Chap.2 : Je viens des étoiles.

R

ayman tenait à peine debout. Il traversa l'immense salle des machines en boitillant de fatigue, ses yeux se fermaient peu à peu malgré lui. Il s'aperçu alors qu'il était seul. Une fois encore, il avait travaillé plus longtemps que les autres. La pièce était sombre et la faible lueur de la lune filtrant à travers les fenêtres à demi-fermée, imprégnait l'atmosphère d'une douce clarté. Lorsque Rayman atteignit la porte en fer, il puisa dans ses dernières forces pour l'ouvrir. Une brise fraîche lui balaya le visage et s'éteignit aussitôt. Comme si elle attendait de rentrer depuis une éternité pour échapper à la chaleur ardente de la journée. Il faisait anormalement chaud à cette époque, et le seul attrait que possédait l'usine de Griffin était une fraîcheur ambiante, tant que l'on ne s'approchait pas des machines brûlantes, qui servaient plutôt de chauffage l'hiver.

Quand il fut dehors, il ferma la porte derrière lui et se laissa glisser sur elle. Assis sur le seuil, il leva ses yeux vers le ciel. Ce soir là, il n'y avait pas un nuage. Les étoiles brillaient de tous leurs éclats, scintillantes, semblables à des milliers d'étincelles, dissipant leur lumière dans le ciel comme une traînée de poudre argentée. Il en émanait une force mystérieuse, quelque chose qui attirait Rayman. Depuis tout petit, il était fasciné par les étoiles. Il se disait parfois, qu'il ne venait pas de cette planète. Comme tous les enfants de son âge, il s'imaginait parfois venir d'un monde lointain, ou il aurait eu une autre vie, une vie meilleur. Et dans cette immensité des cieux, ce monde pouvait être n'importe ou. Il se releva difficilement et descendit une à une, les marches du perron. Il se sentait bien seul dans l'obscurité de la nuit. Seul quelques maisons reflétaient un semblant de vie, avec leurs fumées, sortant de leurs cheminées, et leurs façades accueillantes. Mais, les temps étaient durs. C'est pour cela que la moitié des enfants du village travaillait pour Griffin, pendant que leurs parents récoltaient les faibles tiges de maylé dans les champs. C'était une sorte de céréales aux énormes grains tendres et juteux, poussant en grands nombres. Mais mystérieusement, cette année fut pauvre. L'eau devint sale et rare, et le maylé à besoin de beaucoup d'eau pour pousser. Les terres ne donnaient plus de quoi nourrir le village. Et pour couronner le tout, d'étranges vols venaient se produire de temps à autre. Certains villageois, rentrant tard la nuit, affirmèrent avoir vu des créatures se battre et courir à travers les champs de maylé. Chaque matin, ils retrouvaient quelques épis arrachés et écrasés. Depuis, les villageois ne sortaient plus les soirs, tous, sauf Rayman. Il aimait la nuit. Pour ses étoiles et pour son calme, mais aussi peut-être, pour sa fraîcheur. Tout était silencieux, Rayman marchait à présent sur un chemin bordé d'herbe sèche. D'un côté, s'étendait un vaste terrain, sur lequel on pouvait apercevoir des tiges de maylé, toutes défraîchies et déjà dures comme de la paille, à peine qu'elles étaient sorties de la terre. Plus loin encore, on discernait une grande forêt, située derrière les champs, elle se prolongeait sur de lointaines collines, là où Rayman n'était encore jamais allé. De l'autre côté du chemin, la terre descendait brutalement dans un grand et large fossé. C'était ce qui restait de la rivière, complètement asséchée, qui longeait autrefois le chemin, diffusant l'éclat mélodieux de son eau cristalline, comme une musique ambiante. Mais aujourd'hui, c'était terminé. La mélodie de l'eau avait pris fin sous le soleil ardent, il ne restait plus qu'un mince filet d'eau, ruisselant entre de la vase marécageuse. Derrière, on apercevait les maisons de son village, leur silhouettes découpées dans l'horizon de la nuit. Rayman habitait dans une maison plus éloignée, près des champs de maylé.

