J'imagine que je vous dois des explications. Les voici.

J'ai volontairement supprimé la première version de cette fanfiction sur la guerre russo-japonaise. D'abord, je n'étais absolument pas satisfaite de la forme que je lui ai attribuée. Ensuite, je me suis rendue compte des quelques erreurs que j'ai pu glisser dans cet écrit, et cela m'avait profondément énervée. Et enfin, le dénouement que je prévoyais me paraissait trop long, j'avais l'impression de plomber la lecture avec toujours plus de chapitres. Désolée d'avance.

A présent, je vous livre ici une nouvelle version de cet UA qui me tient à cœur. J'ai fait du mieux que j'ai pu, j'espère qu'il serait plus digeste à lire. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, je mords pas, hé hé !

Pour rappel, les personnages cités ne m'appartiennent pas, à part le petit valet cosaque qui n'a pas de prénom.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture !


En cette journée du 12 juillet 1904, l'armée russe était au bord du gouffre, prête à chuter. Depuis le début de la guerre contre le Japon, elle accumulait les défaites, tant sur le front maritime que sur les batailles terrestres. Son influence sur la Mandchourie diminuait de jour en jour, les troupes n'avaient pas d'autre choix que de reculer vers l'Extrême-Orient. Leurs ennemis nippons avançaient aisément vers ces contrées reculées, notamment grâce aux habiles commandements de Mitsumasa Kido. Maréchal et deuxième ministre de la guerre, il était le grand favori de l'empereur Meiji Tennô, ce qui lui permettait de diriger ses nombreux régiments à sa guise. Personne n'osait contester ses décisions, sous peine de se voir retirer son grade. Mais il existait une punition bien plus sournoise, qui consistait en une froide exécution sous les yeux médusés des autres camarades. La brigade du Soleil Levant devait être un exemple de courage et de bravoure, elle n'avait pas besoin de froussards dans ses rangs. Avec le soutien de leurs divinités, elle ne pouvait que remporter la victoire.

Les Russes n'avaient pas autant de majesté. Dieu ne semblait pas entendre leurs prières incessantes. Malgré les stratégies de leurs chefs, ils ne parvenaient pas à maintenir leurs positions, les condamnant ainsi à se replier encore et encore. Pour l'instant, ils avaient établi un campement non loin de la ville de Hsimucheng, qui se trouvait à une distance raisonnable de la montagne. Très vite, l'un d'entre eux fut nommé comme coupable de toute cette humiliation. Alexeï Kouropatkine, commandant en chef des forces terrestres, perdait lentement le pouvoir qu'il exerçait sur son armée. Les autres généraux refusaient de suivre ses stratégies et écouter ses recommandations. En effet, la bataille du col de Motien, survenue le 10 juillet, avait été une catastrophe malgré le nombre peu élevé de morts. Peu à peu, les soldats mettaient en lumière les talents militaires du colonel français Gabriel Camus, qui s'était toujours montré discret et silencieux. D'ordinaire, il se contentait de suivre les ordres de ses supérieurs sans discuter. Son calme olympien et son autorité absolue attiraient la confiance de plus d'un combattant, ce qui poussait un peu plus Kouropatkine dans l'ombre. Avec l'aide du général Mikhaïl Zassoulitch, chef du deuxième corps d'armée sibérien, il organisait les emplacements des régiments et proposait des stratégies plutôt innovantes. Du haut de ses trente-deux ans, il commandait tout aussi efficacement que ses prédécesseurs.

Alors que le soleil se couchait derrière les plaines de Hsimucheng, le commandant en chef se lamentait, assis à l'intérieur de sa tente. Il avait beau tenter de raisonner ses soldats, ils se fâchaient aussitôt et s'éloignaient sans lui adresser la moindre excuse. Ils s'étaient définitivement tournés vers le colonel Camus, qui offrait des paroles plus directes et un comportement plus terre-à-terre. A ses côtés, son fidèle serviteur, un petit garde cosaque, l'observait en silence, guettant le moindre geste pour lui venir en aide. Dans la cour, le calme régnait en maître. Certains soldats discutaient de vive voix, d'autres nettoyaient leurs armes, certains se reposaient dans leurs pavillons et d'autres songeaient à leurs familles restées au pays. Malheureusement, ils savaient que ce moment de répit serait de courte durée. Le conflit durait depuis cinq mois et il n'était pas près de s'arrêter. D'autres vies seraient sacrifiées au nom de la Mère Patrie. En y repensant, Kouropatkine frissonna. Peut-être qu'il avait eu tort de refuser une quelconque offensive, peut-être qu'il n'était qu'un médiocre dirigeant parmi tant d'autres. Après tout, ses tactiques n'avaient jamais fonctionné. Cet officier français était sûrement plus compétent que lui. Et pourtant, les troupes n'avaient pas attendu une suggestion du tsar Nicolas II pour remplacer leur supérieur. Ils n'oubliaient pas que la Mandchourie leur appartenait et qu'ils l'avait conquis de leurs propres mains. Si tel était le désir de la famille impériale, ils continueraient à combattre les Japonais, quoi qu'il advienne.

