Je m'appelle Ana Culpi da Tivoli. J'ai 25 ans, et je suis assassin…

Peut-être faudrait-il déjà rectifier. Je ne suis pas assassin, pas vraiment. Je suis apprentie. J'ai adhéré à l'Ordre des assassins voilà à peine quelques semaines. Depuis, je vis, j'étudie et je m'entraîne dans le Repère des assassins, bien dissimulé dans la ville de Rome, quelque part sur l'île tibérine.

Je ne me le cacherai pas. J'ai beaucoup d'ambition. Trop parfois, à ce qu'on me reproche.

Il se passe quelque chose en ce moment à Rome, la grogne s'est transformée en un désir profond de changer les choses dans la dernière année. Et je veux y être. Je veux faire partie de ce mouvement. Et c'est pour cela que je suis entrée en contact avec les assassins. Pour envoyer promener mon père, c'est vrai, avec qui je me querelle trop souvent au sujet de la répartition du pouvoir à Rome, et de la façon qu'a la famille Borgia de diriger. Mais aussi pour dire que j'ai le pouvoir de changer les choses. Je veux être une actrice du changement.

Depuis mon arrivée, je fais surtout de la lecture, et je participe à des classes, données par des érudits qui ont eux aussi adhéré à l'Ordre, pour des raisons idéologiques. Parce qu'avant de se battre, il est important de savoir pourquoi est-ce qu'on le fait.

C'est très noble et sage tout cela, mais j'ai tellement hâte d'entrer dans le feu de l'action! Être envoyée en mission, défendre les bons, tabasser les méchants… Le combat du Bien contre le Mal, ce genre de truc, quoi.

Le jour que j'attendais avec tant d'impatience est enfin arrivé. Nous avons marché jusqu'à une clairière, trois apprentis ainsi que notre professeur. Les premières classes de combat allaient enfin débuter pour moi. Je m'étais déjà battue à l'épée auparavant, par plaisir, et je sais que je suis douée. Je vais leur en mettre plein la vue! Le décompte jusqu'au jour de ma première mission est de plus en plus court.

Le professeur explique les rudiments de la posture… défensive, offensive… l'attaque, la feinte, répartition du poids… J'écoute distraitement, et ne le regarde même pas danser autour de l'éventail. Je connais déjà tout cela… Bon sang… Ce foutu moustique racoleur qui valse autour de mon visage capte beaucoup plus mon attention.

_ Alors, comment ça se passe, ici?

Nous nous tournons tous vers le nouveau venu, qui marche en notre direction, avec fière allure. Il est grand, carré, élégant dans sa simple démarche. Il porte le costume du maître assassin.

_ Il Mentore! jappe notre professeur. « Vous avez fait bon voyage?

C'est lui? Ezio Auditore? Je ne l'avais encore jamais rencontré. Seulement entendu parler. Beaucoup entendu parler…

_ Oui, merci Manuel. Alors? Qu'est-ce que vous faites?

Je me redresse immédiatement, nerveuse de cette première rencontre.

Il salue les deux recrues à mes côtés, qu'il avait lui-même invité dans l'Ordre, en personne. À ce qu'on raconte, il approche de nouveaux candidats en leur portant secours dans la rue, sans prévenir… Je crois bien être la seule à ne pas coller au scénario.

_ Qui est-ce? demanda-t-il en se tournant vers Manuel.

C'est à peine s'il m'a regardé une seconde…

_ Ana Culpi da Tivoli, il Mentore! que je lance en un souffle, un peu trop fort, le menton bien levé, comme un petit soldat.

Il se tourne vers moi, et me dévisage. Moi qui était déçue du peu d'attention qu'il m'a offert à son arrivée, je voudrais bien me cacher à présent. Il me regarde, droit dans les yeux. Longtemps. Sans rien dire. Ses grands yeux bruns, pétillants de malice sous sa capuche, m'analysent en silence.

_ Ana Culpi… Je ne me souviens pas de t'avoir recruté…

_ C'est moi qui ait demandé à vous rejoindre, il Mentore.

