Prologue:
See her come down, through the clouds So come on Love, draw your swords Cause you are, the only one Draw your Swords, Angus and Julia Stone
I feel like a fool
I ain't got nothing left to give
Nothing to lose
Shoot me to the ground
You are mine, I am yours
Let's not fuck around
Cause you are, the only one
La forêt baignait dans une douce et chaude lumière ambrée prélude à la noirceur de la nuit. Tout était calme, loin des conflits et de la fureur des hommes. La cadence régulière de son cheval était reposante et Sandor se laisser transporter sans prêter guère attention aux alentours. Les autres étaient restés à l'auberge, lui voulait être seul. Il venait de trouver un coin tranquille où dormir bien à l'abri dans un tronc creux gigantesque, caché par les feuillages. Mais il fallait que sa monture s'abreuve, la brave bête avait fait suffisamment pour aujourd'hui et était assoiffée. Il connaissait une grande clairière à moins d'une lieue d'ici où se trouvait un étang qui ferait bien l'affaire.
Alors que Sandor émergeait des broussailles, il stoppa net en voyant un autre cheval qui broutait l'herbe au bord du plan d'eau jamais il n'avait vu pareil destrier. L'animal était de grande taille et possédait une robe couleur crème qui scintillait au soleil parée d'une crinière dorée flottant au vent qui lui donnait un aspect angélique.Le cheval s'ébroua et porta son attention vers un angle mort, les oreilles dressées vers l'avant. Il frappa le sol de son sabot par deux fois. Sandor observa ses yeux d'un azur clair et n'aurait su dire s'il trouvait son apparence inquiétante ou d'une hypnotisante beauté.
Le propriétaire n'a pas peur d'être discret, ironisa-t-il en restant silencieux.
En portant son regard sur le ponton de bois qui enjambait l'étang, il vit ce qui semblait être une jeune fille agenouillée, dos à lui. Ses longs cheveux châtain dévalaient en cascade de boucles chatoyantes dont une partie tressée était retenue par un bijou qui reflétait la lumière. Elle portait une simple robe bleu pâle qui, sans avoir de brodures coûteuses, n'était pas celle d'une simple paysanne.
Soudain, deux hommes s'insinuèrent dans son champ de vision. Vêtus de broignes crasses, ils s'approchaient à pas feutrés du ponton. Leurs intentions étaient on ne peut plus clair. Les épées avaient beau sembler usées, elles n'en étaient pas moins redoutables pour trancher une peau sans protection. Sandor dégaina tranquillement la sienne et réfléchit sur ce qu'il convenait de faire.
Qu'ai-je à foutre d'une pauvre inconsciente ?, maugréa-t-il. Laissons-les faire leur besogne. Après tout, je ne suis pas censé être là. S'ils viennent me chercher noise par contre…
Mais il avait vu suffisamment d'horreur depuis l'aube. On lui avait ordonné de prendre la tête d'une troupe de quelques hommes pour aller à la rencontre de brigands qui avaient pour refuge un hameau d'une centaine de gens, non loin de là. Ces pilleurs sévissaient dans la région faisant affront au Roi et à son Autorité. Quelques jours auparavant, ils s'en étaient pris à l'attelage qui amenait des parents de la Reine à Port-Réal. Une erreur fatale. Son frère Gregor étant retenu par une mission pour Tywin Lannister, Cersei l'avait jugé le plus apte à mener à bien l'exécution requise. Sandor eut un soubresaut de dédain en se remémorant la sentence. « Je les veux morts, eux et leurs complices. Massacrez le village qu'ils retiennent la leçon, avait-t-elle asséné d'un ton irrévocable et froid.
Ils étaient arrivés à l'aurore quand les chaumières étaient encore endormies. Puis d'un seul mouvement Sandor avait lâché la meute, devenant un chien parmi les autres. Dans ces moments-là, il ressentait une exaltation unique, il était léger comme l'air, d'une impitoyable efficacité. Tout ennemi croisant son épée était condamné à une mort certaine. Il ressentait une intime satisfaction de voir leurs têtes se décomposer à sa vue. On ne se gaussait plus de son apparence à cet instant, ça ne faisait plus rire du tout. Cet état de transe lui donnait peu de remords à tuer homme, femme ou enfant. Pour ces derniers, peut-être avait-il plus de regrets, mais il n'était pas payé pour hésiter. S'il ne le faisait pas, d'autres le feraient et moins bien, en les faisant souffrir. Lui n'aimait pas jouer avec ça. Tuer était une chose, torturer était une autre. A chaque fois qu'il était le témoin d'un viol, un dégoût incontrôlé lui remontait à la gorge. Il ne tolérait pas ces exactions mais ce matin-là, il avait était bien impuissant face à tous ceux qui avait été perpétrés.
