Ceci est un cadeau pour JM qui, à la sortie de "Dark Phoenix" m'a lancé un défi. Pour ça, je la remercie.

Je ne sais pas combien de chapitres comptera ce récit. Tout dépendra de mon plaisir à l'écrire et du vôtre à le lire.


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Contractant les muscles de ses avant-bras, Erik s'accroche davantage au mur, la brique rappeuse griffe sa paume. Dans son dos, les aspérités du mur, pierres et mortier qui les joint, l'éraflent malgré la laine de son chandail. Par ce contact appuyé, la fibre grossièrement cardée pique sa peau, de ses omoplates au bas de ses reins. Il respire un peu plus vite, des odeurs de foin coupé, de fumier chaud, de terre battue envahissent ses narines. Aux effluves se mêlent les sons car au loin il entend le bêlement des moutons et les voix des bergers. Toujours, la rusticité, parce qu'elle ne ment pas, aura sa préférence. Il ouvre les yeux. Par la fenêtre à l'huisserie rudimentaire, il entrevoit le vallon et comment en cette fin de journée, le soleil, au-dessus de la colline, par-delà la ligne argentée des peupliers, laisse dans le ciel un rayon vert. Tout se mélange : la soie miroitante et grasse de l'herbe où les moutons qui paissent font des petits points cotonneux ; le plan oblique du ciel dont la nacre bleutée, presque sombre, se referme en un dôme protecteur sur la vallée ; le chant des arbres fruitiers sous la caresse de la bise vespérale ; les cris des enfants jouant dans la cour de la ferme ; les parfums, lourds ou délicats, comme celui du rosier pâle grimpant au-dessus de la porte ou celui du tilleul qui veille sur la courbe de la rivière ; son corps enfin pris d'un tremblement solide qui monte et le submerge. Le plaisir est bien meilleur quand il s'accompagne de la paix. Il enfonce ses doigts dans la tignasse brune qui ondoie devant lui, à hauteur de ses hanches et caresse tendrement la tête où se nouent de longues tresses.

« Plus vite… », commande-t-il dans un râle et, de sa main impérieuse, il accompagne le mouvement de la bouche, de la gorge qui le contiennent.

L'homme, agenouillé devant lui, lève un regard espiègle. Ses épaules carrées, sa silhouette massive, toute en muscles compacts, construits jour après jour par le dur labeur du travail à la ferme, se dégagent dans la pénombre de la grange et forment dans l'esprit d'Erik un point d'ancrage confiant et stable. L'instant est précieux et Erik en savoure chaque seconde, pleinement conscient des sensations qui l'assaillent. Il est révélateur aussi car Erik, enfin, peut dire qu'il est heureux.

