Chapitre 2
La plupart des jeunes femmes célibataires recevant la visite occasionnelle d'un amant se seraient arrangée pour purger leur appartement de l'odeur tenace de tabac froid qu'il laissait derrière lui, Akemi faisait partie des rares exceptions.
Elle avait bien acheté quelques bougies parfumées et autres accessoires destinés à assainir tout foyer digne de ce nom de la puanteur de la nicotine, mais cet arsenal n'avait jamais quitté son placard.
Ouvrir sa fenêtre pour aérer était déjà un risque qu'elle refusait de courir. Et dire qu'elle avait trouvé cette odeur insupportable au tout début, toute comme celui qui y était associé et dont les souvenirs flottaient encore dans l'atmosphère. Des souvenirs qu'elle ne voulait surtout pas dissiper.
C'était en raccompagnant sa sœur au pas de sa porte que la jeune femme avait senti cette odeur lui titiller les narines pour la première fois. Enfin, Shiho l'avait devancé, par un reniflement, et une remarque cinglante à propos de certains voisins de sa sœur, pour être plus précis, les imbéciles qui faisaient preuve du même manque de respect vis-à-vis de leurs poumons et de la réglementation de leur immeuble.
En se retournant, après avoir refermé la porte derrière sa cadette, Akemi avait eu la désagréable surprise de se retrouver nez à nez avec l'un des imbéciles en question, un imbécile qui avait accueilli son regard éberlué en donnant un pli moqueur à ses lèvres, ses lèvres d'où émergeait une cigarette allumée.
Tout en agitant sa main dans les airs pour dissiper le nuage de fumée qui la faisait toussoter, Akemi avait ressenti le désir de mouvoir sa main dans une zone de l'espace qui n'était pas occupée par une substance impalpable, pour être plus précise, celle où était situé un certain visage aux traits anguleux.
Que faire ? Même si elle avait fermé les yeux, l'inconnu se serait insinué dans son imagination en suivant le chemin ouvert par cette odeur tenace, les narines n'avaient malheureusement pas de paupières…
Des semaines après cette rencontre, Akemi avait accueilli cela comme une bénédiction, lui permettant de combler l'écart entre la présence et l'absence, simplement en fermant les yeux, un écart qui était occupé par un individu dont la chevelure n'avait rien à envier à la sienne.
Sur le coup, elle n'avait pas su comment réagir face à cet inopportun. Lorsqu'elle lui avait demandé pour quelle raison il était resté dans cet immeuble, il avait simplement haussé les épaules en lui répliquant qu'elle était la seule capable de donner une réponse précise à cette question.
Bien évidemment, elle avait exigé qu'il éclaire un peu cette remarque laconique.
Un simple récapitulatif succin des circonstances de leurs première rencontre avait suffit à rappeler à Akemi qu'elle était très mal placé pour prendre de haut cet inconnu, et s'étonner du fait qu'il veuille en savoir un peu plus sur la folle qui l'avait agressé, avant de l'entraîner chez elle, pour lui faire comprendre d'une manière un peu trop littérale à son goût que sa place était parmi les ordures.
Posant la main sur le front qu'elle avait incliné, la jeune femme s'était demandée de quelle manière elle allait se tirer de ce mauvais pas.
Fermer les yeux n'était pas toujours suffisant pour mettre ses problèmes à distance, en espérant que de cette manière on les résoudrait sans même s'en rendre compte, en tout cas quand ces problèmes étaient surmontés d'un bonnet noir.
Il avait meublé lui-même le voile de silence qu'elle avait levé instinctivement devant ses questions. Qui était cet inconnu qui lui collait suffisamment aux basques pour qu'elle s'attendre à croiser sa route au détour d'une ruelle obscure ? Et pour quelle raison estimait telle qu'il ne pouvait être sensible qu'à des arguments du genre frappant ?
Etait-ce un soupirant qui avait beaucoup de mal à essuyer un refus en bonne et due forme ? Un maniaque qui prenait un malin plaisir à lui faire sentir sa présence constante en inondant sa boite aux lettres de photographies qu'il avait prise à son insu ? Un huissier qui avait du mal à renoncer aux bonnes vieilles traditions au point de continuer à couper les doigts et briser les genoux de ses débiteurs ? Un maître chanteur toujours à l'affût de nouvelles pièces à convictions qu'il pourrait revendre à ses infortunés clients ? Un tueur en série dont le terrain de prédilection était les jeunes femmes célibataires ?
