Voici les deux premiers récits de ce qui formera une sorte de recueil d'OS autour d'Harry Potter. Chacune de ces histoires raconte une anecdote, un moment de la vie du jeune sorcier mais du point de vue de parfaits étrangers ou de personnages secondaires. Je compte y introduire des écrits à la première personne, des descriptions, des dialogues ou des extraits de journaux, bref, des anecdotes de toute sorte et de toute source. J'espère que cela vous plaira.

Bonne lecture !


Inconscience

Spectatrice : une vieille femme

L'air était lourd. Le vent sec et brûlant qui avait soufflé ces dernières heures venait de retomber et le soleil semblait n'en taper que plus fort sur le macadam craquelé de la route. On avait annoncé de l'orage pour le début de la soirée, mais le ciel restait d'un azur immaculé, sans trace de nuage à l'horizon. Dans les jardinets proprets de l'allée, les plantes commençaient déjà à faner, n'appréciant visiblement pas cette soudaine chaleur. Mais nul ne se sentait le courage de sortir les arroser un peu.

Une ombre recroquevillée remontait lentement le trottoir vers le parc. Chaque inspiration lui coûtait et chaque pas l'essoufflait davantage. La vieille femme continuait cependant d'avancer vaillamment vers son banc, se raccrochant avec détermination à sa courte canne sculptée. Il lui fallut de longues minutes pour y arriver, mais elle finit par atteindre son but, et se laissa lourdement tomber sur les planches de bois mal assemblées.

Le pignon de la dernière maison lui offrait un abri à l'ombre d'où elle pouvait observer la moitié de Magnolia Crescent et du square sans se faire voir, ou presque. Devant elle, un rideau se souleva et un visage apparut brièvement dans l'encadrement d'une fenêtre. Les habitants du quartier s'étaient accoutumés aux va-et-viens de cette étrange vieille dame, et ils s'assuraient chaque jour qu'elle ne manquait pas à sa promenade quotidienne. Quand bien même elle ne serait pas venue, ils auraient été bien en peine de savoir où la chercher.

Mais aujourd'hui encore, tout allait bien ; elle était là. L'étendue broussailleuse devant elle, qui n'avait de parc que le nom, semblait déserte ; elle faisait pourtant le bonheur de tous les enfants des environs en ces longues journées d'été, avec ses balançoires rouillées, son antique toboggan rouge et les innombrables pneus disséminés un peu partout. Seul un chat bougea dans les taillis, ombre floue dans les brumes de chaleur qui montaient de la terre desséchée et brouillaient le paysage.

Ce fut sans doute pour cette raison que la vieille femme ne le vit pas tout de suite. Il était cependant là depuis plus d'une heure, sagement assis sur le tourniquet et tenant ses mains éloignées des barreaux de métal brûlant. La masse hirsute de ces cheveux noirs paraissait le protéger des rayons du soleil, car il restait immobile, le regard fixé sur l'horizon, droit devant lui. La promeneuse ne se souvenait pas de l'avoir déjà vu ici ; elle se serait rappelée de ce gamin d'une dizaine d'années à l'air taciturne. Partagée entre pitié et malaise, elle ne pouvait s'empêcher de l'examiner des pieds à la tête.

Il portait un vieux polo dans lequel il flottait et dont il avait retroussé les manches sur ses épaules maigrichonnes. Ses tennis grises et son jean usé semblaient sortir d'une même malle d'affaires à mettre au rebut et sa silhouette fluette lui donnait l'air misérable d'un enfant abandonné. Que pouvait-il bien faire seul, par un temps pareil ? Peut-être ses parents l'avaient-ils mis dehors... La vieille dame soupira. Elle ne comprenait pas comment l'on pouvait faire cela à son propre fils. Elle allait se lever pour proposer à ce curieux garçon de partager son banc quand un coup de tonnerre retentit soudain dans le lointain.

Tous deux levèrent la tête d'un air inquiet vers le ciel. On ne voyait toujours pas de nuages, mais ils savaient que les premiers éclairs qui illuminaient le quartier sonnaient l'heure du retour vers leur foyer. Abattus, ils se préparèrent à retourner à leur solitude. Elle se demanda ce qui l'attendait chez lui ; elle, elle n'y retrouverait qu'une infirmière à la voix doucereuse et un petit tas de pilules près de son verre. Ils se levèrent ensemble et firent quelques pas dans la même direction. Elle s'arrêta pour le regarder passer alors qu'il poursuivait son chemin, tête basse. Pendant quelques secondes, une même tristesse les rapprocha, puis elle le perdit de vue.

La vieille femme reprit alors le chemin de sa maison, se demandant où pouvait donc aller cet étrange enfant qui portait au front une cicatrice en forme d'éclair.

