Premier chapitre : Une petite anicroche.
En fait, je vous le dit tout de suite, le titre est un bel euphémisme : je parle d'anicroche pour ne pas choquer le jeune public, mais en fait il va y avoir du sang. C'est va être un carnage, une boucherie. Il y aura des tripes qui sortent par de larges ouvertures béantes découpées dans la chair, avec de pauvres malheureux essayant de les faire rerentrer dans leur ventre. Il y aura de la cervelle en bouillie qui dégouline de crânes fracassés, il y aura des os brisés émergeant au travers d'une peau striée de sang, et il y aura des cœurs encore palpitants extraits de cage thoracique éclatées.
Je ne vous dis que ça, lisez donc la suite.
Donc ce matin-là, Jean-Jacques quitta le domicile conjugal pour aller au travail. Une journée qui commençait comme toutes les autres (du moins comme toutes les autres journées impaires, puisque les journées paires il restait à la maison pour s'occuper du marmot et faire le ménage, souvenez-vous de ce que j'ai dit dans l'avant-propos à propos de cette famille ; et un troisième propos car jamais deux sans trois).
Avant de partir, donc, Jean-Jacques embrassa sa « femme » et son obèse de fils.
Il démarra sa Kangoo et partit en direction de Paris. Il travaillait dans un bureau à la Défense, et il y avait une bonne heure de trajet (déjà, depuis Clichy faut prendre le périph', alors c'est pas gagné).
Note.
Bon, en fait je vais pas raconter sa journée en entier, parce que c'est chiant la journée d'un mec qui travaille dans les assurances. Je vais juste raconter un passage bizarre, dans l'après-midi, et après on passe directement à la soirée, où là ça devient vaguement intéressant.
Vers trois heures et demie, passèrent devant la fenêtre de l'open space une trentaine de chouettes et de hiboux.
« Ben merde ! s'écria Jean-Jacques. Hé Bernard, t'as vu ça ?
– Ouais et alors ? T'as jamais vu de hiboux de ta vie ?
– Si, bien sûr, mais pas dans le coin !
– Faut bien une première fois. »
Et ce blasé de la vie qu'était Bernard se replongea dans ses comptes. Jean-Jacques resta perplexe.
Claudine arriva alors avec une tasse de café brûlante en main.
« Quéquispasse ? demanda-t-elle.
– Ben tu vois pas tous ces oiseaux qui tournent autour de l'immeuble ?
– Ah ouais tiens.
– Tu sais ce que c'est ?
– Chais pas, m'en fout. »
Et elle aussi repartit. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils n'étaient pas curieux, les collègues. Jean-Jacques retourna lui aussi travailler : il y avait certainement une explication tout à fait rationnelle à cela, pas de quoi s'en inquiéter plus longtemps.
Lorsque Jean-Jacques quitta le bâtiment, en début de soirée, il fut apostrophé par un clodo.
Et même une caricature de clodo : puant, avec des vêtements en lambeaux, les cheveux gras et filasses, une barbe hirsute, et tout et tout. Dites-vous bien qu'il porte des chaussures pourries ouvertes sur le devant, le genre de trucs qui n'existent même pas en vrai.
« Hé mec ! s'exclama-t-il d'une voix pâteuse. T'as pas cent balles ?! J'veux fêter ça ce soir !
– Ah, mais vous puez déjà l'alcool ! Et puis fêter quoi ? Il n'y a rien aujourd'hui.
– Beh si : hier soir, le gamin, là, Henri Potier, l'a tué tu-sais-qui. C'est énorme, quoi ! S'est fait dérouillé par un gamin d'un an ce con ! »
Visiblement, le gars était déjà bien beurré, et racontait n'importe quoi. Jean-Jacques lui laissa toute la monnaie qu'il avait sur lui, par pitié, et rejoignit sa voiture pour rentrer chez lui. L'homme lui avait laissé une drôle de sensation en tête : quel nom avait-il prononcé déjà ? Henri Potier ? Jean-Jacques connaissait un enfant d'un an qui portait justement ce nom, et vu les parents dudit enfant, il était bien du genre à faire parler de lui-même aussi jeune.
Durant le voyage, en écoutant RTL2, il ressassa tout l'événement, et en arriva à la conclusion qu'il devait s'agir d'une erreur. Comment son neveu aurait-il pu « dérouiller » un homme ? Non, non, ça n'allait pas. Il devait s'agir d'un homonyme, ou alors il avait mal compris. Oui, c'est ça, il avait mal compris le nom : le type articulait à peine.
Maintenant, faisons un retour dans le temps. Oui, c'est chiant pour la chronologie, mais je préfère suivre un personnage à la fois plutôt que de respecter l'ordre chronologique.
