Note de l'auteur :

Merci pour l'accueil incroyable que vous avez réservé à cette histoire, je suis très touchée. J'ai répondu à ceux qui avaient un compte sur le site, et remercie les anonymes : Lilou, Le lézard bleu, Mistyeyes, Neokiller, Louise, et Vicky. Quant à ceux qui ont mis la fic en favori ou en suivi, je vous remercie également, et vous invite à me laisser un petit mot si vous en avez le temps. Ne soyez pas timides, je ne mords pas.

Dans ce chapitre, je ne reprends presque plus de phrases de JKR. Je demeure proche de son style pour ne pas opérer de transition trop brutale, mais je vous préviens tout de même. Je m'efforcerai toujours de rester respectueuse de l'univers, dans le ton et la caractérisation, mais ma patte s'y greffera indéniablement, et ce de plus en plus à mesure qu'avancera l'histoire. Je vous le dis maintenant, pour ne pas décevoir des gens qui s'attendraient au contraire.

Cette fois, il doit y avoir moins de dix phrases ou bouts de phrases en commun avec l'Ecole des sorciers. En plus des citations, il y a aussi un tas de clins d'œil aux autres tomes de la saga. Saurez-vous les retrouver ? Et sans tricher : on n'ouvre pas les livres !

Rating : K+, et pas de changement de rating jusqu'à nouvel ordre.

Disclaimer : Tout appartient toujours à JK Rowling, qu'elle soit bénie.

Musique : "Visit to the zoo and letters from Hogwarts", de John Williams.

Une excellente lecture à tous !


-2-

DU GOÛT CULINAIRE DES FLEURS

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« Brusquement, les dents s'écartèrent, et Spic découvrit les profondeurs cramoisies de l'arbre sanguinaire. Celui-ci bavait et salivait bruyamment, dégageant une puanteur atroce. [...] Tout à coup, l'arbre, pris d'une quinte de toux, relâcha de nouveau son étreinte. Il fallait qu'il se débarrasse de cette chose piquante qui lui irritait la gorge. »

Chroniques du bout du monde :

Par-delà les Grands bois

Paul Stewart et Chris Riddell


Lorsque le soleil se leva ce jour-là sur Privet Drive, près de dix ans s'étaient écoulés depuis le mardi de sinistre mémoire. Ses habitants s'étaient empressés d'oublier l'énorme moto, mystérieusement évanouie le jour suivant son apparition, et de déraciner la tulipe qui avait mis à terre tous les hommes du voisinage. Etonnamment, celle-ci était redevenue inerte dès lors que la chaîne n'y avait plus été accrochée, et n'avait opposé aucune résistance. Pour faire bonne mesure, Mrs Hayle avait même donné à sa fille l'autorisation de vandaliser les fleurs qui entouraient la propriété des Dursley. Elle avait réutilisé l'excuse de Mrs Dogson pour se justifier, prétendant que leur emploi de pesticides était dangereux (tout en vaporisant sur son fourneau une nouvelle giclée de liquide bleu, à la bouteille ornée d'une tête de mort). Enfin, ils avaient parachevé le tableau en ne mentionnant plus jamais les vols de hiboux. Murés dans un silence obstiné, ils avaient fini par faire sortir de leur esprit tout ce qui avait pu bouleverser leur quotidien.

La petite propriété du numéro quatre était à peu de choses près restée la même. Les rayons matinaux éclairaient un muret dénudé de toute fleur anormale, une plaque de cuivre parfaitement polie, et une façade reluisante. Seule une chose était totalement nouvelle, et transformait à présent le jardin des Dursley : un carré de béton blanc creusé dans la pelouse. Pour l'heure empli de pluie boueuse, de grenouilles et de lentilles d'eau, il était en réalité destiné à devenir une piscine.

Orgueil des Dursley, et objet de jalousie de la part de tout Little Whinging, la piscine avait été construite grâce à un contrat récent décroché par Vernon. L'accord, passé avec l'entreprise d'un certain Mr Mason, lui avait à terme permis d'agrandir la Grunnings. Des mois de marteaux piqueurs et de plâtre volant avaient ostensiblement couronné ce succès – et fait pâlir la tante Pétunia jusqu'au malaise quand elle avait vu l'état du jardin.

La piscine était restée sans qu'on y touche durant tout le printemps. Elle devait être mise en eau exprès pour le onzième anniversaire de Dudley. Il était douteux que celui-ci y nage vraiment, car malgré ses leçons de natation, il pataugeait plus qu'il n'évoluait dans l'eau. Mais elle serait toujours utile pour protéger de la chaleur estivale le petit trésor de la tante Pétunia, et donner à l'oncle Vernon l'occasion d'acheter une flopée de bouées colorées et souriantes en forme d'animaux.

Et puis, songeait le quatrième habitant de la maison, à défaut d'y nager, Dudley pourrait sûrement y flotter à son aise : il était si rond et gras qu'il demeurerait sans peine à la surface, comme un bouchon de liège. Ou une bouée en forme de cochon blond.

Car c'était là le dernier changement, et le plus détestable dans l'opinion des Dursley, qu'avait apporté le premier novembre à Privet Drive. Il était dans leur esprit la contrepartie de la piscine, et ils le cachaient au monde autant qu'ils exhibaient cette dernière. Il ne s'agissait pas d'un objet pourtant, mais d'un garçon de presque onze ans, le cheveu noir en bataille, les yeux verts et brillants cachés derrière des lunettes rafistolées, et la silhouette si mince et si petite qu'ils n'avaient autrefois pas eu de mal à le faire rentrer dans le placard sous l'escalier pour dormir.

Ce garçon se nommait Harry Potter, et malgré l'heure matinale, il était déjà au travail.

Les rideaux étaient encore tendus devant toutes les fenêtres de la rue lorsque Harry sortit de la maison. Il se faufila par la porte de derrière, et prit dans le cabanon du jardin un filet bien plus grand que lui pour le plonger dans l'eau. A côté des trois mètres de perche de métal qui lui servaient à nettoyer la piscine, il avait l'air encore plus malingre. S'il vacillait un peu sous son poids au début, et cogna une ou deux fois ses lunettes rondes, il s'habitua vite et continua à la manier avec détermination. Plutôt adroit de ses mains, et habitué aux travaux de nettoyage, il était également décidé à terminer sa tâche au plus vite.

Harry avait l'habitude de se lever tôt. Non que la tante Pétunia le prive de sommeil, même si elle avait autrefois eu la fâcheuse habitude de le réveiller avant tout le monde, en tambourinant contre la porte de son placard. Non, si Harry se tirait du lit à cette heure, et sortait dans le jardin pour avancer ses corvées, c'était dû à une toute autre raison.

Au bout d'un long moment passé à extraire de l'eau morceaux de bois flottants, plantes aquatiques et crapauds mécontents, Harry commença à fatiguer. Le soleil, qui tout d'abord l'avait enveloppé d'une douce tiédeur, lui brûlait maintenant la nuque. La perche devenait lourde entre ses mains. La sueur faisait glisser ses lunettes sur le bout de son nez, le forçant à s'arrêter sans cesse pour les rajuster. Mais la chaleur n'était pas le plus pénible. L'effort, qui aurait dû modérément faire haleter un garçon de son âge et de sa constitution, le laissait lui complètement hors d'haleine. Sa respiration fit bientôt un son sifflant et inquiétant dans ses poumons, irrégulier comme s'il avait couru.

A bout de souffle, pris d'une quinte de toux, Harry s'appuya sur la perche en la laissant reposer contre le fond de la piscine. Il était mort de chaud et ruisselait. Nul doute que la tante Pétunia allait le réprimander pour avoir trempé son tee-shirt, mais pour le moment, c'était le cadet de ses soucis. Sa poitrine lui faisait mal comme si quelqu'un s'était assis dessus, et l'air trop lourd passait avec difficulté dans sa gorge. Il avait l'impression qu'on avait rempli ses poumons et sa trachée de bourre de coton. Le sang lui battait au visage et à l'arrière de sa tête, comme si on lui avait donné un grand coup sur le crâne.

