans un monde différent. Si l'extérieur était triste et brûlé, l'intérieur était digne de celui du château d'un prince. Le parfum rance de la magie flottait dans l'air et Roxas se demanda quelles merveilles étaient réelles et quelles splendeurs avaient été conjurées par quelques mots savants. La créature le guida à travers le manoir.

- Tu peux errer à ta guise. Si une porte se refuse à s'ouvrir, n'insiste pas. Et n'essaye pas de quitter le manoir. Les conséquences, seraient... salissantes.

Il fut laissé dans une chambre. De taille moyenne il y avait un lit et une armoire recouverts de poussière et de toiles d'araignée. L'air sentait le renfermé, le moisi. Personne n'avait mis les pieds ici depuis bien longtemps.

Il n'arrivait pas à regretter son geste. L'invocation de la créature ; l'âme de Roxas contre Sora et Xion, à l'abri de tout. Ils ne mourraient plus de faim et de misère, ils seraient riches et heureux. Ils penseraient sans doute toujours à lui, mais le souvenir s'effacerait avec le temps. Xion pourrait apprendre à lire comme elle l'avait toujours rêvé et Sora ferait tout ce qu'il voudrait.

Il pourrait racheter l'échoppe d'horloger de leur père et ouvrir un nouveau commerce. Il était avec Xion, cela irait. Des triplés, Roxas avait toujours été le plus effacé, celui qui était en retrait, un rien jaloux de la complicité qui unissait Sora et Xion.

Cela irait.

Pour eux, au moins.

oooo

Roxas ne savait toujours pas ce que la créature aux yeux verts pouvait bien lui vouloir. Et il n'était franchement pas pressé de le découvrir.

Elle le laissa en paix.

Le premier jour, Roxas resta enfermé dans sa chambre. Chaque fois qu'il avait faim ou soif un plat apparaissait devant lui et disparaissait aussitôt que ses besoins étaient satisfaits.

Il ouvrit les rideaux, laissant entrer la lumière du soleil et il découvrit pour la première fois les teintes bleues de sa chambre qui chatoyaient à la douce lumière du printemps.

Le deuxième jour, il explora le manoir. Celui-ci était immense et vide et poussiéreux. Il était difficile de croire que quelqu'un pouvait vivre là dedans.

Il découvrit des cuisines, tout en bas. Tout semblait brûlé à l'intérieur et il régnait dans l'air une horrible odeur de viande carbonisée. La puanteur était telle qu'elle lui provoqua un haut-le-coeur presqu'assez fort pour lui faire rendre le contenu de son estomac.

Il découvrit une bibliothèque aussi, remplie de volumes couverts de poussières et vraisemblablement oubliés. La moitié des étagères était vide et le sol de la pièce était tapissé de cendres. Roxas commençait à se demander ce qui était arrivé à cet endroit. Quel genre de drame pouvait brûler des hectares entiers et un manoir de pierres, et laisser quelqu'un plus démon qu'humain, couvert de cloques et de plaies, comme seuls témoins d'une souffrance inimaginable ?

Le troisième jour, Roxas découvrit une sorte de donjon, sous le manoir. La porte s'ouvrit comme les autres et Roxas s'aventura dans la cave de la demeure mystérieuse avec autant de précaution que d'excitation. Il n'aurait pas été vraiment étonné s'il avait rencontré un fantôme ou découvert des squelettes aux crânes grimaçants et moqueurs, mangés par le temps et la poussière.

Mais il n'en fut rien. La cave-donjon était aussi déserte que le reste du manoir et personne ne semblait y avoir mis les pieds depuis plusieurs jours.

Ce ne fut que le quatrième jour qu'il se rendit compte qu'il n'y avait pas le moindre miroir, nulle part. Même pas dans la petite chambrette où il faisait ses ablutions, ni dans toutes les chambres à coucher qu'il avait pu visiter. Il était clair qu'autrefois, un miroir avait été accroché ici et là, on en voyait encore la trace sur le mur, mais la glace avait disparu. Pas plus de miroir dans l'immense salle de réception au rez-de-chaussée. Roxas se demanda si son « hôte » était un vampire. Peut-être n'avait-il pas de reflet. Puis il repensa aux cloques et aux plaies, et aux yeux verts étincelants – avec des yeux pareils, il n'était pas difficile d'imaginer que le maitre des lieux avait été beau, jadis – il ne supportait sans doute plus la vision de sa propre image. Une vague de pitié envahit Roxas, qui essaya d'imaginer, du jour au lendemain, un visage lacéré par les brûlures et les blessures, méconnaissable, assez laid pour faire hurler d'horreur des enfants.