Succombant face à ces remarques qu'il décochait calmement entre deux bouffées de sa cigarette, Akemi avait fini par relever ses paupières et entrouvrir les lèvres qu'elle pinçait, pour transpercer l'inconnu d'un regard glacial, et interrompre cet interrogatoire en marmonnant qu'il faisait fausse route…même si la tentation était grande de murmurer que chacune des possibilités qu'il avait évoqué, aussi fausse soient-elle, contenait une part de vérité.
Lorsqu'il avait remarqué qu'il ne tenait qu'à elle de le ramener sur le droit chemin, elle n'avait pas manqué de lui signaler qu'il correspondait très bien aux différents profils qu'il venait de tracer.
Amusé par cette pique, l'homme avait adressé un sourire à son interlocutrice avant d'écraser sa cigarette sur le mur et de prendre le chemin qu'elle lui avait désigné auparavant, celui de la porte.
Juste avant qu'il ne la franchisse, elle lui avait fait remarqué qu'il avait oublié de récupérer son manteau. Sans prendre la peine de se retourner, il lui avait répondu qu'il comblerait cet oubli la prochaine fois.
Elle aurait bien voulu lui répliquer qu'il n'y aurait pas de prochaine fois, mais il ne lui en avait pas laissé le temps.
Le lendemain, en ressortant d'un entretien avec le professeur Hirota, elle le retrouva, adossé au mur du couloir de l'université. Comment l'avait-il retrouvé ? Pour recevoir des réponses, il fallait qu'elle commence déjà par en donner.
Pour quelle raison se trouvait-il là ? Elle seule le savait puisqu'elle avait refusé de donner des contours précis à cette raison, la nuit dernière, lorsqu'il lui avait renvoyé sa propre question.
Est ce qu'il avait conscience du fait qu'elle pouvait signaler son comportement à la police ? Pourquoi ne l'avait-elle pas déjà fait auparavant, au lieu de se tenir en embuscade dans une ruelle, une barre métallique à la main ?
Mais qu'est ce qu'il pouvait bien faire ici à la fin ? Celui qui était capable de suivre une jeune femme jusqu'à son domicile et même jusque dans les profondeurs d'une ruelle n'allait certainement pas reculer devant les portes d'une université, n'est ce pas ?
Le double sens de la question ne passa pas inaperçu à la jeune femme.
Elle ne connaissait même pas son nom… Il ne connaissait même pas le sien…
Mais bien sûr, il l'avait retrouvé jusque dans son université et il avait été incapable d'apprendre son nom par ses propres moyens… Une remarque pleine de bon sens qui avait arraché un énième sourire amusée et une réponse de la part de celui qui n'était plus tout à fait un inconnu.
Moroboshi Dai.
Au moins, elle avait un nom à apposer sur ce fantôme là, ce fantôme qui, tout comme les autres, semblait omniprésent. Elle le retrouvait toujours, au convini, en train d'y faire quelques achats, dans la cour du campus de l'université, en train de flâner, une cigarette au bec, au café où elle rédigeait sa thèse, deux tables plus loin, à peine dissimulé par un journal, sur le siège avant d'une voiture noire…garée devant son domicile quand elle y rentrait, et toujours présente quand elle en repartait…
Si elle avait eue une vie à peu près normale, Akemi aurait eue d'excellente raison d'avoir peur, mais par rapport à cela, Dai restait une nuisance mineure, et en se focalisant sur ce stalker, son esprit se détournait de la horde de fantômes qui voltigeaient autour d'elle.
Et puis, au fil du temps, quelque chose se mêla à l'irritation et la curiosité, quelque chose que la jeune femme n'arrivait pas à définir elle-même. Toujours est-il que cela la poussa à sortir de son immeuble un soir, pour aller tapoter à la vitre d'une certaine voiture, et signaler à son occupant qu'il serait plus à l'aise dans un appartement chauffée, et en se brûlant des lèvres qu'il aurait trempé dans une tasse et non pas un gobelet en carton.
Il avait haussé les sourcils avant de la prendre au mot sans se départir de cet insupportable sourire.
Cette fois là, il ne posa aucune question, mais n'importe qui aurait compris qu'il attendait patiemment certaines réponses, il ne prît même pas la peine de la remercier pour sa tasse de thé.
Lorsqu'elle lui signala qu'elle aurait beaucoup apprécié qu'il ne se serve pas de ses tasses comme cendrier, il avait répliqué qu'il devait bien faire avec les moyens du bord, et qu'il ne tenait qu'à elle de doter son domicile de l'accessoire indispensable à tout consommateur de tabac.