Un bras enroulé autour de la perche, Harry fouilla de l'autre main dans une poche de son jean. Il avait appartenu à Dudley, comme toutes ses affaires, et il était obligé de serrer sa ceinture au dernier cran pour ne pas qu'il lui tombe sur les pieds. Ceci dit, les poches immenses étaient pratiques : il n'avait aucun mal à y glisser ses possessions les plus précieuses. Un petit sifflet argenté, mordillé et couvert de taches de rouille, une balle si mastiquée qu'elle avait plus une forme oblongue que ronde, et enfin, un petit appareil en plastique avec un embout qu'il s'empressa de placer entre ses lèvres.

Harry appuya sur le bouton au sommet du petit appareil. Celui-ci émit une bouffée au goût chimique qu'il s'empressa d'inspirer à fond, amenant le nuage le plus loin qu'il put dans ses poumons brûlants. Aussitôt, ils semblèrent se dilater pour le laisser respirer plus à son aise. Soulagé, Harry réitéra l'opération, et aspira à nouveau. Il rangea ensuite la ventoline, et souffla un peu en attendant que son malaise se dissipe.

Harry se souvenait très bien du jour où les Dursley et lui-même avaient appris qu'il était asthmatique. Harry avait toujours été plutôt rapide, ce qu'il mettait à profit pour échapper aux brimades de son cousin et sa bande. Cependant, leurs courses-poursuites étaient relativement courtes, car Dudley se fatiguait très vite. Harry se remettait donc bien de ses sprints. En revanche, le jour où l'école de Harry avait décidé d'organiser un cross avec l'autre établissement du quartier, il en avait été tout autrement.

Harry pouvait être rapide, oui, mais sur un laps de temps très limité. Son endurance, elle, était quasiment nulle. A la moitié du parcours, ce jour-là, – organisé dans les rues avoisinantes – il s'était écroulé en plein milieu de Wisteria Walk. Il était resté étendu par terre, au bord de l'asphyxie, jusqu'à ce que le professeur de sport s'aperçoive qu'il manquait et retourne le chercher. Amené en urgence à l'hôpital, Harry ne respirait qu'à grand-peine, le souffle rauque et le visage écarlate.

Le médecin avait diagnostiqué une crise d'asthme aigüe, et prescrit des examens ainsi qu'une prise régulière de ventoline. Ça avait été la première et la seule fois de la vie de Harry où il avait vu la tante Pétunia aussi inquiète que furieuse à son égard. La suffocation devait avoir été particulièrement spectaculaire. Sa tante n'avait pas pour autant montré plus de gentillesse avec lui par la suite, au contraire. Ses manières n'en avaient été que plus brusques et cassantes, comme si elle lui reprochait sa maladie.

Il fallait tout de même lui reconnaître une chose : elle avait été la seule à la prendre au sérieux. Contre l'avis de son époux qui vociférait que Harry n'était qu'une lavette et qu'il irait vite mieux, elle l'avait transféré de son placard à la seconde chambre de Dudley. Celui-ci avait protesté, et regretté amèrement que Harry n'ait pas succombé au cross. Mais pour une fois, il n'avait pas eu gain de cause. Mieux valait pour Harry une vraie chambre qu'un placard rempli d'araignées, surtout après que le médecin ait exprimé ses soupçons en voyant sa réaction allergique très forte à la poussière. Il était hors de question que les services sociaux viennent fouiner chez eux.

L'oncle Vernon avait grommelé pendant des semaines au sujet de ce coût inutile, mais avait fini par céder et acheter sa ventoline à Harry. Il l'avait averti clairement qu'il devrait l'économiser au maximum. Harry évitait donc de s'en servir tant qu'il n'y était pas obligé, et s'échappait de la maison dès qu'il le pouvait. L'obtention d'une chambre était une nette amélioration comparée au placard dans lequel il dormait étant enfant, mais un grand nombre de bibelots poussiéreux y demeuraient toujours, et la fenêtre était coincée depuis si longtemps qu'il avait renoncé à l'ouvrir. L'air y devenait vite irrespirable. Le jardin, au contraire, était un refuge d'air pur qu'il ne quittait que chassé par la bande à Dudley.

Privet Drive commençait à s'éveiller. Alentours, on relevait les stores en lui jetant un regard désapprobateur, on sortait laver les voitures avant qu'il ne fasse trop chaud, on préparait le petit-déjeuner. Harry soupira, et jeta un regard à son reflet dans l'eau brunâtre. Le garçon qu'il y voyait était encore plus étrange que lorsqu'il se regardait dans un miroir, transformé en lutin boueux et aux membres déformés. Harry tenta un sourire maladroit, que lui rendit le lutin. Il n'aimait pas beaucoup son physique, mais dans les moments d'amertume, songeait que c'était déjà mieux que de ressembler à Dudley. Et puis, ce gringalet avait quelque chose de sympathique.

Soudain, un autre reflet se dessina à côté de Harry. Un reflet noir qui lui-aussi semblait sourire, la langue pendante et l'air malicieux.

Ravi, jetant un regard aux alentours pour vérifier que personne ne le voyait, Harry reposa discrètement la perche contre le bord de la piscine. Il s'avança ensuite à quatre pattes vers le gros chien noir qui avait passé la tête entre deux branches de la haie. Celui-ci émit un couinement de joie. Harry entendit sa queue touffue balayer frénétiquement les brindilles alors qu'il lui grattait la tête pour le saluer.

« — Bonjour toi, murmura Harry au chien. Je suis content de te voir. »

Comme si le chien comprenait, il poussa un bref jappement, et se fit un devoir de lécher le visage de Harry en guise de bonjour. Harry décida de profiter de son moment de répit avant le petit-déjeuner, et s'assit pour jouer avec lui.

« — Balle ? » Demanda-t-il en souriant, et extirpant de sa poche la balle oblongue.

Le chien sauta sur ses pattes avec enthousiasme. Harry ne pouvait pas lui lancer le jouet trop loin, de peur qu'un des voisins ne l'aperçoive depuis sa fenêtre. Il le faisait donc simplement sauter au-dessus de lui, d'une paume à l'autre, et le chien bondissait pour essayer de la rattraper en plein vol. Harry, de son côté, tentait la même chose. C'était un jeu qui leur convenait à tous les deux, et qui mettait du baume au cœur de Harry.

D'aussi loin que Harry se souvienne, le gros chien noir avait toujours été présent dans sa vie. Dans un de ses plus vieux souvenirs, lors d'un hiver particulièrement glacial, Harry s'était caché entre le cabanon et la haie pour échapper à Dudley. Transi, il était resté assis dans la neige des heures durant. Le chien était alors venu le trouver, se frayant un chemin à travers les plantes dépenaillées, et s'était serré contre lui pour lui tenir chaud jusqu'à ce qu'il puisse ressortir. Harry était sûr qu'il connaissait déjà le chien alors, car il n'avait pas du tout eu peur, et l'avait même salué de la main lorsqu'il l'avait aperçu.

A chaque sortie dans les rues environnantes, et chaque fois qu'aucun Dursley n'était présent, le chien revenait le voir. Il n'avait pas de collier, et ne semblait appartenir à personne, mais était propre, bien nourri et sans aucune puce ou tique dans son pelage. Ne sachant pas comment l'appeler, Harry disait simplement « toi », ou « le chien ». Il lui semblait qu'aucun nom ne lui allait, et ne correspondait à sa personnalité à la fois malicieuse et protectrice.

