Criminelle Involontaire
Petit mot de l'auteur avant de commencer le chapitre : Chapitre édité le 06/08/2014
Voilà donc le premier chapitre édité et publié !
Le prochain chapitre sera édité probablement avant le 8 Août prochain.
En attendant, j'espère que celui-ci vous plaira, n'hésitez pas à m'en donner des nouvelles. Bonne lecture !
1. Où les pions se mettent en place
« C'est un désastre pour l'équipe Allemande, pourtant favorite du championnat… »
La foule est déchaînée. La tension qu'on sentait déjà bien avant le début du match a changé de nature, s'est amplifiée. Un rien suffirait pour que tout dérape. Dès que l'arbitre siffle, je saute de mon siège, bouscule mes voisins et me rue dans les escaliers pour éviter la foule qui, déjà, s'agite. Je déteste quand les choses dérapent : je suis la première à déraper ensuite.
Mon tempérament emporté, mon côté soupe-au-lait, me pousse immanquablement à m'attirer les pires ennuis tout en en étant parfaitement consciente. Un paradoxe que j'assimile à la perfection et qui va en s'empirant.
Si on devait comparer le crime à une partie d'échec, disons que je suis la reine noire. En me faufilant parmi ceux qui jouent comme moi de prudence, je fais mon premier pas vers le terrain adverse. Bien sûr, je ne peux pas prévoir ce qui va se produire : je ne l'ai pas prémédité et si j'avais su, peut-être aurais-je fait un autre choix. D'autres choix, il y en a eu plusieurs.
J'allais bientôt rencontrer le tout premier.
Je me précipite dans les escaliers aussi vite que possible. Je suis bousculée de tout côté mais ce n'est pas moi qui trinque. Avec ma frêle stature, on pourrait croire que je suis la plus fragile. Il faut néanmoins considérer deux choses : d'une part, je suis plus musclée qu'on ne le pense, d'autre part, ce sont mes épaules osseuses qui font le plus de mal. Ils râlent, bien sûr, mais je les ignore, prenant pour parti qu'il faut être deux pour se cogner.
Quelque part, je l'avoue, les énerver m'amuse. J'aime quand les gens se fient aux apparences et se rendent comptent ensuite - souvent trop tard - qu'ils ont eu tort. Sauf quand je tombe moi-même dans le panneau. Là, c'est un peu moins drôle.
Sans plus vraiment être une adolescente, je suis consciente de ne pas être non plus une adulte, dans tout ce que cela implique. Oh, je sais m'assumer, prendre soin de moi. Je ne suis pas naïve mais disons que j'ai gardé la même confiance et les mêmes plaisirs que durant mon enfance. Certains de mes comportements sont encore dignes d'une gamine, sans doute. Pourtant, je ne m'en formalise pas outre mesure.
Le brouhaha qui résonne encore tout autour de moi commence à me donner le tournis. Je n'ai jamais trop aimé la fin des matchs, c'est pourquoi je choisis soigneusement ceux que je vais voir. On pourrait penser que d'avoir hurlé durant plus de quatre-vingt-dix minutes leur fatiguerait la voix, assècherait leur gorge, et pourtant c'est toujours après le match que les supporters sont les plus agités et que leurs hurlements grimpent en décibels. Contrairement à eux, je fais partie des spectateurs qui se fatiguent dès les premières minutes et se contentent d'applaudir et de frétiller sur place le reste du temps.
Si je suis aussi pressée, ce n'est pas tant le besoin de fuir la foule en furie que d'aller ramasser à la petite cuillère les restes de mon ami. Il se donne des airs de dur, cependant je connais bien Karl. C'est un vrai battant sur le terrain mais quand la défaite tombe au sifflet définitif de l'arbitre, il ne tient debout que par automatisme.
Je ne me sens pas à l'aise, je me demande ce que je vais bien pouvoir lui dire. Certainement pas ce qui me traverse l'esprit : avec ma grande gueule, je pourrais très bien le pousser au suicide. Je n'ai jamais été très délicate avec les mots. Avec rien, en réalité.
Je repense au match : incroyable ! Inconcevable, improbable, irréel. Se confronter à de pareils titans, c'était forcément voué à l'échec. Je suis sans doute un peu trop dure, Karl s'est battu comme un véritable lion.
