Les lumières des lampadaires filaient sous les paupières de Naoya et s'immisçaient à intervalles réguliers dans ses rêves, comme la voiture filait dans la nuit. Le dossier du siège incliné à l'extrême pour renvoyer l'idée d'un lit, l'épaisse couverture moelleuse qui le recouvrait, le sweat-shirt et le pantalon de survêtement trop grands qui portaient l'odeur de son frère, et même la compresse de glace posée en équilibre sur son front, tout cela aurait pu lui donner l'impression qu'il se trouvait encore à l'abri dans la chambre d'hôtel, dans le calme et la sécurité. Mais non, la voiture roulait dans la nuit, et depuis qu'ils avaient quitté l'hôtel ce matin-là, Naoto n'avait pas cessé de conduire, les yeux rivés sur la route. De temps en temps, il tendait la main pour toucher le bras de Naoya sous la couverture, et à chaque fois qu'il était réveillé, le jeune homme serrait faiblement sa main dans la sienne. Son frère était désespéré, il le savait. A tel point que, depuis des heures, il avait refusé de s'arrêter.
"Nii-san, murmura le malade en bougeant faiblement sous la couverture, il faut que tu fasses une pause.
-Non, ça va, prétendit son aîné. Nous sommes bientôt arrivés.
-Il faut encore plusieurs heures pour atteindre le centre de recherches, et tu le sais. S'il te plaît, Nii-san. Tu dois te reposer.
-Ça va."
Naoto lui avait donné ses réponses sans le regarder, concentré sur la route. Naoya le fixa un moment, les paupières lourdes. Il observa le jeu des lumières artificielles qui dansaient sur le visage de son frère, révélant les angles saillants de ses pomettes, mais surtout ses joues creuses et ses yeux ternes. Il avait besoin de s'arrêter. Voilà presque vingt-quatre heures qu'il n'avait pas dormi, et quelques unes de plus qu'il n'avait pas mangé. C'était trop, même pour lui.
"Nii-san. Arrête-toi.
-Naoya...
-Maintenant. S'il te plaît. Tu te fais du mal. Et ça ne m'aidera pas que tu t'évanouisses de fatigue au volant."
Sa diction s'était améliorée, il avait moins de mal à parler. Mais Naoto n'était pas dupe. Il voyait à son regard éteint et sa peau terriblement pâle que ce n'était qu'un sursis, que bientôt il recommencerait à être trop faible pour articuler de longues phrases. Ce n'était qu'une question de temps... voilà pourquoi ils devaient rejoindre le centre de recherches le plus vite possible.
"Très bien, concéda le grand frère. Je vais m'arrêter au bord de la route et dormir quelques minutes...
-Dans un hôtel, Nii-san, insista son cadet. Tu as besoin de manger quelque chose.
-Je ne peux pas, Naoya ! Nous n'avons pas le temps de...
-Et j'ai faim, moi aussi.
-Tu as faim ?"
En réalité, le jeune homme se sentait trop mal pour manger, mais il savait que ça convaincrait son frère de s'arrêter à coup sûr. Naoto ne pouvait pas le laisser mourir de faim, c'était son devoir de lui procurer de la nourriture. C'était de cette façon qu'il l'avait convaincu de chercher de l'aide dans ce bar, il y avait si longtemps. Quoi que... il aurait eu mieux fait de s'abstenir, ce soir-là.
Cette nuit encore, Naoto glissa un coup d'oeil en direction de son cadet, puis, sans un mot, il bifurqua vers la sortie de la nationale. Bientôt, ils tombèrent sur un petit hôtel au bord de la route, niché au milieu d'une petite portion de terrain dégagée de la forêt environnante. Naoto s'arrêta sur le parking et coupa le contact. Il regarda Naoya d'un air préoccupé, son teint blafard et ses yeux rougis de fatigue.
"Tu peux marcher ? demanda-t-il doucement. Ou tu as besoin d'aide ?
-Non... Si tu me soutiens, ça devrait aller..., murmura Naoya."
Ils descendirent de la voiture et le jeune homme se laissa aller contre son aîné, à bout de force.
"Ça va aller... Je te tiens. Allez, viens, par là..., chuchota Naoto."
Il le guida vers l'entrée de l'établissement avec précaution. Accolé à la façade, on pouvait voir un petit restaurant, dont les fenêtres brillaient encore, preuve que l'heure de fermeture n'était pas encore passée. Naoto aida son frère à enjamber la marche à l'entrée, puis il se dirigea avec lui vers le comptoir. L'homme qui se tenait derrière leva à peine le nez de son magazine.