Le chien tenait le rôle d'ange gardien et d'unique ami de Harry. Celui-ci ne s'était jamais expliqué pourquoi l'animal lui portait une telle affection, mais l'accueillait toujours avec joie et reconnaissance. Dès qu'il le pouvait, il dérobait des miettes de jambon ou de poulet durant les repas, et les conservait dans ses poches immenses afin de lui en faire cadeau. Il mettait toute son application à lui faire plaisir, car l'idée qu'il parte lui était insupportable. C'était en pensant au chien qu'il supportait les quolibets de ses camarades sur ses lunettes scotchées, ses vêtements trop grands ou son asthme. C'était en le voyant chaque matin, selon un rituel qui n'appartenait qu'à eux, que Harry vivait ses moments les plus agréables de la journée, et trouvait l'énergie de remplir ses corvées. Le chien, lui, ne se moquait pas et l'aimait comme il l'était.

L'animal était le seul être qui lui restait fidèle en toutes circonstances, sauf quand un des Dursley pointait le bout de son nez, auquel cas il s'empressait de se cacher. Mais Harry ne lui en voulait pas le moins du monde : lui non-plus, s'il avait été un chien, n'aurait pas aimé se frotter aux Dursley.

Le chien avait facilité leurs rencontres en creusant sous la haie les séparant de leur voisine, et dissimulait le trou pour que personne ne le remarque. Harry s'était souvent étonné de son intelligence. Le chien semblait toujours savoir quand Harry devait aller faire des courses, et trottinait à côté de lui pour l'accompagner. Il décampait quand Harry lui signalait que les Dursley allaient revenir, et paraissait même lui répondre avec ses aboiements. Harry avait pris l'habitude de lui parler de ses journées, et le chien penchait la tête sur le côté en ne faisant plus de bruit, une oreille dressée.

Harry savait bien qu'il devait avoir l'air pathétique, à monologuer seul devant le chien. Mais il aimait pouvoir parler à quelqu'un sans se faire juger, poser à voix haute les questions maudites des Dursley, et essayer de déchiffrer les expressions canines.

« — Je suis désolé, lui dit-il tristement en lançant la balle de sa main droite. Je n'ai pas réussi à te ramener à manger aujourd'hui. Il y avait du cassoulet hier soir, et c'était impossible à mettre dans mes poches. »

Le chien couina, posant sa grosse patte sur son genou, comme pour dire que ça n'était pas grave. Puis il sauta pour attraper la balle. Sans succès : la main de Harry avait fusé, et s'était refermée sur elle en un éclair. Le chien le regarda avec quelque chose comme de l'amusement et de la fierté – mais sans doute était-ce son imagination.

Harry savait qu'il était plutôt doué à ce jeu. Pas que ça lui soit d'une quelconque utilité : en sport, soit il restait relégué sur le banc à cause de son asthme, soit on ne lui lançait jamais le ballon, trop effrayé des représailles de Dudley.

C'était dommage. Harry aimait bien le sport. Mais pour en faire, on devait courir longtemps, et lui ne pouvait pas.

« — Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Dudley, poursuivit Harry en lançant à nouveau la balle. C'est pour ça que je vide la piscine : c'est censé être fini ce soir. Mais je ne sais pas si je vais y arriver. Il a beaucoup plu pendant le printemps, et elle est remplie de saletés. En plus, Dudley y a jeté des tonnes de cailloux pour faire des ricochets. »

Le chien bondit, et ses crocs claquèrent encore sur le vide. Harry avait attrapé la balle avant. Comme l'animal le regardait d'un air vexé, Harry cacha son sourire, et décida de le laisser avoir la prochaine.

« — Et je ne te parle même pas de son poisson rouge, qu'il a décidé de relâcher dedans parce qu'il le trouvait ennuyeux. Il y est mort, et un tas de bestioles ont envahi la piscine pour le manger. L'eau a croupi, maintenant… Je me demande même si le chlore va suffire. J'espère qu'il aura des verrues en nageant dedans. »

Le chien poussa un drôle de son réjoui. Il ne se lassait jamais de l'entendre parler de Dudley, du moins c'est ce qu'il lui semblait. Ses jappements discrets – comme s'il savait qu'il ne fallait pas attirer l'attention – ressemblaient à s'y méprendre à des rires quand Harry lui brossait le portrait de son cousin. Harry en rajoutait et ne se privait pas de le dénigrer avec des piques acides. Il n'était pas particulièrement méchant d'ordinaire, mais après dix ans passés à subir ses moqueries et ses brimades, il estimait avoir le droit de se défouler un peu. D'autant que son cousin envoyait régulièrement son ami Piers Polkiss, plus mince et plus rapide, à ses trousses pour l'épuiser.

« — Aujourd'hui, Dudley va au zoo avec ses parents. Et moi, chez Mrs Figg, se rembrunit Harry. C'est la voisine. Elle n'est pas méchante, tu sais, ajouta-t-il devant l'air consterné du chien. Mais sa maison sent le chou, et elle passe son temps à me montrer les photos de tous ses chats. »

Le chien renifla de mépris, très digne, la balle entre ses dents. Harry sourit à nouveau en l'imaginant poursuivre Pompon, Patounet, Mistigri et Mignonette.

« — Moi je préfère les chiens bien sûr, renchérit Harry en lui grattant le cou des deux mains. C'est dommage que tu ne puisses pas venir avec moi… Enfin, soupira-t-il. Mrs Figg en ferait une maladie. Et elle mettrait ma tante et mon oncle au courant. Il ne manquerait plus qu'on te chasse. »

La pensée le déprima. Le chien était particulièrement insaisissable, et avait le don de détaler à une vitesse impressionnante quand quelqu'un d'autre que Harry s'approchait. Tous deux n'avaient de fait jamais été séparés par personne. Mais tôt ou tard, il lui faudrait envisager de le voir plus rarement. Harry allait entrer au collège, et la tante Pétunia l'avait inscrit en internat pour qu'il soit le moins possible à Privet Drive. Il avait terriblement peur que le chien ne le retrouve pas là-bas, ou bien que les grilles du collège l'empêchent d'aller le voir quotidiennement.

Pour lui remonter le moral, le chien se dressa sur ses pattes arrière, et mit la balle en équilibre sur son museau comme un animal de cirque. Harry retrouva vite sa bonne humeur. Les vacances d'été ne tarderaient pas, et il aurait plus souvent l'occasion de s'éclipser dans le parc à la nuit tombée pour jouer avec le chien. Harry était passé maître dans l'art de crocheter la serrure de sa chambre, et celle de la porte de derrière. Comme les Dursley n'avaient jamais l'idée de vérifier qu'il se trouvait bien dans son lit, les escapades nocturnes seraient simples. Et puis, le chien avait toujours une réserve étonnante de tours en réserve. Il n'y avait pas de raisons pour qu'il ne parvienne pas à trouver un moyen de le voir au collège.

A ce moment, il y eut un bruit dans la maison. Harry, qui guettait le moindre son, se figea pour écouter. Le chien fit de même. Un pas lourd descendait les escaliers : Vernon Dursley se levait, et il était temps pour le chien de partir.

« — Désolé, dit Harry au chien. Tu vas devoir t'en aller. On se revoit demain, d'accord ? J'essayerai de te garder quelque chose cette fois. Ma tante va tellement cuisiner pour Dudley qu'il en restera sûrement. »

Aussitôt, le chien lâcha sa balle sur les genoux de Harry, et vint frotter sa tête contre lui pour lui dire au-revoir. Harry le serra fort, et ne le laissa partir qu'à contrecœur.