Pas un de plus, marmonna-il en s'avançant prestement vers les deux agresseurs après avoir libéré son cheval.
L'un des hommes allait s'emparer de la jeune fille lorsque l'épée de Sandor trancha d'un coup sec la tête du second. Dans un gargouillis ignoble, son corps s'effondra sur le sol. Mais alors qu'il reportait son attention vers l'autre, celui-ci était déjà en train d'observer son ventre qu'une épée venait de traverser de part en part. La lame se retira et l'homme s'effondra à genoux en hoquetant. Derrière lui se trouvait la jeune fille qui après un bref regard de mépris, le poussa dans l'eau avec son pied. Elle fit tournoyer le manche de son épée dans la main avec un air de satisfaction et se décida enfin à regarder Sandor. Son visage était impassible, pas un mouvement de recul face à lui ni l'ombre du dégoût.
« Merci de votre aide, Ser. Mais j'aurai pu me débrouiller seule », dit-elle d'une voix claire et calme, comme si rien ne s'était passé.
Sandor éclata d'un rire râpeux devant tant d'impertinence. Deux hommes s'apprêtaient à la tuer, non sans l'avoir violée assurément, et elle était là devant lui dans une quiétude surprenante.
Je ne suis pas Ser, fillette, répondit-il d'une voix dure et rauque. Et te fiche pas de moi, t'aurai rien pu faire contre deux hommes qui ont trois têtes de plus haut que toi.
Et moi je ne suis pas une fillette, Clegane, rétorqua-t-elle d'un air désinvolte en insistant sur son nom. Ces deux-là n'étaient que des brutes imbéciles, Gullfaxi les avait repérés depuis longtemps.
Ainsi elle sait qui je suis. Pourquoi n'est-elle pas effrayée ?
Gullfaxi ? se gaussa Sandor. Ton foutu canasson qui brille ?
N'est-il pas superbe ? Et pour votre gouverne, son nom signifie « crinière d'or ». Ce qui lui va plutôt bien vous devez l'admettre, dit-elle d'un air amusé teinté d'une fierté non dissimulée pour sa monture.
Il t'a prévenu de leur arrivée, murmura-t-il en tournant la tête pour regarder les deux chevaux s'abreuver. Les deux coups de sabots au sol.
Intelligent le bellâtre à quatre pattes.
Un coup, quelqu'un approche. Deux coups, menace contrôlable, se tenir en garde. Trois coups, fuir, expliqua-t-elle en scrutant le visage de Sandor.
Et qui te dit que je ne vais pas te tuer comme celui-là ? dit-il en désignant le cadavre du chenapan qu'il fit rejoindre son compagnon dans l'eau.
Quelle utilité de vouloir me sauver pour m'éliminer ensuite ?
T'es pas du coin. Qu'est-ce que tu fais là ? grommela-t-il en esquivant sa question.
Son regard balança de son épée à Sandor tandis que sa jolie bouche esquissait une moue d'hésitation. Elle soupira.
« Je suis là pour venger un être cher », souffla-t-elle en fronçant les sourcils d'un air déterminé.
Sandor resta silencieux, grimaça. Le désir de vengeance lui était un sentiment familier.
Une amie très proche est venue dans la région pour visiter de la famille éloignée. Aucune nouvelle pendant des semaines jusqu'à qu'un messager nous rapporte qu'elle avait été trouvée morte au bord d'une route. Dans les auberges du coin, deux hommes se vantaient de l'exploit d'avoir violée et tabassée une fille sublime aux cheveux blonds et yeux noisette. Aliénor. Ma chère Aliénor…, raconta-t-elle d'une traite les yeux humides emplis d'une colère froide.