En dépit de son immense frustration, le chef ordonna à son valet de convoquer Camus. Celui-ci, après une seconde d'hésitation, obéit docilement. Après quelques minutes de recherche, il le trouva dans sa tente, assis près de deux jeunes soldats. Installés sur de grandes nattes en bois, ils semblaient l'écouter et le fixer de leurs yeux insistants. Ils ne semblaient pas avoir plus de seize ans, leurs visages juvéniles impressionnèrent et effrayèrent le petit cosaque, qui s'évertua à ne pas les regarder. Il préféra entrer et exécuter machinalement un garde-à-vous sec, ce qui irrita soudainement l'officier.

- Ne t'en donne pas la peine. Lança-t-il d'un ton autoritaire, que me vaut l'honneur de ta visite ?

- Colonel Camus, le commandant Kouropatkine demande à vous voir. Répondit le concerné.

- J'imagine qu'il ne sait plus comment diriger ses bataillons. Bien, j'arrive.

Il se leva, prit sa casquette et l'enfila dignement sur sa tête.

- Je crois que tu as oublié quelque chose. Remarqua l'un des deux adolescents avec un accent finlandais.

- Quoi donc ? S'étonna le serviteur en baissant la tête pour ne pas croiser son regard.

- Mon ami Hyoga et moi sommes des sous-officiers. Je suis sergent-chef de cavalerie et il est aspirant-chef d'infanterie. Tu nous dois une révérence.

- Ca suffit, Isaak. Le coupa sévèrement Camus.

- Oh, pardonnez-moi, j'étais distrait.

Malgré la protestation du supérieur, le laquais effectua une élégante courbette, ce qui arracha un léger rire malicieux au dénommé Isaak. Quant à son camarade Hyoga, il ne dit rien. Il se contenta d'un soupir embarrassé, peu habitué à toute cette politesse conventionnelle, même s'il montrait tout de même un sourire moqueur.

- La prochaine fois, ne l'écoute pas. Indiqua le français, il aime se montrer arrogant envers les serviteurs.

- Oui, colonel. Accepta le petit cosaque, si vous voulez bien me suivre.

- Vous deux, restez ici. Je reviens dans vingt minutes.

Les deux disciples hochèrent la tête, tandis que leur maître suivait le valet d'un pas assuré. Malgré le crépuscule qui s'éclipsait lentement, la chaleur était toujours aussi forte. Elle semblait consumer le ciel et les collines de la Mandchourie. Les soldats avaient beau porter un accoutrement plus léger que l'uniforme militaire, ils n'étaient pas encore familiarisés avec le climat du pays, qui était particulièrement lourd et pluvieux. Nos congénères de la Marine Impériale sont diablement chanceux de batailler loin de cette canicule, songeaient-ils tout en ouvrant frénétiquement leurs gourdes d'eau en métal. Leurs rations traînaient sur leurs genoux, le vent chaud empêchait leur appétit de s'éveiller. En passant près d'eux, le colonel leur conseilla de manger un peu, au cas où une nouvelle attaque se produirait.

- Je ne veux pas de combattants abrutis par la faim parmi mes hommes. Ajouta-t-il avant de rejoindre le laquais, qui s'était glissé sous la tente de son maître.

Alexeï Kouropatkine s'était enfin assis convenablement sur sa paillasse. Il avait étouffé sa morosité pour accueillir dignement l'officier. Celui-ci se présenta devant lui et adopta une posture parfaite. Les talons collés, les jambes tendues, le torse bombé, les épaules rejetées, la tête haute et le bras droit plié au niveau de la tête, il garda un visage neutre et une œillade critique. Une aura mystique planait autour de lui, ce qui impressionna quelque peu son supérieur. Ce qui clamaient les troupiers était donc vrai, il était le guerrier le plus impénétrable de l'Armée impériale russe. Et pourtant, en regardant son parcours fulgurant, il n'était pas étonnant qu'il ait obtenu son grade de colonel aussi rapidement. Sa froideur exemplaire et sa voix sèche ne trahissaient jamais ses émotions intérieures. Ses commandements impératifs égalisaient ceux des plus grands noms de la brigade. Ses conseils étaient aussi précieux que de l'or. Désormais, le chef ne pouvait plus s'en passer, de peur de se ridiculiser davantage devant les autres généraux.

