Il y avait des choses qui changeaient souvent à Montmartre. Comme les robes des mesdames, les cravates des messieurs, les notes de l'accordéon ou bien les commandes des clients.
Mais il y avait bien une chose qui ne parvenait pas à devenir différente depuis hier. C'était le temps.
Le soleil était toujours au rendez-vous et les nuages éternellement absents. Bientôt midi et la chaleur atteindrait son paroxysme. Arthur en était dépité rien qu'à l'idée. Mais, bien sûr, il préférait sortir que de rester dans son minable hôtel. Quand il pensait au fait que son frère passait sûrement ses nuits à la scierie ou bien dans les jupes de quelques femmes, cela l'irrita encore plus. Lui devait se coltiner une petite chambre étouffante et sans aucun style décoratif. Encore quelque chose qui le mit en rogne.
L'anglais accorda de nouveau son attention à son journal qu'il tenait en main. Un bon atout pour améliorer son français et aussi pour s'occuper l'esprit. Mais aucun article ne l'intéressait réellement. Un gouvernement voulant assainir les secteurs économiques sociaux et budgétaires, des personnes mortes pendant la chute d'un quadrimoteur ou bien une réunion entre l'URSS et les Occidentaux. Un menu qui n'était pas à son goût. Mais il s'obligea à cultiver son esprit. Les jambes croisées, une veste sur ses genoux et une tasse de thé refroidissant petit à petit à quelques centimètres de lui, le voilà maintenant plongeait dans une longue, enrichissante et... passionnante... lecture...
Mais malheureusement, ses yeux verts ne mirent pas longtemps avant de se détourner de l'écriture grasse et assommante de l'hebdomadaire. Arthur fut distrait par le chant des deux oiseaux en face de lui. Leurs ailes battaient harmonieusement et elles divaguèrent un peu plus chaque minutes. Ils dépassèrent l'accordéoniste, les jeunes enfants jouant aux billes, le trottoir parsemé de pierres, les demoiselles flânant à vélo et à présent les pots de fleurs disposés par terre. Un des deux laissa l'autre pour se poser contre une charrette en bois. Dedans y était installé, dans un parfait bazar organisé, des grands comme des petits pots de fleurs. Il y avait des bouquets un peu plus imposants, mais ce qui attira l'œil de l'anglais fut le nombre impressionnant de roses rouges. La rosée du matin fit briller leurs pétales et les gouttes d'eau dévalèrent encore leurs robes écarlates.
Puis dans l'ombre de celles-ci, deux silhouettes se dessinaient. Elles étaient accoudées contre la charrette. Il y avait une jeune femme avec de longs et beaux cheveux brun attachés en chignon. Son nez était fin et ses yeux d'un bleu enivrant. Une rose rouge pendait au coin de son oreille pendant qu'elle finissant d'installer les derniers pots de fleurs dans sa charrette, le sourire aux lèvres. Et à sa droite, un grand garçon blond lui faisait la discussion, le regard malicieux.
Blond, traits fins et bretelles détachés.
À vrai dire, l'anglais s'attendait à le revoir réapparaître un jour ou l'autre. C'était tout de même " chez lui ", ici. Mais plus les jours passaient, plus le temps s'écoulait et plus Arthur se demandait pourquoi il venait ici si souvent. Et ce n'est que maintenant qu'il obtint sa réponse.
Ses doigts, aujourd'hui propres, vaguaient et faisaient danser l'air entre eux. À chaque mouvement de ses lèvres, la jeune femme se mit à rire en levant ses yeux. Il tournait autour de la charrette, traînait du pied et même, quelques fois, accourait vers elle pour l'aider à transporter sa marchandise. Il semblait à l'aise ici, complètement dans son élément. Ses cheveux étaient encore une fois sommairement attachés et suspendus dans les airs grâce à deux fins pinceaux.
Arthur repensa immédiatement au tableau qu'il avait acheté il y avait maintenant quelques semaines. La pauvre demoiselle resta malheureusement terrée au fond de sa chambre, entre une immense armoire en bois et un fauteuil rouge. Il n'y avait pas plus prêté attention depuis, ce qui le rendit légèrement coupable, il ne savait pourquoi. L'anglais se rappela alors du seul conseil que le peintre lui avait donné :
" Essayez de ne pas tomber amoureux d'elle. "
Amoureux.