N'ont-ils pas été jugés ? questionna Sandor qui trouvait étonnant que les deux hommes ne se soient pas attirés les foudres des villageois.
La question parut la mettre hors d'elle. Elle leva soudainement son épée et le menaça en le foudroyant du regard.
« Comment osez-vous poser la question ?!, rugit-elle. C'est de la Garde que l'on parle! Ceux qui ont été envoyés arrêter un homme qui était impliqué dans je ne sais quel complot contre la Royauté, il y a quelques mois de ça. Mon amie n'avait rien avoir avec eux, elle ne faisait que marcher sur une route de campagne. »
Sandor se souvenait très bien. L'homme en question avait été pendu sitôt arrivé à Port-Réal. Les hommes dépêchés sur place étaient des bougres d'idiots qui leur pensaient tout acquis grâce à leur titre. Leur seule mission était d'arrêter le type vivant et sans remous. Foutus chevaliers. Qu'ils n'aient pas voulus se contenter d'une pute dans n'importe quel bordel de la ville après leur devoir ne le surprenait guère. Une belle fille leur appartenait dès qu'ils avaient posé les yeux dessus. De là à se vanter de l'avoir battue à mort, il ne les aurait pas cru si stupides.
« On ne touche pas les chevaliers. Honneur et fierté sont les maîtres mots, déclara-t-elle en riant nerveusement. Amères étaient les paroles. Alors que comptez-vous faire ? demanda-t-elle avec suspicion mais l'air de s'être calmée. Je viens de vous avouer que mon but était d'étriper ces ordures. Vous êtes tenus de me dénoncer ou de me tuer sur le champ, non ? »
Elle lui avait posé la question avec légèreté mais il savait qu'elle se tenait sur ses gardes.
Si tu me l'as dit, c'est que tu sais que je n'en ferai rien. De plus tu sais qui je suis mais tu n'es pas effrayée, ajouta-t-il.
Votre visage est décrit de long en large par tous les gens du pays, il n'est pas difficile de vous reconnaître. Et je ne doute pas que vous soyez à la hauteur de votre réputation, commença-t-elle. Elle marqua une pause, le fixant. Néanmoins, vous avez l'air de tenir à ne pas être confondu avec les chevaliers et leur hypocrisie aussi accablante que leur cruauté. Vous venez de me sauver d'une agression dont la finalité n'était un mystère pour personne. Tant d'autres auraient juste rejoins ces deux hommes pour profiter de la situation. J'en conclue que les actes forcés de chair vous rebutent et que vous ne voyez pas l'intérêt de m'ôter la vie.
Belles paroles que tout cela, grogna-t-il.
Non, assura-t-elle. Votre expression placide ne fonctionne pas avec moi, Clegane. Les yeux sont bien plus riches de vérité.
Il garda le silence. Sa perspicacité le dérangeait, il ne se sentait pas à l'aise. Mais alors qu'elle regardait au loin il observa son visage, son petit nez, ses yeux en amandes d'un vert sombre à la prunelle noir cerclée de mordoré, sa peau de pêche. Elle avait de beaux traits et un port de tête altier, un corps mince. D'où venait donc cette beauté d'environ seize printemps ? Sa propre laideur lui pesa soudainement sur les épaules.
« Je vous propose un marché, dit-elle après un long silence. Elle attendit une réaction qui ne vint pas, et se décida à continuer. Je sais qui ils sont mais je n'ai qu'une vague idée d'où trouver les hommes que je cherche. Vous vous devez savoir mais il serait malséant de vous demander de les dénoncer gratuitement. Alors je vous lance un défi. Elle prit une inspiration. Le soleil va bientôt se coucher, nous n'avons plus beaucoup de temps avant que la nuit ne tombe. Battons-nous en duel. Si j'arrive à vous désarmer, vous me dites où les trouver. Si ma foi c'est vous qui me désarmiez, je vous accorderai n'importe quelle faveur que vous me demanderai. »
Sandor l'observa longuement le temps d'assimiler ce qu'elle venait de lui dire. Personne n'avait jamais osé le défier en duel volontairement, cela s'apparentait à un suicide. Comment peut-elle me donner une telle offre ? Certes, ce n'était pas un marché à mort mais tout de même… N'importe quelle faveur. Rien que pour faire taire son orgueil de jeune pucelle, se persuada-t-il.