- Repos. Ordonna-t-il d'un ton détaché.

- Vous m'avez convoqué, commandant. Rappela le concerné, quelle en est la raison ?

- Comme vous le savez, nous sommes au plus bas. malgré nos plans méticuleusement préparés, les japonais sont parvenus à nous chasser du col de Motien. Notre armée s'affaiblit de bataille en bataille, nous n'aurons bientôt plus assez d'hommes pour combattre. De l'autre côté, notre ennemi gagne du pouvoir et du terrain.

- Je ne le sais que trop bien, commandant.

- Notre situation est plus qu'alarmante, colonel Camus. Si nous n'agissons pas rapidement, le Japon nous terrassera de sa puissance légendaire. J'aurais aimé que cette guerre se passe autrement, mais je n'ai plus le choix. Je dois m'en remettre à vous, cher Camus, vous êtes le seul homme qui puisse me guider.

- Je comprends votre détresse, commandant Kouropatkine. Ceci dit, j'ai peut-être une solution. Cependant, elle demande toute votre attention.

Le français s'approcha d'un pas, tandis que son supérieur serra nerveusement ses poings.

- Je ne vous cache pas que le maréchal Kido est un homme redoutable. Rappela l'officier, sa force de caractère constitue le ciment de ses régiments. Telle une divinité, sa présence encense les soldats japonais. Certains se risquent à comparer sa force à celle à Saori, la déesse japonaise de la guerre.

- Ce statut explique sans nul doute la férocité de son armée. Renchérit le général, mais où voulez-vous en venir, noble Camus ? J'ai du mal à comprendre le fondement de cette information.

- Ce brave maréchal a deux enfants. Une fille et un garçon, m'a-t-on rapporté. Il les aime comme personne n'a jamais aimé sa progéniture. L'aînée se nomme Seika et elle est une étudiante aguerrie. Le cadet, unique héritier mâle de la famille, a pour seul nom Seiya.

Le russe soupira longuement avant de répondre d'une voix plus grave :

- Au lieu de me révéler des choses dont je connais déjà l'existence, dites-moi ce que vous avez derrière la tête. Ne me faites pas perdre mon temps, Camus.

- Je vous vois frétiller, commandant, un peu de patience. Constata le colonel, comme vous avez pu le remarquer lors de nos batailles, Seiya est engagé dans l'armée. A seulement quinze ans, il est un excellent sergent-major, conduisant ses soldats avec une fougueuse ardeur et des mots dignes de son père. Sa course est plus vive que Pégase et sa détermination est aussi forte qu'un spartiate. Sa foi semble même plus présente que celle des troupiers qu'il dirige.

- Arrêtez !

Le commandant en chef se leva brusquement de son matelas de fortune, sa figure devenant écarlate. Il avait compris les intentions de son disciple, elles se dessinaient maladroitement dans son esprit hésitant.

- Je ne tenterai pas une nouvelle contre-attaque ! S'emporta-t-il soudainement, ignorez-vous ce qu'il est arrivé au lieutenant Fiodor Keller ? Il a perdu la vie lors d'une riposte après la bataille du Col de Motien ! Je refuse de perdre d'autres hommes ! Nous n'attaquerons pas une nouvelle fois nos ennemis ! Tous nos assauts se sont transformés en replis pusillanimes !

- Commandant, il n'est nullement question de révolte. Expliqua Camus d'un ton ferme, ma stratégie est différente. Le maréchal Kido porte une attention toute particulière envers son fils, il ne s'en sépare pas une seule seconde. J'imagine que si cet adolescent n'est plus à ses côtés, il ne saurait plus comme gérer ses bastions.

- Je vous demande pardon ?

Les yeux de Kouropatkine devinrent aussi rouges que le sang. Une colère soudaine traversa son corps, le faisant ainsi vaciller un peu plus vers la folie pure. En face de lui, le colonel Camus gardait son calme, tout en conservant cette position droite que son supérieur commença à haïr.