Mais même les lions ne peuvent vaincre des machines.
Je prends note de ne surtout pas lui dire ça. Je me contenterai du lion. Oui, c'est ça, le lion. C'est beau, un lion, non ? Et puissant, en plus.
Mieux vaudrait sans doute que je me taise finalement.
Je déteste cette obligation amicale qui consiste à consoler quelqu'un. Qu'est-ce qu'on peut bien attendre de moi ? Je n'ai pas la notice, je ne dispose pas de cette option-là. Si seulement il me disait par avance ce qu'il vaudrait bien entendre. Mais qu'est-ce qui le soulagerait ?
Que c'est dur, l'amitié.
- OUCH !
Qu'est-ce donc que j'ai heurté ? Un mur ? Non, c'est un humain, ça bouge. Un ours ?
Mais pourquoi est-ce que je suis obsédée par les métaphores animalières ?
Prenant du recul, je m'aperçois finalement que « l'ours » en question n'est d'autre que le SGGK lui-même. Genzô Wakabayashi, le meilleur gardien du japon et probablement de la Bundesliga, est là, en personne. C'est la première fois que je le vois d'aussi près, même si j'ai très souvent eu l'occasion de le voir dans les matchs qui l'opposent à Karl depuis près de trois ans. (1) Il avait raison de dire que son ami était impressionnant. « Mastoc » aurais-je plutôt dit. Depuis mon arrivée au Japon, je n'ai jamais croisé un japonais aussi grand. Ne parlons pas des muscles que je devine sous son t-shirt !
Le visage, Laura, concentre-toi sur son visage.
Je n'ai rien contre les asiatiques en général, ne me méprenez pas là-dessus quand je vous dis n'avoir jamais été fan de leur physionomie. Parce qu'ils sont généralement plus petits que moi. Et également parce que, et bien, ils ne sont juste pas à mon goût. Mais les métisses, eux, c'est une toute autre histoire… Pour être sortie avec deux-trois d'entre eux, je peux confirmer qu'ils savent me faire craquer.
Je n'ai pas encore précisé ce point mais je ne suis pas une grande amatrice de l'amour. Le bel, le grand, le fabuleux amour. Oh, je pense bien qu'un jour ou l'autre, peut-être dans quelques années, je finirai par trouver un bon petit mari et fonder une famille. Probablement, oui. En attendant, je ne me donne pas l'obligation de le chercher. Je sors avec les garçons qui me plaisent et à qui je plais sans me poser de question ou me demander si je serai encore avec eux d'ici quelques mois. Ou même juste quelques semaines.
Bien sûr, ça leur pose problème. Là encore, le stéréotype voudrait qu'ils s'exclament de joie d'avoir trouvé la perle – une fille qui ne veut pas s'engager à tout prix ! – mais non, c'est tout le contraire. Ils me reprochent d'être trop distante, trop froide sentimentalement parlant, que je ne m'investis pas ou que je m'intéresse pas assez à eux… Quand je pense aux filles de ma connaissance qui se plaignent sans arrêt des garçons qui flippent quand elles leur demandent d'être clairs avec elle et qu'ils se taillent illico par peur de l'engagement… Entre le « trop » et le « pas assez », il faudra qu'on m'explique le juste milieu !
En attendant, je devrais peut-être dire quelque chose à l'ours, je veux dire, au SGGK. Rester aimable, surtout.
- Désolée ! je lui dis en allemand.
Pour que vous puissiez me comprendre, je ferai en sorte de traduire tous les dialogues que j'ai compris et dont je me rappelle (et de la façon dont je m'en souviens). Ce n'est pas très difficile pour moi qui suis déjà trilingue. Pour faire court, mon père est français et ma mère, allemande. Ils me parlent chacun dans leur langue maternelle depuis que je suis toute petite. Si je vivais en France depuis mon enfance, à l'entrée au lycée, je suis partie m'installer chez ma tante en Allemagne. Je ne m'étendrai pas sur les raisons qui ont poussé à ce déménagement mais je vous dirai juste qu'elles portent toutes un nom : mon père.