Il est heureux mais il est toujours en colère. Il ne cessera jamais d'être en colère. Si le monde ne change pas, pourquoi lui changerait-il ? La colère est un moteur sain, qui le fait se tenir droit, un filtre qui lui permet de distinguer efficacement le juste de l'injuste. Et c'est grâce à elle qu'il a réussi à bâtir cet endroit. Au début, après l'accident, il a été de toutes les luttes, prêtant main forte aux ouvriers, aux mineurs, aux travailleurs du rail, aux étudiants. Il a occupé des usines, des universités. Il a barré des routes et battu le pavé. Il a cassé quelques gueules aussi. Il n'a jamais rien connu de plus jouissif que d'être à l'avant-poste d'une manifestation, quand la tension monte, quand la police, en face, casquée et gantée, toute caparaçonnée comme en temps de guerre, forme un mur qu'il faut briser. C'est là, quand l'idée d'ordre s'incarne dans une matraque conçue pour défoncer des crânes, quand l'autorité, débarrassée de ses oripeaux démocratiques, se démasque et use d'une violence brutale, non plus pour convaincre mais pour soumettre, qu'Erik sait le mieux où est sa place. La lutte, ça n'est pas de longs débats courtois et de beaux discours, c'est d'abord de la matière qui rencontre de la matière, c'est l'histoire de corps martyrisés et invisibles qui ne veulent pas plier. Il a été de cette mouvance souterraine, sans règle ni leader, qui se déplace partout sur la planète, selon les zones des conflits sociaux. Il s'est beaucoup battu, il n'a pas retenu ses coups et il en a reçu. Et puis l'âge venant, il a été temps de ranger sa tenue de combat et ses armes, il ne voulait pas finir en vieillard tenant une barricade. Peu à peu, à force de naviguer de squat en squat, de ZAD en ZAD, a germé puis grandi l'idée d'un endroit, d'un refuge, pour que s'y reposent ceux qui continuent à se battre. Alors, avec l'héritage laissé par ses parents, il a acheté quelques hectares dans le Kent et il a fondé ce lieu. Ce fut une petite compromission de devenir propriétaire et il y a longuement réfléchi. Mais Erik n'a jamais cru en la pureté, la pureté étant réservée à ceux qui ne veulent pas se salir les mains. Plus prosaïquement aussi, l'expérience acquise lui a appris que si l'on veut qu'un projet dure, il faut en maîtriser les paramètres. En pratique, c'est une ferme auto-gérée où chacun se consacre à faire fructifier la terre dans le respect de l'environnement. Toutes les décisions se prennent à l'unanimité et Erik ne commande rien, la plupart des membres ne sachant pas qu'il est propriétaire ; on dit « chez Erik », mais c'est uniquement parce qu'il est le plus ancien. Ici arrivent ceux qui ont besoin d'un moment de repos et de calme, parfois ils repartent, parfois ils restent si le mode de vie leur convient. Pour lui, c'est devenu une autre façon de lutter, cette proposition qu'il fait, celle de croire que le partage est possible, que le capitalisme qui ravage les hommes et la planète n'est pas le seul système viable. A présent, il est réellement heureux, tranquille, en accord avec lui-même. Et fier surtout de tout ce qu'il a su, avec d'autres, accomplir. Car, contrairement à ce qu'il a longtemps entendu dire, il n'est pas exclusivement mu par ses impulsions et sa colère n'est pas vaine. Il sait construire, durablement. Cet endroit n'est pas seulement la preuve que l'on peut vivre autrement, il est aussi la preuve que tous les jugements qu'on a portés sur lui étaient faux. Dorénavant, il ne lui reste qu'un seul combat et il est personnel : récupérer ce que Charles lui a injustement pris.

De se sentir si fort, sa félicité s'accroit.

Son ventre durcit, il se cabre.

Dans sa poche, son téléphone vibre.

« Bordel ! », grogne-t-il. D'une main et sans sortir l'instrument, il rejette l'appel.

Contre lui, il sent le sourire narquois de Daniel qui s'est brièvement interrompu, surpris.

« Continue, continue… j'y suis presque… », ordonne Erik en appuyant sur la tête.

Les lèvres sur lui se font plus dures, plus rapides.

De nouveau, ça vibre.

La bouche de Daniel s'active, experte, persévérante. Erik ne le remercie jamais assez d'être aussi pugnace.

Mais voilà, le mal est fait. C'est fou comme un petit objet, aussi anecdotique qu'un téléphone, peut détruire la montée d'un orgasme qui s'annonçait pourtant glorieux. L'importun continue de vibrer et le crétin, à l'autre bout, qui insiste et qui ne comprend pas qu'il faut rappeler plus tard, va mourir enseveli sous un tombereau d'insultes, Erik s'en fait mentalement la promesse.

Croyant encore que rien n'est perdu, Erik sort son téléphone de sa poche et s'apprête à le jeter dans la paille. Quand il voit le nom du correspondant s'afficher sur l'écran, tout s'arrête. Le destin qui a le goût pervers d'avoir des cheveux trop sombres, une peau trop pâle, des yeux trop bleus et une bouche trop pleine de discours moralisateurs, trouvera toujours les moyens de lui gâcher minutieusement la vie, quelles que soient la distance qui les sépare et les barrières qu'Erik a érigées.

Vaincu, Erik repousse Daniel qui le regarde, interloqué et déçu.

Il se débarrasse du préservatif, désormais inutile et remonte sa braguette. Navré, il caresse le visage de Daniel. « Plus tard, plus tard… », console-t-il.