Pour quoi faire ? Elle ne s'encrassait pas les poumons et ne comptait pas commencer à le faire. Certes, mais elle avait à présent un visiteur qui ne se débarrasserait pas de sitôt de cette déplorable habitude.
Un visiteur qu'elle s'était empressé d'éconduire, mais elle avait néanmoins poussé la politesse glaciale jusqu'à lui tendre son manteau, sur le pas de la porte qu'elle s'apprêtait à lui claquer au nez.
Il s'était contenté de descendre l'escalier en lui signalant qu'il lui faudrait bien un prétexte pour l'inviter dans son appartement la prochaine fois, une remarque sarcastique qu'il avait néanmoins complété en lui concédant qu'elle ne s'était pas payé le luxe de se servir d'un prétexte, ce soir là.
Akemi avait eu du mal à digérer la provocation, au point de ne pas en dormir de la nuit. Malgré tout, elle se surprit à sourire au lieu de soupirer, lorsque ses yeux se posèrent sur une cigarette flottant au milieu d'un reste de thé au fond d'une tasse, le lendemain.
D'autres visites eurent lieu les jours suivant, des visites qu'aucun prétexte ne justifiait, des visites au cours desquelles aucune parole vraiment constructive n'était échangée.
Les seules traces qu'elles laissèrent dans l'appartement furent un cendrier, un manteau que son propriétaire ne se décidait pas à récupérer et qu'une jeune femme enfilait, non pas pour sortir, mais lorsqu'elle restait chez elle, à l'abri des regards, et une odeur de plus en plus tenace…
Qui aurait du être déclaré perdant au cours de ce petit jeu dont les règles avaient été établies de manière tacite ?
Dai, puisqu'il avait succombé à la tentation de poser une nouvelle fois cette question qui restait en suspens entre eux ?
Akemi, parce qu'elle avait succombée à la tentation d'y répondre ?
Enfin, ce n'est pas comme si elle avait réellement répondu, elle s'était contentée de marmonner qu'elle pouvait difficilement donner des contours précis à une chose invisible et impalpable.
Cet homme vêtu de noir, au lieu de se demander comment une chose de cette nature pouvait l'effrayer, avait demandé si elle pouvait au moins poser un nom sur ce vide qui semblait lui poser tant de problème.
Pour la première fois de sa vie, Akemi enferma cela dans un semblant de limite, les limites tracées par un nom vague mais néanmoins approprié et significatif.
L'organisation.
Lorsque Dai lui signala que, de l'autre côté de l'atlantique, ce genre d'euphémisme désignait la mafia, la jeune femme estima que la visite touchait à sa fin et que son visiteur devait être congédié.
Que craignait-elle ? Qu'il s'intéresse de trop près à cela ? Ou bien qu'il la force à relever un peu plus ces paupières qu'elle aurait préférées maintenir closes ?
Néanmoins, elle ne lui referma pas la porte au nez lorsqu'il prît l'initiative d'y frapper le soir suivant.
Comment pouvait-il trouver le temps de la harceler en permanence comme cela ? N'avait-il pas un travail, des amis, une famille, une petite amie?
Il avait laissé la première question dans le vague, et avait répondu par la négative aux trois autres, complétant la dernière en signalant que depuis qu'une certaine Miyano avait trouvé une place dans sa vie, il n'avait guère besoin qu'une femme s'y immisce au point d'évacuer tout le reste.
Elle avait rougi avant de détourner les yeux. Des yeux qu'elle se décida à fermer de nouveau, non plus devant le monde extérieur mais son propre monde intérieur, en se focalisant sur un aspect particulier de celui qui commençait à s'y insinuer.
Ainsi il n'avait pas de famille, était-il donc un orphelin, tout comme elle ? Se mordillant les lèvres devant la formulation qu'elle avait donnée à cette question, une formulation qui la faisait résonner comme une confession, Akemi réalisa que Dai tirait bien plus d'informations d'elle qu'elle ne parvenait à en extirper de lui.
Dai lui demanda à quel âge elle avait perdu ses parents, en ayant la courtoisie de ne pas glisser la moindre trace de pitié dans sa question.
La réponse avait réussi à déchirer un léger voile d'hésitation. Une réponse dont l'homme empoigna le fil pour commencer à le dérouler.
Qui l'avait pris en charge jusqu'à sa majorité et qui finançait ses études, puisqu'elle n'avait mentionné aucun parent adoptif et qu'il n'avait pas eu besoin de la suivre jusqu'à un quelconque lieu de travail?