Le regardant creuser puis dissimuler son trou sous la haie, Harry prit dans sa main le troisième objet qu'il gardait dans ses poches. C'était un sifflet rouillé qu'il avait un jour trouvé suspendu au cou du chien. Cela s'était produit dès sa sortie d'hôpital, après l'incident du cross. La première fois que Harry était ressorti dans le jardin ensuite, le chien l'attendait sous la haie. Autour de son cou, le sifflet se balançait, et le chien lui avait donné des coups de truffe jusqu'à ce que Harry comprenne et finisse par le prendre.

Le sifflet avait pour particularité de n'avoir besoin que d'un petit souffle pour produire un son strident et puissant. Même en pleine crise d'asthme, il était simple à utiliser. Harry n'avait soufflé dedans qu'une fois, un jour où il avait oublié sa ventoline et était sorti faire les courses pour la tante Pétunia. L'effort l'avait presque étouffé sur le trottoir, et le chien avait alors surgi de nulle part, tenant sa ventoline entre ses crocs.

Harry s'était toujours demandé comment le chien avait pu deviner qu'il avait besoin de sa ventoline, et surtout comment il avait pu la lui apporter. Il était persuadé d'avoir oublié son médicament sur sa table de nuit. Mais peut-être s'était-il trompé, et l'avait-il laissé dans le jardin. En tous les cas, l'incident lui avait fait penser que l'animal était dressé à la façon d'un chien d'aveugle. Entraîné à sauver son maître et à deviner ses besoins. C'était la seule explication à peu près logique.

Une fois que le chien eut disparu, Harry se releva, épousseta son jean, et jeta un coup d'œil découragé à la piscine. Des nénuphars avortés y surnageaient toujours en nombre. Il n'aurait pas fini avant de se rendre chez Mrs Figg, c'était évident. Résigné, il ôta la perche de l'eau, et rejoignit la maison.

« — Encore dehors, toi ? Gronda l'oncle Vernon lorsqu'il entra dans la cuisine. Qu'est-ce que tu faisais ?

— Je nettoyais la piscine. » Répondit Harry en sortant une poêle du placard.

Il cassa un œuf contre le bord, et commença à préparer le petit-déjeuner sans rien ajouter. Avec l'oncle Vernon, moins on parlait, moins on lui donnait d'excuses pour faire des reproches. Son oncle le jaugea de la tête aux pieds, l'air mauvais par-dessus son journal.

« — Sept heures et déjà débraillé ! Aboya-t-il. Alors que ta tante s'échine à nettoyer ton linge… Aucun respect. »

Harry se retint de lui faire remarquer que c'était lui qui faisait toutes les machines, sauf celles des vêtements de Dudley. Son cousin geignait toujours qu'il ne voulait pas que Harry touche à ses affaires. A la place, Harry ajouta le bacon à côté des œufs, et commença à mettre la table en silence. L'oncle Vernon grogna pour la forme un « Et tu iras te peigner ! » de plus, puis se replongea dans son journal avec une expression renfrognée.

Passant devant Mr Dursley pour disposer les assiettes – ce qui n'était pas aisé, étant donné la pile de paquets d'anniversaires qui couvraient la table –, Harry jeta un coup d'œil aux gros titres qui absorbaient tant son oncle. « Le président Georges Bush démissionne. Dislocation des Etats-Unis d'Amérique : la fin d'une superpuissance ? ».

« — Maudits étrangers, grommela Vernon en tournant brusquement la page. Enfin, tant que ça n'est pas pour nous… »

Harry retourna à sa poêle, pensif, et vaguement inquiet. Il n'était pas très au courant de ce qu'il se passait dans le monde, car Dudley ne mettait jamais les informations, et son cousin était le maître absolu des programmes télévisés. Quand Dudley regardait une émission, il était hors de question de changer de chaîne. La pensée qu'il possédait un second téléviseur, et aurait pu l'utiliser pour laisser libre celui du salon, ne semblait pas l'effleurer. Les journaux télévisés l'ennuyaient à mourir, et s'ils ne passionnaient pas Harry qui ne connaissait rien à la politique, il aurait aimé en savoir un peu plus.

Le conflit entre Est et Ouest avait l'air grave, suffisamment pour qu'on le leur rabâche en cours d'histoire au point que même Dudley était au courant. Si grave que Harry entendait les professeurs chuchoter partout à ce sujet dans les couloirs, et les voyait leur faire cours avec des cernes anxieux. Mais bien entendu, quand Harry posait une question à ce sujet, les Dursley pinçaient les lèvres devant son audace, ou bien s'exclamaient qu'à son âge, un garçon normalement constitué n'aurait jamais dû s'intéresser à de telles choses.

La guerre qui couvait n'était pas le seul tabou chez les Dursley. Tout ce qui touchait aux parents de Harry l'était de même. Aussi n'avait-il aucune photo d'eux, ni aucun indice de ce à quoi ils avaient pu ressembler. Cela lui pesait, et souvent il avait rêvé qu'un lointain parent vienne le chercher pour l'emmener au loin, ou croise sa route au hasard et lui dise qu'il avait pris tel trait de son père, tel autre de sa mère.

C'était impossible, bien sûr, tout comme il était impensable que le chien le comprenne ou lui réponde. Mais Harry aimait parfois y rêver.

Parlant de rêve, songea-t-il en servant les œufs et le bacon, il lui semblait en avoir fait un cette nuit. C'était rare : Harry rêvait très peu, ou bien les rêves s'évanouissaient dès qu'il se levait pour aller dans le jardin, faute d'un moment de paix pour les fixer dans sa mémoire. Mais cette fois, il avait éprouvé une telle sensation de calme et de chaleur qu'il aurait aimé s'en souvenir exactement. Il lui en restait des bribes : le lent battement d'un cœur, le frémissement de minuscules ailes de fumée, et un vol silencieux au-travers des nuages, alors qu'il était tenu bien au chaud. Il se concentra très fort pour s'en souvenir, en s'installant à la table du déjeuner.

Il était encore absorbé par son rêve lorsque la tante Pétunia et Dudley descendirent. Harry accéléra machinalement ses bouchées lorsque Dudley s'écroula sur sa chaise, et tendit ses bras dodus pour tirer à lui cadeaux et assiettes. Il fallait manger vite, car on ne savait jamais : il pouvait être pris de l'idée que Harry avait injustement plus à manger que lui en ce jour d'anniversaire.

« — Mange moins vite. » Ordonna sèchement la tante Pétunia à Harry, en aidant son fils à compter ses paquets.

Harry obéit sans répondre. Il était toujours concentré sur son souvenir, et pas intéressé le moins du monde par la crise de Dudley. Celui-ci protestait à présent que ses cadeaux étaient moins nombreux que lors de son dernier anniversaire. Il était plus sage de se remplir l'estomac, et de laisser la tante Pétunia gérer la colère de Dudley en lui promettant des paquets supplémentaires. D'autres bribes de rêves commençaient à lui revenir, bien plus fascinantes que le caméscope et l'avion radiocommandé. Des mots d'une voix froide, une étreinte osseuse, l'éclat d'un objet petit et brillant qui lui semblait être un morceau de miroir, mais luisant de couleurs comme un joyau…

La sonnette de l'entrée le sortit en sursaut de son rêve. La tante Pétunia se leva aussitôt pour ouvrir. Dudley adressa à Harry un sourire narquois de derrière son paquet, qui contenait le magnétoscope qu'il avait réclamé à cors et à cris. Harry le laissa sans réagir voler le reste de son bacon, puis se dandiner à toute allure avec son assiette à la suite de sa mère. Il préféra débarrasser pour pouvoir partir le plus vite possible de la maison : il supportait même mieux Mrs Figg que Piers Polkiss. La simple pensée de revoir un des membres de la bande à Dudley lui coupait l'appétit.

Piers entra dans la cuisine, et immédiatement, son regard sournois étincela en se posant sur Harry. Ce dernier était devenu sa cible préférée depuis que Dudley l'envoyait à ses trousses, et il avait développé un don pour le repérer où qu'il soit.