« C'est qui ? », demande Daniel en se relevant. « C'est grave ? »

« Non, je ne sais pas… Ecoute, je suis vraiment désolé mais il faut que je réponde… »

Le téléphone, dans la main d'Erik, continue de vibrer. A chaque renvoi d'appel, il revient à la charge. C'est un petit clou qui s'enfonce et s'enfonce encore dans le cœur d'Erik. Si celui qui essaie de le joindre insiste autant, ce n'est pas par pur sadisme car, Erik en est sûr, il fuit comme la peste tout contact entre eux et tient à rester le plus éloigné possible. Non, si l'autre insiste autant, c'est parce qu'il ne peut pas faire autrement, que oui il est arrivé quelque chose de grave, qu'il est sans nul doute au abois et qu'Erik est son dernier recours. Ce lien entre eux est indéfectible et ne pourra jamais se rompre. Par ce choix qu'ils ont fait en commun, il y a seize ans maintenant, ils sont enchaînés l'un à l'autre.

Daniel qui a l'intelligence de comprendre la gravité de la situation, s'éloigne en disant : « Je vais aller aider en cuisine », après avoir serré le bras d'Erik qui le regarde partir.

Une fois seul, Erik inspire, expire. Il ne faut pas qu'il tremble, il ne faut pas qu'il panique. Il ne faut surtout pas qu'il se mette en colère. Il sort sur le pas de la porte. La vue le rassure et le réconforte.

Enfin, il décroche.

« Charles ? »

« Erik… mais bon sang, pourquoi est-ce que tu ne répondais pas ? Quand je t'appelle, tu devrais répondre… tu devrais savoir que … que… »

« Parce que je ne suis pas à tes ordres, Charles, je n'ai jamais été à tes ordres… »

« Quoi ? Oh bordel, pourquoi faut-il toujours que tu ramènes tout à ça ? Ecoute, je m'en fiche de tout ça. Ça n'est pas le plus important, là maintenant… Oh, mon dieu, mon dieu, Erik… »

La voix de Charles n'a pas changé. Cela fait dix ans qu'Erik ne l'a pas entendue et elle n'a pas changé. Y résonne toujours ce soubassement condescendant où saillent les pointes agaçantes d'un snobisme anglais. Mais ce que perçoit le plus Erik, c'est de la détresse. Une détresse absolue, noire, paralysante. La seule qui vaille, celle que seuls connaissent les parents dont les enfants sont en danger.

« C'est Jean, c'est ça ? Qu'est-il arrivé, Charles ? Dis-moi qu'elle va bien… Merde Charles, dis-moi… »

La panique est contagieuse et chez Erik, elle s'accompagne toujours de fureur et de hargne. Il presse un peu plus le téléphone contre son oreille à s'en faire blanchir les jointures. D'un pied rageur, il fait rouler les cailloux du chemin. Si quelqu'un quelque part a eu la mauvaise idée de s'en prendre à Jean, le pacifisme vient de mourir et avec lui toutes les sornettes sur la non-violence.

A l'autre bout du fil, Charles pousse un soupir immense, comme s'il voulait vider son âme de tout le poids qui l'oppresse.

« Oui, oui, c'est Jean… Erik, il faut que tu m'aides. Tout seul, je ne pourrai pas, elle ne m'écoutera pas … j'ai besoin de toi… »

« Que. S'est-il. Passé ? »

« Elle a disparu. Depuis hier soir. Elle est partie… Je ne sais pas où elle est allée… enfin, si peut-être… Il faut que tu ailles la chercher, que tu viennes avec moi parce que moi elle ne m'écoutera pas. Elle est tellement en colère, Erik, si tu savais, tellement en colère… »

Bien sûr que Jean est en colère. A vivre avec Charles, on finit toujours par être en colère. C'était prévisible, surtout à l'adolescence. Et oh ! Comme Erik s'en veut de ne pas s'être battu davantage, de n'avoir point remué ciel et terre pour rester à ses côtés et continuer à la protéger. Il a été lâche, il n'y a pas d'autre mot, il a été lâche et il s'est soumis. Il s'est soumis à la vie, aux évènements, à l'entêtement mauvais et revanchard de Charles. Mais plus que tout, et c'est pourquoi il se maudit, il s'est soumis à son propre sentiment de culpabilité.