Il était pressé de rentrer chez lui et de pouvoir enfin dormir. Il ne pensait plus à manger ou s'occuper d'autres choses. Ses journées se résumaient à dormir et travailler, tous les jours. L'air était devenu frais, et Rayman se sentait mieux maintenant. Tout en marchant, il regarda sa main droite qui le démangeait. Il y avait une tâche sombre sur son revers, c'était du sang. Il avait oublié qu'il s'était coupé sur les engrenages de la machine qu'il avait décoincé aujourd'hui. La plaie était encore un peu ouverte et formait un « s ». Le sang autour n'était pas tous à fait sec et maintenant qu'il y prêtait attention, sa coupure le brûlait un peu. Rayman jeta un ?il vers le petit couloir d'eau qui s'écoulait dans ce qui restait de la rivière. Sa blessure était pleine de cendres et de poussière récupérée en nettoyant les turbines. Il savait qu'il risquait une infection. Il s'aventura alors sur le rebord du chemin et descendit maladroitement la pente boueuse. Une fois en bas, il trempa sa main dans l'eau froide et attendit quelques instants avant de la frotter légèrement. D'habitude, les villageois se disputaient jusqu'à la dernière goutte d'eau, mais là, il n'y avait personne et Rayman ne risquait rien. Il resta ainsi quelques minutes, puis se releva et contempla sa main. Encore une cicatrice. et certainement pas la dernière. Sa main était saine maintenant, il fallait juste quelque chose pour l'essuyer. Il chercha dans les poches de sa chemise beige, et y trouva roulé en boule, un morceau de tissu, doux et épais, comme du coton. Sans s'en apercevoir, il avait gardé le bout de chiffon crasseux dans sa poche. Il fut d'abord surpris, puis se dit que ce n'était pas plus mal. Il le trempa à son tour dans l'eau, le nettoya, et l'essora. Le bout de tissu ressorti comme neuf de sa baignade, mais il avait doublé de masse. Rayman l'entortilla autour de sa main et son poing doubla de volume. Finalement, il reprit sa route. Il marchait tranquillement, et ne semblait pas se douter des bruits qui couraient à propos des mystérieuses créatures, qui rôdaient la nuit dans les sentiers égarés. En fait, il ne pensait pas tomber un jour sur l'une d'entre elle, pas plus que d'avoir un jour sans se faire appeler « blondinet » !

Il chemina quelques instants encore, jusqu'à parvenir sur une petite cour, entourée d'une clôture en bois, et possédant un vieux puits, près d'un arbre, un grand chêne, peut-être centenaire, vu son apparence mystérieuse. La clôture menait à une petite maison, elle était en pierre et en bois, elle avait une forme étrange, comme une grande hutte. Son toit était recouvert de paille sèche. Elle possédait une porte en bois, avec quelques gravures étranges. Le mur de pierre renfermait une longue poutre, sur laquelle reposaient deux petites fenêtres aux volets clôt, mais l'on distinguait à travers eux la lumière agité d'une bougie. Plus haut encore, juste sous le toit, on distinguait trois fenêtres encore ouvertes, mais il n'y avait pas d'éclairage venant de leurs par. Cette maison n'était pas luxueuse, mais c'était sa maison, et pour rien au monde il ne l'échangerait. Dans tout le village, c'était le seul endroit ou il se sentait bien. Il reconnut que la lumière venait de la cuisine, peut-être sa mère l'attendait-elle encore ? Il accourut vers la porte d'entrée, et l'ouvrit dans un grincement sinistre, qui résonna dans le hall. La première pièce était assez petite, et possédait un large tapis aux motifs noirs s'entrelaçant, et qui recouvrait presque tout le sol. A l'intérieur, les murs étaient en terre, et de l'autre côté de la pièce, il y avait une petite entrée sans porte, au-dessus d'une marche, et donnant sur le salon. Il n'y avait pas de lumière à cet endroit, mais Rayman connaissait bien les lieus pour s'y risquer dans l'ombre. Il traversa la petite pièce pour arriver dans celle du salon qui était plus grande. Elle était meublée par quelques vieux fauteuils, une cheminée, et une étagère recouverte de divers objets, cela allait des vieux livres poussiéreux, en passant par quelques poteries en terre, jusqu'aux chandeliers ou aux petites statuettes taillées en bois, l'une d'entre elle avait été taillée par le père de Rayman, enfin son père adoptif. C'était le seul souvenir qui lui restait de lui, depuis son départ, Rayman et sa mère n'avait reçu aucune nouvelles. Il était parti, avec quelques autres villageois en quête d'un endroit ou l'eau aurait pu demeurer saine et en grande quantité, comme un lac, ou une autre rivière. Mais il n'était jamais revenu. Depuis Rayman vivait seul avec sa mère, qui continuait à espérer son retour.

Rayman continua d'avancer dans le noir jusqu'à la cuisine. C'était une pièce simple et pas très grande. Il y avait bien une bougie, qui de sa faible lueur, éclairait la salle. Elle était posée sur une table, entourée de petites chaises en bois. Le reste de la pièce était composé d'un lavabo rempli d'ustensiles de cuisine, baignant dans l'eau. Au-dessus, se tenaient les deux fenêtres fermées, qui avec leurs vitres et l'eau du lavabo reflétaient la douce lumière de la bougie, dans un jeu d'ondes et couleurs orangées. Dans un coin, reposait une vieille armoire entrouverte, avec la lueur de la bougie, on pouvait apercevoir quelques serviettes et chiffons pliés soigneusement.

Rayman entendit alors des pas précipités, Sa mère entra dans tout ses états ;

-« Ray c'est toi ? ! Tu rentre encore à cette heure. »

-«Mais Maman. »

-« Il n'y a pas de mais ! Griffin dépasse vraiment les bornes cette fois ! . »

-« M'mannn. »

-« Tu vas voir, je vais lui dire ma façon de penser. »

-« M'mann écoute-moi. »

-« Ho ! Mais qu'est-ce que tu t'es fait à la main ! »

-« M'mann, Je vais bien. »

-« Regarde-moi ça ! Tu te rends compte que cela fait trois heures que je t'attends ! »

-« M'mann. »

-« Et avec toutes ces choses qui traînent dehors, tu aurais pu te faire dévorer ! »

-« M'mann. »

Après avoir sembler converser pendant une heure entière, et inspecter Rayman sous tous les angles, Sa mère lui accorda enfin le plaisir de placer trois ou quatre mots.