Enfin, c'est surtout que j'écris en fonction de ce qui me vient, je ne planifie rien, mais que je me justifie après coup.
En début d'après-midi, donc, devant chez les Dufour, un teckel à poil ras attendait. Enfin, je ne sais pas si un chien peut « attendre ». Disons qu'il était là, à ne rien faire, comme s'il attendait quelque chose.
Une passante passa à côté de lui.
« Ben alors mon p'tit père, tu es perdu ? Où qu'il est ton maître, hein, où qu'il est ? »
Elle s'exprimait avec cette stupide voix que les gens savent si bien prendre avec les nourrissons et les animaux de compagnie. Mais si, celle qui part un peu dans les aigus et qui fait traîner les voyelles sur des intonations changeantes.
« Vous vous attendez vraiment à ce qu'un chien puisse répondre à vos questions ? » répondit alors le chien d'un ton détaché.
La femme pâlit d'un coup, et reprit son chemin comme si elle n'avait rien vu et rien entendu. Elle se promit d'arrêter l'irish coffee dès le lendemain, ça ne lui réussissait décidemment pas.
« Ben mince, dit le chien. Puisque j'ai répondu, je lui ai donné raison… Ça ne va pas du tout… »
Alors le chien se transforma en une grande femme maigre et à l'allure sévère, et celle-ci sortit de nulle part un transat de plage, qu'elle plaça sur le gazon impeccable des Dufour, et dans lequel elle s'installa confortablement.
Elle sortit ensuite (de nulle part là encore) une paire de lunettes de soleil et un de ces réflecteurs dépliants qu'elle plaça sous son menton pour parfaire son bronzage.
Pendant ce temps, dans la maison, Robert s'affairait. Comme toute bonne ménagère, elle prenait grand soin de son intérieur, et tout devait être absolument propre et rangé.
En faisant les carreaux du salon, elle remarqua une personne indéterminée qui campait devant chez elle. Une bonne femme, sans gêne, s'était installée sur sa pelouse pour faire bronzette ! Une sorte de vagabonde en robes dépenaillées.
« Qu'est-ce que c'est que ça encore ? s'écria-t-elle en abandonnant sa voix fluette pour reprendre sa voix d'homme. Je vais pas laisser des saltimbanques me pourrir le quartier ! »
C'était son côté fasciste qui ressortait. Lorsque Robert était jeune, il avait en effet appartenu à un mouvement de jeune néo-nazis, dont les principales actions consistaient à aller jouer les casseurs dans les manifestations de gauchistes dans le but de décrédibiliser leur combat. Il y était resté pendant quelques années, et puis un jour, il avait entendu à la radio la chanson Back in the U.S.S.R. des Beatles. Ç'avait été une révélation, et depuis lors il avait adopté un ensemble de pensées à la limite entre le socialiste et l'anarcho-communisme. Un véritable retournement de veste.
Malgré tout, comme je le disais plus haut, son côté fasciste ressortait parfois. Et voir quelqu'un installé dans un transat dans son jardin, c'était trop à supporter.
Elle sortit, arracha son tablier de soubrette avec lequel il faisait le ménage, et apostropha violement la femme entre deux âges qui stationnait là.
« Qu'est-ce que c'est que ce bazar ?! Z'avez rien de mieux à faire que d'empapaouter les braves gens ?! »
Alors la femme fit un étrange mouvement de main devant Robert, un truc à la Obi-Wan Kenobi.
« Rentrez chez vous » dit-elle.
Comme un robot, Robert rentra chez lui, et reprit ses activités comme si de rien n'était.
La nuit tomba. Jean-Jacques, en rentrant, tomba lui aussi, mais pas dans le même sens du terme (« dans une acception différente » aurait dit un linguiste) : il tomba sur la femme du transat, qui lisait un livre. Alors qu'il s'apprêtait à demander à l'importune ce qu'elle fichait là (en toute légitimité, il faut le dire, c'est quand même chez lui), le même manège se répéta, et, comme un robot, il rentra rejoindra sa femme tandis que la dame du transat se replongeait dans son livre. (Oui, la nuit étant tombé, elle avait dû interrompre sa séance de bronzage, évidemment, et avait sorti un livre qu'elle éclairait avec une frontale.)
Encore une heure plus tard, arriva un autre personnage : un de ces personnages stéréotypés qu'on retrouve dans tous les livres et dans tous les films, ce personnage du vieux sage, dont on sait qu'il est vieux et sage car il porte une longue barbe blanche. Mais si, vous savez, du genre Gandalf, Panoramix, Père Fouras, Grand Schtroumpf, Sahasrala, Maestro ou encore Rafiki. C'est tellement une caricature à lui tout seul qu'on se demande comment on peut encore oser en inventer un nouveau…
Ben du coup, l'écrivain ose tout et crée son propre vieux sage barbu. Celui-ci s'appelle Albus, mais vous verrez qu'il n'est qu'une imitation des autres (avec les mêmes conneries, du genre « la mort n'est qu'une grande aventure » et tout et tout).