Le cinquième jour, il croisa son geôlier au détour d'un couloir. Dans la pénombre, il avait l'air plus monstrueux encore, moins humain que jamais. Roxas imagina les iris verts brillant dans le noir, comme une paire d'yeux de loups.

- Messire, balbutia Roxas, incertain du nom par lequel il devait appeler la créature brûlée. Toute la pitié qu'il avait pu vaguement ressentir la veille s'était envolée, aussitôt qu'il s'était retrouvé en présence de cet être. Il avait une présence étrange, presque maléfique. Une présence qui rappelait douloureusement à Roxas ce qu'il ressentait les dernières semaines qu'il avait passé avec sa mère. C'était comme si la magie prenait vie autour d'elle, tourbillonnante et sombre, happant et dévorant l'oxygène qui l'entourait.

Une présence qui donnait envie à Roxas de s'enfuir très très vite, très très loin.

oooo

Deux semaines passèrent, puis trois, sans que Roxas n'aperçoive son sinistre hôte plus d'une poignée de fois.

Il se demandait si la créature avait un nom. Il avait entendu toutes sortes de choses à propos de lui au village quand il était encore avec Sora et Xion : que c'était un démon, un sorcier, un tueur, qu'il pratiquait une magie si noire que cela avait enlaidi les traits de son visage et que sa voix avait été épaissie par les fumées acres des potions horribles qu'il préparait.

(Pourtant, Roxas ne pouvait s'empêcher de remarquer que la créature ne lui avait fait aucun mal, n'avait rien demandé de lui et l'ignorait même complètement.)

Au cours des semaines qui suivirent l'arrivée de Roxas, la cuisine fut mystérieusement remise à neuf. L'odeur de viande carbonisée se dissipait chaque jour davantage, et tout ; du sol au plafond, avait été remplacé. Les repas n'apparaissaient plus dans sa chambre, mais en cuisine. Il trouvait toujours une assiette chaude l'attendant, avec un bout de papier comportant un seul mot. Roxas ne savait pas lire, mais il savait reconnaître les lettres formant son prénom.

A présent qu'il était habitué à sa nouvelle vie et qu'il se sentait à peu près en sécurité entre les quatre murs de sa somptueuse chambre, Roxas ne pouvait s'empêcher de manifester de la curiosité à l'égard de la créature. Pourquoi l'avait-il fait venir ici, si c'était pour l'ignorer si complètement ? Etait-il un prisonnier ? Etait-on un prisonnier juste parce qu'on ne pouvait pas quitter un endroit ?

Il n'avait jamais été si bien nourri, ni si bien habillé de toute sa vie. Il n'avait jamais froid. En réalité, son sort n'avait rien d'horrible, si ce n'était que son frère et sa soeur lui manquaient – terriblement.

oooo

Un jour, il essaya de sortir.

A sa grande surprise, la porte s'ouvrit sous ses doigts aussi facilement que les autres portes. Le cœur battant la chamade, Roxas fit quelques pas à l'extérieur, respirant l'air pur à grandes goulées, pour la première fois depuis de longues semaines.

Soudain, l'ombre presque familière du démon du château apparut près de lui. Roxas aurait bien été en peine de dire s'il s'était déplacé aussi vite et silencieusement qu'un félin ou s'il s'était matérialisé là par magie.

La créature ne dit rien, se contentant de le fixer de ses yeux trop verts.

- Je n'allais pas m'enfuir, ne put s'empêcher de préciser Roxas qui sentait la nervosité le gagner.

- Je sais, répondit son hôte.

La voix rauque et si peu entendue fit frémir Roxas, qui se rappela une fois de plus toutes les histoires horribles qui se racontaient sur cette créature. Il se sentait mal à l'aise sous ce regard vide. Il n'était pas méchant, haineux ou même froid, il était juste – vide, dénué de toute émotion, comme si l'humanité n'avait aucune prise sur cette chose.

Pris d'une brusque impulsion qu'il aurait été bien en peine d'expliquer, Roxas parla encore.

- Mon nom, c'est Roxas. C'est quoi le vôtre ?

