Les rues du marché grouillaient de monde et Bilbo, avec sa petite taille, se fit bousculer plusieurs fois avant que Jehan, excédé, ne l'attrape à l'épaule et ne le colle à lui.
- L'occasion serait trop belle, n'est-ce pas petite chose ?
- Je n'ai pas l'intention de m'enfuir.
En réponse, l'humain raffermit sa prise sur le hobbit, il n'avait pas besoin d'en rajouter pour faire comprendre à Bilbo qu'il ne lui vouait aucune confiance. Ils pénétrèrent dans une auberge bondée et Jehan conduisit le cambrioleur dans une petite alcôve où attendait Edaïn.
- Pourquoi avoir amené le semi-homme ?
- Je ne voulais pas le laisser seul, maintenant que nous sommes à Erebor, il serait malavisé de lui laisser la bride au cou.
Bilbo retint un soupir. Pourquoi fallait-il que cet homme soit si méfiant ? Cinq minutes, c'est tout ce dont il aurait besoin pour envoyer une missive ou n'importe quoi qui interpelle Thorin ou bien d'un membre de sa compagnie. Mais depuis qu'ils étaient là, à aucun moment il n'avait été laissé sans surveillance.
- Soit, de toute manière, ce que j'ai à dire le concerne aussi. Comme vous le savez, le mariage aura lieu dans quelques jours et tous les dignitaires nains de toute la terre du milieu seront là.
- Et donc la garde et la sécurité seront redoublées et déployées…
- Exactement, mais concentrées sur les invités et non sur Thorin. Surtout que tous les héritiers seront là pour célébrer l'union, je ne suis que le cinquième sur la liste après ses deux neveux, son cousin et le fils de ce dernier.
- N'étiez vous pas le sixième ? Il me semblait que Thorin avait un cinquième successeur avant vous…
- Ce fut le cas. Mais ce pauvre nain n'a pas survécu à un accident de chasse il y a deux semaines…
Bilbo retint un frisson et dégluti discrètement. Le plan s'était mis en marche. Daïn allait arriver avec ses enfants le lendemain pour offrir la main de sa fille à Fili et ainsi unir Erebor et les Monts de Fer par l'un des liens les plus puissants qui soient. Les premiers héritiers d'Erebor seront tous présents jusqu'aux noces et cela facilitera considérablement la tâche d'Edaïn et des mercenaires qu'il avait engagé.
- Très bien, par qui commençons-nous ?
- Nous allons devoir faire vite. Sitôt le premier meurtre opéré, et je conseil que ce soit Thorïn, les autres devront suivre immédiatement, avant que nos victimes ne se doutent de quelque chose.
Jehan posa doucement les coudes sur la table, perdu dans ses pensées.
- Hmm.. Ca dépend. Nous avons affaire à des guerriers qu'il ne faut pas sous-estimer, nous pourrions peut-être déstabiliser les plus puissants en ne leur cachant pas la mort des plus jeunes, Kili ou Thorïn III, le fils de Daïn, et profiter de leur stupeur pour les mettre à terre.
- Nous risquons plutôt de réveiller leur colère… je ne pense pas que ce soit une bonne idée, nous devrions justement nous attaquer à Daïn et Thorïn en premier, une fois ces deux là mis à mort, les trois autres ne nous poseront aucun problème.
Edaïn se tut lorsque les yeux perçant de son homme de main se posèrent sur lui, le contraignant au silence et à l'immobilité.
- Faites moi confiance, je sais justement jouer avec ce genre de colère. Si nous éliminons les plus faibles, nous fragiliserons les plus forts. Vous avez dit vous même que si nous tuons Kili, son frère, qui n'est pas un combattant à prendre à la légère, cherchera lui même à nous trouver pour le venger, nous n'aurons qu'à lui tendre un piège. De même, si nous tuons Thorïn III en premier et que nous annonçons le meurtre : avant la colère, il y aura la douleur, et ce sera à ce moment là que son père sera le plus vulnérable. Car, je vous l'ai déjà dit, je possède peu de guerrier qui soit capable de mettre à mort ces deux rois.
- Soit, si vous le dites, après tout, vous êtes le professionnel. Mais n'oubliez pas : Le premier héritier doit mourir avant le mariage.
- Ce sera fait. Vous pourrez ainsi réclamer la main de sa dulcinée et récupérer les Monts de Fer dans la foulée.
- Et vous ? Qu'en pensez vous maître cambrioleur ?
