Il était malade à en vomir. Il n'avait jamais pu détester ceux qui l'avaient créé, alors il avait construit cette haine incommensurable envers ces monstres contre-nature. Et cette haine, puissante, incassable, c'était tout ce qu'il avait jamais possédé. Adieu matériel, adieu sentiments, adieu attachements cruels et futiles, ne restait plus, alors, que ce qui avait toujours compté : la force d'esprit. C'était ça qui le poussait encore, chaque matin, à se réveiller et à lutter infiniment. Chaque fois qu'il ouvrait les yeux, c'était la première chose à laquelle il pensait. Et la dernière, lorsqu'il s'endormait. Mais cette fois, la première depuis de longues années, il avait cassé ce rituel quotidien pour laisser quelqu'un d'autre posséder son esprit. Et avec honte, il regardait le ciel se coucher, trop énervé contre lui-même d'avoir été si faible. Il ne s'agissait pas que d'une pensée, ni d'un rêve, ni juste, l'espace d'une seconde, d'une idée brève qui avait traversé son esprit. Il s'agissait de quelque chose de plus grand encore, quelque chose qui, sans qui l'en ait eu même conscience, le possédait chaque fois un peu plus, avec une aisance dangereuse. Et cette chose, elle portait un nom.
- Eren, souffla le caporal en apercevant l'adolescent marcher à vive allure, passant devant sa fenêtre.
Sa surprise passée, son expression s'assombrit derechef. « Tain, qu'est-ce qu'il fout ? » marmonna-t-il silencieusement. Et comme toujours, il savait qu'il allait le suivre. Pas pour la curiosité, pas pour l'envie de le coincer seul, mais pour celle, délicieuse, d'avoir l'espoir de le prendre en flagrant délit. Trahison, fuite, complot. Quelque chose qui aurait pu faciliter les choses, d'une certaine manière. Un coup de pouce. Alors sans hésiter, le caporal se précipita au rez-de-chaussée afin de suivre le petit soldat à la trace. En bas, il n'y avait personne. Pas âme qui vive. Il profita de l'absence de paires d'yeux pour surveiller le demi Titan sans qu'on l'y prenne. Et de toute façon, mieux valait être seul : si quelqu'un devait coincer Eren, c'était lui et personne d'autre. Il s'était porté responsable de sa personne, pour le meilleur et pour le pire, et bien qu'ils n'échangèrent pas grand chose, Eren semblait retenir beaucoup de choses. Des mots volatiles, des secrets, peut-être pire encore. Savait-il quelque chose de fondamental, comme l'origine des Titans ? Avait-il la moindre idée de ce qui se passait derrière le mur Rose, cruellement pris de force ? Petit à petit, leur territoire se rétrécissait et la population se resserrait, hystérique. Bientôt il faudrait faire quelque chose, et si Eren gardait une information capitale pour lui-même, c'était sûrement une raison suffisante de le suivre. Bien sûr, c'était ce que se disait le caporal Levi, qui refusait d'admettre qu'il était tout simplement obsédé par ce gosse insolent et bourré d'espoirs.
Non, il ne l'appréciait pas. Il attendait simplement le bon moment pour que le piège se referme et que quelque chose soit prouvé. Qu'importe.
«Merde mais, où il va!» grogna le caporal en accélérant le pas.
L'endurance ne lui manquait pas, mais le soleil se couchait, il ferait bientôt nuit, et ne voulait pas se retrouver à l'autre bout de la ville. Puis, après quelques minutes silencieuses qui ne laissaient passer que les bruits de pas répétés du caporal et ceux lointains, de la silhouette à peine visible du gamin, il finit par s'arrêter. Là, à quelques mètres d'ici, Eren avait cessé sa course folle pour se pencher, les mains appuyées sur ses genoux. Lorsqu'il eut repris son souffle, il s'avança doucement vers un arbre solitaire qui, à l'écart des maisons, trônait dans un espace d'herbe encore à l'abri de tout. Pourquoi venait-il ici ? Qu'est-ce qui était si important ? Levi ne comprenait pas. Sourcils froncés, et plus méprisant d'avori marché pour rien que déçu de sa vaine tentative, il s'appuya contre la façade de la maison la plus proche. De là, Eren pourrait le voir, s'il le souhaitait. Mais ce n'était pas le plus problème de Levi. Celui, majeur, qui lui réduisait la tête en bouillie était l'envie désespérée de mettre le doigt sur ce qui clochait avec ce gamin. Il était jeune, inconscient, ignorant de tout et de tout le monde. Incapable de différencier le bien du mal, même si chacun d'entre eux portaient un indice précieux. Non, il n'avait qu'une notion : celle des Titans. Les tuer, les exterminer, tous, répétait-il toujours, d'une voix si grave que parfois, Levi relevait légèrement ses sourcils éternellement froncés, l'air surpris. La détermination de ce gosse l'avait toujours étonné, mais sa véritable nature était telle que la frustration l'emportait toujours sur la curiosité.
Perdu dans ses pensées, Levi se rendit compte que le soleil allait bientôt disparaître. Soupirant, il s'avança vers le carré d'herbe que le petit avait déniché et, comme si de rien n'était, alla s'allonger nonchalament à quelques mètres de lui. Un, deux peut-être, une distance raisonnable pour un caporal et son soldat. Oui, une distance raisonnable pour un humain et un titan.
