Note :

Doctor Who est une série géniale, parce qu'elle propose tellement de pairings. J'aime autant le Rose/Docteur que le Docteur/Maître, et puis j'adore au passage l'épisode où le TARDIS et Eleven... Bref. Cet épisode fabuleux où l'on découvre qu'une boite bleue en forme de cabine de police, c'est sacrément énergique. Et que mordre, c'est génial, parce que c'est comme embrasser, seulement, il y a un gagnant dans l'affaire.

Rien ne m'appartient, je ne gagne pas d'argent avec ce texte, patati, patata. Ça va faire quatre ans que je me casse la tête avec les disclaimers, donc bon...

Rating : T. Il y a le Maaaster dedans, ça ne peut pas être en-dessous.


Carence

Un premier coup. Sec. Rapide. Si ténu qu'il n'est pas vraiment sûr de l'avoir entendu, suivi d'un instant d'indécision. Il a l'impression qu'il s'agit là de son premier souvenir. Il sait bien au fond de lui qu'il n'est apparu qu'à ses huit ans, mais ne parvient pas à s'en persuader. Lorsqu'il repense à sa lointaine enfance, remonte mentalement le temps, c'est toujours ce son qui lui apparaît comme le plus ancien. Puis arrive un second coup. Pour confirmer le premier. Suivi d'un troisième, presque immédiatement, puis d'un quatrième, qui achève et boucle le petit air.

Il saisit une barre de fer entre ses mains, la fait tourner, par jeu. Comme tous les jours lorsque le soleil parvient à son zénith, il donne le premier coup, sur un vieux bidon vide, avec une force décuplée par la folie. Cela résonne fort. Il éclate de rire et poursuit. Encore. Et encore. De la même manière qu'il cognerait sa tête contre celle de l'autre, pour lui faire écouter ce son, outrepasser sa surdité. Il ne peut pas, il n'est pas là, jamais là. Alors il frappe. Comme il rouerait son corps de coups. Et s'écroule, épuisé par l'effort.

La mélodie entêtante, envoûtante, est du genre qu'on ne parvient jamais à se sortir de la tête. Qu'il n'arrivera jamais à mettre à distance. Jamais. Elle est là à chaque seconde, chaque pulsation de son sang qui irrigue son cerveau, chaque pensée. Toujours là, à chacun de ses pas. Ce bruit est son ombre. Le chant sauvage des tambours.


Faim.

Elle creuse son ventre, le presse et le contracte, les griffes s'enfoncent et jouent dans ses entrailles. Aussi agiles que des doigts sur un piano, aussi violentes que les serres d'un oiseau de proie. Elles labourent le fond de son estomac pour remonter jusqu'à son œsophage, lui donner la nausée. La faim est tellement forte qu'elle lui colle l'envie de vomir, qu'elle éclipse le froid de l'hiver, la haine, tout. Douloureuse obsession qui le force à mettre un pas devant l'autre pour trouver quelque chose, n'importe quoi, à se mettre sous la dent. La faim qui le pousse, encore et encore, à avancer, la faim qui décolle ses pieds trempés du sol de gravillons gris, ses talons de la caisse en bois pourri sur laquelle il était assis. La faim expulse ces gargouillements impressionnants hors de son corps et fait se retourner les gens sur lui, alors qu'il se lève et part en quête de quelque chose à avaler.