Il n'aurait pu en être autrement car tout concordait. Tout ne menait qu'à cette sentence indiscutable : Erik était coupable et il devait payer sa faute. Ce soir-là, dans les escaliers, en voyant tomber Charles, qui une fois encore avait trop bu, Erik avait compris que tout ce que lui répétait Charles était vrai. Toutes ces insinuations serinées à longueur de temps, calmement comme des traits d'humour ou plus brutalement dans le feu d'une dispute, toutes étaient vraies. Il était impulsif, colérique, violent. Et il était dangereux. Comment ne pas croire que vous êtes un être détestable quand vous manquez de tuer l'homme que vous chérissez sous le regard épouvanté de votre enfant ? Comment ne pas croire que ce que vous avez fait une fois, vous pourriez le reproduire, et cette fois-ci de manière irréversible ? Il n'y a alors qu'un seul choix possible : s'éloigner de ceux que vous aimez pour les protéger de vous-même. La vindicte dont l'avait ensuite poursuivi Charles n'avait pas nécessité d'être trop intense pour être convaincante. Elle n'avait été que le bras armé d'un châtiment qu'Erik pensait mériter. Vaincu, persuadé de sa propre infâmie, il avait cédé à toutes les exigences de Charles : disparaître, ne plus interférer dans leurs vies, lui laisser la garde exclusive de leur enfant.

« D'accord, Charles. Jean est partie. Dis-moi où elle est, je peux partir maintenant. Je vais la chercher et je la ramène. Dis-moi.

- Non, je ne veux pas que tu y ailles sans moi. Si elle ne me voit pas, elle va croire que je l'abandonne. Je ne veux pas qu'elle croie que je l'abandonne. C'est ma fille, Erik. Hors de question… Tu viens me chercher et on y va ensemble.

- Putain, Charles ! Pourquoi faut-il toujours, toujours, que tu décides de tout ? Si je te dis que je la ramène, je la ramène chez toi, un point c'est tout. Fais-moi confiance, juste une fois…

- Non. On y va ensemble. Ça n'est pas négociable. »

On ne refait pas le film, n'est-ce pas ? Ce qui a été repris une fois ne se regagne plus. Nul n'est besoin de parlementer. Et en l'état actuel, la susceptibilité d'Erik qui aurait beaucoup de choses à dire, n'est pas sa préoccupation première. Le plus important, c'est de retrouver Jean et de la mettre en sécurité. Le règlement de comptes viendra après. S'il vient…

« D'accord. Je viens te chercher. J'arriverai ce soir.

- Je t'attends, Erik.

- Et Charles… ?

- Quoi ?

- Tu habites toujours au même endroit ?

- Oui. Chez nous… chez moi. Je t'attends. »

Le soleil à l'horizon peine à éteindre ses feux et embrase comme en un ultime et désespéré brasier, la vallée où se niche la ferme. Cela pourrait être joli, toutes ces couleurs chatoyantes qui enflamment les arbres, les prés, les bâtiments. Mais Erik trouve que cela ressemble à un dernier bûcher. Quelque part, des chiens retenus par une chaîne, hurlent à la mort. On n'entend plus les rires des enfants rentrés pour le souper. Même les moutons, parqués dans un enclos, ont perdu leur air bucolique, ils ne sont qu'un troupeau grégaire et misérable. La quiétude vient de partir, toute cette quiétude patiemment conquise, à laquelle Erik croyait, tremplin solide pour le mener vers d'autres victoires. Charles a ce pouvoir, le pouvoir d'entrer et, par sa seule présence, de réduire à néant les espérances d'Erik.

Erik descend le petit chemin qui mène de la grange à la cour de la ferme. Il faut qu'il se dépêche, il doit être à Londres le plus vite possible. La camionnette qu'ils utilisent pour faire les marchés est trop lente et en assez mauvais état, il va prendre la Ford, après avoir demandé l'accord de tout le monde bien entendu.

Daniel qui fumait, assis sur le banc de pierre qui borde la fontaine, écrase sa cigarette et vient le rejoindre. Séléné à ses côtés roule méthodiquement un joint.

« Y a un mec à l'intérieur. Il est venu pour toi.

- Qui est-ce ?

- Il dit qu'il s'appelle Hank, qu'il a des choses à te dire. Apparemment, un certain Charles ne t'aurait pas tout dit. C'est celui qui vient de t'appeler, c'est ça ? »

Erik acquiesce et d'une main rapide, écarte Daniel.

« Où est-il ?