Pour la seconde fois, Akemi donna à cela ce nom qui n'était pas suffisamment vague à son goût. Ce n'est qu'après coup qu'elle regretta d'avoir laissé ce détail lui échapper.
Mais à quoi bon avoir des regrets ? Vu son petit manège, Dai avait forcément du attirer l'attention de cela.
Il lui demanda pourquoi elle ne cherchait pas à se dégager de l'emprise de ceux qui semblaient s'obstiner à la traiter comme une gamine qu'elle n'était plus. Comme si cela ne suffisait pas, il émit ouvertement l'hypothèse que l'organisation n'avait apparemment rien à envier à certains beaux pères, qui faisait regretter à leur fille adoptive de ne pas être resté dans un orphelinat.
Un silence pesant était retombé. Akemi avait serré le poing en pinçant ses lèvres, regrettant de ne pas avoir la force de congédier ce malotru ou de le remettre à sa place.
D'un autre côté, elle ignorait justement quelle place elle devait lui assigner dans sa vie.
Finalement, elle se décida à capituler, en laissant un sourire et trois mots franchirent le seuil de ses lèvres.
Une petite sœur.
Cette adolescente qu'il avait manqué de peu de croiser, lors de leur première rencontre ? Elle avait acquiescé. Il lui avait demandé pourquoi elle n'était pas plus souvent auprès de sa cadette. Si elle était si effrayée par cette organisation, ne devait-elle pas se préoccuper de la petite sœur qui était entre leurs mains ?
Au lieu de faire déborder le vase avec une gouttelette, Dai y avait déversé un seau. Surmontant ses hésitations, elle l'avait congédié, avant de lui fourrer son manteau dans les bras en lui signalant que cette visite serait la toute dernière.
Evidemment, ce soupirant d'un genre particulier ne s'était pas découragé pour si peu.
Le lendemain, elle l'avait croisé de nouveau. Si elle pouvait ignorer cette voiture garée devant son immeuble, et sortir de son café de prédilection lorsqu'une certaine personne s'y installait, cela devenait beaucoup plus difficile pour Akemi de rester stoïque en voyant un homme adossé au mur d'une université où il ne voulait visiblement pas s'inscrire.
Elle s'était éclipsée, se dissimulant à l'ombre d'un des bâtiments du campus, et cette fois, ses espoirs ne furent pas déçu, le fantôme qui la harcelait l'avait suivi jusqu'au lieu où elle lui tendait une embuscade.
Comment lui faire comprendre qu'elle n'avait pas besoin qu'il la harcèle en permanence ? Simplement en le lui disant…les yeux dans les yeux.
Même si elle pouvait baisser ses paupières, pour ne plus contempler ces yeux froids qui étaient à quelques centimètres des siens, Akemi ne pouvait pas se dérober. Il l'avait acculé dans l'un des coins de l'arrière cour où elle l'avait attiré, avant de la priver de toute possibilité de fuite, en plaquant une main contre le mur ou elle était adossée.
Que faire ? Oh bien sûr, elle pouvait toujours s'en tirer en ayant recours à la même solution, dénuée d'élégance mais certainement pas d'efficacité, qui lui avait permis d'échapper à son emprise lors de leur toute première rencontre. Mais…quelque chose l'en empêcha, sans doute le même quelque chose qui l'avait poussé à inviter un certain Moroboshi Dai à son domicile, alors qu'elle avait déjà eue toutes les raisons du monde de l'en maintenir à l'écart.
Un souffle avait doucement caressé ses lèvres qu'elle mordillait pour maîtriser leur tremblement, des mots avait remonté les courbes de son visage pour se glisser jusqu'à son oreille.
Des questions, des questions qui ricochaient frénétiquement contre les parois de son esprit, y faisant résonner d'autres questions en écho.
Pourquoi ? Pourquoi ne se décidait-elle pas à faire face à ses problèmes ? Pourquoi ne se décidait-elle pas à ouvrir les yeux sur ce qui l'entourait ? Si elle n'avait ni le courage ni les moyens de faire face à cette organisation, ne pouvait-elle pas avoir celui de mettre sa fierté de côté ? En acceptant l'aide qui lui était proposé ?
Mais un écho différent commença à résonner, introduisant une discordance. D'autres questions, des questions qui n'avaient pas franchies le seuil de ses oreilles, puisqu'elles n'avaient pas été murmurées par Dai, des questions qui ne franchirent pas le seuil de ses lèvres, puisqu'elles ne s'adressaient pas à Dai.