Avaler. Juste avaler. Ses dents lui semblent inutiles. Il aimerait directement enfoncer la chair dans sa gorge, comme une oie que l'on gave, combler rien qu'un peu le gouffre douloureux qui l'élance sans trêve et tourbillonne dans son corps jusqu'à la torture, jusqu'à la folie. Il ne se souvient plus de la sensation de satiété. Il tente avec hargne de se la réapproprier, de la reconstituer pour étoffer ses rêves, en vain. Il ne sait plus ce que ça fait, de se sentir plein, repu, apaisé. Il ne peut même plus se l'imaginer. C'est incompréhensible. Lorsqu'il mange, la faim est repoussée seulement le temps d'un clignement d'œil, le temps d'une expiration, durant laquelle il a enfin l'illusion d'être complet, de n'avoir plus rien à chercher. Ce bref répit, il l'utilise à rêver, souhaiter pouvoir rester là, assis, la tête rejetée en arrière, et sentir les quelques pâles rayons –si pâles, si différents des rougeoiements de son enfance- chauffer son visage. La faim revient avant qu'il n'ait pu profiter de son repas tout juste ingéré. Une minute à peine après la dernière bouchée, et c'est déjà fini. Il suce méticuleusement ses doigts où a coulé la sauce de la viande. Il serre ses bras autour de son ventre. Mais il repart toujours, bien sûr, à contre cœur, chercher sa pitance ailleurs.


Un deux et trois et quatre un deux et trois et quatre, dans ses rêves, dans la vie réelle, tout le temps, ils se succèdent, cycle qu'on ne stoppe pas, le serpent qui se mord la queue. Tantôt doucement, presque indistincts dans le fouillis de sa tête, comme une comptine d'enfant ou un bruit que l'on fait du bout des ongles sur un pupitre, pour passer le temps. Mais parfois, les coups s'embrouillent et se précipitent, et c'est terrible. C'est la révolte, l'ivresse folle furieuse, le mélange de coups secs comme des baguettes de bois et de sons profonds comme la foudre qui s'abat. Et un et deux et trois et quatre. Inlassablement. Il ne sait si c'est réel où non. Il finit par en douter, et chacun de ces instants de doute est une pure angoisse, parce qu'il se dit qu'il devient fou pour rien. Cela, ce serait horrible. Ce serait la contradiction suprême à son éducation si bien pensée, qui lui a montré toutes les corrélations entre les événements du Temps, la manière dont chaque chose a un sens si on regarde bien.

Affamé, assoiffé de vérité et de compréhension, il erre. Les commandes de son TARDIS sont patinées par la sueur, actionnées sans trêve. Même sa compagne de voyage ne peut comprendre. Alors il cherche quelqu'un pour partager. N'entendez-vous pas les tambours ? Est-ce que personne d'autre n'entend les tambours ? Est-ce que je suis vraiment tout seul à être appelé par eux, à être appelé au combat ? Le sentiment d'injustice, la rancœur, montent comme un raz-de-marée alors qu'il contemple les visages insouciants des peuples qu'il visite. Ah, comme ça, eux, ils peuvent dormir tranquilles, se laisser aller à un ennui qui relève pour lui du luxe ? Fort bien ! Sa revanche, il la prendra dans le sang. Il les écrasera. Il les anéantira. Il sera celui devant qui les peuples se mettront à genoux. Il tremble, tant l'envie de les réduire en charpie se fait forte. Bientôt. Bientôt.


Un stand de nourriture. Il l'a senti plus qu'il ne l'a vu. L'odorat est si développé lorsqu'on a faim, on perçoit si douloureusement tout ce qui a un rapport, même lointain, avec ce que l'on recherche. Il s'est surpris la veille à observer avec intérêt deux rats qui se battaient dans une décharge, et calculer la manière dont il pourrait en attraper un. Lui arracher la tête. Oui, oh oui, et les os friables craqueraient sous ses canines, et le sang épais emplirait sa bouche, soulageant ses papilles d'un plaisir presque douloureux, et la chair descendrait, grumeleuse, mauvaise, sale, les poils se collant sur sa langue… Mais cette tiédeur, cette consistance, frayant leur chemin en lui, le feraient pousser un grognement primitif de délectation. Animal. Il ressemble à un animal contraint d'élargir sans cesse son territoire de chasse pour ne pas crever, forcé de changer interminablement de place pour tuer, et dévorer.