Bon, là vous vous dites : il se fout de notre gueule, c'est n'imp nawak ! Aucune originalité, rien. Ben ouais mais bon, les enfants ont besoin de repères, tout ça tout ça. Et un vieux sage barbu, c'est un repère. C'est le mythe du savoir ancestral, de l'expérience de la vie, etc.
Bref. Je fais ce que je veux, et si je veux mettre une caricature, je mets une caricature. Tant pis si cette caricature surfaite est un personnage central de l'histoire. Vous verrez que certains autres personnages sont encore moins crédibles.
Bref. Non loin de la maison des Dufour, donc, le vieil homme sus-annoncé fit une entrée digne des plus grands : il émergea d'une haie de troène en écartant les branchages. Il épousseta ensuite ses vêtements (un peignoir et un bonnet de nuit), car ils étaient parsemés de tout ce qu'il avait pu accrocher dans la haie.
« Bon. Maintenant, faisons-nous un peu plus discret… »
Il regarda les lampadaires.
« Éteignons cela » dit-il avec un sourire malicieux.
Il sortit de sa poche une espèce de briquet, d'allure ancienne et étonnamment sophistiqué, et l'alluma. Avec la lumière ainsi obtenu, il regarda au sol et repéra quelques cailloux d'assez bonne taille qu'il lança d'un geste vif sur les ampoules, qui éclatèrent une à une.
Bientôt, l'obscurité régna sur la rue.
L'action n'avait pas échappé à la femme au transat. Elle se releva lorsqu'approcha ce vieux sage barbu, et l'apostropha.
« Albus. Je vous attendais.
– Minerva, comment allez-vous ?
– Pas si mal, pas si mal. Mais venons-en au fait : j'ai appris ce qui s'est passé, Sirius m'a tout dit.
– Ah. Je n'ai donc pas besoin de tout vous réexpliquer. »
Et du coup, l'auteur non plus. Je gagne du temps avec une combine à pas cher.
« Non, en effet. Mais je souhaite juste savoir ce que vous comptez faire de l'enfant.
– Eh bien eh bien eh bien.
– Oui ?
– C'est-à-dire que je comptais le confier à la seule famille qu'il lui reste.
– À ces deux tantes ? [Jeux de mot ! NdA] Vous voulez rire ?
– Non. Pourquoi pas ?
– Eh bien, sans vouloir revenir sur l'éternel débat de l'homoparentalité, je pense que c'est une mauvaise idée. Ces gens-là sont différents. Ce sont des mous-du-genou.
– Je ne le sais que trop, mais j'ai pris ma décision.
– Et au nom de quoi ? Vous n'avez aucun droit sur cet enfant après tout, alors qui êtes-vous pour décider de son avenir ? Seul Sirius, son parrain, ou à défaut un tribunal, peut en décider.
– Certes… »
Albus n'avait pas réfléchit à cela. Habitué à décider de tout, il avait oublié qu'il existait des lois et qu'il n'était pas au-dessus d'elles.
« De toute façon, Sirius risque d'être déchu de ses droits d'ici peu de temps.
– Hein ? Pourquoi ?
– Vous lirez ça dans les journaux demain. Et comme je dirige le Magenmagot, c'est moi qui décide. »
McGonagall grimaça.
« Passons, dit-elle. J'ai une autre question à vous soumettre.
– J'écoute.
– Les rumeurs disent qu'après avoir tué les Potier, Il a essayé de s'attaquer à l'enfant et que…
– Oui, Henri était même Son unique cible. Il n'a tué les parents que parce qu'ils faisaient obstacle.
– Certes, certes, mais est-ce vrai ? On dit qu'Il en est mort…
– C'est la stricte vérité. D'ailleurs, j'ai pris les mesures nécessaires pour que Sa dépouille soit jetée dans une fosse commune, dans un endroit inconnu de Ses partisans, et…
– Oui, j'm'en fous, mais comment est-ce possible ? Comment peut-Il être mort ?
– Je l'ignore. Apparemment, Son arme s'est retournée contre Lui-Même…
– Le sortilège de mort ?... demanda McGonagall.
– Nan, pas du tout : Il a abattu les Potier à coup de pied d'biche.
– Quoi ?! s'étrangla-t-elle.
– Oh ! Je blague, bien sûr que c'est le sortilège de mort. Nous sommes des thaumaturges après tout. Il a tué les Potier avec ce sort, et après Il l'a lancé sur Harry. Mais apparemment, comme je le disais, le sort s'est en quelque sorte réfléchis sur Harry, et il est venu Le frapper. »
Le vieil homme sortit alors de sa poche un petit paquet multicolore et le présenta à la femme.