Le voyant rire avec cette demoiselle , Arthur le trouva de plus en plus ridicule. Il ne connaissait encore rien de ce peintre, mais le peu qu'il savait l'agaçait déjà. Son petit monde ne devait tourner qu'autour de vulgaires flâneries avec de jolies filles et de vulgaires dessins illustrant le corps de celles-ci. Comment pouvait-il parler d'amour alors que lui-même ne devait même pas en comprendre le sens. Arthur ne savait toujours pas pourquoi, mais en voyant le français retoucher les plis du vêtement de la jeune vendeuse, sa haine grandit petit à petit.
Et elle s'évapora soudainement quand leurs regards se croisèrent.
Pendant un millième de seconde, ses yeux s'agrandissaient légèrement, avant de se tournaient vers l'hebdomadaire. Arthur ravala sa salive essayant de se faire discret sous la fumée de sa tasse de thé et les grandes feuilles grises du journal. Il se sentit légèrement honteux et déstabilisé. Ce n'était pas dans ses habitudes d'épier les gens comme ça et de penser de telles choses à leur propos. Arthur était quelqu'un d'intelligent et de distingué. Un véritable gentleman et non pas un homme sans bonnes manières.
L'anglais passa rapidement une main dans ses cheveux avant de racler sa gorge et de se repositionner sur sa chaise. L'article sur l'accident du quadrimoteur devint soudainement beaucoup plus intéressant qu'au paravent. En arrivant à la huitième ligne, le jeune homme se promit de quitter l'endroit beaucoup plus tôt aujourd'hui.
Mais un bruit plus strident et proche de lui le tira à nouveau de ses pensées. Il leva les yeux devant lui et fut pris de court en voyant le jeune français tirer une chaise et s'assoir à ses côtés. Il souriait légèrement, comme à son habitude. De plus près, Arthur contempla à nouveau son menton légèrement poilu et ses yeux bleus.
- Comme on se retrouve.
L'anglais plissa ses yeux en serrant sa mâchoire. Il n'aimait définitivement pas la façon qu'avait le peintre à prendre si facilement son aise. Ses deux bras étaient déjà sur la table et beaucoup trop proches de sa tasse de thé.
- Que faites vous ? Demanda doucement Arthur en restant méfiant.
Le français souriait franchement, en lâchant un bref ricanement, ce qui forma quelques plis au coin de ses yeux. Par rapport à la dernière fois, il était beaucoup plus propre sur lui. Sa chemise devenue bleue et son pantalon à pinces noir. La seule chose qui restait identique était bien son air toujours aimable et en même temps si agaçant.
- Je me détends, comme vous. Je n'ai pas le droit ?
Il rigola ironiquement en faisant un bref signe à un serveur. Vu leurs regards entendus, Arthur devina qu'il devait être un habitué à ce genre d'endroit. Rien d'étonnant pour lui.
Le jeune anglais souffla doucement en reposant son journal en face de lui. Il devait s'avouer vaincu : aucun articles ne trouvait grâce à ses yeux. Il but son thé d'une traite, avant d'adresser un léger regard à son nouveau compagnon de table. Celui-ci remua quelques pièces aux creux de sa paume avant de toutes les balancer sur la table. Le bruit des pièces roulant entre elles percutèrent les oreilles d'Arthur.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Vous êtes beaucoup trop méfiant, ma parole. Je paie cette tournée.
Le français s'affala contre sa chaise en remettant correctement sa poche arrière.
-Vous m'achetez mes toiles... et moi je vous paie à boire. C'est comme ça que ça marche ici.
L'anglais baissa ses yeux en rapprochant ses sourcils. Quelle drôle d'approche.
Drôle, mais tout de même aimable. En se remettant à apprécier le son de l'accordéon, il murmura :
- C'est gentil.
- Comment se porte ma chère ?
Arthur revit son triste regard et ses douces lèvres rouges peinées par l'ombre de sa chambre.
- Bien, j'imagine.
Les passants continuèrent leur chemin autour de la terrasse. Les enfants avaient cessé leurs jeux et la charrette remplie de pots de fleurs s'éloigna petit à petit. Un léger et premier vent vint rafraîchir le visage des deux hommes dans un silence plaisant.
- Je vous vois souvent ici. Reprit le peintre en se faisant servir un café.
Arthur fit une petite moue bizarre en haussant ses épaules. Il se sentit soudainement étrange face à cette révélation. Passait-il pour un paresseux qui n'avait rien à faire de ses journées ? De plus, il n'avait jamais aperçu le français, ce qui rendit la déclaration quelque peu gênante vis à vis de lui.
