EXIL

La vie n'était pas rose dans la plaine de Kinguery. La brume masquait l'horizon et le ciel, et en ces lieux, la loi du plus fort régnait en maître. Deux Diaboliks volaient en cercle au dessus d'un groupe de Jayrfos, étranges créatures humanoïdes à la peau verte et aux pieds d'oiseau, qui se chamaillaient le dernier butin qu'ils avaient acquis en s'en prenant à quelques aventuriers trop téméraires (et trop inconscients) qui s'étaient aventurés dans un endroit pour lequel il n'avaient pas le niveau. L'un des voleurs, son énorme sabre à la main, surveillait les deux dragons qui les survolaient. Mais les monstres prirent peur et s'enfuirent en poussant des gémissement craintifs. Les Jayrfos, alertés par ce comportement pour le moins inhabituel de la part des plus grands prédateurs de la région, s'inquiétèrent de la cause de cette soudaine fuite. Un puissant rugissement résonna dans la "brume", accompagné par des bruissements d'ailes.

Lorsqu'ils aperçurent l'énorme créature blanche, les pillards comprirent. Peu désireux de voir s'il la créature était hostile ou pacifique, ils prirent la fuite, sans demander leur reste. Si l'un d'eux était resté, il aurait vu un magnifique dragon blanc, aux ailes recouvertes de plumes blanches, avec sur son dos deux cavaliers. L'un d'eux était un jeune garçon qui ne devait pas avoir plus de quinze ans. Il avait les yeux bleus, les cheveux argentés, dans lesquels étaient plantées quelques plumes blanches, et était habillé d'une manière étrange, avec une sorte de jupe ouverte sur l'avant, ses jambières en métal et son haut à manches longues et évasées qui laissait son ventre apparent. De plus, son visage maquillé achevait de lui donné un air légèrement efféminé.

Derrière le jeune garçon se tenait un enfant d'à peine six ans, également aux yeux bleus, mais avec des cheveux blonds. Il était vêtu d'une tunique bleu turquoise, d'un pantalon de la même couleur et de grosses chaussure blanches. Détail surprenant : cet enfant avait une queue, semblable à celle d'un singe. Le grand descendit avec souplesse, puis se tourna vers l'enfant.

- Allez, descends !

Il lui parlait sur un ton sec, et le regard qu'il lui portait n'avait rien d'aimable. L'enfant regardait son ainé avec une expression neutre, indéchiffrable. Il finit néanmoins par obéir et par se laisser glisser à terre. Puis il fit face au grand, le regardant droit dans les yeux. L'autre continuait de le toiser avec un mépris non dissimulé.

- C'est ici que nos chemins se séparent. Non pas que je t'en veuille personnellement, mais je ne peux pas te laisser te mettre en travers de ma route.

Le grand se retourna et scruta l'horizon - façon de parler vu que la brume le masquait.

- Je ne peux pas accepter que Garland ait décidé de me remplacer par un gamin tel que toi. Hors de question !

Il fouetta l'air de son bras, puis refit face à l'enfant.

- C'est pour ça que je te laisse ici. Et tu peux t'estimer heureux, j'aurais pu t'abandonner dans une région plus hostile, ou pire : te tuer. Mais je n'aime pas vraiment me salir les mains, alors je vais laisser faire les bêtes sauvages et les monstres qui rôdent dans ces contrées.

Le regard de l'enfant changea légèrement, et on put y lire de l'incompréhension. Le jeune garçon perdit son air dur et méprisant.

- Sois gentil, ne me regarde pas comme ça. Ca a le don de me mettre mal à l'aise et j'ai horreur de ça.

Mais l'enfant ne l'écouta pas cette fois-ci. L'adolescent soupira et observa les alentours. Son regard s'arrêta sur les cadavres mutilés des malheureux voyageurs. Il s'en approcha, laissa échapper un rictus de dégoût, et se pencha sur l'un d'eux, qu'il délesta de sa ceinture, à laquelle était accroché un petit fourreau contenant un dague toute simple. Il la sortit et l'examina sous tous les angles, puis la rangea avant de jeter l'ensemble à l'enfant.

- Ceci est une dague. C'est fait pour se battre. Si tu veux survivre, tu devra t'en servir pour tuer toute créature qui en voudra à ta vie.

L'enfant examina l'arme à son tour, tandis que l'adolescent se tourna en direction du sud.

- Dans cette direction, tu trouveras un pont qui permet de traverser une rivière. De l'autre côté, il y a une grande montagne au sommet de laquelle se trouve une grande ville. Marche toujours dans cette direction, puis une fois de l'autre côté de la rivière, vas vers cette montagne. A son pied se trouve une porte qui permet d'accéder à cette ville. Si jamais cette porte est fermée, il te faudra escalader la montagne pour pouvoir entrer dans la cité.

Les deux garçons se firent face. Le petit conservait son regard perdu, déboussolé, alors que le grand le regardait avec un air oscillant entre la certitude et l'hésitation. Ils se fixèrent pendant quelques instants jusqu'à ce que l'adolescent ne pousse un profond soupir et secoue la tête.

- Navré de devoir en arriver là. Peut être que tu auras suffisamment de chance pour arriver jusque là-bas, mais j'en doute.