« — Salut Harry, fit-il de sa voix narquoise. Hâte d'aller au zoo ? Oh mais j'oubliais. Tu n'y vas pas. Tu es allergique aux animaux aussi ? Tu vas nous faire une petite crise ? »

Dudley et lui ricanèrent à cette mauvaise blague, profitant de ce que la tante Pétunia et Mrs Polkiss étaient occupées à jouer les commères au pas de la porte. Harry se força à les ignorer et à leur tourner le dos, en grattant les assiettes avec l'éponge. Il ne fallait pas répondre à leurs provocations. D'ailleurs, la tante Pétunia revint assez vite, et lui épargna une nouvelle salve de moqueries.

« — Bon, claqua la voix de la tante Pétunia. Toi, rajuste tes vêtements. Je vais t'emmener chez Mrs Figg. Et ce soir, tu en finiras avec la piscine. »

On aurait dit qu'elle lui commandait de vaincre un adversaire particulièrement musclé et retors. Harry tâcha de se rhabiller, et la suivit.

Pour une raison inconnue, la tante Pétunia l'accompagnait systématiquement lorsqu'il devait aller chez Mrs Figg, malgré qu'elle habite juste à côté et que Harry ait l'habitude de faire de bien plus longs trajets sans se perdre. Sa tante jaugeait toujours leur voisine avec une expression soupçonneuse, des pieds à la tête, avant d'enfoncer son ongle dans le dos de Harry pour le pousser à franchir le seuil. Elle avait l'air de l'inspecter pour vérifier qu'elle était digne de confiance. Cela surprenait Harry. Craignait-elle quelque chose de sa part ?

Mrs Figg était pourtant tout ce qu'il y avait de plus inoffensif. Certes, elle était un peu folle, et il lui arrivait fréquemment de sortir dans la rue en pantoufles écossaises, mais elle n'avait rien d'excessivement « anormal » ou « bizarre » selon les critères très stricts des Dursley. Autrement, jamais ils ne l'auraient approchée.

Harry fut accueilli dans le jardin de Mrs Figg par des miaulements surexcités. Les chats se cachaient partout, sur la palissade qui la séparait des Hayle, ou au cœur des massifs de fleurs sauvages et mal coupés. Dans un pot, derrière un arbrisseau noueux, on voyait leurs yeux à la pupille fendue fixés sur eux. Harry frissonnait à chaque fois sous ces dizaines de regards inquisiteurs. Il avait l'impression d'entrer dans la demeure d'une sorcière.

La tante Pétunia frappa, et s'ensuivit l'habituel échange entre elle et Mrs Figg avant qu'elle ne consente à lui remettre Harry. Celui-ci se força à sourire à sa gardienne alors que la porte se refermait derrière lui, et à ne pas trop respirer les odeurs de chou de la maison surchargée de dentelles moisies.

« — Va t'installer, va t'installer, lui dit Mrs Figg en hochant la tête et s'enveloppant mieux dans son châle. Rien ne sert de rester planté en plein milieu sans oser bouger. Comme dit le proverbe, la politesse est une vertu, la timidité est un défaut*. »

Harry n'était pas spécialement timide. Simplement, il ne savait pas où poser le pied. Il y avait encore plus de chats à l'intérieur que dans le jardin, et on devait faire attention à où l'on marchait pour ne pas trébucher dessus. Voyant ses contorsions pour éviter les félins qui dégringolaient des escaliers, se poursuivaient au milieu des couloirs et débordaient de sous les guéridons, Mrs Figg hocha à nouveau la tête.

« — Tu fais bien d'être prudent. J'ai failli me casser une jambe en trébuchant sur Sieur Ponpom l'autre jour. »

Elle jeta audit Sieur Ponpom un regard réprobateur, et le chat miaula d'un air penaud, les oreilles aplaties.

Heureusement, l'après-midi fut moins longue et pénible que prévu. L'accident qui avait failli arriver avec le chat avait un peu refroidi les ardeurs de Mrs Figg, et elle ne passa pas beaucoup de temps à lui montrer les photographies de ses félins décédés. Harry fut même autorisé à manger un morceau de gâteau au chocolat un peu dépassé, mais encore bon, devant la télévision. Pendant ce temps, Mrs Figg s'affairait à préparer un plat de chou de Bruxelles. Avec un chaton qui ronronnait sur ses genoux, dans la fraîcheur fade de la vieille maison, c'était particulièrement agréable.

Normalement, Harry aurait été ravi d'une telle liberté. Mais d'autres choses occupaient son esprit et l'empêchaient d'en profiter comme il l'aurait voulu.

Tout d'abord, Harry regrettait de ne pas avoir pu se rendre au zoo. Il n'y avait encore jamais été, et ressentait cruellement sa différence avec les autres garçons de son âge. C'était bête pourtant, ça n'était qu'une visite pour voir des animaux encagés, et certainement aussi moroses que lui l'avait jadis été derrière la porte de son placard. Mais Harry se sentait privé plus douloureusement que d'ordinaire, peut-être parce que lui n'avait jamais reçu que des cintres, des sparadraps ou de vieilles chaussettes lors de son anniversaire. Puis il y avait l'inquiétude palpable de ses professeurs, à l'école, et aussi sa crainte de ne plus revoir le chien noir, et d'être envoyé en internat avec la plupart des garçons de son école primaire, avec lesquels il ne s'entendait guère. Tout cela trottait à ce point dans sa tête qu'il ne parvenait pas à se concentrer sur les dessins-animés de l'unique chaîne pour enfants que captait la télévision de Mrs Figg.

Ce fut ce qui attisa sa curiosité. Quand Harry était nerveux, il ressentait le besoin de bouger, de faire quelque chose. En cet instant, partir en exploration lui paraissait être une alternative distrayante au dessin-animé. Pourtant, la maison de Mrs Figg n'avait rien d'intriguant. Elle était vieillotte, remplie de litières et de draps tendus dans tous les coins, vous obligeant à vous baisser pour passer en-dessous. Aucun meuble n'était épargné par les griffes des chats, ni aucun tapis par leurs poils. Il était heureux que Harry n'y soit pas allergique, ou il y aurait étouffé en moins de deux.

Non, la maison de Mrs Figg n'était pas intéressante, et il y était venu mille fois. Mais Harry se sentait vraiment agité, et après vérification, Mrs Figg était partie dans le jardin pour remplir la rangée de gamelles alignées devant la haie. S'il était silencieux, elle ne l'entendrait pas se lever. Harry n'avait jamais encore été à l'étage. Peut-être pourrait-il y trouver quelque chose à lire, ou bien de ces vieux objets qui ressemblent à des trésors, et qu'on déniche si souvent dans les greniers ?

Et puis, Mrs Figg ne lui avait jamais interdit de monter.

Hésitant entre la gêne de fouiller dans des affaires qui ne lui appartenaient pas, et un rien de témérité, Harry se redressa dans le canapé strié de coups de griffes, et déposa son assiette sur la table. Le chaton descendit aussitôt de ses genoux. Dérangé dans sa sieste, il tituba jusqu'à la panière de ses frères et sœurs.

Harry voyait Mrs Figg de dos par l'entrebâillement de la porte. Elle n'était qu'au début de la rangée de gamelles, car ses pensionnaires la harcelaient en l'empêchant d'avancer, se pressant autour de ses jambes.

Il décida de ne pas couper le téléviseur, craignant que l'absence soudaine de bruit n'attire son attention. Il se leva sur la pointe des pieds et, passant sous un drap mis à sécher, monta tout doucement les marches de l'escalier. Comme toutes les maisons de l'avenue, celle de Mrs Figg avait une disposition identique au 4 Privet Drive. Il se repéra donc assez aisément, bien que tous les volets soient clos.