- Là, à l'intérieur, indique Daniel. Dans la cuisine. On lui a servi un bol de soupe. »


A peine Erik met-il un pied dans la cuisine qu'il comprend qu'en plus de la fugue de Jean, il est arrivé quelque chose d'autre et de beaucoup plus grave.

Hank a vieilli. Ça se voit aux cernes gris qui plombent son regard, aux sillons qui creusent ses tempes et ses joues, aux commissures tombantes de ses lèvres. C'est un choc pour Erik de voir son ami si marqué, lui qui, même à la trentaine bien entamée, avait toujours l'air d'un adolescent. C'est peut-être l'œuvre du temps, de toutes ces années écoulées sans se voir. Après tout, on ne voit vieillir ceux qu'on aime que si on ne les côtoie pas tous les jours.

Un instant, Erik reste sur le pas de la porte. Il ne bouge pas. Hank qui a levé les yeux en l'entendant arriver, le regarde. Mécaniquement, il remue sa cuiller dans le bol fumant, posé devant lui et auquel il n'a pas touché. Indécis, ils ne se parlent pas.

Ce sont des retrouvailles embarrassantes. Aucun des deux n'a jamais fait le moindre effort pour maintenir un semblant de contact, malgré l'amitié sincère qui les liait. Sur ce point au moins, ce n'est pas la faute de Charles.

Heureusement, ils sont seuls. Sur la margelle de l'évier en pierre que Erik a restauré, la vaisselle propre s'égoutte. Sur un coin du poêle en fonte, une marmite mijote.

Dans le même mouvement, Erik s'avance et Hank appelle : « Erik… »

Erik se fige.

« Quoi ?

- Raven… », murmure Hank dans un souffle et il baisse les yeux.

« Quoi Raven ? » demande Erik.

Hank ne répond pas. Il a posé ses mains à plat sur la table. D'un doigt, il gratte une éraflure laissée dans le bois par un couteau un peu trop énergique. Sa cuisse, invisible, tremble et fait vibrer le pied du meuble contre lequel elle s'est logée.

Erik fait un pas de plus.

« Quoi Raven ? répète-t-il. Que s'est-il passé, Hank ? »

Devant lui, Hank ouvre les mains, comme un dernier abandon d'une chose qu'il ne veut pas lâcher. Lentement, il relève la tête. Ses yeux brillent.

« Elle est morte, Erik. Raven est morte. »

Les poings serrés, Erik s'avance jusqu'au bord de la table. C'est une belle table, toute en bois massif, qu'il a récupérée dans une brocante. Il a passé des heures à la poncer, à réparer les pieds qui étaient bancals, à l'enduire de vernis. Il aime beaucoup cette table. Là maintenant, il pourrait la briser.

« Qu'est-ce que tu racontes ? », grince-t-il et il a envie de crier.

« C'est arrivé il y a trois jours. Elle était hospitalisée depuis deux semaines. Les médecins n'ont rien pu faire. C'était trop tard, nous ont-ils dit. Elle allait très bien et puis un matin, elle s'est évanouie en prenant sa douche…

- Tais-toi, s'il te plaît, tais-toi… », commande Erik.

Le chagrin est une saloperie qui vous scie les jambes et vous tord les tripes. Impitoyable, un froid glaçant s'empare d'Erik, tornade immobile et pétrifiante qui gèle ses muscles, son cœur, son cerveau. A l'intérieur de lui, plus rien ne bouge. S'il ne bouge plus, s'il reste comme cela pour l'éternité, alors le temps s'arrêtera et rien de ce qui est arrivé n'arrivera. Mais sa main qui devance son âme, trouve la force de se tendre et s'appuie sur la table. Ses jambes cèdent, il s'écroule. Hank qui l'a vu fléchir se précipite, tire une chaise et l'oblige à s'assoir.

Accroupi devant lui, Hank murmure : « Je suis désolé, Erik, je suis tellement désolé… »

Pourquoi les gens disent-ils ça ? se demande Erik. Pourquoi les gens en vous annonçant une nouvelle à laquelle ils ne peuvent rien, se sentent-ils obligés d'ajouter qu'ils sont désolés ? De quoi sont-ils désolés ? Se sentent-ils responsables ? Et de quoi seraient-ils responsables ? De vous faire du mal ? Mais ce n'est pas eux qui vous font du mal, c'est la vie, le monde, la fatalité, dieu dans le meilleur des cas parce que là, au moins, on a quelque chose à maudire. Erik ne croit pas en dieu mais c'est dans des moments comme celui-ci qu'il le regrette le plus. Il se verrait bien, tel Jacob, combattre un ange et obtenir à la fin sa bénédiction. Il pense à sa mère aussi et il voudrait bien qu'elle soit là.

