I°)

Tout commence un sombre matin d'hiver londonien. La neige tombait à gros flocons et le peu de charbon que les habitants possédaient en ces temps de guerre disparaissait rapidement dans les poêles. J'étais à Londres depuis dix-huit mois. Mes parents m'y avaient envoyé en septembre 1939, alors que les prémices de la guerre se faisaient sentir. Mon père, diplomate attaché à l'ambassade allemande de Paris, était l'un des mieux placé pour comprendre qu'en dépit des concessions que le monde faisait, une guerre semblait inévitable. Depuis plusieurs années, les grands représentants de la planète pensaient qu'en contentant le tyran allemand, une boucherie comme celle de 1914 pourrait être évitée et personne ne semblait se rendre compte du danger que la présence d'Hitler à la tête de l'Allemagne représentait. Depuis la signature des Accords de Munich en Septembre 1938, un grand soulagement se forgea au sein l'opinion mais ils n'installèrent pas la paix et l'Allemagne fut encouragée dans sa volonté expansionniste. Après la Tchécoslovaquie, où pouvait-il bien s'arrêter ? Ce ne fut une surprise pour personne quand le Führer fit comprendre qu'il avait des velléités sur la Pologne : il voulait un accès direct à la partie orientale de l'Allemagne à travers ce pauvre pays, le « corridor de Dantzig ».

Je devais entrer dans une école de médecine parisienne mais mes parents m'ont fait rapidement comprendre que mon avenir ne se situait plus à Paris mais dans la capitale anglaise, auprès de ma grand-mère maternelle. Mon frère, Matthias, et moi-même sommes arrivés à Londres le jour même où Hitler envahit la Pologne c'est à dire le 1er Septembre 1939. Dès lors, tout le monde su que la guerre n'avait jamais été aussi proche. Paradoxalement, j'étais sereine. Je savais qu'après mon départ de la France, mes parents avaient quitté Paris pour trouver refuge dans notre grand domaine vinicole du sud de la Gironde : La Bastide Blanche, qui était dans la famille de mon père depuis l'époque de Louis XIV et qui avait résisté à toutes les tempêtes, même la Révolution Française ! Mais je regrettais de m'être chamaillé avec mes parents à propos de mon départ pour la Grande-Bretagne. Pour moi, il était inconcevable de quitter Paris, la ville où j'avais passé la majeure partie de ma courte existence, où toutes mes amies demeuraient, là où était la vie mondaine que je menais depuis que j'avais l'âge d'y participer. Comme j'étais idiote ! Le dernier vrai contact avec mes parents avant mon départ fut une violente dispute. Avec le recul, j'ai compris que mes parents n'ont toujours voulu que mon bien et je le regrette d'autant plus désormais.

Les évènements qui suivirent l'entrée en guerre de la France et de l'Angleterre, le 3 septembre 1939 sont un peu flous dans ma mémoire. Tout ce que je me rappelle c'est que ma grand-mère a longuement insisté pour que je poursuive mes études de médecine au sein de l'université de Londres et que j'ai dû m'y soumettre. Je pensais que j'allais retourner rapidement à Paris, retrouver mon école et ma vie d'autrefois, mais je me trompais. Comme toutes les jeunes filles de 18 ans, j'étais insouciante et naïve, mais je me dis aujourd'hui que je l'étais plus que les autres. Les années de guerre allaient me changer radicalement mais je n'en avais pas encore conscience et le seul souci que j'avais pour l'instant était la tenue que j'allais mettre pour la rentrée universitaire. Mon frère était lui aussi s'était inscrit à l'université de Londres pour poursuivre ses études de commerce, entamées deux ans auparavant à Paris. Il avait 20 ans et il était pour moi la personne la plus importante de la terre. J'avais pour lui une confiance aveugle. Il avait toujours été là pour moi, quand nos parents étaient trop occupés à organiser leurs soirées de charité ou autre chose. J'adorais mon frère et de biens tristes nouvelles sont rapidement arrivées à son sujet. Il avait l'âge d'être mobilisé et ses chances d'être enrôler étaient multipliées par deux du fait de notre double nationalité : nous étions français par notre père et anglais par notre mère. Ce fut finalement la Royal Navy qui obtint ses faveurs et il partit pour Portsmouth en janvier 1940. Mon existence fut d'autant plus bouleversée que j'avais du mal à me faire à la vie londonienne et je perdais là mon unique repère. Toute la stabilité de ma vie venait de s'effondrer et pour la première fois je me retrouvais seule. Ce fut là l'occasion d'un rapprochement étonnant : celui avec ma grand-mère.