-« M'mann. Je vais bien, je voudrais juste dormir. »

-« Ho bien sûr.Viens, mais tu me laisseras m'occuper de cette vilaine plaie après, d'accord ? »

-« Ouais. »

Sa mère était toujours aussi préoccupée pour Rayman, qu'elle préférait appeler « Ray ». Elle l'attendait toute la journée en travaillant dans les champs, mais ce soir, il était rentré plus tard que d'habitude et ce n'était pas la première fois. Griffin avait dépassé les limites. Elle devenait de plus en plus nerveuse, elle voulait retirer Rayman de cette fichue usine, mais elle savait qu'il faisait ça pour l'aider et qu'elle risquait de ne plus s'en sortir sans cette aide. De toute façon elle ne pourrait jamais trouver un moyen de l'empêcher de le faire. Plus il grandissait, et plus elle s'occupait de lui. Elle ne pouvait rien n'y faire, il grandissait vite, peut-être trop vite. Chaque jour, il posait des questions sur tout et n'importe quoi. On dit que la curiosité, éveille l'intelligence. Mais là, s'en était trop, même gênant parfois, Rayman posait toujours des questions auxquelles personne ne pensait jamais, ou n'avait pas la réponse. Sa mère s'efforçait de le comprendre, mais il semblait qu'un fossé invisible se creusait entre eux un peu plus chaque jour. Elle ne pouvait rien y faire, tous les enfants veulent un jour voler de leurs propres ailes, seulement il semblait que celles de Rayman étaient déjà déployées et prêtes à partir.

Ils montèrent un escalier en pierres et parvinrent dans un couloir sombre, au mur de terre brunâtre qui comportait deux portes et qui se terminait par une fenêtre. Rayman parti dans l'entrée de droite qui était sa chambre, ce qu'il considérait comme sa véritable maison. Une pièce moyenne, avec une fenêtre donnant une vue du village au loin. Les lieus étaient encombrés d'objets en tout genre, par terre gisaient des vêtements, quelques jeux, mais pas beaucoup, et puis des livres, des dizaines de livres, dons un, l'un de ses préférés, « Salazar, le magicien serpentaire des étoiles » et quelques volumes sur des créatures ressemblant à de grands dragons. Plus surprenant encore, il y avait sur un petit bureau des cartes du monde, et des étoiles. Sur le plafond, on pouvait voir se balancer, tenu par une ficelle, une maquette parfaite d'un grand oiseau, un rapace aux allures dominatrices, avec de grandes ailes en pailles, déployées comme s'il survolait les lieus, il avait eu l'occasion de le faire avec son père, il y avait quelques mois de cela seulement. Son lit était assez petit, mais Rayman n'était pas très grand non plus, il tenait largement dedans. En bref, sa chambre représentait exactement sa personnalité. Il s'assit sur son lit, et attendit sa mère qui revint avec une petite boîte. Elle traversa la chambre en évitant les quelques livres par terre. Elle était assez grande et mince, la peau blanche et claire. Elle avait de longs cheveux bruns, épais et ses quelques petites tresses avaient du mal à se faire de la place à travers cette épaisse chevelure. De grands yeux verts se dessinaient sur sa figure pâle et douce. Elle portait une robe blanche, et par-dessus un petit gilet en cuir, Rayman pensait parfois qu'elle ressemblait à une fée, comme celles qui étaient décrite dans ses livres. Elle s'assit à côté de lui et lui retira son « pansement maison », le morceau de tissu avait séché, et reprit un aspect normal. Rayman le prit et l'examina de plus près.

-« Où est-ce que tu as trouvé ça ? » Lui demanda sa mère en lui faisant un autre pansement digne de ce nom.

-« Ho.heuuu.C'est, Je l'ai pris dans les morceaux de tissu à jeter.Griffin m'a dit que je pouvais le prendre, pour me soigner. »

Rayman ne voulait pas dire à sa mère que Griffin était dur avec lui, de peur qu'elle en fasse toute une histoire.

Son travail terminé, sa mère se releva et Rayman se coucha dans son lit. Elle le borda, et lui baisa le front.

-« Bonne nuit » Lui dit-elle en s'en allant.

-« Bonne nuit » Répondit Rayman, en serrant dans sa main, le bout de tissu roulé en boule.

Et voilà, encore une journée de travail terminée, demain il faudra recommencer, et inventer encore une excuse en rentrant. Il savait que sa mère ne voulait pas qu'il parte travailler la journée, mais il voulait l'aider, et il devait payer ce satané moulin à eau.

Et de nouveau, dans le ciel de la nuit, brillaient les étoiles cristallines.