Il régnait à l'étage une odeur de renfermé. Il faisait très noir. Le cœur de Harry se mit à battre un peu plus fort, alors qu'il avançait en tendant les bras devant lui. « La politesse est une vertu », avait dit Mrs Figg. Est-ce que c'était poli de vagabonder comme ça dans la maison des gens ? Ou même… Prudent ?

La vieille maison grinçait, et la tuyauterie émettait des gargouillis presque inquiétants. Avec l'impression de plus en plus insistante d'être un fouineur, Harry poussa une porte à l'aveuglette. Elle grinça en s'ouvrant, et il jeta un rapide coup d'œil à l'intérieur. Il commençait à regretter sa curiosité, et se dit que s'il était tombé sur la chambre de Mrs Figg, il rebrousserait chemin.

Ce n'était pas sa chambre. Il s'agissait d'une étrange petite pièce remplie de malles, de vieux meubles, et… Harry fronça les sourcils. Qu'est-ce que c'était que cette masse noire et ventrue ? Incapable de se retenir, il se glissa à l'intérieur. Plus il avançait, mieux il voyait. L'objet était faiblement éclairé par la lumière qui filtrait des stores.

Son intuition se retrouva confirmée. Il savait ce que c'était. Mais il se demandait bien ce qu'un tel objet faisait là.

C'était un chaudron. Un énorme chaudron qui semblait être en étain. Perplexe, Harry resta bien deux minutes à le regarder sans bouger. Il avait envie de rire nerveusement. Lui qui avait pensé que Mrs Figg était peut-être une sorcière en voyant tous ses chats… Non, se raisonna-t-il en posant précautionneusement sa main sur le bord. C'était probablement pour cuisiner, comme dans l'ancien temps. Il n'y avait rien de magique là-dedans.

Un frisson descendit le long de son dos, et Harry éprouva d'un coup la sensation d'être observé.

Lentement, Harry se retourna. Il n'y avait personne dans la pièce à part lui, même pas un chat. Il l'aurait repéré, grâce à ses yeux jaunes luisants dans la pénombre. En revanche, un bref mouvement attira son attention, sur une commode. Harry s'en approcha, plissant les yeux. Une araignée ou un insecte, peut-être ? Un coin de toile, soulevé par un de ses gestes ? Hypnotisé, il arriva assez près pour voir. Il n'en crut pas ses yeux.

C'était un cadre de bois, entourant une photographie en noir et blanc.

Et sur la photographie, les gens bougeaient.

Il crut d'abord qu'il hallucinait. Peut-être que c'était un jeu de lumières. Ou bien la poussière agitée par sa respiration. Mais plus il regardait, plus il lui apparaissait que c'était bien la réalité. La photographie représentait un homme et une femme, tous deux très dignes, le visage ridé. La femme ressemblait à s'y méprendre à Mrs Figg. Elle dévisageait Harry d'un air sceptique, et il vit, abasourdi, sa poitrine se soulever au rythme de sa respiration. L'homme à ses côtés était celui qui s'agitait le plus : dans ses bras, il tenait un énorme chat endormi, qu'il grattait distraitement. Il portait un chapeau pointu, si haut qu'il en dépassait de l'objectif. Lorsqu'il faisait un geste trop brusque, le chapeau partait de travers, son épouse le redressait sèchement, et le lui renfonçait sur le crâne.

« — Harry s'il te plaît, tu veux bien m'apporter le mou qu'il reste dans le tiroir du bas ? » Cria la voix de Mrs Figg depuis l'extérieur.

Harry sursauta, paniqué, avant de se rendre compte qu'elle n'avait rien remarqué de son absence. Il recula à toute allure, ferma la porte et redescendit l'escalier quatre à quatre, son cœur battant toujours très fort. Il se précipita pour chercher le mou, et ouvrit le placard au moment même où Mrs Figg rentrait dans la maison.

« — Ah, tout de même ! S'exclama-t-elle. J'ai cru que tu ne m'avais pas entendue ! Ce sont ces dessins-animés, je parie… Ça lave la cervelle des gamins ! »

Et elle coupa la télévision, désapprobatrice. Il s'excusa en bafouillant, et alla l'aider à nourrir ses chats après avoir pris une longue bouffée de ventoline pour calmer sa respiration. Pendant qu'il remplissait de pâtée les innombrables gamelles en plastique, son cerveau bouillonnait. Qu'est-ce que ce chaudron et ces photographies faisaient dans la maison de Mrs Figg ? Comment une photographie pouvait-elle bouger ?

Harry avait lui-même l'habitude des phénomènes étranges. A plusieurs reprises, de semblables événements s'étaient produits autour de lui. Un jour, lorsqu'il avait six ans, Dudley l'avait accusé d'avoir tué sa souris en la faisant passer dans l'aspirateur. Bien entendu, Harry n'était pas coupable, et avait écopé une énième fois de la punition d'un Dudley qui avait tenté de reproduire l'un de ses dessins-animés. Il avait été confiné une semaine dans le placard malgré ses protestations, car c'était l'époque où il n'avait pas été diagnostiqué. Mais un soir, il avait pu sortir en entendant le hurlement perçant de la tante Pétunia. Tout le monde avait accouru : une invasion de souris blanches exactement semblables à celle de Dudley galopait dans toute la maison.

Outre l'hystérie de la tante Pétunia perchée sur un tabouret, Dudley qui fuyait pour éviter de se faire mordre par les rongeurs qui l'avaient pris en chasse, et l'oncle Vernon empoignant sans succès le balai pour les repousser, Harry avait été stupéfait quand l'une des souris, un peu plus dodue que les autres et la seule à être brune et non blanche, s'était tournée vers lui et lui avait adressé un clin d'œil.

L'histoire des souris pouvait passer pour une coïncidence, mais d'autres épisodes étaient plus mystérieux. Une fois, un des bouledogues de Marge Dursley, la sœur de l'oncle Vernon, l'avait poursuivi dans tout le jardin jusqu'à ce qu'il fatigue et finisse par tomber. Il avait alors si férocement mordu la jambe de Harry qu'il aurait dû en arracher un morceau. A ce moment, Harry avait ressenti une sensation d'engourdissement dans le mollet, et celui-ci s'était étiré comme du caoutchouc depuis l'os jusqu'à la gueule du chien. Surpris, celui-ci avait lâché net, et avait filé en couinant vers sa maîtresse. Les trous dans la jambe de Harry s'étaient immédiatement résorbés, et sa chair avait repris une texture normale. Il se demandait encore comment une telle chose avait pu se produire.

Une autre fois encore, un orage avait provoqué une coupure d'électricité chez des Dursley. Harry s'était réveillé au beau milieu de la nuit, la foudre craquant et tonnant tout près, et avait pris peur. A l'instant où il avait poussé un cri, toutes les lumières du 4 Privet Drive s'étaient soudain rallumées… Alors que tout le reste du pâté de maison demeurait dans le noir. Cet épisode était d'ailleurs le seul pour lequel les Dursley ne l'avaient pas puni, satisfaits de la rage de leurs voisins.

Harry avait l'habitude des choses inexplicables. A chaque fois, il cherchait en vain une réponse, à chaque fois, il se retrouvait puni par une suppression de dîner, ou bien une corvée supplémentaire. Les Dursley ne supportaient pas ce qui sortait de la logique et de la rationalité, et pensaient qu'il provoquait tout cela intentionnellement. Mais ce qu'il avait vu chez Mrs Figg… C'était bien plus impressionnant que ces petits tours de passe-passe.

Harry s'interrogeait encore lorsque Mrs Figg le ramena chez lui, au retour des Dursley. La tante Pétunia était-elle suspicieuse vis-à-vis de leur voisine à cause de cela ? Avait-elle vu ce qu'elle cachait à l'étage ? Mais non. Si elle avait surpris la même chose que Harry, elle n'aurait pas toléré d'y envoyer son neveu. Non qu'elle ait peur qu'il lui arrive quelque chose. Mais elle aurait craint qu'il n'y devienne encore plus anormal.