"Bonsoir, je voudrais une chambre pour la nuit, s'il vous plaît, lança-t-il.
-Une chambre avec deux lits, je suppose ? Vous êtes frères, n'est-ce-pas ? demanda le réceptionniste en haussant un sourcil intrigué.
-Oui.
-Est-ce-que votre frère se sent bien ? poursuivit-il en faisant glisser les clés de la chambre sur le comptoir. Il semble bien mal en point.
-Ça ira, répliqua sèchement Naoto, agacé par le regard de cet homme qui n'exprimait aucune compassion. Il a juste besoin de se reposer."
Mais il savait qu'il ne pouvait pas en vouloir à l'homme de poser la question. Naoya était complètement affalé contre son flanc, la tête ballant sur son épaule et les paupières plissées de douleur. Il avait hâte de le remettre au lit, et ce, le plus vite possible. Après avoir remercié le réceptionniste, il traîna son frère jusqu'à l'ascenseur et put relâcher un peu la pression autour de son bras en l'installant brièvement contre la paroi de la cabine.
"Nii-san..., geignit Naoya en le cherchant du regard, perturbé par l'absence de contact.
-Oui, je suis là, le réconforta Naoto. Encore quelques minutes de patience, Naoya. Tu pourras te reposer très bientôt."
Heureusement, leur chambre n'était pas très loin de l'ascenseur, et en moins de trois minutes, Naoto avait de nouveau allongé son frère entre les draps à l'odeur de lessive d'un nouveau lit d'hôtel. Le jeune homme parut sur le point de s'endormir sitôt sa tête posée sur l'oreiller, mais il s'efforça de garder les yeux ouverts et fixa son frère.
"Nii-san... la nourriture...
-Oui, je descends chercher quelque chose à manger. R... reste réveillé, d'accord ? Je vais faire vite..."
En réalité, il n'avait pas la moindre envie de laisser son frère tout seul, ne serait-ce que quelques minutes. Qui sait ce qui pouvait arriver... Cependant, son état semblait s'être stabilisé, alors il gagna la porte de la chambre à contrecœur.
Le temps qu'il revienne, Naoya s'était endormi et le coeur de Naoto s'emballa d'appréhension jusqu'à ce qu'il distingue le mouvement régulier des couvertures qui se soulevaient et s'abaissaient à chaque respiration de son petit frère. Il s'assit près de lui et déballa le sandwich qu'il avait rapporté, peu convaincu. Il n'avait pas faim. La santé de son cadet l'inquiétait trop et lui nouait l'estomac. Malgré sa nausée latente, il s'efforça de prendre quelques bouchées. Alors qu'il contemplait d'un oeil morne son sandwich à peine grignoté, Naoya ouvrit subitement les yeux sur un sursaut, probablement dérangé par un rêve désagréable.
"Nii-san..., murmura-t-il en tournant la tête vers son frère.
-Tu en veux ? proposa aussitôt Naoto, soulagé de trouver un prétexte pour arrêter de manger -il avait vraiment la nausée.
-Oui..."
Naoya ne ressentait plus grand chose au niveau de son estomac, tant son corps était lourd et engourdi, mais il s'efforça de prendre quelques bouchées, que son frère arrachait telles quelles dans le pain avant de les lui glisser directement dans la bouche.
"Tu n'as pas vraiment faim, n'est-ce-pas ? soupira Naoto, qui n'avait pas manqué de remarquer la mastication difficile de son cadet.
-Non...
-Moi non plus."
Il jeta le reste de sandwich sur le bureau et se rapprocha de Naoya pour arranger ses couvertures.
"Essaie de prendre un peu de repos, lui conseilla-t-il. Nous repartirons le plus tôt possible.
-Nii-san... tu dois te reposer, toi aussi...
-Je ne peux pas, Naoya. Je suis vraiment désolé, mais... je n'y arrive pas.
-Nii-san...
-Je ne pourrais pas supporter qu'il t'arrive quelque chose pendant que je dors. Excuse-moi...
-Ce n'est pas grave..."
Naoto se laissa tomber à genoux près du lit et caressa la frange de son frère d'un air abattu. Naoya était soulagé de ne pas être en mesure de lire ses pensées à cet instant. La douleur et l'angoisse de son frère devaient être insupportables.