Ma grand-mère, Lady Amélia Withfield, était une personne tout à fait surprenante. Elle avait perdu mon grand-père très tôt, alors que ma mère n'avait que trois ans et elle avait passé le restant de sa vie à repousser les avances de prétendants plus intéressés par l'héritage de son mari que par sa personne. Elle voulait que sa fille ait une vie prospère et agréable comme la sienne : un aristocrate anglais pour mari, une belle maison dans Londres, un cottage en Cornouaille… Elle vit donc d'un mauvais œil l'arrivée de mon père dans sa vie. C'était le fils d'un négociant en vin français qui essayait tant bien que mal de maintenir son exploitation à flot. Mais son poste au sein de la diplomatie française jouait en sa faveur et grand-mère dut se résoudre à l'idée que sa fille ferait un mariage d'amour plutôt que de raison. Je pense que c'est pour ça qu'elle était si désagréable avec nous : elle nous faisait payer ce mariage qui avait été une contrainte pour elle. Lorsque mon frère se retrouva mobilisé, son visage pris soudain dix ans supplémentaires et je remarquai rapidement qu'elle se faisait autant de souci pour Matthias que moi. Les dîners devinrent l'occasion d'interminables discussions sur la guerre, l'attitude des alliés et leur stratégie d'attente, le départ imminent de Matthias pour l'Océan Indien et les colonies, le fait que les Etats-Unis n'entre pas en guerre…Durant ces repas, j'appris plus sur ma famille que durant ma vie entière. Le temps passa plus rapidement en sa compagnie mais pas aussi vite que je l'aurai voulu. Cette guerre me semblait interminable et mon désir de rentrer en France me tenaillait toujours autant. J'avais régulièrement des nouvelles de mes parents, ils me parlaient plus de leur vie quotidienne que de l'impact de la guerre sur la France et sa population. Des banalités en somme, mais qui allaient devenir très précieuses.

Hitler se décida à attaquer la France. Je pensais, comme tout le monde, que la France allait vaillamment résister et repousser l'invasion facilement. Mais je me trompais grandement. L'armée française fut balayée en quelques semaines et l'Angleterre devint la cible privilégiée de l'Allemagne et de ses bombardiers.

Encore une fois, ma vie connut d'innombrables bouleversements. La guerre nous avait rejoint et nous vivions désormais à son rythme. Nous passions nos nuits dans les abris souterrains pour nous préserver des bombardements qui martelaient Londres, et le jours nous vivions de réparations, de rationnements, et je prêtais main forte comme infirmière dans un hôpital de la ville qui avait du mal à faire face aux victimes des bombardements nocturnes. Mes études étaient interrompues car l'université dans laquelle j'étudiais avait été touchée plusieurs fois. La Reine était extrêmement proche de ses concitoyens et son soutient fut très important durant ces années de malheurs.

En France, la politique de Vichy menait bon train mais mon père avait conservé sa place a sein du gouvernement et tout semblait bien se passé pour mes parents. En somme, nous ne nous en sortions pas trop mal mais ce n'était que le calme avant la tempête.

Cette fameuse tempête s'abattit sur moi et ma grand-mère le 15 décembre 1940. Il était huit heure du matin et nous étions à table quand on sonna à la porte. Henry, le valet de la maison alla ouvrir et un homme en uniforme, je n'aurais pas pu dire son grade à l'époque car je n'était pas encore familière des galons, entra. Ma grand-mère pâlît d'un seul coup et moi je ne comprenais pas ce qu'il se passait. Il lui relit une lettre et murmura quelques mots qui m'étaient inaudibles car tout semblait sifflé autour de moi. Un mauvais pressentiment m'envahit. L'homme partit et ma grand-mère posa la lettre sur la table sans même l'ouvrir et monta se réfugier à l'étage. J'ouvris la missive, mes mains tremblaient. Un long cri m'échappa. Tout tourner autour de moi. Je ne savais pas ce qui m'arrivais. Mon frère venait d'être porté disparu. Son navire avait sombré corps et biens au large des Philippines. Le monde semblait s'écroulé autour de moi. Je devais écrire à mes parents, rapidement. Mes parents ; je n'avait pas eu de nouvelles depuis fort longtemps, ma grand-mère m'avait dit de ne pas m'en faire, qu'ils bougeaient sans cesse et qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. J'ai donc du écrire cette courte lettre, si difficile pour moi à rédiger. Je n'ai jamais su s'ils l'ont reçu.. Cela m'a sans doute permis d'accepter le fait que je ne reverrai sans doute jamais mon frère tant aimé et à prendre cette fameuse décision qui allait changer ma vie du tout au tout.