Quoi qu'il soit, on ne vous ment pas quand on vous dit qu'un enfant qui a grandi dans un environnement international apprend plus aisément les langues ensuite. Maîtriser l'anglais a été un véritable jeu d'enfant pour moi, d'autant plus que j'adore les langues.
J'ai d'ailleurs choisi de continuer dans ce sens à l'université où j'ai été acceptée dans la filière Langue. Je vais donc apprendre, en plus de mes trois langues, l'Espagnol.
Mais revenons plutôt à l'ou… Wakabayashi, j'entends.
- Désolée ! ai-je donc dit avant d'éclater littéralement de rire.
Un instant, en relevant la tête pour lui parler, j'ai imaginé le visage du joueur nippon transformé en un ours animé et l'image colle si parfaitement que je ne peux m'empêcher d'en rire. Consciente que mon attitude puérile allait sans doute le vexer, je me suis aussitôt dépêchée de m'enfuir.
Arhen a peut-être raison, je suis peut-être barje après tout. Je me rends compte à présent l'impression que j'ai dû laisser à Genzô Wakabayashi. A ce moment-là, je m'en moque bien comme du reste du monde. Ce que l'on peut penser de moi m'importe peu. Je suis une grande gueule, je parle avant de réfléchir et mon tempérament fougueux et spontané n'arrange pas les choses. Je ne suis pas facile à vivre, mais je ne m'en rends pas tout à fait compte.
Je ralentie le pas au moment où j'aperçois enfin l'entrée réservée aux professionnels du milieu. Joueurs, coachs, employés du stade, médecins, peut-être des journalistes. Autant de titre que je ne possède pas, pas plus qu'un passe. Mais rien ne m'arrête et je tente le tout pour le tout et c'est dans un anglais irréprochable que je demande poliment au gardien de bien vouloir me laisser passer.
Soit le gardien parle mal anglais soit il fait le sourd et je réitère ma demande, des fois qu'il ne m'ait pas comprise. Il doit s'y tenter à deux fois pour que je le comprenne enfin :
- Vous ne pouvez pas passer sans un badge.
Je le sais déjà, idiot ! voudrais-je lui répliquer.
- S'il vous plaît, c'est très important, je dois absolument entrer. Karl-Heinz Schneider est mon meilleur ami et je dois aller le voir. Il doit être mal en point. Karl-Heinz Schneider, le joueur, qui vient de perdre. Moi, devoir réconforter ami. Vous comprenez ?
Mais il ne comprenait pas. Comment avait-on pu choisir dans un tel événement quelqu'un qui ne pouvait pas comprendre l'anglais ? Par désespoir, je sors mon livre de japonais qui devait m'aider durant mon voyage. Aucune des phrases proposées ne me servirait cependant. J'essaie de lui dire : « J'ai besoin d'aide. » Il soulève à peine un sourcil mais ne dit rien.
- Un problème ?
De l'Allemand avec un léger accent. Soulagée, pleine d'espoir, je me tourne avant de me figer sur place. Nez à nez avec un SGGK qui me toise de toute sa hauteur. L'image de moi-même lui riant justement au nez me revient à l'esprit et je grimace. Espérons qu'il ne soit pas susceptible !
- Je suis une amie de Karl-Heinz Schneider, je lui explique. Je dois aller le voir et le garde-là ne veut pas me laisser entrer…
- Bien sûr, vous n'avez pas de badge.
Perspicace, le Baloo... Bien sûr, je garde cette pensée pour moi.
- C'est ça, je réponds cependant. Tu… Vous connaissez bien Karl, vous êtes son ami, je le sais. Pourriez-vous faire quelque chose ? Il faut que quelqu'un aille lui apporter du soutien.
- En effet, acquiesce-t-il.
Puis, il se tourne et parle au gardien. En japonais évidemment, si bien que je dois me contenter de les écouter sans comprendre en espérant que, quoi qu'il lui dise, cela fonctionne. En quelques mots, l'affaire est bouclée. Finalement, ça lui a été facile. Privilège de joueur star du pays, sans doute. Le gardien s'incline respectueusement et le laisse passer. Quand je m'avance pour suivre le gardien, il referme la petite portière devant moi et lève la main pour me faire reculer.