- Mais vous ne vous attardez jamais sur ce qu'il y a autour. Votre journal doit vous paraître beaucoup plus intéressant qu'autre chose.
- I ... J'essaie d'occuper mon temps le plus possible.
- Comme tout le monde ici.
Francis prit sa tasse de café entre ses doigts. Pendant qu'il prenait une gorgée, ses yeux ne pouvaient se détourner de l'anglais.
- Donc ! Parlez moi un peu de vous. Que fait un londonien ici, à Paris ? Demanda t-il en reposant sa boisson.
Arthur prit quelques instants avant de répondre.
- Les affaires.
- Quels affaires ?
- ... Dans l'installation artisanale de bois. Mais... en ce moment c'est plus compliqué.
Francis haussa un sourcil.
- Le bois... ?
- Oui.
- Quelle affaire !
Arthur fronça son nez en le regardant fixement.
- Le préfet sait gérer les affaires quand elles sont bonnes.
- Le préfet ? Impressionnant. Je ne savais pas qu'il était devenu un traitre pour travailler avec... les anglais.
- Il faut vous en prendre à vous même. Ce n'est tout de même pas de ma faute si les scieries anglaises sont meilleurs que celles françaises.
Le blond afficha un sourire en coin et se redressant légèrement.
- Oh vous savez, je n'en sais trop rien. Avant, quand j'étais enfant, la scierie près de chez moi s'était soudainement mise à exporter du ciment. Mais je peux vous assurer que sur le coup, les allemands sont bien plus intelligents que vous.
Cette petite phrase réveilla la curiosité d'Arthur. Un petit silence s'installa.
Il ne voulait pas paraître indiscret mais le regard de Francis lui paraissait quelque peu intense.
- Chez vous ?
- Oui. Dans mon village.
Sa voix s'était adoucie et son ton était calme. Il avait dit ça d'une façon tellement délicate qu'Arthur oublia tout les reproches qu'il avait fait sur lui il y a plusieurs minutes.
- Je... je pensais que vous aviez toujours été ici, à Paris.
Le blond hocha la tête en baissant ses yeux. Son sourire était subtil mais Arthur le remarqua rapidement.
- Non. J'ai toujours été là bas. Mais maintenant, je suis beaucoup trop loin pour y retourner.
L'anglais pensa qu'il était allé un peu trop loin, comme si il avait forcé son nouvel ami à tout avouer. Il se sentit légèrement gêné et tapota du doigt son journal sans réel but.
- ... Mais Paris est formidable, vous ne trouvez pas ? Reprit Francis.
- Oui. C'est... différent, mais formidable.
Arthur bougea ses sourcils en regardant autour. La ville était grande, belle, merveilleuse et splendide. Mais malgré ça, il eut l'impression de ne jamais vraiment profiter de cette beauté. Le seul endroit où l'anglais pouvait admirer tout cette splendeur c'était bien ici, à Montmartre. Autrement, il suffoquait sous le poids du travail et les exigences de son frère.
- J'ai la douce impression que vous avez besoin d'un guide touriste. Je me trompe ?
Arthur replongea son regard dans le sien.
- Oh ?
- Oui et je me porte volontaire.
Son sourire refît apparition.
- Je ne veux pas vous déranger.
- Mais loin de là ! Je vous le propose...
Le jeune anglophone voulait rester restreint. Il était vrai que sa proposition surprenait, mais, le blond s'y soumettait par politesse. Il est certain qu'il oublierait très vite.
- Si ça vous fait tant plaisir.
Le français cligna doucement des yeux en arrangeant une de ses mèches derrière son oreille. Effectivement, il est vrai que quelque fois, il pouvait paraître trop entreprenant ou bien il avait la manie d'agir de façon déplacée. Mais malheureusement et malgré toute sa bonne volonté, il était comme ça.
- Moi c'est Francis.
Arthur ne laissa aucune émotion particulière apparaître sur son visage mais il mit un certain temps avant de répondre.
- ... Arthur.
Francis fronça ses sourcils, incrédule.
- Pardon ?
L'anglais souffla intérieurement en détournant son regard. Il ne se rendait pas compte à quel point son accent était audible. Il savait très bien que le " t " et le " h " ne se prononçaient pas de la même façon, surtout dans son prénom. À la suite, il ferait probablement beaucoup plus attention en le prononçant.
Il repris la parole en réduisant son prénom d'une façon plus... " française ", agacé.
Francis ricana doucement mais toujours avec tendresse.
- Enchanté alors Arthur.
Le prénommé fit un petit mouvement de tête en acquiesçant.