Songeant à cela, il se remit à nettoyer la piscine, les gestes machinaux. Le soleil se couchait à présent, teintant d'orangé et d'or les remous bourbeux de la piscine. C'était presque joli, avec la verdure qui y subsistait encore. Harry se sentit un peu triste de devoir la nettoyer pour la remplacer par une eau d'un bleu artificiel, et dans laquelle il ne pourrait même pas se baigner.

Ce fut un ricanement qui le sortit de ses cogitations. Occupé par son travail et les pensées qui tourbillonnaient furieusement dans sa tête, il n'avait pas remarqué que Piers et Dudley s'étaient approchés de lui. Harry fut tout de suite méfiant, et tendu. Il ne savait pas bien nager, et nul doute que les deux compères trouveraient très amusant de le faire tomber dans la piscine, et de lui appuyer la tête pour la maintenir sous l'eau.

Il serra plus fort la perche entre ses mains. Pour le moment, Piers et Dudley étaient de l'autre côté de la piscine, face à lui, et le regardaient avec un air goguenard.

« — Alors Harry, ça s'est bien passé ta journée ? Commença Dudley en enfonçant ses grosses mains dans ses poches. Tu t'es amusé, chez Mrs Figg ? »

Piers émit le ricanement réglementaire à la fin de sa phrase. Harry, toujours sur la défensive, décida de leur répondre avec calme. Ils pourraient prendre son silence comme une invitation à venir le chahuter.

« — Ça n'était pas trop mal, dit-il prudemment. Et vous, le zoo ? »

Nouveaux ricanements. On aurait dit un duo de dessins animés, l'un énorme et blond, avec de petits yeux enfoncés dans les replis de son visage, l'autre maigre et brun, un faciès de rat et un rictus de dents jaunes. En songeant à cela, Harry sourit sans le faire exprès, et les deux compères cessèrent d'avoir l'air amusés.

Harry perdit son sourire, aussi vite qu'il était apparu. Dudley fit craquer ses jointures d'un air menaçant, et Harry crispa encore davantage ses mains autour de la perche. Peut-être pourrait-il s'en servir pour se défendre ? L'idée était tentante, mais avait un gros inconvénient : s'il avait le malheur de faire un bleu à son cousin, il serait sûrement relégué dans le placard malgré son asthme, et ce pour le restant de ses jours. Il aurait été plus sage de fuir, mais Harry ne savait pas de quel côté partir. Il ne bougea pas.

« — Ouais, c'était cool, le zoo, fit Piers d'une voix faussement nonchalante. On a vu des tas de trucs, nous. Des crocodiles… Des fauves… Des pythons géants… Des fleurs carnivores… »

Il insistait bien sur le fait que Harry, lui, n'avait rien vu du tout. Harry se sentit agacé, mais ne le laissa pas paraître. Il était de toute manière trop occupé à essayer de deviner s'ils avaient prévu de lui courir après, et à trouver une manière de s'échapper.

La délectation faisait luire les yeux porcins de Dudley. Il adorait faire sentir à Harry à quel point lui-même était privilégié.

« — Il y avait des tas de bestioles immenses, renchérit-il. Avec des crocs, et qui n'auraient fait qu'une bouchée de toi. »

Tous deux rirent plus fort. Harry sentit à leur soudaine tension qu'ils n'allaient pas tarder à venir l'attraper. Il plia les genoux, se tenant prêt à lâcher la perche et à courir. Le filet créa une série de bulles, et si Harry avait regardé la piscine, il aurait vu leurs trois reflets se troubler d'une manière bien plus importante que n'aurait dû le provoquer son geste.

« — Un boa constrictor du Brésil, récita lentement Piers pour l'énerver. E-norme. Et des caïmans, aussi. Et des lions. »

Ils avaient commencé à contourner la piscine, chacun d'un côté, et Harry ne put s'empêcher de faire un pas en arrière. Il avait une conscience aigüe de la haie derrière lui, qui lui barrait toute retraite, et de son cœur qui martelait en lui coupant la respiration. Un filet de sueur lui coula dans le dos. Les deux garçons rirent de plus belle en entendant son souffle sifflant, et s'approchèrent davantage.

Les branches bien taillées de la haie s'enfoncèrent dans le dos de Harry. Il ne pouvait pas aller plus loin. A gauche et à droite, les deux garçons, devant lui, la piscine. Son souffle rauqua encore plus dans sa gorge, sans qu'il ne puisse le contrôler. La panique l'étreignait, à la pensée qu'il allait être maintenu la tête dans l'eau. C'était mille fois pire que la cuvette des toilettes dans laquelle Dudley avait déjà tenté de lui enfoncer le visage. Harry craignait de se noyer cette fois, s'ils ne cessaient pas de le maintenir à temps. Et même s'il s'en sortait, ses poumons et ses bronches risquaient gros, envahis de cette eau limoneuse.

Au-dessus de sa tête, un des chats de Mrs Figg parcourut la haie, et s'y assit. Dans l'eau, l'extrémité de la perche créa un nouveau courant plus fort, qui fit frémir les longs bouts de bois et les plantes qui flottaient à la surface.

« — Qu'est-ce que tu as, petit Potty ? Demanda Dudley, doucereux. Tu as peur ?

— Tu as peur ? » Répéta Piers avec un rire gras. Il était si près qu'il n'allait pas tarder à le toucher.

Un deuxième chat s'assit près du premier. Un troisième. L'eau de la piscine commença à produire un étrange bruit d'ébullition.

« — C'est l'histoire des vilains animaux qu'on t'a racontée qui te fait peur ? Grinça Dudley. C'est ça ?

— Il ne faut pas avoir peur, petit. Les méchantes plantes carnivores ne te mangeront pas. T'es pas à leur goût. »

Ils ne bougèrent plus un instant, de chaque côté de Harry qui souhaitait de toutes ses forces se fondre dans la haie. Sa main s'était refermée sur le petit sifflet dans sa poche, mais il n'aurait jamais le temps de le porter à sa bouche. Et même s'il appelait le chien, celui-ci ne se montrait pas en présence des Dursley. Il serra les dents.

D'un coup, Dudley et Piers bondirent sur Harry, et l'empoignèrent chacun par un bras pour le jeter à l'eau.

A cet instant, plusieurs choses se produisirent à la même seconde.

Une sorte de courant brutal, comme électrique, lui traversa tout le corps au moment où leurs mains se posèrent sur lui. Les chats sur la haie, dans la lueur rouge du crépuscule, devinrent immenses et terribles. Ils rugissaient et feulaient, devenus meute, leurs canines changées en crocs redoutables, leurs griffes faisant crisser les feuilles. Les fleurs brunâtres qui sortaient de la piscine se dressèrent sur leurs tiges comme des serpents, et crachèrent en ouvrant une gueule déchiquetée, pour mordre. Les morceaux de bois flottants jaillirent en projetant de l'eau autour d'eux, leur écorce changée en écailles, leurs crevasses muées en yeux jaunes. La piscine dorée devint mare de sang.

Dudley et Polkiss hurlèrent. Harry, tétanisé lui-aussi, se sentit tomber. Sa tête heurta les carreaux qui entouraient la piscine, alors que les deux garçons fuyaient, le laissant à son sort. La douleur explosa dans son crâne et il se recroquevilla, la vue brouillée, incapable de reprendre sa perche, de se défendre, de fuir… Son cœur se dilata d'effroi, à en exploser, mis face à cette ménagerie de cauchemar…

Tout cessa.