- Attendez, je suis avec lui ! Wakabayashi ? Wakabayashi !
Mais celui-ci, sans s'arrêter ou se retourner, se contente de me faire un signe flou de la main. Mais c'est qu'il me nargue !
- CONNARD ! je lui hurle en français.
Grommelant de fureur pour m'être laissée bernée par le footballeur, je fais les cent pas, attendant impatiemment la sortie des joueurs. Quel autre choix me reste-t-il ? Le gardien me regarde faire avec désapprobation. Peut-être même pense-t-il que je suis folle. Dans un élan de frustration, je lui tire la langue. Ses sourcils se lèvent, ils roulent les yeux et hausse les épaules.
N'ayant rien d'autre à faire dans cette interminable attente, je repense une nouvelle fois au match. J'ai été subjuguée, complètement, totalement, absolument. L'équipe suédoise est puissante, et c'est peu dire ! Toutefois, il y a quelque chose chez ce butteur qui me fait frissonner. La façon dont il joue, son visage imperturbable, presque stoïque, on dirait presque un automate et ça me fait froid dans le dos.
Et quand je pense à tous les matchs que j'ai pu voir depuis que je suis arrivée, j'ai peine à croire qu'aucun des joueurs de ces équipes ne soient humains. Comment autant de talent peut-il évoluer en une seule génération ? Karl m'avait certes bien dit que les équipes juniors actuelles étaient douées, mais je ne m'attendais pas à ce point. J'ai beau aimer modérément le football, je suis scotchée par tant de prouesses sportives.
Au moins, je ne regrette pas d'avoir dépensé autant d'argent pour venir ici et assister à tous ces matchs. Même si l'Allemagne a perdu, je n'ai pas l'impression d'avoir gâché mes économies, bien que mon banquier ne serait sans doute pas d'accord avec moi.
Mais, après tout, je comptais me trouver un petit boulot à côté de mes études.
Il faudra aussi que je remercie ma tante pour avoir accepté de me financer le loyer de mon prochain appartement. J'ai adoré vivre chez elle, elle m'a toujours laissé la liberté que je désirais. Elle est discrète, attentionnée, et tant que je la préviens de mes déplacements, de l'heure où je rentre le soir, elle me fait confiance. En contrepartie, j'essaie de mon côté de ne pas envahir son espace, de ne pas lui manquer de respect ou de l'ennuyer.
L'isolement qu'elle maintient vis-à-vis de la famille est voulu, elle a toujours ressenti le besoin de s'affranchir des siens. Si elle a accepté de me prendre chez elle, c'est parce que nous nous ressemblons sur ce point. Quand elle a su à quel point ça se passait mal avec mon père, elle m'a tout de suite proposé cette alternative. Ça n'a pas plu à mes parents, certes, mais ils étaient trop fatigués par l'orage qui régnait en permanence à la maison. Je leur menais la vie dure, il faut le dire. Mais ils me le rendaient bien, ça aussi, je tiens à le préciser.
A présent que je suis majeure, je me dois de lui rendre l'espace et la quiétude qu'elle a toujours voulus et dont je lui ai privés, malgré mes efforts pour ne pas la déranger. Elle n'a pas cherché à me retenir et m'a proposé immédiatement son aide. Mais si elle me paie le loyer, je vais malgré tout devoir travailler et gagner assez pour les dépenses du quotidien et les frais du club. Hors de question de demander à mes parents autre chose qu'une aide sur les droits de scolarité.
OoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoO
- Laura ?
Plongée dans mes pensées, j'en ai oublié où je suis. Ah ! Oui, le match, le stade. Karl. Ce dernier vient de faire son apparition, ainsi que le reste de l'équipe. Comme je m'en doutais, il affiche sa mine de perdant-qui-ne-veut-pas-le-montrer-mais-qui-n'est-pas-capable-de-le-cacher. C'est à la fois désolant et affreux à voir. Je déglutis : à mon tour de jouer à présent.
- Mais qu'est-ce que t'as foutu bon sang ?