Il se sentit incroyablement brave – ou incroyablement stupide – d'avoir réussi à poser cette question.

Pour la première fois, quelque chose qui ressemblait à de l'amusement sembla teinter les yeux verts de la créature.

- C'est Axel, répondit-il. Tu crois que tu arriveras à le retenir ?

Roxas gargouilla un acquiescement presque déçu que le nom donné soit si normal.

- Ne reste pas dehors trop longtemps. Les loups sont affamés.

Il n'avait guère besoin d'en rajouter. Roxas avait entendu plus d'une fois les histoires de commerçant coupant à travers le bois pour se faire dévorer un bras ou une jambe par des loups qui crevaient de faim.

La créature disparut comme elle était apparue.

Axel, songea Roxas.

C'était un prénom humain.

oooo

Après cela ils se croisèrent plus souvent dans les couloirs. C'était comme si en demandant le nom de son hôte, Roxas avait ouvert une porte, rompu l'accord tacite de s'éviter.

Axel était à la cuisine quand Roxas descendait aux heures des repas. Une fois, il le surprit même en train de cuisiner. L'odeur délicieuse qui régnait dans la cuisine faisait gargouiller son ventre et il surprit même un demi sourire sur la bouche d'Axel lorsqu'il entendit le bruit.

Roxas se demanda pourquoi son hôte n'utilisait pas la magie pour cuisiner.

Certains jours, Roxas se réveillait et errait au hasard dans le château à la recherche de secrets et de portes qui ne s'ouvraient pas – ce qui n'était encore jamais arrivé. Parfois, il ne se retournait pas une, mais deux ou trois fois, incapable de se débarrasser de l'impression que quelqu'un le suivait. Evidemment, il n'y avait jamais personne derrière lui.

Malgré tout, l'idée restait et il n'y avait pas grand chose, pas même les couloirs déserts pour lui faire croire qu'il rêvait cette présence près de lui.

Il se demanda avec amusement si le château était hanté. Cela ne l'aurait pas étonné outre mesure si c'était le cas.

Un jour, il ouvrit une chambre qui était remplie de bibelots et d'objets en tout genre. Un rouet cassé, une table d'échecs renversée, des tableaux à moitié calcinés, des jouets d'enfant. Il ne put s'empêcher d'y jeter un coup d'œil, mourant de curiosité quant à l'existence d'une pièce aussi insolite dans la demeure d'une créature telle que Axel. Lorsqu'il referma la porte derrière lui, Axel l'attendait, les bras croisés, le regard insondable. Se sentant coupable sans savoir pourquoi (si Axel avait vraiment voulu que Roxas n'entre pas dans cette pièce, la porte ne se serait jamais ouverte) Roxas ne put s'empêcher d'essayer de se défendre.

-La porte était ouverte, dit-il.

-Je sais, répondit l'autre.

Un silence inconfortable s'installa entre eux. Axel lui bloquait le passage et ne semblait pas disposé ni à bouger, ni à parler. Roas lécha ses lèvres, un réflexe inconscient qui trahissait sa nervosité.

-Qu'est-ce que c'est que cette pièce ?

La plupart des objets était abîmée, mais moins cruellement brûlée que tout ce que Roxas avait pu voir jusqu'à présent. Comme si cela avait été des objets chéris et sauvés au dernier moment (pourquoi un vieux rouet et une table d'échecs ? Cela n'avait aucun sens.)

Un air lointain gagna les traits dévastés d'Axel. Il était si proche de Roxas que celui-ci pouvait discerner chaque brûlure, chaque cicatrice de son visage. Certaines plaies étaient encore rouges, comme si elles s'étaient ré-ouvertes peu de temps auparavant. Roxas avait presque envie de passer la main sur ce visage irréel, de toucher et sentir les cicatrices sous sa paume.

Honteux de sa fascination pour les marques des souffrances d'Axel, Roxas se concentra sur les yeux verts comme de l'absinthe.

-Des souvenirs.

Une sorte de sourire étira sa bouche.

-Je te raconterai leur histoire, si ça t'intéresse.

Roxas se mordit les lèvres pour ne pas rétorquer quelque chose comme « c'est votre histoire qui m'intéresse ».

Quand avait-il cessé d'avoir peur de son hôte pour ressentir de la curiosité à son égard ?


à suivre...

J'espère que cela vous a plu.
A bientôt :)