« Bien » fut le seul mot qui finit par sortir de sa bouche.
Elle esquissa un sourire et une lueur étrange illumina ses yeux. S'engagea un bal insolite et silencieux où la piste de danse n'était qu'un ponton de bois étroit et usé. Un pas de trop et on finissait à l'eau ce qui ne serait pas pour plaire à Sandor et à son armure lourde qui l'entraînerai au fond rapidement. Ils se mirent tous deux en garde et la fille fit le premier pas. Il contrat facilement sans porter un coup trop fort avec son épée. Autant prendre son temps.
Elle s'avançait et il reculait, il allait à gauche et elle allait à droite, miroir de l'un et de l'autre. En peu de temps il comprit qu'il s'était largement trompé. Elle maniait son épée avec une dextérité époustouflante. Epée qui semblait forgée dans un acier minutieusement travaillé mais qui n'avait pas la patine de l'acier valyrien c'était aussi beau, mais différent. En tout cas, la lame paraissait redoutable. Elle esquivait la vigueur de ces attaques avec vivacité et il se retrouvait à tourner en rond pour l'atteindre. A chaque fois, la garce se débrouillait pour ne pas avoir à supporter la pleine puissance du choc de son épée contre la sienne. Inquiété par la proximité du bord, il n'osait pas de gestes trop amples de peur de finir déséquilibré alors que la minceur et la légèreté de son adversaire lui conférait un avantage qu'il n'avait pas supputé au départ. C'est moi qui ai été aveuglé par mon orgueil, saisit-il soudain. Dans un autre contexte, il l'aurait défaite en y mettant l'effort nécessaire mais là, il n'affichait pas la même assurance. Un léger coup d'œil à l'horizon lui indiqua que le soleil était sur le point de tirer sa révérence. Il fallait faire vite. Perdre face à une fille plus mince, plus jeune et bien plus petite que lui n'était pas une possibilité.
La cadence s'accéléra et alors qu'il levait son épée, pendant une fraction de seconde, il fut persuadé de la désarmer lorsque celle-ci s'abaisserait. Peut-être aurait-ce été le cas mais le vieux ponton fatigué de tant d'agitation ne l'entendait pas de cette oreille. Sandor sentit le bois craquer sous ses pieds et recula avec précipitation. Une de ses chevilles resta coincée dans le trou qui venait d'apparaître et le poids de son armure l'entraîna en arrière. Il tomba brutalement et s'affala de tout son long, lâchant son épée. Mon épée ! Mais il n'eut pas le temps de s'en préoccuper car la donzelle, emportée dans son élan en s'avançant vers lui, chutait à son tour.
Comment décrire l'après ? Comment décrire le poids de la fille sur son buste, cette brusque chaleur qui se propagea dans son corps comme un poison ? Il dévisagea l'importune, dont le minois adorable n'était qu'à quelques centimètres du sien. Sa bouche était entrouverte, l'air de ne pas réaliser ce qui venait de se passer. Son souffle tiède caressait les joues de Sandor et il sentait sa poitrine se soulever au rythme de sa respiration saccadée par l'effort tandis que des mèches de cheveux lui chatouillaient agréablement la peau. Plus rien ne bougeait, et la lumière elle-même semblait s'être posée, immobile, sur eux. Les alentours étaient flous et silencieux tel un songe alcoolisé et la forêt faisait oraison dans une langue muette et oubliée, agenouillée devant le crépuscule. Sandor ne pouvait détourner son regard de la sirène échouée sur lui, il était paralysé, incapable du moindre geste, du moindre mot. Cette fille était le pire des incendies. Fuir, maintenant. Mais il se sentait comme un animal piégé par les flammes, incapable de trouver une issue. Et c'était si atrocement bon.
Est-ce là le véritable désir ?, songea-t-il alors que les lèvres de la belle s'étiraient en un sourire délicat.
Mais déjà elle relevait la tête et s'agenouillait sur lui dans une position qui aurait paru suspecte à n'importe qui passerait par là.
Les instants d'éternité sont parfois les plus éphémères.
Le soleil rend le tablier pour aujourd'hui. Nous avons perdu tous les deux, Clegane, conclue-t-elle en contemplant d'un air désolé les deux lames abandonnées sur le ponton.