Ce n'est très certainement pas ce qu'il fallait dire. En vérité, c'est en pensant au temps que j'ai attendu que je me suis exclamée ainsi mais je réalise trop tard que cela porte à confusion. Bien sûr, ses coéquipiers me comprennent de travers. Plusieurs me foudroient du regard. L'un d'eux, un certain Meyer, s'avance :
- Hé ! Répète ce que tu viens de dire ?
- Attends, l'interrompt Karl en forçant sa main menaçante à se baisser. Je ne crois pas qu'elle parle du match. C'est bon, je la connais.
Meyer s'éloigne tout en me toisant mauvaisement. Je me tourne, soulagée, vers Karl. Comme toujours, il m'a comprise. C'est pour ça que je l'aime : qu'importe si je dis n'importe quoi, il voit toujours ce que je veux vraiment dire ou faire au fond de moi.
- C'est ce fichu gardien de pacotille, je proteste en désignant l'employé qui soulève un sourcil, imperturbable. Il n'a pas voulu me laisser passer !
- Merci.
Il s'efforce de me sourire mais je vois bien que le cœur n'y est pas et je m'en veux. Je devrais faire mieux que ça mais j'en suis incapable. Je sens sa main frôler mon bras si légèrement que j'en frissonne. Une autre manière à lui de me dire qu'il comprend mon intention première.
- Mais tu sais, il faut un badge, dit-il avec un brin d'humour qui me surprend.
Je réalise alors l'effort qu'il doit faire pour paraître aussi tranquille, même devant moi.
- J'ai cru comprendre, je raille avant de lui sourire. Bon, t'en as fini ici, on se tire ?
- Je vais rentrer à l'hôtel avec les autres, me répond-t-il dans un soupir.
Il est fatigué, il serait mieux dans sa chambre pour le moment. Il veut surtout s'isoler et ma présence est alors dispensable. Découragée, je ne dis rien et le laisse partir, les épaules un peu courbées. Le ventre nouée, je regrette de ne pas avoir insisté. Je sais bien que j'aurais dû le faire…
Mais à présent, que faire ? Je ne suis pas dans le même hôtel qu'eux – c'était bien trop cher ! – alors je ne peux même pas me coller aux autres joueurs qui, de toute façon, auraient préféré rester entre eux. Le problème, c'est que je ne connais personne d'autre ici.
Me retrouver soudain seule, après avoir tant attendu, me donne la désagréable impression d'avoir été gentiment rembarrée, comme une groupie qu'on aurait éconduite. Je n'ai pas le temps de fuir cet endroit gênant qu'un rire éclate derrière moi.
Je me retourne et découvre le SGGK en personne qui pouffe comme un imbécile en me narguant d'un grand sourire satisfait.
- Alors ? qu'il me lance de toute sa supériorité. Tu n'es pas avec ton Karl ? Ou est-ce qu'il n'a pas voulu de toi ?
Je n'ai même pas envie de lui répondre (bien que l'idée de lui mettre mon poing dans la gueule me frôle l'esprit) mais comme je ne peux décidément pas rester de marbre quand on me provoque, je lui réponds de la façon la plus puérile qu'il soit : en lui tirant la langue.
Il me regarde avec un air goguenard qui le rend un peu idiot. Fier et heureux, l'imbécile !
Qui a osé dire qu'on déteste chez l'autre ce qu'on n'aime pas chez soi-même ? Je sais bien qu'il a exactement la même attitude avec moi que j'aurais pu avoir moi-même dans pareille situation. Satisfait de lui-même, il me dépasse, le dos bien droit et le menton un peu trop haut pour être tout à fait naturel. En passant devant moi, il rajuste sa casquette et enfourne ses mains dans ses poches. Je le regarde s'éloigner un peu.
Rien ne me traverse l'esprit à ce moment-là alors pourquoi est-ce que je l'appelle ?
C'est là. Oui, là, précisément à ce moment-là quand ma voix quitte ma gorge et appelle son nom que le premier choix a été fait. Le premier pion s'est déplacé sur l'échiquier.
La partie commence.
- Ça te dit d'aller boire un verre ?
Son étonnement est presque égal au mien. Toutefois, je ne lui montre pas et lui souris avec espièglerie. Il prend un temps pour réfléchir et finalement accepte. A mon tour d'être surprise mais je n'arrive pas à déchiffrer l'expression de son visage ou son sourire en coin.