La vendeuse est blasée, ses cheveux sales et un air morne lui collent au visage. Sous la capuche noire et trempée de l'affamé, un sourire tordu s'esquisse. Plus rien n'a de sens que les odeurs de viande grillée tout près. Ses narines frémissent, s'ouvrent grandes, comme si par ce fumet il pouvait déjà remplir un peu son ventre. Une veine pulse sur le cou de la fille. Il n'est pas loin de la considérer comme un repas potentiel, elle aussi. L'idée de bouffer des rats l'a dégoûté, non par souci d'hygiène mais en signe de déchéance. Il a cependant vite chassé cette pensée. Autant tomber le plus bas possible, autant faire les choses à fond.

Ses yeux se plissent davantage encore, sournois. Des yeux de fouine, des yeux-malice. Dépecer la petite dame, avec sa casquette et son tablier bleu, voilà qui a plus de panache, tout de même, que d'embrocher un rongeur. Heureusement pour elle, elle lui tend rapidement sa commande. Il n'écoute pas ses marmonnements atones de remerciement. A peine a-t-il entre les mains le sachet tiède de fish-and-chips qu'il le déballe et mord dedans, déchiquetant un peu le papier gras au passage. Il engouffre, il pousse la nourriture en lui, la force à passer en combattant le réflexe de haut-le-cœur. Il ne vomit plus maintenant, il a l'habitude. Et surtout, il a peur. Une peur qu'il ne laisse jamais paraître les quelques fois où elle parvient à sa conscience, peur viscérale de bête qui ne veut laisser se perdre aucune miette de son repas. Malgré les quantités astronomiques qu'il absorbe, malgré sa vitesse et sa force inhumaines encore décuplées depuis sa renaissance, il est certain d'avoir maigri. D'être diminué. Et cette pensée lui est insupportable.


Les traces gluantes de sang s'étalent sur ses joues, peintures de guerre d'une quelconque initiation barbare cerclée de flammes. Au combat, alors qu'il titube sur les champs de bataille, il écoute les tambours, les associe à la mort, les apprivoise comme le seul lien qui le raccroche à la vie. Les cendres sont comme des lucioles mortes, des flocons qui corrompent la terre. Les planètes sont détruites une à une. Les étoiles s'éteignent autour de lui. Il ferme ses paupières, douloureuses à force de pleurer, de rager, de rester éveillé. Tantôt ce sont les tours de garde, tantôt les insomnies. Ce bruit dans sa tête l'empêche de prendre du repos. Personne n'a-t-il donc le pouvoir de stopper ça ?

Les tambours sont toujours là, mais le jour, il arrive à les supporter, lorsque la masse grouillante de la vie s'étale autour de lui sans le toucher. C'est la nuit que c'est le plus difficile. Durant la nuit, la sueur gelée lui colle à la peau et l'emprisonne dans ses draps. Il suffoque. Personne n'entend sa détresse. Personne ne comprend jamais. Lorsqu'il place sa confiance en quelqu'un et tente d'en parler, on le regarde avec pitié, comme un pauvre fou. Même Lui. Une bouffée de haine et de douleur lui enflamme cœurs et esprit. Oh, lui… Il serre les poings et s'endors au rythme des menaces et des sévices imaginaires. Il ne se rend pas compte que ses promesses de vengeance, curieusement, l'aident à s'endormir.


Ce manque, ce manque, ce manque, terrible. Il a déjà entendu dire que la soif est une sensation bien plus terrible que la faim, que mieux vaut mourir de famine que desséché. Il n'en croit pas un mot. Il se cache dans un coin, terré derrière un tas d'ordure pour avoir un peu de tranquillité. Des mouches bourdonnent autour de lui, attirées par la nourriture, il n'y prête guère attention. Il se recroqueville sur lui-même et poursuit son orgie aveugle. Ses dents s'affairent sur la chair marbrée. Des dents serrées et blanches de petit carnassier.