_ Vraiment? En voilà une drôle d'idée…

_ Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'être martyr pour croire en un idéal.

Les deux autres apprentis toussent à côté de moi. Je ne comprends qu'à l'instant le malaise que je viens de créer. Ezio Auditore était devenu assassin lorsque la moitié de sa famille périt dans un complot monté contre eux, à Florence.

_ Tu ne semblais pas vraiment écouter ce que vous expliquait Manuel, à l'instant. Je peux savoir pourquoi?

Alors là… Félicitations Ana! Tu viens de te prendre en grippe le grand maître des assassins. Quels débuts glorieux…

_ Je sais déjà me battre.

_ Vraiment?

Ça y est, je suis en train de m'enfoncer… Moi et mon arrogance…

Il sort son épée et me tend le manche. Je la prend, sans le quitter du regard. Elle est plus lourde que ce que j'avais imaginé. Il me faut toute ma concentration pour ne pas fléchir du poignet lorsqu'il lâche prise.

Je ne peux pas faire marche arrière, mon orgueil ne me le pardonnerait jamais…

_ Et si tu partageais quelques échanges amicaux avec Manuel?

Le maître recule et croise les bras, solennel. Je prends quelques secondes pour manipuler la grande lame, puissante et élégante. Je fais tourner mes poignets, créant de menaçants cerceaux avec la pointe.

Manuel dévisage Ezio.

_ Vous en êtes certain, il Mentore?

Il hoche de la tête, impassible.

Nous prenons tous les deux position, Manuel et moi. Le pauvre semble vraiment se demander comment une frêle jeune femme comme moi pourra faire quoi que ce soit avec un tel outil de destruction.

Je prends une grande inspiration, et réussis à bloquer sans difficulté la première missive de Manuel. Cette victoire me fait glousser. Je savoure l'excitation du moment.

Nous continuons à échanger, gentiment. Puis, Manuel se rend bien compte qu'il n'a pas à porter de gants blancs avec moi et intensifie la cadence.

Le combat se poursuit avec une superbe fluidité, comme une chorégraphie parfaitement équilibrée. Manuel est une fine lame.

Je suis presque en transe, hypnotisée par la beauté du moment, lorsque je réussis à parer au dernier moment une attaque venue directement d'Ezio, derrière moi. Mon coeur ne fait qu'un bond dans ma poitrine lorsque mon épée entre en contact avec une dague qu'il vient de dégainer, sans prévenir.

Je le dévisage un instant, une fraction de seconde. Il sourit. Et ce sourire me donne une nouvelle impulsion, une rasade d'énergie supplémentaire.

Manuel se retire du combat. Je suis maintenant confrontée en duel avec Ezio Auditore.

Nos échanges durent un bon moment. J'essaie de lui en mettre plein la vue, ne me gênant pas pour faire quelques figures de style très sophistiquées.

Je veux lui montrer de quoi je suis capable.

_ Où as-tu appris à te battre, Ana?

_ Dans mes loisirs, que je lui réponds, le souffle court.

_ Pas mal… Mais…

Sans prévenir, il décuple la cadence, augmente la puissance de ses coups, avance vers moi comme un fauve enragé.

Il ne faut qu'une seconde, et je me retrouve sur le sol, après avoir bien rebondi sur mon derrière.

_ … Mais tu dois arrêter de danser comme ça. Tu te bats, tu ne parades pas devant ton adversaire. Tu t'essouffles pour rien, et tu lui donne l'opportunité de prendre trop facilement le dessus sur toi. Un assassin ne se bat pas par vanité, mais par nécessité.

Il me tend la main. En m'aidant à me relever, il ne calcule probablement pas ma légèreté, et je rebondis maladroitement contre lui. Il me retient en empoignant mon avant-bras. La rage me raidit le corps en entier, mais il ne lâche pas prise tant que je ne me détend pas. Je me sens soudainement si petite, à quelques centimètres à peine de lui. Je dois relâcher ma tête complètement en arrière pour réussir à le regarder.

Il a un sourire en coin.

Il faut croire que je n'ai peut-être pas complètement perdu aujourd'hui.

À SUIVRE!