Spectateur : un gardien de zoo

Un boulot tranquille, qu'il avait dit... Tranquille, tu parles, on voit bien qu'il y connaît pas grand chose, le costumé, là, derrière son bureau. J'aurai jamais dû l'écouter. Déjà, comment tu veux que ce soit reposant quand t'as des gamins qui courent partout toute la journée. Rajoute à ça les parents stressés, les gars un peu louches, et puis tous ces animaux. Ah, ceux-là, c'est comme des gosses, mais en plus chiants : ils passent leur temps à bouffer, à se battre, à faire peur aux visiteurs, et eux ils partent pas à la fermeture du zoo...

Y a vraiment que les gens de passage pour trouver mignon un bébé chimpanzé ou un lionceau. Z'avez qu'à essayer de le faire boire au biberon, vous rigolerez moins quand vous aurez deux-trois doigts en moins, tiens ! D'abord, on nous sous-estime, nous, les gardiens. On n'est pas que des pauvres guignols en uniforme vert moche, juste plantés là en attendant que d'autres guignols leur demandent le chemin. N'empêche que quand j'ai dit à mes vieux que j'avais trouvé ce boulot, ils ont quand même bien fait la gueule. Mais ouais, tout le monde peut pas faire avocat comme Alex, on fait avec ce qu'on a, hein.

En plus c'est ma journée, l'autre naze m'a collé au vivarium. Tout ça parce qu'il a toujours pas de promotion et qu'il m'aime pas, tu parles, quel frustré... Je déteste cet endroit. Pas de lumière, fait humide, froid, puis chaud, et re-froid. Brrrrr. Et les mômes, ça leur fait peur, mais pas assez pour qu'ils arrêtent de bouger dans tous les sens. C'est à cause des vitres ; les serpents restent bien sagement derrière, on peut taper dessus, bref, le bonheur. Je compte plus le nombre de boules de glace qui ont fini écrasées sur le verre. Et qui doit nettoyer après, hein ?

D'ailleurs, en parlant de boule... Si cette espèce de gras-du-bide lâche pas le boa constrictor, va falloir que j'aille faire un tour là-bas. C'est pas qu'il risque d'énerver le serpent, une vraie feignasse, celui-là, mais je commence à pouvoir compter les traces de doigts sur la vitre d'ici... Et j'ai autre chose à faire que passer ma soirée à laver des carreaux repeints à la barbe-à-papa. Et puis y a pas idée de se laisser mener par le bout du nez comme ça par Bouboule Junior... Moi si j'ai un fils, il aura intérêt à filer droit. Comme le gamin à côté, le petit brun.

Qu'est-ce qu'il est sage dis donc, lui. C'est marrant d'ailleurs, il ressemble pas du tout à l'autre rondouillard blond avec sa glace. Ils sont visiblement pas de la même famille, et ils sont sûrement pas amis, vu comment ils se regardent. Pourquoi ils traînent ensemble au zoo alors ? M'enfin, ça en fait un de calme au moins, c'est déjà ça de gagné. Tiens, le serpent a l'air de préférer ça aussi, première fois que je le vois remuer depuis des jours, lui... Oh, c'est limite flippant, comment il le regarde. Un peu bizarre quand même, le gamin.

Et évidemment, l'autre sale gosse se ramène ; et ouais mon grand, les serpents, ça leur arrive de bouger, ils sont pas empaillées, hein... Faut qu'il arrête de s'exciter là et de bouger dans tous les sens, ça va mal finir. Et voilà, qu'est-ce que je disais ! Il s'est pris une sacrée gamelle, l'autre mioche, ça doit pas faire du bien. Je ferai mieux d'aller voir si ça... Aaaahhh ! Le serpent !

« La vitre ! Où est passée la vitre ? »

Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ! Le boa se barre ! Il est sorti, il est dehors, comment c'est possible, mais qu'est-ce que... Et ça gueule de partout, mais faites gaffe où vous mettez les pieds, merde ! Je comprends rien, y a pas de verre cassé, rien. La vitre a juste disparu... Hey, attention, il vient par là ! T'es gentil Jimmy, mais tu veux l'attraper, tu te démerdes tout seul, compte pas sur moi, je touche pas à ces machins-là, moi.

Et l'autre qu'est toujours par terre, et qui regarde le serpent, tranquille. Il est carrément taré en fait ce gamin, pour pas paniquer en voyant une vitre se volatiliser et un boa de trois mètres de long sortir de sa cage. Qu'est-ce que je déteste cet endroit, trop de trucs de fous, et ça tombe toujours sur moi... Je me casse, d'ailleurs, je vais encore m'en prendre plein la tronche sinon. Le zoo, c'est terminé pour moi !