Chapitre 1
Lucius pris le bol qu'on avait déposé au sol par la trappe de sa porte. La potion blanche, laiteuse, légèrement nacrée dégageait une odeur très faible, douce et sucrée. Il y avait encore quelques semaines, il buvait diligemment la dose qu'on lui apportait tous les jours sans y trouver le moindre goût, le moindre plaisir. Maintenant, il tâchait de faire durer l'instant. Il observait. Il humectait. Il prenait le temps de mesurer son envie de tremper les lèvres dans le liquide et d'en savourer les arômes du bout de la langue.
Il n'était pas dupe. Le Seigneur des Ténèbres ne lui faisait pas ingurgiter une potion tous les jours pour le voir se délecter. Il y avait sûrement un sombre dessein caché dans les tréfonds de chaque bol. Pour cette raison peut-être, Lucius avait mis du temps avant d'apprécier la boisson. Sa méfiance lui avait gâché les papilles. Ou peut-être que, plus logiquement, la potion finissait par avoir un effet sur lui.
Il frissonna à cette pensée. Il essayait de ne pas y réfléchir mais il constatait parfois, malgré lui, de menus changements. Ses sens semblaient plus aiguisés. Son ouïe plus fine lui permettait d'entendre les bruits des chambres voisines. Son odorat exacerbé rendait presque douloureuse chaque visite de G… dont la puanteur restait suspendue dans l'air pendant de trop longues minutes après son départ.
Lucius but sa potion journalière en essayant de profiter de chaque gorgée. Il voulait calmer son impatience en cherchant les ingrédients qu'il décelait dans sa bouche : la cardamome, le gingembre, la vanille,... Mais chaque gorgée le rendait plus avide et il finit le bol avec une frustration plus grande que son contentement. Il s'allongea sur son petit lit en grimaçant de l'entendre grincer sous son poids. Que pouvait bien manigancer le Seigneur des Ténèbres en le laissant croupir depuis des mois dans les greniers du manoir Malfoy, dans une chambre à peine assez confortable pour un elfe de maison ? Lucius s'en voulait de ne pouvoir faire confiance à son maître et accepter son sort sans une ombre d'inquiétude. « Si Bella était à ma place, pensa-t-il en se sermonnant, elle ne se poserait pas tant de questions ». Mais il s'en posait. Car depuis son enfermement, plusieurs mois auparavant, il avait eu le temps d'imaginer tous les scénarii possibles.
Il se savait à l'étage des expérimentations. Et ça n'était pas pour calmer ses angoisses. Il entendait les cris étouffés de quelqu'un en souffrance, un rire incongru s'évadait d'une chambre voisine. Lucius enfonçait sa tête sous les draps pour tâcher d'atténuer ces bruits de vie inconnus. Lui ne souffrait pas. Au contraire. Outre le confort sommaire de sa petite chambre (une torture bien suffisante pour ses membres d'aristocrates habitués au luxe et à la délicatesse), on le traitait avec déférence. Une pile de livres couvrait sa table de chevet. G… venait lui en apporter de nouveaux toutes les semaines. Il avait même le droit de lire La Gazette du sorcier et on l'informait régulièrement de la situation à l'extérieur. On lui permettait même, deux fois par semaine, de se laver dans une des plus somptueuses salle de bain de son manoir.
Lucius constatait alors l'air sombre et pesant qui tombait inexorablement dans sa propre maison. Certes, la décoration du manoir n'avait jamais été très gaie, noblesse oblige. Mais il était surpris, ces derniers temps, par le manque de luminosité et les ombres lugubres qui courraient dans les couloirs. Il avait été fier que le Seigneur des Ténèbres choisisse sa maison comme QG. Il le regrettait un peu maintenant... même s'il aurait préféré mourir que de l'avouer... D'ailleurs, s'il l'avait avoué, il serait probablement mort !
Sombrant dans une douce léthargie, Lucius s'endormit en imaginant son manoir décoré de couleurs chatoyantes. Il se mit à rire, dans son sommeil ou la réalité, de la futilité de son rêve... Mais il fut réveillé par des bruits de pas dans le couloir. Il tendit l'oreille.
Plusieurs hommes semblèrent traîner un fardeau jusqu'à la porte d'à côté. La chambre était vide depuis la mort de sa précédente occupante. Ils ouvrirent la porte, jetèrent le paquet qui tomba lourdement sur le sol. Ils s'arrêtèrent sur le seuil. Lucius pouvait presque entendre leurs respirations haletantes d'avoir porté un prisonnier, inerte, jusque là. « Paraît qu'il revient d'entre les morts », dit l'un à voix basse. « Hum... Pas sûr qui soit vivant vu comme il est pâle... », répondit un deuxième homme en se dirigeant vers le couloir. « Pourquoi le Seigneur s'emmerde avec des spécimens comme ça ? », demanda un troisième en fermant la porte à double tour.
Lucius les sentit s'éloigner. Leurs odeurs de bière et de transpiration mirent quelques minutes avant de s'effacer. Lucius n'était pas intéressé par son voisin d'infortune. Il voulait juste retrouver le sommeil. Mais quelque chose l'en empêcha. Malgré lui, ses narines se gonflaient pour sentir l'air. Quelque chose d'indescriptiblement bon venait jusqu'à lui. Une senteur encore ténue, impalpable mais qui s'approchait inexorablement. Il tenta de la décrire, de se concentrer. Il y avait quelque chose de fort comme une odeur de bois ou de tabac avec un brin de parfum plus raffiné tel un encens vaudou. Il décelait également une touche capiteuse de mort et de poussière. Lucius se redressa. « Une odeur d'homme », se dit-il bêtement en sentant des picotements dans le bout de ses doigts.
Depuis quelque temps, il pouvait déterminer grâce à son odorat le sexe des gens qui passaient de l'autre côté de sa porte ou à l'autre bout du couloir. Il en avait senti des hommes auparavant. Pourquoi celui-là avait une odeur plus enivrante que les autres ? Il se laissa retomber sur son coussin dans un « gruiiiic » qui détourna momentanément son attention. Puis il s'endormit en humant l'air comme une respire de l'opium...