Bilbo sursauta et baissa les yeux. Il savait que l'on pouvait lire dans son regard qu'il ne laissera pas les choses se passer ainsi. Il dégluti douloureusement, conscient que, pour l'instant, il n'était pas moins en danger que Thorin et ses quatre successeurs.
- Je… Je pense que Kili ne devrait pas non plus être pris à la légère… Il est très habile, bien plus qu'il ne le laisse penser…
Bilbo savait très bien que, au contraire, le jeune nain n'avait aucune chance de s'en sortir si les mercenaires décidaient de s'en prendre à lui en premier, alors que Fili… Le nain blond était réellement habile et pouvait faire front à des ennemis aussi dangereux suffisamment longtemps pour que de l'aide lui soit envoyée. S'il n'était pas aveuglé par la colère et la douleur.
-… Et, j'ai déjà vu Fili en colère, croyez moi, il sait très bien la gérer. Il sait même l'utiliser pour donner plus de puissance à ses coups. Je ne pense pas qu'attaquer Kili pour déstabiliser Fili, ou même Thorïn, soit la meilleure idée. Vous devriez plutôt profiter du fait que les pensées de Fili soient tournées vers son mariage, ce qui devrait le rendre plus vulnérable, pour vous en prendre à lui en premier. Toutefois, je pense que nous devrions attendre l'arrivée de Daïn et de ses enfants avant de frapper, ainsi, nous serions sûr de les avoir sous la main…
- Jehan ? Qu'en pensez vous ? Après tout, il a passé plusieurs mois en leur compagnie…
L'humain ne répondit pas tout de suite, les yeux toujours rivés sur le hobbit qui regardait nerveusement ailleurs.
- Soit. Nous commencerons par Thorïn III et Fili donc, nous attaqueront simultanément afin de diviser les forces adverses... Et nous en profiterons pour capturer la princesse et vous la livrer. Je pense qu'ils passeront du temps ensemble tous les deux demain. Nous frapperons lorsqu'il seront seuls et…
La voix devint plus acérée et froide que l'acier et Bilbo leva les yeux pour croiser ceux de Jehan qui étaient fixés sur lui.
- Ce sera le hobbit qui mettra à mort le premier héritier, en gage de sa bonne foi.
Le souffle du cambrioleur eut un accro, mais il n'en montra rien et brava le regard de l'humain.
- Si vous le désirez. Mais je vous déconseille de compter sur mes talents guerriers.
- Je le sais, tout ce que je vous demande, c'est de lui porter le coup fatal, pour que je puisse constater de votre sincérité, nous nous en prendrons à Thorïn dans quelque jours, lorsqu'il sera le plus vulnérable et, à ce moment là, nous n'aurons pas le droit à l'erreur.
Bilbo serra les dents et se demanda de quelle manière il allait bien pouvoir s'y prendre pour s'assurer qu'aucun mal ne soit fait à quiconque.
- Jehan, vous êtes sûr que c'est à lui qu'il faut confier ce genre de tâche ? Fili ne se laissera pas abattre si facilement et, si nous ne l'avons pas du premier coup, les choses se compliqueront considérablement.
- Ho… mais ça, Bilbo le sait… n'est-ce pas ? C'est pourquoi sa priorité, s'il veut atteindre Thorin, est de s'assurer qu'aucune de nos proies ne nous échappe…
Bilbo se tendit lorsqu'une main froide lui caressa la joue avant de lui prendre le menton pour le forcer à faire face à l'humain.
- Petite chose… Tu le sais… N'est-ce pas ?
- Je le sais oui, maintenant, lâchez moi.
L'humain écarquilla les yeux, rares étaient les personnes qui osaient lui donner des ordres. Il sourit néanmoins et caressa de nouveau la joue du hobbit. Il avait senti que cette petite créature avait du cran et il attendait patiemment le jour où Bilbo osera se dresser face à lui. Le briser sera un délice. Il le relâcha enfin pour se concentrer sur ce que son commanditaire avait à lui dire tandis que le cambrioleur cherchait à réguler son souffle et contrôler ses tremblements. Il avait très bien entendu la menace à peine voilée.
Il ne dit plus un mot, laissant Jehan et Edaïn mettre au point différentes manières d'agir pour les différentes proies, essayant une ou deux fois d'influencer légèrement les décisions de manière à fragiliser discrètement les plans d'actions. Puis Edaïn finit par prendre congé et l'humain attrapa Bilbo pour le ramener à l'auberge où ils logeaient.