"Nii-san..., murmura-t-il au bout de quelques minutes de caresses qui faillirent le faire replonger dans le sommeil. Pourquoi tu ne viendrais pas... te coucher avec moi ? Tu pourrais te reposer et continuer de veiller sur moi...
-D'accord, soupira Naoto, beaucoup trop affecté par les évènements des dernières heures pour avoir la force de protester."
Il se releva, ôta son manteau d'un geste las et le posa sur le dossier d'une chaise. Puis il se débarrassa de ses chaussures et monta dans le lit de Naoya, se positionnant précautionneusement contre son frère de sorte que sa tête se pose contre son torse et que son bras entoure ses épaules. Naoya épousa le mouvement et se laissa guider contre son frère, sa tête dans les plis de sa chemise, et sa main se posa naturellement sur son torse.
"Tu es bien installé ? murmura Naoto contre ses cheveux."
Naoya acquiesça d'un léger soupir, et la sensation d'être choyé et protégé l'accompagna dans ses rêves lourds et dépourvus de logique, rendus délirants par la fièvre. Même endormi, il continuait de ressentir la douceur des bras de son aîné et chaque fois que ses songes se transformaient en cauchemars, la présence de Naoto le rassurait.
Pour sa part, l'aîné des frères Kirihara passa une très mauvaise nuit. Son sommeil passait de profond à léger en quelques secondes tant il était inquiet pour son cadet. Cette angoisse sourde et permanente habitait chaque recoin de ses rêves, s'immisçant partout et lui répétant qu'il devait trouver quelqu'un pour soigner Naoya, qu'il le fallait tout de suite, absolument, et cette urgence rendit son sommeil chaotique et effrayant.
A un moment, il s'éveilla brusquement, paniqué de ne plus sentir la poitrine de Naoya se soulever dans ses bras au rythme de sa respiration. Affolé, il toucha la joue de son frère, et le jeune homme ne tarda pas à papillonner des cils d'un air endormi.
"Nii-san... ?"
"Tu vas bien", soupira Naoto pour lui-même, soulagé.
Toujours tendu, il ramena son petit frère encore plus près de lui. Naoya changea docilement sa tête et sa main de place, et tout en frottant doucement ses doigts contre la chemise de son frère, il murmura :
"Nii-san... Qu'est-ce qu'il y a ?"
Naoto prit un moment pour répondre.
"Tu m'as juste fait peur pendant un instant, avoua-t-il très vite. J'avais l'impression que tu ne bougeais plus...
-C'est normal... tu étais en train de dormir, Nii-san."
Naoto poussa un soupir.
"Je sais. Excuse-moi."
Sans répondre ni lui en tenir rigueur, Naoya se blottit contre lui.
"Nii-san... ne t'inquiète pas...
-Comment veux-tu que je fasse ? Ton état est grave, Naoya. Tu pourrais..."
Il ne parvint même pas à finir sa phrase et détourna la tête vers le coin opposé de la chambre. Il sentit Naoya frotter doucement sa tête contre sa poitrine et essayer de l'étreindre pour le réconforter.
"Nii-san, murmura-t-il, je ne te quitterai jamais."
Et il s'endormit brusquement, de sorte que Naoto ne put pas lui rétorquer que, malgré tous les serments du monde, à la fin, ce n'était pas lui qui décidait. Et c'était bien ça qui lui faisait le plus peur.
/
Ses doigts glissèrent lentement le long du pilier de bois lisse qui soutenait la voûte du porche, et se retirèrent vitement avant de rencontrer une écharde. Les lieux n'avaient pas changé. Pour quelle raison en aurait-il été autrement, de toute façon ? Le centre de recherche n'avait pas changé d'un pouce durant les quinze années qu'ils y avaient passées, alors ce n'était pas les quelques mois qu'avait duré leur absence qui allaient tout bouleverser. Naoto inspira lentement. L'air était toujours aussi riche de l'odeur de la forêt toute proche. Ça n'avait rien à voir avec les senteurs de la ville, lourdes de goudron, de la fumée des voitures et du parfum des autres gens. Mais paradoxalement, il préférait l'odeur de Tokyo. Elle lui rappelait qu'il était libre et autonome, enfin -il avait attendu ça toute sa vie-, alors que la forêt lui rappelait des années d'emprisonnement et de souffrance. L'odeur avait beau être plus pure, elle réveillait toute la tension qui s'était accumulée dans son corps à l'idée de devoir revenir ici.
"Rien n'a changé, ici, vous voyez."