- Vous comptez organiser le ravissement de cet enfant ? S'indigna le plus âgé.

- Son père n'endurerait pas longtemps son absence. Indiqua le concerné, il serait prêt à tout pour le récupérer, quitte à déserter la Mandchourie et nous laisser la victoire.

- Je savais bien que nous n'aviez pas de cœur, Camus. Il n'y a qu'une informe masse noire et froide dans votre poitrine.

- L'amour d'un père est plus fort que tout, commandant.

Le général se tut, complètement horripilé. Lui-même père de trois filles en bas âge, il ne comprenait pas cet intérêt malsain envers ce jeune sergent-major. Ce n'était pas juste, un garçon de son âge n'avait pas à être la cible d'un conflit. Avoir élevé les grades de Hyoga et Isaak était déjà de trop, mais il ne pouvait pas refuser cette nouvelle proposition. Ce colonel froid et sans âme était le protégé de Mikhaïl Zassoulitch. Si un seul écho parvenait jusqu'à ses oreilles, il se réjouirait de provoquer un scandale et isoler un peu plus le commandant en chef de l'armée. Une rébellion amenait machinalement à la perte de son grade et un retour honteux au pays. Alors, il dissimula son mécontentement au plus profond de lui-même.

- Nous ferons tout pour mener le pays à la victoire, quitte à bafouer les mœurs bien-pensantes. Dit l'officier, ôtez loin de moi vos émois puériles, ils ressemblent à ceux de mes élèves. Montrer ce comportement à cinquante-six est d'une bassesse incroyable, commandant.

- Aurez-vous au moins la décence d'accomplir seul cette mission ? Demanda désespérément son supérieur.

- Le général Zassoulitch a besoin de moi pour dresser nos nouvelles tactiques d'emplacement, je ne peux donc pas y participer. Toutefois, j'ai trouvé un sous-officier digne de confiance, il mènera à bien ce projet.

- Quelle indécence, Camus ! Vous comptez envoyer l'un de vos élèves à la mort ? Mais ces pauvres enfants n'ont que seize ans !

- L'aspirant-chef Hyoga se rendra à cheval au campement établi par les japonais. Il se chargera de se glisser dans la tente de Seiya, de l'étourdir et de le ramener ici. L'arrogance de ce garçon ne peut être qu'un avantage pour nous.

- Cet adolescent n'est pas « arrogant » comme vous dites, Camus. C'est vous qui lui avez imposé ce comportement exécrable.

- Avez-vous oublié mon importance au sein de cette défense nationale, commandant Kouropatkine ? Ou alors êtes-vous trop fier pour affirmer votre faiblesse ?

L'interpelé se mura alors dans un silence profond, frustré par cet immense manque de considération. Cet homme voyait ses disciples comme de la chair à canon, il n'en doutait aucunement. Son intelligence et son pouvoir n'excusaient pas les valeurs qu'il montrait à ces deux jeunes garçons. Mépris, ignorance et cruauté constituaient les principaux traits de caractère enseignés à Hyoga et Isaak, eux qui baignaient dans les conflits depuis leur plus tendre enfance.

- Ne m'accusez d'un tel crime. Se défendit le français, je n'ai fait qu'inculquer à ces jeunes gens les valeurs si chères à votre pays. L'amour de la patrie, le dépassement de soi, le sacrifice, le courage, voilà tout ce qu'ils ont appris pour devenir des soldats modèles. Sans moi, ces deux orphelins seraient morts de froid et de faim. Ils sont chanceux de m'avoir comme instructeur.

- Colonel Gabriel Camus, vous êtes un monstre. Ordonna le russe.

- Je ne fais que mon devoir.

Même si le commandant ne lui avait pas donné l'autorisation de sortir, l'officier le salua d'un vif mouvement de tête, tourna les talons et quitta la tente, tout en gardant cette expression figée. Le supérieur put enfin reprendre ses réflexions impopulaires. Son autorité n'avait plus aucun effet sur les combattants, ils osaient le contredire ouvertement. Grâce au chef Mikhaïl Zassoulitch qui le maintenait dans une posture délicate, ses troupiers lui riaient au nez sans aucune crainte. De toute manière, ils ne seraient pas exécutés pour cette moquerie incessante, puisque qu'aucune des méthodes de ce pauvre homme n'avait été efficace. Il ne lui restait plus qu'à prier et espérer. Prier pour la sûreté de Hyoga et espérer que lui et son camarade ne se laissent entièrement envahir par leur arrogance.