A ce moment, au cœur de la Montagne Solitaire, Thorin ruminait de sombres pensées, le dos tourné à Balïn et le regard perdu au loin.
- Ils ne veulent plus m'adresser la parole.
- Vous ne pouvez pas leur en vouloir.
- Ce n'est pas après eux que j'en veux.
- Vous ne pouvez pas vous en vouloir.
Le roi serra les poings en grinçant des dents.
- Les choses n'auraient pas du se passer ainsi.
- Vous ne pouvez pas retourner en arrière.
- Ce serait pourtant mon vœu le plus cher.
Revenir en arrière… Un peu après qu'ils ne délogent le dragon et que les armées humaines et elfes ne se rendent au pied de la montagne pour réclamer une part du butin et un peu avant que le cambrioleur ne subtilise l'Arkestone pour le donner à leurs assaillants de manière à ce que ceux-ci puissent l'user comme moyen de faire plier Thorin et ainsi éviter un bain de sang. Avant qu'il ne traite le hobbit de tous les noms et qu'il ne lui interdise l'accès à Erebor à tout jamais et que l'armée de Daïn n'intervienne et ne leur sauve la mise lorsque les orques, derrière Azog, prirent d'assaut les forces elfes et humaines déjà présentes.
Ces jours là, Thorin souhaitait qu'ils ne se soient jamais passés ainsi.
- Thorin, cela ne vous ressemble pas de vous lamenter de cette manière. Vous savez mieux que quiconque que, puisque nous ne pouvons changer le passer, aussi lourd et conséquent soit-il, nous devons nous efforcer de juguler les impactes que celui-ci aura plus tard…
- Rattraper nos erreurs…
- La lettre que vous avez envoyé au cambrioleur ne restera pas indéfiniment sans réponse, ne vous en faite pas, surtout que Fili l'a convié à son mariage, il n'aurait aucune raison de lui faire faux bon.
A la tête que fit Thorïn, Balïn sut qu'il venait de parler d'un sujet sensible. Un sujet bien plus sensible que celui du hobbit.
- « Son » mariage…
- Dans la mesure ou c'est lui qui se mari, je pense que nous pouvons considérer la chose comme tel.
- Il s'agit de l'union entre les Monts de Fer et Erebor… Comment ai-je pu laisser faire une chose pareille ?
- Vous n'aviez pas eu le choix Thorïn, votre cousin réclamait son dû, il était le vainqueur, il pouvait choisir ce qu'il voulait, estimez vous heureux qu'il n'ait réclamer qu'une seule chose !
- Mon premier héritier…
- Allons, sa fille est charmante et sa beauté est sans égal. En tant que premier héritier, Fili sait que sa vie ne lui appartient pas, il devrait s'estimer heureux de tomber sur un bijou pareil.
- Certes, mais j'aurais aimé lui laisser le choix tout de même.
- Une liberté que vous ne possédiez pas.
- Cela, aucun de mes neveux ne le comprend.
- Ils finiront par comprendre, ne vous en faite pas. Ils ont beau être en colère, Fili connaît sa place et sait ce que l'on attend de lui. Je lui fais confiance pour agir de manière tout à fait honorable et respectable lorsqu'il sera face à sa fiancée et ses nouvelles obligations envers les Monts de Fer.
- Et je ne peux qu'être fier de lui pour cela, même si je ne l'aurais pas blâmé s'il s'était rebellé.
- Thorïn… reprendre Erebor avait un prix et vous le saviez… Je le répète encore une fois : vous pouvez vous estimer heureux de ne « perdre » que Fili dans cette histoire.
Le roi soupira une nouvelle fois. Ce prix là était bien trop énorme pour qu'il l'accepte facilement.
Lui et son cousin avaient passé des années à négocier ferme pour déterminer ce qui reviendrait à qui après la bataille des cinq armées. Et les deux monarques s'étaient tous deux montrés intraitables, au début. Puis Daïn avait menacé de faire entendre sa voix grâce à l'appuie de son armée et Thorin, qui venait à peine de réinvestir son royaume, n'avait aucune force de frappe suffisante pour répliquer. Le roi des Monts de Fer avait alors posé toutes ses conditions et celui d'Erebor s'était incliné, la rage au ventre. Toutefois, Daïn avait su se montrer sage et avait veillé à ne pas éveiller un courroux trop puissant pour être maitrisé, il exigea donc, au lieu de l'Arkenstone ou bien de tous les trésors du royaume reconquis, une union avec celui-ci, promettant ainsi la fidélité d'Erebor et suffisamment de contrats commerciaux pour assurer un futur riche aux industries des Monts de Fer.