« Vous voulez un de ces nouveaux chewing-gum à la mode ? C'est fabriqué par les mous-du-genou, et il y a même des distributeurs de ces choses-là dans les rues, ça a l'air de cartonner. »
Il farfouilla dans le paquet.
« Voyons… Il me reste pomme, banane et chocolat. Je n'en ai plus à la fraise, on dirait. »
McGonagall le regarda avec tristesse.
« Albus, ce sont des préservatifs. »
Il sourcilla.
« Comment cela ?
– Une méthode de contraception : ce machin se place sur le pénis et bloque le sperme.
– Dieu du ciel. Mais alors pourquoi leur donner un parfum ?
– Eh bien… C'est compliqué. »
Le vieil homme en sortit tout de même un de son emballage et commença à mâchonner.
« Peu importe : ils ont bon goût, peuvent se mâcher pendant des heures et permettent de faire des bulles facilement. »
Joignant le geste à la parole, il fit sortir de sa bouche l'extrémité de la chose en la gonflant. Visiblement, c'était un modèle à réservoir.
McGonagall secoua la tête en signe d'impuissance, puis sursauta.
« Mais j'y pense. Qui garde l'enfant en ce moment ? Remus ?
– Non non, je l'ai confié à Hagrid. »
Le visage de McGonagall se décomposa.
« À ce vieux pochtron ? demanda-t-elle d'un air déconfit.
– Oui oui.
– Super… Pourvu qu'Henri arrive vivant jusqu'ici. »
Soudain, une pétarade se fit entendre. McGonagall leva la tête pour en apercevoir la source. Un combi Volkswagen multicolore vint alors s'écraser juste devant eux.
« Ben putain ! » beugla une sorte de géant en s'extirpant de la carcasse broyée de l'engin.
McGonagall lui jeta un regard désabusé.
« B'jour m'dame ! éructa Hagrid, qui manifestement refoulait l'alcool du gosier.
– Bonjour, répondit-elle glacialement.
– Bonjour Hagrid.
– B'jour m'sieur l'dirlo. J'ai fait tout bien comme qu'est-ce que vous avez dit.
– Et je vous en remercie. »
McGonagall s'assena une violente claque pour vérifier qu'elle ne dormait pas. Mais ce n'était pas le cas.
« Pour l'amour du ciel Hagrid, sortez ce malheureux enfant de là ! hurla-t-elle alors.
– Oh la putain d'sa mère ! gueula le géant en retournant précipitamment vers l'épave du véhicule. J'l'avais complèt'ment oublié çui-ci. »
Il farfouillant alors dans le tas de ferraille en pliant des morceaux de carrosserie à mains nues, et quelques instants plus tard (qui parurent durer une éternité à McGonnagal), il en sortit un panier.
« Victoire ! » brailla-t-il en levant le poing au ciel d'un signe de victoire.
Oui, ça fait deux fois victoire. Mais je t'emmerde.
Le panier, pour vous faire une idée, est l'exacte réplique du panier dans lequel Edgar abandonne Duchesse et ses petits, Marie, Toulouse et Berlioz.
Mais si, vous savez, dans les Aristochats.
Petit détail : le panier, contrairement à celui des Aristochats, et cassé en deux, laissant planer un doute angoissant sur le sort de l'enfant.
« Il va très bien, annonça le vieux.
– Mais vous n'avez même pas regardé enfin ! s'offusqua MacGonagall.
– Pas besoin : il est le héros éponyme du livre, il ne peut rien lui arriver. »
Ben oui mais c'est vrai. Le personnage donne son nom au bouquin, alors quel que soient les dangers qu'il traverse, on sait qu'il s'en sortira. Surtout là, au début de l'histoire (limite à la fin il peut clamser on s'en fout).
Mais je m'écarte du sujet.
« Si vous le dites, répondit McGonagal. Et maintenant ?
– Maintenant, nous le confions à son oncle et sa tante – enfin son oncle et son oncle – enfin, je me comprends.
– Très bien, je vais sonner.
– Surtout pas ! s'exclama le vieil homme en retenant McGonnagall par le bras. Nous allons simplement laisser le panier devant la porte, ils le trouveront demain matin en partant travailler.
– Mais quel connard irresponsable ferait une chose pareille ! hurla-t-elle horrifiée. En plein mois de novembre en plus ! »
Hagrid pointa son gros doigt vers elle d'un air menaçant.
« Un peu d'respect s'te plait : c'est monsieur le connard irresponsable quand on s'adresse au directeur. »
Prochain chapitre : L'incident à l'aquarium.