Sur ces mots, il regarda les cadavres. Ces hommes étaient certainement plus âgés, plus forts et plus expérimentés que l'enfant. Et pourtant, ils étaient morts. L'adolescent soupira une nouvelle fois et reporta son attention sur l'enfant.

- Voilà. C'est tout ce que je ferai pour toi. Si tu survis, tant mieux pour toi. Mais dans ce cas là, je te conseille vivement de ne jamais te mettre en travers de ma route. Parce que sinon…

Son regard se durcit, et devint aussi dur que l'acier, aussi noir que la nuit.

- … je te tuerai sans la moindre hésitation.

Il se retourna et repartit en direction du dragon, sur le dos duquel il monta. La puissante créature étendit ses ailes et prit son envol, sous le regard attristé de l'enfant. L'adolescent lui jeta un dernier coup d'œil, mais toute haine avait déserté son regard.

- Adieu, Djidane.

L'enfant tendit son bras libre en direction du dragon en poussant des petits gémissements. Il regarda, impuissant, le dragon s'éloigner et disparaître dans la brume. Alors, quelques larmes coulèrent le long de ses joues, et il parla enfin.

- Kuja… Grand-frère…


- Maman, j'ai peur !

- Tiens bon, ma chérie, je suis là !

La tempête faisait rage. La petite embarcation était ballotée par les vagues, et un vent violent faisait claquer la voile. Au bord du bateau, une femme et une fillette encapuchonnées se cramponnaient de toutes leurs forces. Malgré l'enfer qui se déchaînait autour d'elles, elles ne pouvaient détacher leur regard de la vision de cauchemar qui se présentait devant elle. Une cité de pierre, balayée par des tornades et bombardée par des boules de feu. Et au dessus de tout ça, cet œil immense, qui semblait regarder la scène avec indifférence. Cet œil qui avait déchainé sa colère sur Madahine-Salee. Un œil digne de Dieu. Mais la vérité était toute autre. Car cet œil était loin d'être celui d'un dieu.

Pourquoi ? se demandait la femme. Pourquoi cela nous arrive-t-il ? Qu'avons-nous fais pour mériter ça ?

Elle avait beau se poser la question sous toutes les formes, se repasser tout ce qu'elle savait de l'histoire de son peuple, les invokeurs. Histoire qui remontai à cinq cents ans, et qui pourtant, n'avait jamais eu de période sombre. Les invokeurs étaient des gens qui aimaient vivre en paix et converser avec les esprits (aussi appelés chimères ou eidolons). A aucun moment, ils n'avaient fait de tort à qui que ce soit, et avait un train de vie très simple. Alors pourquoi, soudainement, leur peuple disparaissait sous les assaut de ce… de cette chose ? La femme ne le savait pas, et ne le saurait jamais. Elle ne saurait pas non plus que cet œil cachait quelque chose de moins divin qu'il n'y paraissait.

A bord de l'Invincible, l'aéronef high-tech de Terra, Garland, dans son éternelle combinaison noire, observait la cité. Ou plus exactement ce qu'il en restait. Mais cet homme n'éprouvait ni joie, ni peine, ni regrets, ni plaisir devant un tel spectacle. Seulement de l'indifférence. Cette indifférence qu'on éprouve lorsqu'on contemple une fourmi. Car c'était ce que ces gens représentaient pour cet homme. Ce n'étaient guère plus que des insectes. Qui devenaient gênants quand même. C'était bien pour ça qu'il s'en était chargé personnellement.

Constatant que l'affaire était réglée, il fit volte-face, faisant voler sa cape noire, et quitta la salle de l'œil.

- Les âmes des invokeurs vont désormais retourner à la planète, dit-il, se parlant à lui-même tandis qu'il montait les escaliers. Et ils la quitteront définitivement le moment venu.

Il arriva dans la salle du téléporteur.

- Ainsi, la magie chimérique ne devrait plus être une menace pour mes plans. Plus personne ne s'approchera de l'Ifa, et personne ne découvrira les mécanismes que j'y ai installé.

Il pénétra dans le poste de pilotage, et jeta un coup d'œil sur l'écran qui montrait ce qui se trouvait devant le vaisseau. Bien entendu, seuls les nuages noirs qui entouraient l'appareil étaient visibles.

- Désormais, je vais pouvoir laisser Kuja se charger d'Héra. Quant à moi, je vais me concentrer sur la préparation de son successeur.

Il prit place au poste de pilotage et remarqua une rune qui clignotait dans les airs. Fronçant les sourcils, il la toucha. Un hologramme représentant un homme apparut. L'homme, légèrement voûté, avait une longue blouse blanche qui lui arrivait jusqu'aux chevilles, des lunettes rondes, et ses cheveux blancs tombaient en deux longues mèches qui encadrait son visage de quinquagénaire. Garland avait toujours les sourcils froncés.

- Oui, professeur Vergadane ?

- Maitre Garland, nous avons un problème. Djidane a disparu.

Le vieil homme, surpris, fixa l'hologramme quelques secondes, sans réagir. Puis il se reprit.

- Kuja… Ainsi, tu es allé jusque là.

Quelques instants plus tard, l'œil se ferma, ignorant les invokeurs survivants, qu'ils soient en train de fuir ou toujours dans la cité. Sortant des nuages, l'Invincible prit de la vitesse et abandonna derrière lui ce qui restait de Madahine-Salee.