Sous ses pieds, une dalle du carrelage bouge. Il faudra qu'il pense à remettre du mortier pour la sceller convenablement. Il se penche en avant et d'un doigt, touche la dalle. Oui, ça n'est pas grand-chose, dix minutes de travail suffiront.

Médusé, Hank le regarde faire. Il passe un bras en travers de ses épaules, se rapproche un peu plus. « Erik, écoute… », console-t-il.

D'une main, Erik agrippe la chemise de Hank. Et il serre, il serre. Hank le laisse faire.

Alors, tout bas, puisque partout sont tapis des fantômes, Hank raconte.

Il raconte la fatigue de Raven qui a précédé sa chute. Elle n'avait rien d'inquiétant, cette fatigue, Raven travaillait beaucoup, elle dirigeait un projet auquel elle tenait, une enquête menée avec d'autres sociologues sur les mouvements paysans féministes en Amérique du Sud. Elle avait déjà fait plusieurs voyages entre les deux continents et ils avaient mis cette fatigue sur le compte de ces nombreux allers-retours. Et puis, un matin, elle était tombée dans sa douche. Hank l'avait trouvée inconsciente, sous le filet d'eau chaude, alors qu'il lui apportait son café. « Madame est servie », avait-il plaisanté en déposant le mug sur le rebord du lavabo mais ce n'était pas la liane somptueuse à laquelle il était habitué, qu'il avait vue au travers de la vitre de la douche, c'était une petite fille recroquevillée, une masse gisante dans le bac du bain. Il avait appelé les secours et Raven, qui n'avait pas repris connaissance, avait été emmenée à l'hôpital. Charles était arrivé, appelant déjà frénétiquement tous les meilleurs spécialistes qui figuraient dans son carnet d'adresse. Ils avaient attendu, attendu et Hank raconte combien c'était terrible, cette attente, à être là dans le couloir, assis sur des chaises en plastique, à ne pouvoir rien faire. Jean les avait rejoints, et Hank dit que malgré ses seize ans et son uniforme de lycéenne, il avait eu l'impression qu'elle sortait de l'école primaire. Elle était déjà en guerre ouverte contre son père et Hank rit parce qu'elle s'était ostensiblement assise de son côté à lui, et pas à côté de Charles. « Elle a un caractère de cochon ta fille, Erik ! », dit Hank. Enfin, à la fin de l'après-midi que Charles avait passée à téléphoner, sortant toutes les cinq minutes sur le parvis de l'hôpital parce qu'une infirmière lui avait fait les gros yeux, le diagnostic était tombé. Le professeur machin-chouette, et Hank a des amnésies sélectives puisqu'il est hors de question qu'il se souvienne du nom du type qui lui a annoncé la mort prochaine de sa femme, un oncologue très réputé en tout cas et qui connaissait très bien Charles, s'était avancé vers eux, dans sa blouse blanche impeccable, avec cet air infâme de se sentir concerné et il avait lâché : cancer du pancréas, il n'y a rien faire, on va la faire entrer en soins palliatifs. « Sincèrement, dit Hank, quand il nous a dit ça, on n'y pas cru. Ni Charles, ni moi. J'ai demandé à la voir et Charles a dit qu'il voulait immédiatement un deuxième avis. » Mais malgré toute la volonté de Charles à se croire, lui et sa sœur, invincibles, le diagnostic n'avait pas bougé. Aucun traitement n'était envisageable, il ne restait à Raven que quelques semaines.

« Pourquoi tu ne m'as pas appelé ? interrompt Erik. Pourquoi ?