Il semblerait, grommela-t-il en reprenant ses esprits, les yeux considérant le ciel rose et doré qui battait retraite contre la noirceur de la nuit accompagnée de menaçants nuages qui s'amoncelaient.
Où sont les deux porcs que je meurs d'envie d'égorger ? demanda-t-elle en s'éclaircissant la gorge.
A une dizaine de lieue d'ici dans le hameau de Crowhurst, ils y ont leurs habitudes dans la taverne dès qu'ils sont en repos. Mais je ne peux pas t'assurer de leur présence, il te faudra peut-être attendre quelques jours. Finn est assez grand mais mince comme un piquet avec une gueule de raton laveur et les dents qui se chevauchent. Le type qui le suit comme son ombre, c'est Alcide. Un petit cochonnet au groin protubérant qui te buterait sa propre mère pour quelques pièces d'or, une ordure de la pire espèce. Il n'a plus aucuns cheveux sur le caillou et toutes les veines de son visage ont éclatées. Ces deux-là sont facilement repérables, l'informa-t-il en ne quittant pas le firmament du regard. Il se sentait étrangement bien, comme ailleurs.
Merci, répondit-elle dans un murmure avant de se relever promptement et de retourner vers la terre ferme.
Le vide qu'il ressentit lorsque son corps se retira le fit frissonner. Il se remit sur ses pieds et rejoignit son cheval qui broutait tranquillement l'herbe bien verte qui jouxtait le plan d'eau.
« Je vous dois une faveur » entendit-il derrière son dos.
Il garda le silence ne sachant quoi répondre. Quel idiot tu fais… Par les sept Enfers Sandor à quoi tu joues !
Il monta sur son cheval et se retourna vers elle.
Ce n'est pas mon habitude de demander quoi que ce soit à quiconque et encore moins à une inconnue, répliqua-t-il en empoignant les rênes, prêt à partir roupiller sous son arbre.
Eärwen. Je me prénomme Eärwen, dit-elle doucement. Vous m'avez sauvé la vie, on s'est battu, je sais qui vous êtes et vous savez quel est mon nom, que vous faut-il de plus ? Un marché accepté par les deux parties doit être honoré, Clegane. On m'a élevé dans le respect de la parole.
J'ai besoin de rien, Eärwen, rétorqua-t-il en trouvant curieux que son prénom paraisse si charmant même sorti de sa bouche. Pas un prénom d'ici, ni d'ailleurs dans le royaume… Peut-être aurait-il dû s'en inquiéter mais elle ne lui en laissa pas le temps.
Où comptez-vous aller pour la nuit ?, s'enquit-elle.
Un endroit paisible à l'abri des regards où on me fichera la paix, répondit-il d'une voix rauque. Mais c'est toi qui devrais faire attention à la nuit et aux hommes en manque de besogne, lui conseilla-t-il. On aurait tôt fait de te prendre sans que tu ais le temps de faire quoi que ce soit. Il voulait rire mais quelque chose s'enroua et un bruit guttural jailli à la place.
Eärwen allait répondre mais une forte averse s'abattit d'un coup sur eux, assourdissant sa voix fluette. La nuit tombait et le sol allait très vite devenir glissant ce qui était propice aux chutes à cheval, il ne fallait donc pas traîner. Les cheveux et les vêtements de la cavalière s'imprégnaient d'eau rapidement et elle ne tarderait pas à grelotter de froid. Sandor soupira d'exaspération la pluie ne réussissait pas à éteindre l'incendie dans son ventre quand il la regardait et il se voyait mal l'abandonner là.
« Suis-moi ! », rugit-il en tirant sur les rênes d'un coup sec.
La pluie cinglait son visage et brouillait la vue mais il ne ralentissait pas pour autant ni se retournait, il avait envie d'être au sec et de se boire la vinasse qu'il avait emporté lors du raid du matin. Enfin, il retrouva l'arbre gigantesque et le trou énorme creusé en son tronc dissimulé par de grands buissons protecteurs. Il descendit de cheval et entreprit de l'attacher soigneusement à un arbre plus chétif à proximité. Eärwen descendit à son tour mais ne prit pas la même peine pour sa monture.