Naoto prit un moment pour se retourner. Il avait entendu ses pas dans le couloir, par la porte laissée entrouverte afin de permettre à l'odeur de la forêt et au soleil d'entrer, mais avait préféré attendre qu'elle s'annonce elle-même. Il n'était pas très versé dans l'art de la conversation mondaine. Surtout ici, avec ces chercheurs qui lui rappelaient sans cesse que eux aussi, ils avaient contribué aux expériences que Mikuriya avait menées sur eux, les transformant en cobayes. Mais Mariko, c'était un peu différent. Leur tuteur les avait laissés tranquilles depuis un moment déjà lorsqu'elle était arrivée au centre en tant que chercheuse. Il l'aimait bien, de toute façon. Il avait même eu une aventure avec elle, il y avait longtemps, lorsqu'elle n'était encore qu'infirmière stagiaire. Il pouvait bien lui adresser quelques mots, à elle, même s'il avait les entrailles tellement nouées à cause de son frère qu'il avait qu'une seule envie, c'était d'envoyer tout le monde balader.
"Oui. Je ne sais pas si quoi que ce soit changera ici un jour, de toute façon, répondit-il en se retournant tout à fait."
Les rayons du soleil qui tombaient en oblique sur son visage faisaient scintiller ses cheveux brun sombre, noués en queue-de-cheval. Elle n'avait pas changé, elle non plus. Elle portait toujours la même blouse blanche par-dessus son tailleur et jupe rouge. Ses lèvres étaient toujours maquillées avec soin, et quelques mèches ondulées s'échappaient de sa coiffure. Une nouvelle fois, il la trouva très jolie. Mais au point où il en était rendu émotionnellement, ça ne lui inspirait plus que de l'indifférence.
"Je vous ai apporté du café, reprit Mariko."
Il baissa les yeux vers ses mains et s'aperçut qu'elle tenait un gobelet en plastique fumant entre ses doigts.
"Merci."
Il se tourna de côté pour continuer à observer la forêt qui délimitait tout son univers étant adolescent, et porta le gobelet à ses lèvres sans rien dire. Il se sentait si mal que même le goût du café l'écœurait presque, lui qui aimait tellement ça d'habitude. Il n'avait aucune idée de ce qu'ils étaient en train de faire à Naoya, mais la pensée que son petit frère pouvait voir son état s'aggraver brusquement sans qu'il soit là pour le soutenir l'angoissait terriblement. Mariko devait sans doute le savoir, et elle eut la délicatesse de ne pas tenter de le distraire de ses pensées. Elle savait que ça ne servirait pas à grand chose, de toute façon.
"Je ne comprends pas ce qui a pu se passer, murmura soudain Naoto, prenant la jeune femme au dépourvu. J'ai pourtant fait attention à ce qui ne lui arrive rien. J'aurais dû me rendre compte plus tôt que quelque chose n'allait pas avec lui.
-Je suis certaine que vous avez fait tout ce que vous pouviez, Naoto, affirma Mariko. Peut-être que Naoya ne souffre pas d'une maladie ordinaire.
-Quoi ? Qu'est-ce-que vous voulez dire ?
-Vous avez bien affirmé à Monsieur Mikuriya que les symptômes s'étaient déclenchés sans préavis, d'un seul coup ?
-Oui.
-Alors, il se peut que votre frère soit atteint d'une maladie différente de celles qui touchent généralement le commun des mortels. Je ne l'ai aperçu que quelques instants, pendant que vous expliquiez à Monsieur Mikuriya ce qui s'était passé, mais Naoya avait l'air... bizarre...
-Bizarre ?
-Oui. Je suis loin d'avoir achevé ma formation d'infirmière, mais sa maladie ne ressemblait en rien à ce que j'ai déjà pu lire ou étudier par le passé."
Naoto la fixa sans un mot, son gobelet vide à la main. Il ne savait pas vraiment ce qu'il devait penser de cette hypothèse. Si c'était vrai, alors peut-être que son frère s'en sortirait, contrairement à toute attente. Mais... Sa gorge se noua. Peut-être aussi que ça signifiait qu'ils ne pourraient rien faire pour le sauver.
/
Il n'y avait pas de banc dans le couloir, devant la porte de la chambre où ils étaient toujours en train d'examiner Naoya, alors Naoto s'appuya contre le mur, les mains dans les poches. Sa tête commençait à tourner, à cause de la fatigue et du manque de nourriture, mais il n'avait pas l'intention de s'assoir avant d'être sur le point de tomber dans les pommes. Il était trop tendu pour rester assis, de toute manière.