Que savait-elle de lui ? Que savait-elle des motivations qui le poussaient à s'intéresser à ses problèmes ? Comment pouvait-elle être certaine qu'il aurait les moyens de tenir les promesses qu'il lui faisait ? Des promesses qui pouvaient n'être qu'un appât, destiné à… Destiné à quoi ?
L'attirer dans un piège ? Allons donc, il ne faisait définitivement pas partie de cela. Elle n'avait pas besoin de faire une enquête ou l'enlacer pour…lui planter une seringue dans le cou, une seringue contenant un sérum de vérité qu'elle aurait réclamée à une certaine scientifique, prenant ainsi au mot l'une de ses plaisanteries, à propos des moyens de s'assurer qu'un homme qui vous tournait autour était digne de votre confiance.
Non, elle n'en avait pas besoin. Oh certes, un frisson parcourait chaque fibre de son corps, en présence de cet individu sombre un taciturne, chaque fois qu'il se rapprochait d'un peu trop près, mais cela n'avait rien de commun avec l'aura glaciale qui irradiait de cela.
Oui, vraiment rien de commun… Les battements de son coeur s'accéléraient de manière inexplicable ? Inexplicable mais elle pouvait attribuer une cause à ce phénomène, Dai, une cause différente de cela, et à causes différentes, symptômes différents, même s'ils pouvaient se rapprocher légèrement.
Mais de la même manière, des dangers différents pouvaient très bien avoir des manifestations semblables. Si Dai n'était pas un spectre cherchant à l'attirer hors du monde des vivants, il s'agissait peut-être d'un homme fait de chair et de sang cherchant à l'attirer…dans son lit.
À défaut de ressentir un désir inhumain de la vampiriser, en aspirant tout vie et toute chaleur de son corps, peut-être était-il rongé par un désir purement humain… Loin de vouloir refroidir son corps et son âme, peut-être cherchait-il à les enflammer ? S'il ne cherchait pas à retirer quelque chose de son corps, une âme, peut-être cherchait-il à y introduire quelque chose, une chose qui serait tout le contraire d'une substance incorporelle et impalpable…
Deux désirs différents, mais ils prenaient naissance à la même source, l'impulsion égoïste de posséder autrui…avant de le rejeter comme un déchet lorsqu'il avait assouvi vos besoins et ne vous était plus d'aucune utilité.
Et après tout, c'était la luxure qui enchaînait certains fantômes au monde des vivants. Si Dai n'était pas un spectre, il pouvait n'avoir rien à leur envier. Peut-être qu'en un certain sens, il faisait partie de cela, c'était de manière accidentelle qu'il se trouvait en dehors de cela, de la même manière que c'était de manière accidentelle que sa sœur coexistait avec cela.
Oui, si le monde avait été gouverné par la logique plus que par les lois du hasard, un hasard assassin qui avait provoqué la mort de ses parents, Dai aurait peut-être fait partie de cette organisation tandis que Shiho aurait été une simple adolescente parmi tant d'autres, ne se distinguant qu'aux yeux de sa grande sœur.
Pourquoi ? Pourquoi fallait-il qu'un étranger aux traits émaciés irradie une douce chaleur tandis que celle qui constituait sa seule famille était précédée par une aura glaciale ? Pourquoi éprouvait-elle une certaine répulsion vis-à-vis de Shiho…et une certaine attraction vis-à-vis de Dai ?
C'était absurde, il fallait qu'elle ouvre les yeux, qu'elle remette chacun à sa place et rétablisse un semblant de logique dans son petit monde bancal. Il fallait qu'elle repousse violemment cet étranger avant d'ouvrir les bras à sa petite sœur.
Oui, il fallait…qu'elle le fasse, avant que ses propres larmes ne se mêle au flot du temps, au moment où il emporterait de nouveau ce qu'elle avait de plus précieux, pour le mettre hors de sa portée.
Akemi se décida à ouvrir les yeux, non pas sur le monde extérieur, mais son propre monde intérieur.
Ce ne furent pas des mots qui franchirent les lèvres de la jeune femme, lorsqu'elle se décida à abolir le semblant de distance qui la séparait de son interlocuteur.
Dans l'imagination d'Akemi, une scientifique cynique et blasée avait parfois le regard timide et candide d'une adolescente découvrant le monde, ce jour là, un autre visage envahit la surface de ce miroir déformant. Un visage que la dure réalité avait retaillé à coup de burin, lui donnant des traits anguleux, des joues creuses, et un regard où l'étonnement ricochait systématiquement sur la barrière glaciale de l'indifférence, quant à la tendresse, elle ne pouvait se glisser sur ces traits qu'en adoptant la forme de la moquerie.