Manger manger manger manger.

Une seule pensée dans ce génial cerveau qui a tant comploté, tant surpassé celui des autres, qui prévoit à court terme l'asservissement ultime de la race humaine. Manger. La puissance cérébrale, l'intelligence, cela ne veut plus rien dire quand on a faim. Ne reste que le corps vide qui crie son besoin. Le raffinement aussi n'a plus de sens. Ses manières sont lamentables, les saveurs se confondent toutes, adieu l'art de la cuisine terrienne. A la table la plus cotée ou pour les petits casse-croûte mangés debout, ne reste qu'une bouillie sanglante et relevée, le goût si particulier de la chair morte. Il mange si vite qu'il se brûle les mains et la bouche, se tord les poignets en s'en aidant pour faire entrer plus vite la nourriture, appuie de toutes ses forces pour accélérer le processus. Sa bouche lui semble si petite, trop petite pour tout ce qu'il aimerait engloutir. Il avale, avale, avale, avale le poisson comme un liquide continu. Chair laiteuse et nauséabonde, panure qui ne croustille même plus sous ses molaires tant il est pressé. Il a attendu trop longtemps avant de céder à l'appel.

Une arête se coince dans sa gorge. Il ignore. Elle partira bien toute seule. Il gobe les frites, elles sont fades, elles ne le contentent pas, il revient à son poisson, forcené, et se mord les doigts au sang alors qu'il tente d'ingurgiter les derniers morceaux. Il sent à peine la douleur, si lointaine en comparaison de sa faim. Il n'y en a pas assez, réalise-t-il avec un bref spasme de panique. Il n'y en a même pas assez pour quelques secondes de répit. Il ne sera pas tranquille aujourd'hui. Il a tout, il a absolument tout, sauf ce que le plus bête des habitants de cette planète peut obtenir s'il a un peu d'argent en poche. Il en pleurerait.


Tambour effréné de son sang alors qu'il s'élance, libre. La course lui gifle le visage d'un vent brûlant. La lumière de l'été lance des traits lumineux sur la coupole transparente de la ville au loin. Les herbes rouges fument la neige qui les recouvre s'évapore dans l'air, créant une brume étrange qui ne laisse pas voir ses pieds. Les tiges souples s'enroulent autour de ses jambes et l'aspergent de gouttelettes gelées. Le contraste le fait frissonner. La coiffe compliquée et lourde des Seigneurs du Temps est tombée quelque part derrière lui. Quelqu'un le poursuit, le hèle. Il entend son nom, Koschei. Il s'enfuit à toutes jambes, sans le distancer toutefois. Cela ôterait du piment à la situation. Il éclate d'un rire claironnant et sauvage. Rattrape-moi si tu peux !

Son poursuivant se jette sur lui et attrape ses jambes. Ils crient tous les deux en tombant dans les herbes rouges, y roulent pour reprendre le contrôle sur l'autre, hurlent de rire, s'injurient pour de faux. Tambours, tambours, il les sent accélérer. Tambour emballé de ses cœurs. Comme les deux soleils hauts dans le ciel, ils se consument et lui donnent l'impression étrange de fondre de l'intérieur. Il lui semble qu'il a mordu son poursuivant, à l'épaule ou au cou, car le sang pulse dans sa buche à ce même éternel rythme de quatre battements. Le souffle erratique mais timide de l'autre soulève les cheveux trempés. Puis il y a ses lèvres sur les siennes, son corps chaud qui pèse sur le sien. Les tambours affolés sombrent dans le délire, et il ne pense plus.