Thorin expira lourdement puis se tourna vers son conseiller et ami, celui-ci lui renvoya un petit sourire désolé en soutien.
Le roi avait une très mauvaise prémonition vis à vis de ce mariage, mais préféra garder ses craintes pour lui. Il déposa sa couronne et se rendit une nouvelle fois dans les appartements de ses neveux, espérant que, cette fois-ci, il saura faire entendre sa voix.
De retour dans leur auberge, Bilbo pensa immédiatement à aller se plonger dans son livre, espérant y trouver un sortilège, ou n'importe quoi qui soit à sa portée pouvant lui venir en aide.
Mais il se fit empoigner l'épaule par Jehan qui le plaqua contre un mur dès qu'ils furent à l'abri des regards. L'humain posa une main à côté de son visage de manière à le coincer et s'agenouilla lentement pour se mettre à sa hauteur et planter ses yeux dans les siens. Blême, le souffle court, le hobbit ne put que lui rendre son regard, se heurtant contre ces pupilles d'une dureté glaciale. Il se tendit lorsqu'il sentit des doigts lourds se poser sur sa nuque qu'un pouce doucereux se mit à caresser.
- Vous pensez réellement pouvoir me leurrer, petite chose ?
Bilbo ne répondit pas, cherchant seulement à juguler ses tremblements. Pris au piège, il n'esquissa aucun geste lorsque la main de Jehan glissa de sa nuque pour se poser sur sa gorge. L'humain approcha son visage, ses yeux toujours ancrés dans ceux du hobbit.
- Jusqu'où iriez vous dans ce jeu… ? C'est ce que je me demande…
- Je ne joue pas.
Le regard acéré qui fouillait le sien fut bientôt trop difficile à supporter pour le hobbit qui détourna les yeux en retenant son souffle. La main sur sa gorge se resserra sensiblement.
- Pourquoi votre cœur bat-il si vite ? Si vos pensées sont sincères, vous n'avez pas à avoir peur de moi… Montrez moi votre regard, j'aimerai voir ce qu'il me cache…
La main quitta sa gorge pour s'emparer du menton du hobbit. De nouveau, Bilbo se fit épingler par ce regard si froid, il durcit le sien en serrant les dents, déterminé à ne rien laisser paraître.
- Tu as vraiment du cran toi… Mais tu ne devrais pas essayer de me braver ainsi… Tu vas finir par me donner envie de m'amuser un peu…
-.. Je ne veux… Tout ce que je veux, c'est la mort d'Ecu-de-Chêne, rien d'autre !
- Oh…
Douce, trop douce, la main lâcha son menton pour lui caresser la mâchoire alors qu'il dégluti discrètement. Il jugula son envie de fermer les yeux et de s'enfuir en courant lorsque les doigts fins se perdirent dans ses boucles.
- Tu l'auras… Si je ne te tue pas avant… Mais tu seras sage jusqu'à là, n'est-ce pas ?
Bilbo ne répondit pas, cloué par le regard de Jehan dont le visage s'approcha encore du sien.
-… N'est-ce pas ?
- …Bien sûr…
L'humain sourit, un sourire qui donna la chair de poule au hobbit, puis il se redressa, après avoir déposé un petit baiser au coin des lèvres du plus petit qui ne put que frémir d'horreur. Et, tandis que Jehan s'en alla de sa démarche souple et altière, Bilbo lâcha un long souffle désespéré en se laissant glisser contre le mur derrière lui, se prenant la tête dans les mains en tremblant. Il allait y laisser la peau dans cette histoire, ça ne faisait plus aucun doute. Il pensa à son anneau, se disant qu'il était temps qu'il s'en aille, qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir, qu'il ferait mieux de s'éclipser, de prévenir Thorïn puis de rentrer dans la Comté. Il ne pourra pas faire face à Jehan, jamais. Mais il savait que, s'il faisait l'erreur de mettre ce dernier en colère, il ne connaitra plus aucun répit, que l'humain allait le traquer sans relâche. Et puis, il savait aussi que mettre Thorïn au courant ne changera rien, parce que les mercenaires sauraient s'organiser pour mieux frapper si le roi mettait des mesures de sécurité en place.
Bilbo devait rester auprès de Jehan pour n'intervenir qu'au dernier moment, quand viendra l'heure de donner le coup fatal.
