Chapitre 1
Je m'appelle Mai Taniyama, je travaille à la Shibuya Psychic Research alias SPR avec le patron le plus narcissique que je connaisse, Kazuya Shibuya, rebaptisé Naru. Je pensais que son séjour en Angleterre, suite à l'enterrement de son frère, lui aurait appris quelques règles élémentaires de politesse mais rien. A son retour après des mois d'absence il était resté fidèle à lui même … Il m'a appelé pour me proposer d'être à nouveau son assistante et j'ai accepté sans poser de condition … Un jour ma stupidité me perdra ...
3h45, je me réveille en hurlant et en sueur … je viens de faire un rêve comme l'un de ceux que je fais habituellement au cours de mes enquêtes avec la Shibuya Psychic Research alias SPR, sauf qu'actuellement il n'y en a pas en cours … Je fais désormais de plus en plus souvent ce type de rêves en dehors des missions et plus le temps passe plus ils sont intenses et effrayants … Je revois parfois Urado qui me chuchote des choses incompréhensibles à l'oreille, je vois aussi cette maudite poupée que nous avions vu lors de l'une mes toutes premières enquêtes au sein de la SPR, elle danse autour d'une tombe en ricanant et récemment j'entrevois toujours la même bâtisse … Un grand manoir sombre recouvert de ronces et de rosiers, il semble inaccessible et à chaque fois que j'arrive devant la porte je chute dans le vide … La sensation de chute est tellement horrible que je me réveille à chaque fois en hurlant.
Cela fait maintenant trois mois que je consigne tous mes cauchemars dans un journal et je fais même des croquis, je suis contente de voir que mes talents d'artiste ne sont pas si mal que ça. Enfin bref, je commence donc à noter mon rêve :
"Samedi 4 Avril 2015 : Je suis entrain de traverser une sombre forêt qui débouche sur le fameux manoir inhabité … J'ignore pourquoi mais quelque chose dans ce manoir me semble familier et m'attire, c'est la raison pour laquelle j'y vais toujours malgré la peur de la chute … (je dois être masochiste). A mon grand étonnement, cette fois pas de chute, la porte s'ouvre, je peux enfin entrer. Les lumières s'allument à mon passage et je découvre un vaste hall d'entrée orné de portraits semblant sortir tout droit du passé, j'entends également une mélodie, du classique je pense, c'est à peine audible mais je la distingue suffisamment pour reconnaître du violon. La musique est à la fois douce et triste. Je poursuis mon exploration du manoir et je traverse des pièces de différentes couleurs avec de somptueux mobiliers et tapisseries. Les propriétaires de ce manoir doivent être riches. Brusquement la température chute, les meubles commencent à trembler, des hurlements stridents me vrillent les tympans, j'ai l'impression qu'ils proviennent d'enfants. Un liquide visqueux coule du plafond, cette couleur et cette odeur … on dirait … du sang ...
Une porte s'ouvre avec un grincement sinistre, j'aperçois deux silhouettes, debout, dans la pièce attenante, ce sont mes parents ! Quelque chose ruisselle le long de leurs mains et tombe, goutte à goutte, sur le sol. C'est du sang, comment est-ce possible, leurs poignets semblent entaillés, il vont mourir, je dois intervenir. Je hurle "arrêtez !" en me précipitant vers la porte mais celle-ci se referme aussitôt en claquant, je me fige sur-le-champ. Elle se rouvre avec violence et je vois une petite fille, trempée, en train de sangloter.
J'entends un craquement derrière moi, je me retourne, le sol s'effondre sous mes pieds, je chute et je me retrouve sous l'eau … Je tente d'atteindre la surface mais je suis coincée il y a une sorte de mur translucide qui m'empêche de remonter, je retiens ma respiration néanmoins je ressens très vite le manque d'air, j'ai les poumons en feu, je commence à avaler de l'eau, je panique, je tente une nouvelle fois de remonter à la surface, je sens ma conscience partir, j'ai besoin d'air, mes poumons me font atrocement souffrir, ma vue se trouble, je perd connaissance ..."
Je soupire, j'en ai encore froid dans le dos, je dessine le manoir le plus précisément possible, j'abandonne l'idée de reproduire les pièces : je n'arrive pas à me souvenir des détails puis j'esquisse le portrait de la petite fille (trempée, les yeux vides avec de longs cheveux noirs) et sans m'en rendre compte je note "parfum de rose".
J'utilise ce journal comme une sorte d'exutoire me permettant d'exorciser mes rêves. J'aimerais en parler directement avec Ayako et Bô-san, mais ils sont tellement protecteurs que j'anticipe déjà leur réaction : ils vont me prendre dans leurs bras et me dire "oh ma pauvre petite Mai, pourquoi ne pas rêver de papillons et d'arc-en-ciel ?", comme si je n'y avais pas songé … Je préfère que personne ne soit au courant pour le moment.
Évidemment ces rêves sont très utiles pendant les enquêtes, ils me permettent d'aider les âmes à trouver le repos et Naru à un semblant d'intérêt à mon égard grâce à eux, mais en dehors des enquêtes j'aimerais être tranquille et pouvoir me reposer.
Il est 4h du matin, je prends un thé et retourne me coucher.