Il contient les larmes de rage et de frustration en même temps qu'il jugule les protestations de son estomac. Celui-ci se soulève, il serre les dents. Ne rien perdre, pas un lambeau, pas une miette, répète son instinct. Malgré le goût acide du vomi dans sa bouche, il ravale. Il ne reste plus rien, mais il continue de grignoter le bout de ses doigts, obstinément, jusqu'à ce que la douleur devienne trop forte. Mais il les garde dans sa bouche pour que le sang chaud y coule encore un peu. Il ferme les yeux. Sa vision se trouble. Rouge. Gallifrey, songe-t-il fugitivement. Sa tête tourne, le monde chancelle et ses jambes tremblent sous lui, faibles. Les hallucinations gagnent son cerveau rongé par la faim. Il lui faut repartir immédiatement pour manger. Il se relève comme un somnambule, fait quelques pas, hagards. On dirait un clochard ivre. Lui. Lui. Seigneur du Temps, leur Maître à tous. Il éclate d'un rire sardonique et délirant, qui se transforme vite en halètement de désespoir. Il se courbe en deux, mains sur le ventre pour contenir le tourbillon qui draine sa vie.

Manger.

Des flashs de couleur passent devant ses yeux. Il les repousse farouchement, mais se rend bientôt compte que s'il s'y laisse tomber, il peut repousser, même brièvement, la réalité qui le brise peu à peu. Il y sombre à contrecœur, conscient qu'il lui vaut mieux préserver le peu qu'il lui reste de raison, quitte à se retrouver couché par terre. Question de survie élémentaire : fou, il ne parviendrait plus à se procurer de repas. Des éclats de lumière pourpre éclaboussent ses paupières closes. Ses yeux papillonnent, roulent sous ses paupières, il se sent au bord des ténèbres, défaille par intermittence. Sa bouche s'ouvre démesurément. Il tète l'air, il cherche de l'eau, de la viande, quelque chose… Quelque chose de plus. Une énergie véritable, grande, presque éternelle, capable de mouvoir un corps pendant plusieurs centaines d'années. Comme la sienne. Pour pouvoir s'y défouler, pour pouvoir y déverser sa peur et sa colère. La détruire, peut-être, mais la détruire de ses mains. Le jouet que l'on casse est toujours à nous, car personne n'en veut plus, car on considère qu'il relève de votre responsabilité. Les deux cœurs dans sa poitrine pulsent à un rythme barbare. Les tambours frappent ses tempes et sonnent son esprit dément. Agonisante, une part de lui lance un appel au secours, un ultime signal de détresse.

J'ai faim.

J'ai si faim.

SOS qui tourne en boucle, enchevêtré aux roulements du tambour, aux champs écarlates de sa planète natale, de sa maison, de sa patrie détruite, et du sang. Pieds des soldats qui martèlent le sol, et le grondement du tonnerre, et les ronronnements mécaniques des TARDIS au combat. TARDIS, où est-elle, la compagne de ses voyages à travers temps et espace, disparue, morte peut-être, il ne sait plus, jalousie, car lui, Lui, il l'a encore. Il croit même entendre ce fichu son qui indique qu'il a laissé enclenché le frein à main durant les manœuvres. Son visage apparaît sous ses yeux, rouge, comme le ciel, comme les herbes cramoisies, son visage, ses larmes, sa pitié, son pardon insupportable, régénération douloureuse et extatique, non, il ne le fera pas cette fois, il ne lui donnera pas cette satisfaction, à lui qui le tient dans les bras au moment de mourir, et ses deux cœurs, identiques aux siens ébranlent son corps de chocs dissonants, quatre chocs nerveux et successifs, et un et deux et trois et quatre, les tambours, les tambours, dis-moi, entends-tu les tambou


La nuit chez lui. Pourpre profond. La chaleur du foyer demeure toute l'année étouffante, pour échapper aux neiges éternelles des les plaines de Gallifrey. La respiration du visiteur assis à ses côtés est rauque, ses grandes mains gauches d'adolescent tordues l'une dans l'autre. Il l'a raillé à ce sujet. Sans doute. Mais maintenant, ils se dévisagent et hésitent. Tous les deux sont curieux. On leur a dit que les Seigneurs du Temps étaient au-dessus de tout ça. « Tout ça », le sexe, les contacts poussés. Une histoire de pulsions sublimées. Peut-être les pulsions n'existent-elles plus chez eux, mais qu'en est-il des sentiments ? Confus, il se crispe, se jette dans l'action. L'autre lui fait oublier à merveille ce qu'on leur a enseigné.