- Où souhaites-tu aller ? me demande-t-il tandis que je m'avance vers lui.
- Tu crois que j'en ai la moindre idée ? je lui rétorque. Un bar, un café, qu'importe ! Ce n'est pas moi le japonais ici.
- Tu es toujours aussi désagréable ?
- Disons que des sept nains, je serai probablement Grincheux. Alors, on y va ?
Il rit à ma petite boutade et on quitte définitivement le stade. Dix minutes plus tard, on se trouve dans un petit bar qui passe de la musique abordable – et internationale, par chance, mais un peu démodée. Je suis même surprise d'y entendre le vieux mais très bon Gotta be de Des'ree. Quand j'entends Genzô la chantonner à son tour, je lui fais remarquer.
- Ça fait plusieurs années que je vis en Allemagne à présent, me rappelle-t-il, narquois. Et je ne suis pas hermétique au point de ne pas m'intéresser à la culture occidentale.
- Tu pourrais ne pas aimer, dis-je en haussant les épaules. Je trouve juste curieux d'entendre une telle chanson au Japon. Mais tu as raison, après tout, je ne connais pas la culture musicale d'ici.
- Le virtual kei, le métal, le rock… Et les groupes internationales aussi. Les Beatles, les Runaways même et d'autres encore. Nous sommes un pays ouvert au monde extérieur, tu sais ? Ça peut aussi dépendre de l'éducation qu'on a reçue.
- Et quelle est la tienne ?
- La musique classique.
- Tu viens d'une famille de bourge alors.
Il fronce les sourcils, se penche vers moi et me demande de répéter. Je réalise alors qu'il n'a pas compris le mot « bourge ». Il éclate de rire en entendant mon explication.
- C'est une habitude de stigmatiser ?
A mon tour de butter sur le mot qu'il emploie. Non pas que je n'ai pas compris mais que cela me surprend sincèrement. Je croyais faire attention pourtant à ne pas poser d'étiquettes sur les gens. Je lui souris pour m'excuser.
- Quoi qu'il en soit, dit-il, cette fois, tu vises presque juste. Mes parents m'ont donné une éducation plutôt classique. Ils ne jurent que par ça.
- L'horreur !
La musique pour adoucir les mœurs, voilà exactement ce qui est en train de se vérifier. Lui que je trouvais désagréable une demie heure plus tôt se révèle en réalité quelqu'un d'assez sympa et plutôt ouvert. Même s'il aime plusieurs genres de musique, le classique reste son préféré.
Quant à moi, c'est tout le contraire : de l'électro, de la techno, du rap, qu'importe, tant que ça bouge. J'aime quand mes enceintes vibrent au son, quand ça hurle aux oreilles à en donner des bourdonnements, quand ça pousse le corps à se déchaîner au rythme des vibrations, quand les lèvres sont suspendues au phrasé rapide. Quand la musique vous laisse à bout de souffle, éreinté, mais calmé et détendu.
Cela ne m'empêche pas non plus de savourer quelques vieilles chansons américaines ou françaises.
De fil en aiguille, nous passons de thèmes en thèmes et la discussion semble ne pas vouloir se terminer. Le SGGK a le sourire, signe qu'il apprécie autant que moi le moment passé ensemble.
Alors pourquoi, d'un coup, le visage du japonais se fige et change du tout au tout ? Il se redresse subitement, décalant la table dont les pieds crissent sur le sol, renversant le verre heureusement vide. Il bégaye des excuses que je ne comprends pas, enfile sa veste, remet sa casquette, jette des billets froissés sur la table et se précipite hors du bar comme si on venait de lui mettre le feu aux fesses. Je n'ai pas le temps de réagir qu'il a déjà disparu.
Autour de moi, les regards sont braqués sur moi et je me sens rougir de honte d'avoir été ainsi laissé littéralement en plan.
Et sans aucune explication.
Notes de fin de chapitre :
(1) N'étant plus très sûre de la chronologie, je vous propose de considérer que le championnat international junior ayant eu lieu en France se déroule à la fin du collège. Ainsi Karl rejoint Munich en première année du lycée.