«Caporal ? Qu'est-ce que vous... ?» commença-t-il, pris de court.
Mais l'unique réponse qu'il obtint fut celle-là : «Chut», accompagnée d'un coup d'oeil discret et significatif. L'expression figée de Levi était toujours la même : le regard bas, les sourcils froncés, l'air éternellement contrarié, blasé, las de tout et de tout le monde, sans jamais être surpris ni émerveillé de quoi que ce soit. Ses yeux vifs ne s'attardaient que rarement, sa bouche ne s'ouvrait que pour réprimander, et lorsque ce n'était pas le cas, seuls quelques mots en sortaient. Oui, Levi n'était pas d'un naturel très sociable, ni joyeux. Mais Eren non plus n'était pas comme les autres. Changeant, extrême. Différent.
Et dans ce monde rétréci où tout avait toujours la même allure, les mêmes couleurs et le même goût de pisse, c'était un détail qui pesait lourd. Peut-être trop, selon Levi ? Sa différence n'était pas qu'un atout et ça, le caporal le gardait constamment à l'esprit. Ce dernier, sans trop se préoccuper du soldat qui, gêné, avait laissé son action en suspens, il passa ses bras derrière sa tête pour une position plus confortable. Et, décidé à détendre ses sourcils, laissa le ciel se coucher devant ses yeux fatigués. Il fallut plusieurs minutes pour qu'Eren soit suffisamment à l'aise pour s'allonger à son tour, même si l'idée même de rester étendu en silence à côté de son caporal était étrange et même un peu effrayante.
«Pourquoi ici ?» demanda le plus âgé, quelques secondes après avoir finalement fermé ses lourdes paupières, abandonnant sa résolution d'être aux aguets.
Eren ne comprit pas tout de suite. Il songea à la ville, à cette existence, et s'apprêtait à répondre qu'il ne savait pas, quand, tout à coup, il réalisa que son chef ne lui parlait d'aucune d'elles. La vraie question était : pourquoi cet arbre ? Pourquoi ce bout de terrain miteux, à l'écart de tout, et sûrement grouillant de bestioles ? Le soldat baissa les yeux vers la ligne de démarcation du toit des maisons et du ciel. La fine frontière où l'horizon disparaissait, inaccessible.
«Il y avait un arbre semblable, là où j'habitais. J'y allais souvent pour rêvasser.»
Il s'attendit à de la pitié de la part de son caporal - non qu'il l'eût voulue, au contraire - mais c'était une réaction naturelle, chez les gens qui l'entouraient. Partout on le regardait avec compassion, sans vraiment pouvoir comprendre, comme si c'était la dernière fois qu'ils avaient l'occasion de le voir en vie. Mais, il aurait dû s'y préparer, Levi n'en fit rien.
«Et tu penses pouvoir rêvasser par les temps qui courent ? Tu es sacrément culotté.»
Cela aurait pu semblé être un compliment si la voix du caporal n'avait pas été si dure. Il fallait le comprendre ; tuer ces monstres était tout ce qu'on lui avait toujours appris. Sa force d'esprit, il l'avait acquise seule, et il sentait qu'avec un peu d'entraînement, Eren pourait en faire autant. Mais dans quel but ? Pourquoi faire, s'il n'avait pas encore en tête l'unique chose à faire dans ce monde ? Eren sentit ses joues rougir de gêne, et regretta d'avoir prononcé ces mots si vite. Il hésita à s'excuser mais après avoir jeté un coup d'oeil furtif au caporal, l'envie lui passa. S'excuser n'aurait absolument aucune utilité. Alors il commença à attendre, avec impatience, certes, que son chef décide de s'en aller.
«Ma présence te dérange, on dirait bien», lâcha Levi d'une voix neutre et impassible.
Le soldat manqua un battement de coeur et fixa le vide sans oser répondre. Alors le caporal continua à sa place.
«Tu es tout crispé. Détends-toi, morveux. Je ne tuerai pas de titan cette nuit. J'ai sommeil.»
Bien sûr, l'effet désira marcha sans mal. Eren sentit ses joues brûler et, honteux, tourna légèrement sa tête de l'autre côté du ciel. Celui, innocent, où les yeux du caporal ne s'étaient pas encore posés. Et le malaise grandit en loin comme l'impression d'étouffer, poison venimeux qui courait dans ses veines.
«Allez, gamin. Arrête de fuguer comme ça, tu devrais plutôt t'entraîner. Tu en auras besoin.»
Et sur ce, le caporal chef se leva, et d'une aisance qui lui coupa le souffle. Il s'arrêta, se retourner et posa ses yeux méprisants sur la pauvre silhouette de son soldat. Eren n'en était pas sûr, mais il eut comme l'impression que, par ce contact visuel qu'il avait peur de rompre, Levi tentait de lui dire quelque chose. Quelque chose qui ne se prononçait pas. Des mots trop doux, ou trop rudes, quelque chose qui, d'une manière ou d'une autre, ne sortiraient jamais de sa propre bouche ; pas pour Eren. Pas pour un simple soldat. Mais au moment où Eren s'apprêtait à demander ce qui clochait, d'une voix incertaine, le caporal se retourna si vite qu'il mit un temps à le réaliser. Et avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit, le caporal était déjà loin.
Ne restaient alors que l'amère impression d'être l'ennemi et celle, douloureuse, de savoir que c'était peut-être vrai.