7h01 le téléphone sonne, je me lève en grognant … Qui, mise à part Naru, peut bien m'appeler un samedi à 7h ?
‒ Oui ? demandé-je à moitié endormie.
‒ On a une nouvelle enquête, dans une heure on fait un brief à la SPR, départ 30 minutes après.
Et il raccroche. Naru toujours fidèle à lui-même : brutal, court et précis, je me demande s'il est pareil avec Masako … Enfin tant pis je me suis faite une raison, Naru ne s'intéresse qu'à mes dons de clairvoyance, mes rétrovisions et mes rêves, pour le reste je suis sa secrétaire idiote et naïve … Néanmoins j'aime tellement le paranormal, notre équipe de choc (que je considère comme ma famille) et ce crétin de Naru, que ça m'est désormais égal.
Je sors de chez moi et je cours pour ne pas être en retard, sur le chemin je salue la concierge décédée de l'immeuble de mon amie. Je la vois tous les matins depuis un mois, elle est là interdite, me sourit et regarde sa fille partir au collège, elle me fait de la peine, j'aimerais l'aider à passer de l'autre côté mais quand je lui parle elle se contente de sourire, pourtant plus elle reste là plus elle risque de se transformer en entité démoniaque. Enfin, je continue ma route et j'aperçois le postier qui continue sa distribution quotidienne de courrier, le pauvre ne s'est pas rendu compte qu'il avait succombé la semaine dernière lors d'un accident de la circulation. J'essaierais de lui parler dès que cette enquête sera terminée.
J'arrive à la SPR tout le monde est déjà là : Bô-san, Masako, Ayako, John et bien sûr Lin et Naru … je suis la dernière mais pour une fois j'ai trois minutes d'avance.
‒ Tout le monde est là nous allons enfin pouvoir commencer, Mai thé ! dit Naru, sans aucune délicatesse.
Je soupire, le jour où Naru me dira "s'il te plaît" et "merci" il pleuvra des grenouilles ... je prépare le thé et fais le service, heureusement les autres me disent "merci".
‒ Notre enquête va se dérouler dans la province de Yamanashi, poursuivit Naru, au nord du Mont Fuji au sein du manoir de la famille Nagoya, en plein coeur de la forêt Yakushima. Lin je te laisse leur donner les détails.
‒ La famille Nagoya vit depuis plusieurs générations dans le manoir malgré les évènements tragiques qui s'y sont déroulés depuis plusieurs décennies. On dénombre treize suicides : trois par pendaison, cinq par armes à feu, deux en s'ouvrant les veines, deux défenestrations et une noyade. Le point commun : la date des suicides, toutes ces personnes sont décédées le 11 avril soit dans une semaine.
‒ Pourquoi est-ce que les propriétaires s'inquiètent seulement maintenant ? demande Ayako.
‒ Le dernier suicide a été consigné dans un journal, il remonte au 11 avril 2009. Avant chaque suicide des phénomènes paranormaux apparaissent : les portes se mettent à claquer, des hurlements d'enfant se font entendre sur un fond de musique classique, il s'agit d'une douce mélodie assez triste d'après nos clients, du sang ruisselle du plafond et un parfum de rose se fait sentir.
‒ Ah oui je comprends, forcément les occupants sont terrorisés à l'idée que ces phénomènes se reproduisent, marmonne Ayako.
‒ Et c'est le cas : les manifestations ont commencé il y a trois jours, annonce Naru.
‒ Mais ça ne nous laisse qu'une semaine pour mener l'enquête, ça va être compliqué, soupire Ayako.
‒ Est-ce que les victimes avaient des motivations pour passer à l'acte ? intervient Bo-san.
‒ Non aucune, répondit Lin, d'après leur entourage tout allait bien dans leur vie respective, rien ne laissait présager un suicide.
Alors que les échanges continuent entre les membres de la SPR je n'écoute plus, je suis figée, j'entends la musique classique et les hurlements d'enfant, je commence à trembler, je vois mes parents se suicider, mon rêve de cette nuit défile en accéléré devant mes yeux, j'ai du mal à respirer, je revois ma noyade et je ressens une vive douleur au niveau de ma cage thoracique …
‒ Mai tu es toute pâle, est-ce que ça va ? Mai ? Tu m'entends ? Demande Bô-san inquiet.
‒ Mai ? Réveille-toi ! C'était maintenant Ayako qui me secouait.
Je sors enfin de ma vision, j'ai les larmes aux yeux.
‒ Tout va bien Mai tu es en sécurité, me murmure Ayako avant de me prendre dans ses bras.
‒ Tu as vu quelque chose à propos de l'enquête ? S'enquit Naru.
‒ Non … non rien, mentis-je.
‒ Naru, tu es sans coeur, laisse la respirer. Mai, si tu as besoin de parler je suis là, d'accord ?
‒ Merci Ayako, ça va aller.
Je préfère ne rien dire pour le moment, mon rêve est assez confus et j'ignore s'il est lié à l'enquête même si la coïncidence avec le manoir, la musique et les cris d'enfant est, je dois le reconnaître, plus que troublante ...
‒ Bon allons y nous avons beaucoup de route, dit Naru en soupirant.