- Parce que je ne pensais à rien Erik. Je n'arrivais plus à penser. Je ne pensais qu'à elle. »

Ce que ne raconte pas Hank, ce sont les derniers moments intimes qu'il a passés avec Raven. Tous ces moments où, tenant contre lui le corps de sa femme, émacié et blême, aussi fragile que du cristal, il a pleuré avec elle. « C'est à moi, ça. Jamais je ne le raconterai, à personne. »

Doucement, Erik glisse de sa chaise et s'assoie à côté de Hank, sur le sol. Leurs positions s'inversent et c'est Erik désormais qui tient son ami dans ses bras.

« Comment as-tu fait pour vivre sans Charles, pendant toutes ces années ? demande Hank, le souffle haché, bouffé par des sanglots qu'il retient.

- Il était vivant. C'était pour qu'il reste vivant. »

Un long moment, ils restent comme ça, enlacés, sans rien dire, assis sur le carrelage de la cuisine.

Et puis, Hank reprend. « Elle était en colère, Erik, si tu pouvais savoir…

- Raven a toujours été en colère… »

Etrangement, Raven n'a pas été en colère contre la maladie. Elle ne s'est pas révoltée, elle n'a pas honni les médecins, les maudissant sur plusieurs générations. Elle était en colère contre le monde, et le monde, dans sa chambre d'hôpital, c'était Charles.

« Elle lui a reproché ton départ. Et tous ses mensonges.

- Quels mensonges ?

- Ceux qu'il a dit à Jean au sujet de sa mère.

- Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il a dit ?

- Qu'elle était morte. »

Jamais Charles ne changera. Toujours il continuera à vouloir tout contrôler, dans la vie de ceux qu'il aime, décidant à leur place de ce qui est bon pour eux. Mais Raven qui avait, dans son lit blanc, sous le soleil impénitent d'avril dont les rayons obliques paraient sa chevelure de reflets glacés, des allures de pythie, avait rétabli l'équilibre. « Elle était merveilleusement belle, je ne l'ai jamais vue aussi belle. C'est cruel, n'est-ce pas ? », dit Hank. A Jean, venue la voir une après-midi après ses cours, elle avait dit la vérité sur sa naissance. Courageuse à l'extrême, déjà exténuée, elle ne s'était pas contentée de semer la discorde entre la fille et son père, elle en avait assumé les conséquences en convoquant Charles pour lui répéter ce qu'elle avait avoué à Jean. Assommé par la fin inéluctable de sa sœur face à laquelle il était impuissant, Charles ne s'était pas défendu contre les réquisitoires de Raven, n'osant pas quémander un pardon qu'elle lui avait pourtant accordé, magnanime. « Rien n'est définitif », avait-elle dit, ce que Hank peine à interpréter, hésitant entre l'ironie ou la preuve d'une grande générosité. Charles avait été défait, pliant à la fois sous le joug des entretiens avec les médecins, qu'il multipliait dans une ultime mais inutile tentative de maîtrise, et sous le regard inquisiteur de sa fille, qui ne parlait plus.

« C'est pour ça qu'elle est partie…, comprend Erik. Où est-elle allée, Hank ? Où est partie ma fille ?

- Chercher sa mère.

- Où est-ce ? Où est-elle ?

- Je ne sais pas Erik. Mais Charles le sait ou doit le savoir. Ecoute, Erik, il faut que tu l'aides. Tout seul, il ne va pas y arriver.

- Je sais. » acquiesce Erik.

Maladroitement, en s'aidant l'un l'autre, comme deux centenaires que le temps achève, Erik et Hank se relèvent.

« Attends, demande Erik. A-t-elle souffert ?

- Non. Les trois derniers jours elle dormait. Trop de morphine… »

La nuit est définitivement tombée maintenant et il semble que toute âme humaine est désertée le lieu. On entend vaguement le bêlement des moutons et les aboiements des chiens.

Les deux hommes sortent dans la cour. Bien que Hank soit à ses côtés, Erik se sent seul, effroyablement seul, écrasé par la plénitude du ciel.

« C'est beau ici, murmure Hank.

- Oui. Tu peux rester si tu veux. Autant que tu voudras. »

Face à l'opacité des ténèbres qui recouvrent tout car, au-delà de la nappe de clarté que projettent dans la cour les lumières de la ferme, on ne distingue rien, Hank attrape le bras d'Erik.

« Sois bon avec lui. Peut-être juges-tu qu'il ne le mérite pas mais sois bon avec lui.

- Je vais essayer, Hank. Je vais essayer… »


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