« Il est mon ombre, votre ombre s'est-elle déjà enfuie ? » dit-elle en sentant son regard interrogateur. Satané cheval.
Ils s'abritèrent dans l'antre de l'arbre creux qui par chance était suffisamment grand pour contenir la masse de Sandor et le corps menu d'Eärwen. Assis, il enleva le gros de son armure et saisit la gourde de vin dont il but goulûment le contenu. Il observa la jeune fille qui entortillait ses cheveux pour les sécher elle avait les joues rosies par la course et sa robe trempée lui collait à la peau. Sans faire attention à lui, elle farfouilla dans une besace qu'elle avait emportée et dégota un change sec. C'était une robe assez épaisse, en lin d'un blanc cassé dont le modèle était destiné au long trajet. Sandor remarqua qu'elle avait l'air d'excellente manufacture, semblable aux habits de la Reine Cersei, mais se retint du moindre commentaire. Elle le regarda gênée et ses lèvres se tordirent en un rictus amusé. On n'est pas audacieuse en toute circonstance, jolie Sirène ? Il fit mine d'être absorbé par le spectacle de l'averse au-dehors et tourna légèrement la tête dans la direction opposée. Elle s'appliqua à enlever la robe trempée et il entendit le bruit du vêtement s'affaissant sur le sol. Reprenant une goulée d'alcool, l'effet de la boisson venait délicieusement l'étreindre et ses pensées divergèrent vers l'idée qu'il se faisait du corps nu de la jeune fille à côté de lui. Son entre-jambe enfla de manière embarrassante. Penser à autre chose, vite.
Lorsqu'elle eût finit de se changer, ils se nourrirent et burent tous deux silencieusement. Il était inutile de tenter d'allumer un feu, l'air était bien trop humide pour espérer la moindre étincelle et la pluie semblait ne jamais vouloir s'endiguer. La nuit tomba et seuls les rayons de la lune perçant la canopée permettaient de deviner les silhouettes et les formes qui les entouraient. La température avait sérieusement diminuée et Eärwen se blottie dans une couverture, se frottant les bras pour avoir chaud.
N'avez-vous pas froid ? demanda-t-elle en voyant Sandor qui restait de marbre.
Je ne suis pas du genre frileux et le vin tient chaud, grommela-t-il en lorgnant sur la gourde quasiment vide.
Chaleur trompeuse que celle de l'alcool, rectifia-t-elle en fronçant les sourcils. Le froid est encore plus vigoureux lorsque celui-ci ne fait plus effet.
Peut-être bien mais y'a pas meilleur compagnie pour passer la nuit.
La jeune femme le fixa et il eut l'impression que ses yeux lisaient en lui comme livre ouvert. Arrête-ça tout de suite, jolie Sirène se murmura-t-il à lui-même. Après un long silence, Eärwen s'allongea et remonta sa couverture jusqu'au cou.
« Vous noyez vos chagrins dans l'alcool, comme tant d'autres. Mais méfiez-vous Sandor, ils savent nager »*, souffla-t-elle en se retournant, ne lui montrant plus que sa chevelure et la naissance de son cou.
L'air lui manqua tout à coup. Entendre son prénom lui avait fait l'effet d'une douche froide et la douce intonation avec laquelle elle l'avait prononcé n'avait fait que renforcer sa stupéfaction. Depuis combien de temps ne l'avait-il pas entendu? Une bouffée de reconnaissance lui souleva le cœur mais il n'était pas homme à le laisser paraître. Elle a foutrement raison. Sandor balança la gourde au loin, c'était suffisant pour ce soir.
Tout semblait calme, la respiration d'Eärwen était régulière maintenant et même la pluie s'était amoindrie. Il n'osait plus le moindre geste craignant de la réveiller, et puis même, s'allonger à ses côtés lui semblait malvenu. Dans son sommeil, la fille gardait précieusement son mystère; d'innombrables questions le tourmentaient en pensant à elle. Peu à peu l'alcool se dissipait et avec lui le feu Sandor frémissait malgré sa couche de vêtement et malgré sa carrure. Sans vraiment le vouloir, il s'affaissa lentement sur le sol, à demi-étendu dans une position qu'il jugea confortable. Il tourna la tête et, comme si elle avait senti son regard, la jeune femme se releva à moitié sur son séant.
