La chute d'une famille
La fillette était assise dans sa chambre et lisait à la lueur du crépuscule. Elle entendit soudain un grand tumulte provenant de l'avant du manoir. Elle leva les yeux de son livre pour mieux écouter. Cela n'avait rien à voir avec le bruit d'une dispute entre domestiques. Elle avait l'impression qu'une foule bruyante s'était introduite dans le manoir.
-Que se passe-t-il, Jun ? demanda-t-elle à sa nourrice.
-Je l'ignore, princesse, répondit cette dernière avec placidité.
Omi aurait pu envoyer une servante aux nouvelles, mais ce bruit l'inquiétait sans qu'elle sache pourquoi. Elle se leva d'un bond et, sans prêter attention aux réprimandes de sa nourrice, se précipita vers l'endroit d'où le vacarme semblait provenir.
Arrivée dans l'antichambre, elle découvrit un spectacle aussi inattendu qu'effrayant. Son père, le sabre tiré, faisait face à une douzaine d'hommes vêtus et masqués de noir qui l'encerclaient. Derrière les hommes, à l'entrée de l'antichambre, se tenait une petite femme revêtue du même costume noir surmonté d'un haori blanc et d'une ceinture jaune. Dans un recoin de la pièce se trouvait sa mère, à demi-effondrée, les mains pressées sur la bouche comme pour s'empêcher de crier. La fillette se précipita aux côtés de sa mère pour la soutenir.
-Rendez-vous, Uragami Katsumi, déclara la petite femme d'une voix grave. Votre manoir est cerné, vous n'avez aucune chance de vous échapper.
-Jamais, hurla son père, le visage déformé par la fureur.
-Préférez-vous que nous employions la violence devant votre femme et votre fille ? Je n'aurai aucun scrupule, je vous en préviens.
Un instant, la fillette crut que son père allait attaquer. Mais il finit par laisser tomber son sabre à terre avec une exclamation de dépit. Deux hommes s'approchèrent aussitôt de lui et commencèrent à le garrotter. Sa mère étouffa un gémissement derrière ses mains.
-Vous me le paierez, Soi Fon, dit son père d'un ton menaçant.
-C'est "Capitaine Soi Fon", rétorqua calmement la petite femme, et je doute que vous soyez en état de menacer qui que ce soit.
Les deux hommes qui avaient ligoté son père s'apprêtaient à l'entraîner avec eux. Omi ne comprenait rien à ce qui se passait, mais de toute évidence, il s'agissait d'une erreur. Pourquoi des gens venus d'on ne sait où feraient prisonnier son père et l'emmèneraient-ils avec eux ? La fillette se précipita pour intercepter la petite femme qui s'apprêtait à sortir à la suite de ses hommes.
-Capitaine Soi Fon, demanda-t-elle d'une petite voix aigüe, que se passe-t-il ?
La petite femme se pencha vers la fillette et lui jeta un regard pénétrant au fond duquel l'enfant crut lire de la pitié.
-Votre père est arrêté pour complot, princesse.
-C'est impossible ! Vous vous trompez ! s'écria la petite fille en serrant les poings.
-C'est un ordre de la chambre des 46, je dois l'exécuter. Pardonnez-moi, princesse.
Avec une légère inclinaison, la petite femme prit congé de la fillette. Avec un petit cri pitoyable, sa mère s'effondra sur le sol. L'enfant incrédule contempla les épaules de sa mère trembloter sous l'effet des sanglots et ses poings s'écraser contre sa bouche.
-Mère ! s'écria-t-elle consternée.
La fillette s'empressa auprès de sa mère et la saisit par la taille.
-Mère, vous ne pouvez pas rester ainsi !
La petite fille s'arcbouta pour obliger sa mère à se relever, mais en vain. Sa mère finit par se redresser d'elle-même. La fillette, qui la tenait toujours par la taille, la guida jusqu'à ses appartements. Elle confia sa mère aux servantes en leur demandant de la déshabiller et de la mettre au lit. Contre toute attente, sa mère s'insurgea.
-Non ! Comment pourrais-je dormir sans savoir ce qui est arrivé à ton père ? Envoie un serviteur prendre de ses nouvelles. Je veillerai jusqu'à son retour !
Pour cette affaire si grave, il était néanmoins hors de question d'envoyer un simple serviteur. Omi passa en revue dans son esprit tous les conseillers de son père, et son choix s'arrêta sur Samemori Takeo. Le bon oncle Takeo saurait prendre les renseignements nécessaires, et il trouverait comment gérer cette affaire. La fillette passa dans le bureau de son père. Sur son ordre, une servante vint apporter une bougie, et Omi rédigea un courrier à l'adresse de l'oncle Takeo. Puis elle confia la missive à l'un des serviteurs en lui ordonnant de la porter sans retard chez Samemori Takeo et de la lui remettre en main propre.
La fillette retourna ensuite auprès de sa mère. Toutes deux s'assirent et attendirent en silence. La nuit cédait la place à la lueur grise annonciatrice de l'aube quand l'oncle Takeo arriva enfin au manoir. Il se précipita auprès des deux femmes, le visage bouleversé.
-Mes pauvres enfants !...
-Oncle Takeo, commença la fillette, Père a été…
-…arrêté pour trahison, je sais tout cela, princesse. Je reviens juste du centre de détention de la deuxième division. Je n'ai pas obtenu le droit de voir votre père ni d'avoir des informations sur l'affaire – elle est encore couverte par le secret de l'instruction – mais le capitaine de la deuxième division a bien voulu me recevoir et elle m'a confié que la chambre des 46 n'aurait jamais ordonné l'arrestation d'un chef de clan sans des preuves formelles de sa culpabilité… Je suis navré pour vous…
Pendant que l'oncle Takeo réconfortait sa mère qui sanglotait, Omi réfléchissait à part elle. Son père, un traître ? Aussi choquante que cette éventualité lui ait paru au premier abord, l'enfant n'arrivait pas à s'en étonner réellement. Bien sûr, ce n'était pas un comportement approprié à un chef de clan, mais quand son père s'était-il jamais préoccupé de faire ce que son entourage attendait de lui ?