Ça s'agitait toujours, là-dedans, depuis plus de trois heures. Mikuriya avait fait venir les trois médecins qui officiaient au centre de recherche, et tous les quatre, ils faisaient passer une ribambelle d'examens à Naoya depuis que Naoto l'avait amené, inconscient, au seuil de la bâtisse. La forêt était trop dense pour permettre le passage de la voiture, alors il avait dû laisser leur véhicule à l'orée des bois et porter son frère tout le long du trajet. Naoya était demeuré sans connaissance dans ses bras, et si Naoto n'avait pas été ralenti par ces fichues racines, il aurait foncé à toute vitesse à travers la forêt. D'abord soulagé lorsqu'il avait enfin remis son frère aux mains des personnes les plus aptes à le sauver, son angoisse revenait maintenant par vagues et augmentait de minutes en minutes. Qu'est-ce qu'ils fabriquaient encore, là-dedans ?
Mariko était restée lui tenir compagnie un moment, puis elle avait fini par repartir. Elle était censée continuer à travailler, après tout. Quelques autres chercheurs avaient passé la tête dans le couloir pour saluer Naoto, mais ils avaient tout de suite vu, à ses yeux orageux et à sa posture raide, qu'il n'avait pas très envie qu'on lui adresse la parole. Même ceux qui avaient sympathisé avec lui pendant ses années de captivité n'avaient pas osé l'aborder, de peur de provoquer un mouvement de colère. Il était certes devenu beaucoup plus calme et mature avec les années, mais au vu de la situation actuelle, le fait qu'il perde rapidement son sang-froid était tout à fait prévisible. Ils n'avaient pas l'intention de chercher les ennuis -ils n'étaient pas fous, quand même.
Un qui ne se posait toujours pas ce genre de question, c'était Mikuriya. Lorsqu'il ouvrit enfin la porte coulissante de la chambre où se trouvait Naoya, il commença par poser sa main sur le bras de Naoto, malgré le froncement de sourcils agacé que cela lui valut.
"Naoto, il faut que je te parle, annonça le chercheur de son habituel ton égal.
-Comment va Naoya ? Qu'est-ce qu'il a ? Est-ce-que je peux aller le voir ?
-Plus tard, Naoto. Nous devons discuter d'abord."
Mais Naoto ne l'écoutait déjà plus, il s'était écarté de sa main et avait esquissé quelques pas jusqu'à la porte entrouverte, vers son frère. Son coeur se serra lorsqu'il aperçut, à travers l'interstice, la pâleur de Naoya, seulement rehaussée par les tâches rouges de la fièvre sur ses joues et, il ne l'avait pas remarqué jusqu'à présent, sur son cou et sa poitrine. Ses cheveux bruns étaient collés par paquets sur ses tempes, et son corps était complètement inerte sous les draps blancs de l'infirmerie, parsemé de perfusions ici et là. Presque sans s'en rendre compte, Naoto avança de nouveau vers la chambre, et il allait y entrer lorsque la main de Mikuriya se referma sur son bras.
"Naoto, insista son ancien tuteur en ignorant le regard mauvais qu'il lui lança. Il faut que je te parle tout de suite. C'est important. La vie de Naoya en dépend."
Il savait quels mots employer pour faire mouche. Naoto se figea. Puis, lentement, très lentement, il lança un regard plein de regret à son frère inerte, avant de se détourner de la chambre et de se poster farouchement devant Mikuriya, dégageant son bras au passage.
"Très bien, capitula-t-il avec brusquerie. Je vous écoute.
-Viens dans mon bureau."
Les deux hommes s'éloignèrent dans le couloir, et Naoto, en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule en direction de la chambre de Naoya, eut le temps d'apercevoir Mariko campée devant la porte, qui le dévisageait d'un air préoccupé.
"Alors, qu'est-ce-que vous vouliez me dire ? s'enquit Naoto avec impatience, tandis qu'il refermait la porte derrière eux.
-Assieds-toi.
-Je n'ai pas le temps pour ça ! Je dois aller voir si Naoya...
-Naoya ira très bien le temps que tu retournes le voir. Il ne risque rien pour l'instant et ça promet d'être un peu long, alors prends une chaise, s'il te plaît."