Et des centaines d'années plus tard, il ne pourrait pas décrire ça, même s'il le voulait. Ça ne ressemble à rien de ce que font les autres espèces. Ni aux instincts de procréation, ni au stupre. Ça n'est pas une histoire d'excitation ou de plaisir. C'est… Qu'est-ce que c'est ? C'est physique sans être vulgaire, c'est sublime sans être mièvre. C'est trop compliqué à analyser. Laissez tombez. Comme pour les tambours, les autres n'y comprendraient rien. A cette différence que quelqu'un d'autre que lui sait, pour une fois, ce que tous les autres ignorent…

Le tissu glisse, la peau nue s'embrase, les doigts comptent les tâches de rousseur sur un dos qui se cambre. Les tambours n'appellent plus à la guerre, ou alors, c'est un tout autre genre de guerre, un tout autre genre de combat.

Oh… Toi.


Un. Deux. Trois. Quatre. Ce n'est pas douloureux, remarque-t-il avec une once de surprise. Les tambours ne se répercutent pas trop fort contre ses tempes et son crâne, en caisse de résonnance. Il pousse un long soupir de soulagement. Il entend un bruit de pas lointain, qui se fait plus proche à mesure qu'il émerge. Ses paupières sont baignées de la lumière blanche très douce du soleil hivernal. Des cailloux et des graviers crissent sous des bottes. Il se rend compte qu'un léger balancement est imprimé à son corps, sent une odeur familière, une chaleur enveloppante. Le poids d'un grand manteau le garde au chaud. Sous ses genoux, un bras ferme se contracte. Un autre est passé autour de ses épaules et dans son dos. Un berceau de tendresse et d'infini patience.

Il se rend compte au bout de longues secondes de réflexion –sa tête est si lourde, si embrumée- que quelqu'un doit le porter. Comme une foutue mariée. Il voudrait se fâcher et de déchiqueter l'insolent… Mais non, plus tard. Là, il est fatigué, donc il se laisse docilement transporter. L'autre est juste un véhicule. Il se laisse aller dans l'étreinte, et devine aux cahots amortis le plus possible que son porteur use de mille précautions pour ne pas le réveiller. « Raté ! » a-t-il envie de fanfaronner. Mais bon, cela demanderait beaucoup d'efforts, tout de même… Trop pour ce que c'est. Il ne va pas se donner la peine de parler avec un subordonné quelconque.

Il a la joue pressée contre un pull miteux. Ça le démange. Son oreille, elle, perçoit le quadruple battement de deux cœurs dans une poitrine. Synchrone avec les tambours dans sa tête, il le détend, car cela signifie que sa démence trouve un écho dans la réalité. Car cela signifie que quelqu'un peut percevoir aussi ce délire. Il soupire une nouvelle fois, de bien-être. Enfin un peu de partage dans sa solitude. Un goût amer, une sensation pâteuse sa langue est collée à son palais. Il peine à déglutir, et lorsqu'il y parvient, sa gorge l'élance et il ne peut retenir une grimace. Immédiatement, la démarche saccadée se stoppe. Des lèvres, un nez effleurent son front. Une vieille caresse, si légère. Il ouvre les yeux. Le soleil l'éblouit momentanément. Il papillonne des cils, et finalement stabilise sa vision.

Bien sûr. Qui d'autre ?