Mais sous le pinceau d'une rêveuse, une étincelle d'étonnement illumina ces yeux froids d'où l'humanité avait été bannie, des yeux qui avaient cessé de convenir au regard d'un fossoyeur, pour se rapprocher du regard qu'une femme était en droit d'exiger de son amant, des yeux qui étaient à présent clos.
Un portrait qui n'était sûrement pas conforme à la triste réalité, mais Akemi s'en moquait. Elle était si fatiguée des cadavres ambulants qui avaient conservé le mouvement et la parole mais semblaient dépourvue de toute vie. C'était sa sœur qu'elle voulait voir, pas son fantôme, c'était le Dai qu'elle s'était imaginé qu'elle voulait contempler, tant pis pour son jumeau dans le monde réel.
Quitte à ce qu'un étranger brise toutes les barrières du monde qui lui était familier, autant que ce soit pour y introduire une chose à laquelle elle n'était plus familière, le bonheur, ou en tout cas, un semblant de bonheur.
Et puis après tout, la distance entre la réalité et ses rêves n'était peut-être pas si étendue que cela. On ne pourrait jamais croire ses propres mensonges…à moins de s'enfermer dans un univers où il n'y avait ni mensonge, ni vérité. Un univers auquel on pouvait accéder si facilement, il suffisait de quitter celui qui existait en dehors de votre âme, et pour cela, nul besoin de mourir, simplement de fermer les yeux…pour s'endormir, dormir et peut-être rêver.
Si la surprise avait entrouvert les lèvres de l'étranger, la langue d'une jeune femme avait repoussé les angles durs et tranchants de ses dents. Au lieu de se contenter d'écarter violemment cette barrière, l'intruse se permit même de la souligner.
Comme c'était ironique, sentir le dur et le tranchant se plier aux mouvements de la douceur et de la tendresse… Décidément ce baiser leur convenait si bien, aussi bien à elle qu'à l'homme de ses rêves, un homme qu'elle avait nommé Moroboshi Dai. Une constatation qui souleva une vague de plaisir dans la conscience de la jeune femme, plaisir qui s'accrût lorsque sa langue rencontra un corps humide qu'elle s'efforça de réduire, ou plutôt de maintenir au silence.
Lors de leur toute première rencontre, au cours d'une agression d'un genre différent, elle avait relâché son arme, mais c'était pour mieux attaquer avec son poing l'instant d'après, si Akemi recula légèrement son visage au cours de sa seconde agression, ce fût pour mieux ajuster sa position lorsqu'elle revint à la charge. À la va-vite certes, mais elle ne tenait pas à ce que sa victime puisse avoir le temps de briser ses rêves, en marmonnant le moindre mot, un mot qui aurait pu être discordant avec la mélodie silencieuse qu'elle se fredonnait à elle-même.
Cela dura…longtemps, en tout cas, Akemi s'efforça de le faire durer le plus longtemps possible, étant donnée les circonstances et son manque d'expérience en la matière.
Il lui fallût plusieurs dizaines de secondes pour reprendre son souffle, tout autant pour relever ses paupières.
Bon, ce n'était pas exactement ce qu'elle avait imaginé mais cette expression décontenancée valait néanmoins le détour, dans d'autres circonstances, elle aurait sans doute eue du mal à se retenir de pouffer de rire.
Dai retrouva assez vite un semblant de maîtrise sur lui-même mais quelque chose avait changé, cet étranger ne dévoilait plus ses sentiments, mais il n'arrivait plus pour autant à les voiler complètement.
Lorsque deux mains se posèrent fermement sur ses épaules, la jeune femme se contenta d'adresser un sourire désabusé à celui qui rétablissait un minimum de distance entre eux, une distance qu'elle ne pouvait plus franchir à sa guise et contre la volonté de sa proie.
Rêver était un luxe qu'elle ne pouvait plus se payer dès l'instant où elle s'était décidée à garder les yeux ouverts.
Elle lui fit gentiment remarquer qu'en temps normal, c'était plutôt la fille qui faisait comprendre au garçon qu'il était allé trop loin et qu'il ferait mieux d'apprendre à conserver ses distances dorénavant. Sans lui laisser l'occasion de répliquer, elle écarta son bras avant de s'éloigner, laissant retomber l'autre dans le vide et la main de son propriétaire se refermer sur du vent.