Vous ne dormez pas ? demanda-t-elle les yeux embués de fatigue.
Jamais vraiment sommeil, sinon un mauvais. Y'a que la vinasse pour me faire tomber dans les bras de Morphée, ironisa-t-il.
Me faites-vous confiance ? murmura-t-elle en s'approchant.
Il garda le silence, redoutant la suite. Délicatement, elle vint poser son visage contre son épaule et rabattu la couverture sur eux deux. Enroulant ses bras autour de sa taille, elle ferma les yeux et sembla s'endormir tranquillement.
Sandor ne savait pas où mettre ses bras, son corps n'obéissait plus. Dégage-là ! Mais il n'avait plus froid et la nuit était devenue étrangement accueillante. La chaleur de la fille sur son buste lui apportait une sérénité méconnue et il émanait d'elle un parfum suave et envoûtant. De la rose, du bois de santal, de l'ambre et d'autres fragrances qu'il avait un jour senties et sitôt oubliées. Alors quand il fût certain que la jolie Sirène s'était assoupie, il l'enserra dans ses bras et ferma les yeux à son tour. Cette nuit-là, Sandor tomba dans un sommeil profond et sans mauvais rêves qu'il n'avait pas connu depuis très longtemps.
Les rayons du soleil lui chatouillèrent la peau et il entendit le bruit sourd de sabots qui piétinaient le sol. Ouvrant les yeux, il s'aperçut tout de suite de l'absence. Comment avait-il pu dormir si profondément et ne rien ouïr ? Il se releva brusquement et vit Eärwen qui préparait son cheval. Elle avait déjà rassemblé ses affaires et même prit le temps de se recoiffer avec cette barrette de pierre précieuse. Encore un objet de bien grande valeur, songea Sandor. Il ne lui avait posé aucune question sur ses origines et sur sa famille, trouvant que cela ne le regardait pas. Mais il commençait à regretter sa décision, piqué de curiosité. Elle lui sourit l'air amusé et monta sur Gullfaxi avec grâce, vérifiant d'un regard qu'elle n'avait rien oublié.
« Merci pour tout, Sandor. Puis-je vous appeler ainsi ? », demanda-t-elle hésitante.
Il acquiesça sans mot dire. Elle l'avait déjà fait, alors peu importe. Le cheval fit quelque pas en avant et il contempla une dernière fois le beau visage de la cavalière et sa brillante cascade de boucles. Peut-être ne la reverrait-il jamais. L'évidence le frappa et ses tripes se nouèrent violemment.
« Eärwen. Je sais », dit-il précipitamment de peur qu'elle parte sans l'entendre. Elle se retourna et attendit la suite.
Dis-moi que l'on se recroisera à nouveau. - Il eût l'impression qu'un autre parlait à sa place. Il trouvait ce moment bien trop incommodant à son goût.
N'oubliez-pas l'homme que vous avez été pour moi, et je vous accorde cette faveur, répondit-elle d'un ton solennel. Tenez.
Elle se détacha les cheveux et lui tendit le bijou.
En gage de ma parole. Chez moi, on le garde jusqu'à ce que la promesse soit honorée.
Drôle de coutume, jolie Sirène, dit-il d'un air narquois en refermant ses doigts sur les opales qui ornaient la barrette.
Jolie Sirène ? s'esclaffa-t-elle moqueuse.
Une femme sur son rocher qui attire les hommes pour mieux les tuer, c'est pas toi ? expliqua-t-il d'un ton railleur.
Savez-vous ce que veut dire Eärwen ? demanda-t-elle.
Mais elle n'attendit pas sa réponse et se retourna pour partir, Gullfaxi piaffant d'impatience.
Fais attention à toi, dit-il une pointe d'anxiété dans la voix, se souvenant de ce qu'elle comptait faire le jour-même.
Faites les bons choix, Sandor, lui répondit-elle avec bienveillance.
Et Eärwen disparue à travers les arbres de la forêt pour rendre justice deux hommes devaient mourir ce jour-là. Sandor resta un long moment hagard, seul le suave parfum de la jeune fille encore dans l'air lui permettant d'affirmer que tout ceci n'était pas le fruit d'une hallucination. La reverrais-je un jour ?