Naoto le dévisagea avec méfiance, cherchant à savoir s'il essayait de le mener en bateau -comment Naoya pouvait-il aller bien alors qu'il était plus faible que jamais ?-, mais leur ancien tuteur avait toujours été d'une honnêteté déconcertante avec eux. C'était d'ailleurs la raison pour laquelle le cadet de la fratrie lui avait toujours fait confiance, lui qui avait si peur des gens d'habitude. Alors, cette fois encore, Naoto décida de croire en ce que son frère avait vu chez cet homme lors de leur deuxième nuit, quoi que ça puisse être, et il se laissa tomber au ralenti sur une chaise. Ses jambes usées par la fatigue se mirent à bourdonner douloureusement, et il cligna des yeux, étourdi.
"Bien, commença Mikuriya. Comme je suppose que tu n'as pas envie d'écouter mes hypothèses en détail, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je n'ai pas la moindre idée de ce dont souffre Naoya."
Le coeur de Naoto s'arrêta dans sa poitrine. Il ne savait pas ? Mais alors... comment... par quel biais pourrait-il sauver son frère si... si...
"Vous... vous ne pouvez pas le sauver, c'est ça ? déglutit-il, la mine soudain assombrie par les cheveux qui tombaient devant ses yeux rivés au sol."
La piqûre de ses ongles qui s'enfonçaient profondément dans ses paumes lui fit prendre conscience qu'il serrait les poings à se faire saigner. Mais il ne pouvait pas... s'en empêcher... il semblait que c'était le seul moyen de détourner la douleur qui lacérait son coeur sur ses mains suppliciées.
"Je ne peux pas le sauver, mais quelqu'un d'autre le peut, précisa très vite Mikuriya, en voyant les bibelots posés sur ses étagères se mettre à trembler violemment. Calme-toi, Naoto ! Nous trouverons un moyen de soigner Naoya, je te le promets."
Lentement, très lentement, Naoto parvint à décrisper son corps tendu à l'extrême, et les bibelots sur les étagères cessèrent de trembler. Péniblement, il ravala son pouvoir et le laissa douloureusement refluer dans son corps. Naoya... ils parviendraient à sauver Naoya malgré tout. Il se devait d'y croire... sinon... sinon, il ne pourrait plus se contrôler...
"Nous avons besoin de quelqu'un qui ait déjà l'habitude des humains aux pouvoirs surnaturels, poursuivit Mikuriya, soulagé de voir que son bureau allait rester intacte. Quelqu'un qui travaille sur la question depuis de nombreuses années.
-Et vous avez une idée de qui pourrait correspondre à ces critères ? Je croyais que vous étiez le seul au Japon à nous parquer ici pour nous étudier."
Il n'y avait pas autant de fiel dans ses paroles que ce à quoi Mikuriya s'attendait. Peut-être que son ancien protégé était trop écrasé par le poids de l'inquiétude pour continuer à se soucier de ses vieilles rancunes, ou alors, il avait peut-être fini par laisser son amertume derrière lui ? Quoi qu'il en soit, le scientifique ne prit pas la peine de relever et continua :
"Il y a bien quelqu'un. Quelqu'un, ou plutôt une entité, que vous connaissez bien, Naoto. Vous avez déjà eu affaire à un de ses envoyés il n'y a pas si longtemps."
Naoto le dévisagea, confus.
"De quoi parlez-vous ?
-Je parle d'une entreprise qui a pour coeur de métier le développement des réseaux informatiques, mais qui a pour spécificité secrète de receler un grand nombre d'employés aux pouvoirs surnaturels. Ce n'est évidemment pas un critère de sélection, mais elle s'arrange pour en avoir autant que possible sous la main. Cette société, qui ne s'intéresse donc pas qu'à l'informatique, possède également ses propres centres de recherches médicaux. En théorie, ils recherchent le vaccin universel, mais à quoi d'autre penses-tu que peuvent servir tous les humains aux grands pouvoirs qui vivent entre leurs murs ?"
Naoto resta effondré sur sa chaise, complètement pris au dépourvu. Tout ce que Mikuriya venait de dire, il l'ignorait. Un instant, il manqua se mettre en colère. Pourquoi leur ancien mentor ne leur en avait-il pas parlé avant ? Ça leur aurait été d'un précieux secours contre la mystérieuse société ! Mais il se calma bien vite, trop décontenancé -et rapidement effaré- par ce que Mikuriya venait de lui dire.
"Donc, si je comprends bien..., énonça-t-il lentement, si je veux avoir une chance de sauver Naoya... je n'ai pas le choix. Je vais devoir demander de l'aide à l'Ark.".