Il n'avait pas cherché à la retenir, aussi succomba-t-elle à la tentation de se retourner vers lui pour caresser ses longs cheveux noirs d'un dernier regard et lui décocher un dernier sourire moqueur. Oh, sur ce point là, elle n'arriverait jamais au niveau de sa petite sœur, digne héritière d'Helena Miyano, mais elle se débrouillait quand même assez bien…
Après avoir tourné à l'angle du bâtiment, elle laissa sa dignité derrière elle avec sa fierté, en courant à perdre haleine pour se mettre hors de la portée de celui qu'elle avait agressé. L'histoire se répétait…jusqu'à un certain point.
Plusieurs minutes s'écoulèrent, dans cette ruelle sombre et étroite située à quelques centaines de mètre du campus universitaire, mais celui qu'elle voulait y appâter ne succomba pas à son piège…à moins qu'il ne soit un piètre adversaire dans cette partie de cache-cache qu'elle avait elle-même initiée ? Quelle importance ? Le résultat était le même, et au bout d'une demi-heure, elle avait retrouvé son souffle…mais perdue sa patience et l'ombre d'un espoir qu'elle n'avait pas pu s'empêcher d'arracher à sa proie.
Visiblement, elle avait perdue la proie pour l'ombre, et ses serres ne s'étaient refermées que sur du vent et de la poussière.
Serrant le poing, Akemi expira un soupir avant de quitter la ruelle et d'emprunter le chemin de son domicile.
Bien des efforts furent nécessaires pour résister à la tentation de se retourner, afin de dissiper cette peur lancinante qui avait refermée une poigne glaciale sur son cœur. La peur que quelqu'un l'avait suivi…ou bien la peur de n'apercevoir personne derrière elle ? Dans tout les cas, l'objet de sa terreur s'était modifié, ce n'était plus un fantôme mais un être humain. Et si c'était toujours l'absence dudit objet qui la faisait frissonner, ce n'était plus son absence visible, qui n'excluait pas la présence dans le cas de cela, mais son absence tout court…
L'appréhension…ou plutôt le désir que quelqu'un abatte brusquement sa main sur son épaule n'arrangeait pas les choses, si son cœur continuait de marteler sa poitrine comme ça, elle décéderait d'une attaque cardiaque bien avant de rejoindre son domicile.
Toute salive semblait s'être évaporée de sa bouche, la laissant complètement sèche. Elle s'arrêta pour aller siroter un café, un café dont la saveur ne fût pas suffisante pour dissiper l'arrière-goût de nicotine qui imprégnait toujours sa langue. La jeune femme poussa le vice jusqu'à renifler pour imprégner ses narines de l'atmosphère enfumée du bar où ses pas l'avait conduit.
Peine perdue, avec le temps, elle avait appris à distinguer cette odeur particulière parmi toutes les autres, dans la multitude de fumeurs qui l'entouraient, aucun n'avait fixé son addiction sur la bonne marque de cigarette. Celle dont le logo resplendissait sur les paquets qui émergeaient de la poche d'une veste noire, chaque fois qu'un invité inopportun laissait sa marque bien particulière dans l'atmosphère de son appartement.
Akemi voulait sentir cette présence, au sens propre comme au figuré. Un désir irrationnel qui la poussa jusqu'au comptoir d'un buraliste, d'où elle ressortit une minute plus tard, le portefeuille allégé de quelques centaines de yen et les poches alourdies d'un briquet…et d'un certain poison.
Il fallut une bonne dizaine de tentatives infructueuses pour que la jeune femme prenne conscience d'une vérité que tout fumeur invétéré aurait rangée dans la catégorie du bon sens, pour enflammer une tige de substance cancérigène, il fallait la glisser entre ses lèvres quand on y portait la flamme d'un briquet, pas entre ses doigts.
Encore heureux qu'elle s'était de nouveau glissé dans une ruelle, pour assouvir ce désir soudain…qu'elle associait volontiers avec ceux poussant certains hommes à se dissimuler dans des réduits obscurs, pour y réclamer quelques coups de fouets à une employée blasée revêtue d'une tenue aussi ridicule qu'inconfortable.
Cela lui coûta une quinte de toux et quelques larmes, mais elle fût autorisée à imprégner ses narines et ses vêtements d'une certaine présence. Fermant les yeux, Akemi plaça l'objet de ses phantasmes au seuil de la ruelle, un sourire moqueur aux lèvres, et une remarque sarcastique sur le bout de sa langue. Une pensée qui avait amené le rouge de la honte sur le visage d'une jeune femme pour y dissiper la pâleur, une honte qu'elle avait savouré avec délice.