Son visage mince est tout auréolé, et inquiet, ses cheveux trop longs sur son front, mal coiffés. Lamentable. Il accueille cette vision d'un grognement qui pourrait vouloir dire « oh non, pas toi », tout aussi bien que « tu en as mis du temps ». Il ne se débat pas. Trop las. Ils se fixent un moment. Le regard brun dans le sien supplie de l'autoriser à aider. Lui, il reste neutre, vague, un peu amusé de cette douleur qu'il perçoit chez l'autre. Puis il hausse les épaules. Fais comme tu veux. Il sait bien que s'il le pose par terre, ses jambes céderont au premier pas. Et il a peur que la chaleur qui l'enveloppe ne s'enfuie. L'autre prend ça comme une autorisation, et il a droit à l'apparition radieuse de ce fichu sourire.

Il ferme les yeux pour l'éviter, et ne pas regretter son accord. Il se laisse porter, ou plutôt trimballer. Il aperçoit le TARDIS non-loin, et se demande s'il va jouer au docteur sur lui, expérimenter quelques petites choses dans son vaisseau pour le maintenir en vie ou le rendre inoffensif. Il referme les yeux. Bon prince, il décide de garder son adversaire en vie momentanément, conserver la viande au frais pour quand il en aura vraiment besoin. En l'instant, ce n'est pas d'actualité. La faim est clémente et lui laisse un peu de répit. Ou alors peut-être est-il soulagé parce qu'un autre vide en lui a été comblé, et que cela rend les autres douleurs beaucoup plus supportables. N'importe. La salive afflue dans sa bouche à la pensée de l'absorber lui, de l'émietter dans sa bouche et le garder enfoui dans ses entrailles, pour toujours. Entre ses côtes comme entre les barreaux d'une prison. Comme lui a voulu le garder à ses côtés, soi-disant par devoir, en réalité par égoïsme. Comme il était heureux à l'idée de faire de lui son captif, dans sa jolie petite boite bleue. Il esquisse un rictus. Il est prêt à parier que ce sera l'inverse qui se produira. Oh oui…

Un jour, je te mangerai.

« - Comment m'as-tu trouvé ? »

C'est la seule question pressante, qui nécessite vraiment une réponse. Des bribes de réflexion se frayent un chemin jusqu'à son cerveau. Si lui l'a trouvé, quelqu'un d'autre le peut. L'idée le vexe légèrement, mais est vite surpassée par l'incrédulité. Le Docteur évite son regard, bafouille. Ce n'est pas inhabituel, mais l'air tourmenté qu'il a pris lui rappelle… Le sien. Le sien, lorsqu'il se regarde dans un miroir.

« - Je… Je les ai suivis. »

Le Docteur est triste et grave. Il ne s'explicite pas, et franchit la porte du TARDIS. Uniquement là, dans ce sanctuaire des Seigneurs du Temps, le Maître se laisse entièrement aller dans ses bras. La porte se referme enfin sur eux. De soulagement, le Docteur le presse plus fort contre lui. . Il peut le garder. Il peut l'aider. Le soigner. Il le réalise à peine. Après toutes ces épreuves, c'est trop beau. Pour un peu, il aurait envie de danser autour des commandes du vaisseau. Mais sa gorge est nouée. Il ne se souvient que trop bien du corps inconscient entre les ordures, du silence profond qui planait dans la décharge… Ce silence si parfait qu'il les a parfaitement entendus. Pour la première fois, ils ont servi de guide, de secours. Faut-il le dire au Maître ? A son visage livide et émacié, il décide que oui. Il ignore que ses mots, qui écarquilleront ses yeux et le feront rire aux sanglots, leur offriront bien plus qu'un sursis dans leur guerre éternelle. Qu'ils leur donneront un nouvel avenir.

Le Docteur murmure alors…

« - J'ai suivi le son des tambours. »


Oui, c'est plein de guimauve. Oui, j'assume. Définitivement. Na.

Puis c'est la faute des scénaristes, qui les shipent tellement que ça en devient obvious.

Le prochain one-shot sera intitulé "Ginger".