Au fil du temps, le désir s'amplifia au fur et à mesure que ses inhibitions déclinèrent. Ce petit bâton d'encens d'un genre particulier, qu'elle avait allumé pour ressusciter un vivant et non un mort, et enflammer son semblant de foi vis-à-vis d'un être humain et non d'une quelconque divinité, elle le porta jusqu'à ses lèvres.
Bien sûr, cela lui brûla littéralement les poumons, et brisa la continuité du silence par le rythme irrégulier d'une seconde quinte de toux, mais il lui fallût moins d'une minute pour commencer à s'habituer…et à se consumer…
Une substance incorporelle et vaporeuse lui procurait certes moins de plaisir qu'une substance corporelle et humide, mais on avait les substitut qu'on pouvait, et l'imagination pouvait bâtir des édifices si extravagants à partir d'un petit rien…que ce soit la saveur d'une cigarette ou un étranger qu'on avait agressé, agressé de la plus dure des façon avant d'enchaîner avec la plus douce.
Finalement, Akemi se lassa de ses allers et retour au sein de son propre imaginaire, à force d'en abuser, la saveur qu'elle avait obtenue en imprégnant le tabac de ses phantasmes, cette saveur commençait à devenir écœurante.
Ecrasant sa cinquième cigarette avant qu'elle ne soit seulement à moitié consumée, la jeune femme rassembla son courage et parcourut les dernières rues la séparant de son foyer.
Sa voiture n'était pas garée devant l'immeuble, une constatation amère qui pulvérisa les dernières miettes d'espoir qu'Akemi avait gardé au sein de son cœur…mais la rendit incapable de dissimuler son étonnement tandis qu'elle parcourut les dernières marches d'un escalier…pour se retrouver face à l'étranger qu'elle avait laissé derrière elle.
Elle avait légèrement écarquillé les yeux lorsqu'il avait posé ses mains sur ses épaules, cette fois elle ne pouvait pas se persuader que ce geste avait pour but de la maintenir à distance, il avait légèrement haussé les sourcils lorsqu'il avait senti la saveur imprégnant le souffle s'échappant de ses lèvres.
Un sourire narquois avait plissé les siennes, lorsqu'il lui demanda si c'était réellement pour le confort de son invité qu'elle s'était procurée ce cendrier, un sourire qu'elle s'empressa d'effacer en plaquant son visage contre le sien.
Au cours de ce second baiser, elle résista quelques instants à la tentation de fermer immédiatement les yeux, puisque la réalité commençait enfin à s'adapter à ses désirs, elle pouvait y puiser de quoi renouveler un peu le monde de son imaginaire.
Cela s'était déroulé… Combien de temps s'était-il écoulé depuis ? Akemi avait oublié, elle savait juste que cela devait se chiffrer en semaines.
De toutes manières, quelle importance ?
En rentrant chez elle, ce jour là, elle avait résisté au désir rageur de jeter ce paquet de cigarette à la poubelle avec ses dernières espérances, une décision qu'elle n'avait pas regretté, même si l'infime réserve de poison ne dura que quelques jours.
Au fil du temps, la consommation de la jeune femme s'était rapproché de celle de son amant, mais elle continuait de s'en tenir au tabagisme passif. Les cigarettes qu'elle portait à ses lèvres n'y restaient que le temps de s'enflammer, après cela, Akemi prenait un malin plaisir à pervertir l'usage de ce poison…en le plantant au beau milieu d'un pot dont elle avait retiré les fleurs.
Si elle pouvait de plus en plus difficilement se passer de quelque chose, ce n'était pas de ce poison, mais de celui qui y était associé.
Plutôt que de faire brûler de l'encens pour ses parents ou sa sœur (la tentation l'avait effleuré un jour, soulevant un nuage de culpabilité et de dégoût dans son âme), elle faisait brûler du tabac pour un être vivant.
Le bâtonnet qui avait orné son autel venait d'achever de ce consumer, et l'atmosphère chargée de souvenirs et de phantasmes commençait elle aussi à se dissiper…
Akemi n'eût guère le temps de s'affliger de la fragilité de son monde illusoire, la réalité venait de prendre le relais, sous la forme des deux mains qui venaient de se plaquer sur ses yeux au moment même où elle allait les rouvrir.
La plupart des jeunes femmes se seraient posé des questions si leur amant avait fait preuve d'un talent sans égal pour crocheter les serrures, d'une manière si discrète que la propriétaire de l'appartement pouvait y être présente et parfaitement éveillée sans se rendre compte de rien. Et sa capacité surprenante à se déplacer aussi silencieusement qu'une ombre n'aurait pas arrangé les choses…
Mais là encore, Akemi faisait partie des rares exceptions…