Harry cligna les yeux, incertain. Il aurait pourtant juré que… Il enleva ses lunettes, se frotta les yeux, les remit, mais non. L'horreur avait disparu, purement et simplement, comme quand Dudley zappait les programmes télévisés. Les fauves étaient redevenus de simples chats, les crocodiles, des morceaux de bois pourris. Les plantes carnivores furent les seules à paraître hésiter, mais se rétractèrent finalement pour reprendre leur apparence ordinaire de mauvaises herbes d'eau.

Encore estomaqué, et tremblant de la tête aux pieds, Harry s'assit sur le sol. Il ne comprenait pas. D'abord, les photos qui bougeaient de Mrs Figg, et maintenant ça… C'était comme le décor avait puisé dans son imagination et sa peur pour prendre vie. Le décor du zoo, et la frayeur d'être plongé dans la piscine.

Il fourra sa ventoline dans sa bouche, et en aspira au moins quatre bouffées avant de parvenir à se calmer. Il avait les mains moites, et qui tremblaient tellement qu'il peinait à tenir son médicament. Il resta là, étourdi, pendant plusieurs minutes. Les chats de Mrs Figg en profitèrent pour s'éclipser, partant à la chasse dans le soir qui tombait.

Harry rassembla finalement son courage, et en se hissant sur ses jambes flageolantes, reprit sa perche. Il hésita avant de s'approcher à nouveau de l'eau, mais finalement, donna un petit coup de filet dedans, reculant d'un saut au cas-où. Les plantes s'enfoncèrent sous la surface et remontèrent aussitôt, mollement. Elles étaient inoffensives.

Les voyant ainsi, Harry fut pris d'un rire nerveux, aussi irrépressible qu'une de ses quintes de toux en pleine crise. Imaginer que Piers et Dudley, les gros durs de l'école, aient pu être terrorisés par quelques fleurs dans une eau sale… Le rire nerveux devint fou-rire. Il se souvenait de la réflexion de Piers, juste avant l'altercation. « Les méchantes plantes carnivores ne te mangeront pas. T'es pas à leur goût. »

« — Alors c'est ça que les fleurs préfèrent manger ? Lança-t-il aux plantes entre deux hoquets d'hilarité. Du cochon et du rat ? »

Il en pleurait de rire. Malheureusement, il dut bien vite s'arrêter.

L'oncle Vernon sortait de la maison à grands pas furieux, suivi de la tante Pétunia qui enlaçait un Dudley suffoquant sous l'afflux des larmes, et de Piers, complètement hystérique. Il leur avait sans doute fallu tout ce temps pour expliquer ce qu'il s'était passé de manière cohérente. Et ils arrivaient vers lui au moment où Harry, relâchant enfin la pression, riait à s'en faire mal au ventre.

« — Viens ici mon garçon, gronda l'oncle Vernon avec des yeux exorbités. Tu viens ici tout de suite, et tu vas nous expliquer ce que tu as fait à Dudley. »

Pour renchérir, Dudley laissa échapper un horrible sanglot.


Harry eut beau essayer d'expliquer à son oncle et sa tante qu'il n'y était pour rien, et qu'il ne savait absolument pas comment une telle chose avait pu se produire, il ne fut pas écouté. L'histoire de la piscine lui valut une punition si longue que, lorsqu'il fut autorisé à ressortir de sa chambre, les vacances d'été avaient déjà commencé. Il voyait donc, en plus du zoo, filer sous son nez les derniers jours d'école primaire.

Durant la punition, Harry fut réduit à tourner en rond dans sa chambre, et se coller tous les matins à sa fenêtre pour voir si le chien venait. Il avait résisté à l'envie d'utiliser le sifflet pour attirer son attention, car l'animal avait de suite levé la tête vers la fenêtre de sa chambre, semblant au courant de ce qu'il s'était passé.

Au moins pouvait-il toujours le voir : comme à l'accoutumée, le chien vint tous les matins, pendant un bon quart d'heure, et l'égaya avec des pitreries. Il courait après sa queue, faisait le beau, nageait dans la piscine à l'abandon et rapportait des crapauds stupéfaits. Cela ne remplaçait pas un contact, mais permit à Harry de ne pas être pris de crises de paniques, seul dans sa chambre poussiéreuse. Il avait l'habitude d'être au grand air, et se sentait oppressé. La tante Pétunia lui glissait ses plats par une sorte de chatière aménagée sous la porte, qui lui donnait la sensation d'être un animal en cage. Les seuls moments où il quittait la pièce, c'était pour aller aux toilettes ou à la douche.

Quand il put enfin ressortir, ce fut pour faire face à une montagne de corvées. Celles qu'il accomplissait d'ordinaire tous les jours s'étaient accumulées, et il passa ses journées entières à essayer de rattraper son retard. Linge à laver, piscine à entretenir – il avait enfin terminé le nettoyage – et bien sûr, plantes à soigner et à protéger de la canicule. Lorsque le soir venait, il s'écroulait toujours, épuisé, dans son lit.

Le seul point positif, c'est que Dudley et ses copains ne s'approchaient plus de lui à moins de quatre mètres. Piers et son cousin avaient répandu la nouvelle, et ils le fixaient tous d'un air soupçonneux et effrayé. En d'autres circonstances, Harry s'en serait réjoui. Et malgré le risque, il ne pouvait s'empêcher de caresser ses plantes d'un air narquois, les câlinant comme de gros chats repus, lorsque la bande à Dudley passait devant lui.

Juillet arriva, et avec lui, encore plus de travail dans le jardin. Il faisait une chaleur infernale, et la tante Pétunia insistait pour que la pelouse reste d'un parfait vert émeraude. Parfois, Harry était obligé de se lever avant même le soleil, pour arroser l'herbe en douce et contourner la restriction mise en place par temps de canicule.

Ce fut à cette occasion que la rencontre se produisit.

Harry venait de mettre en route le tuyau d'arrosage, le plus doucement possible pour ne pas faire de bruit. Si jamais un des voisins le surprenait, il ne manquerait pas de le dénoncer à la police. Il régla le jet et commença sa tâche, savourant la fraîcheur de la nuit. Le ciel était gris-bleu, et on voyait un petit croissant de lune. Il n'était pas pressé que le jour se lève. Au moins là, il pouvait mettre sa main sous l'eau, et la passer sur sa nuque pour se rafraîchir quand il le voulait. Il était seul, il faisait sombre et silencieux. Vraiment, c'était mieux que la journée, et il ne regrettait pas de se lever aux aurores.

Il en était à arroser les hortensias quand un cri retentit derrière lui.

« — Oooooh ! Ça par exemple ! Ça par exemple ! »

Harry sursauta, et se retourna en versant de l'eau partout sur son jean. Un minuscule petit homme, coiffé d'un haut de forme, se tenait de l'autre côté du muret du jardin. Il arborait une expression surexcitée. Harry ne l'avait pas entendu arriver, et en était plus qu'étonné. D'ordinaire, il avait une ouïe assez fine. Harry se hâta de fermer le robinet, et dans un réflexe complètement inutile, cacha dans son dos le tuyau d'arrosage.

« — Mon… Monsieur… Bredouilla Harry. Je, euh…

— Ça par exemple ! Répéta le petit homme avec une voix couinante d'émotion – il en fit tomber son chapeau, et se pencha pour le ramasser –. Voilà… Voilà vraiment… La plus magnifique pelouse que j'ai jamais vue de ma vie ! »

Harry écarquilla les yeux, ébahi. S'il y avait bien une chose à laquelle il ne s'attendait pas, c'était un compliment sur sa pelouse. D'après le ciel vaguement rosé, il était environ cinq heures du matin. Que venait faire un homme devant chez lui à cinq heures du matin, s'extasiant devant trois brins d'herbes desséchés ? Etait-ce de l'ironie dans sa voix ? Ou bien était-il fou ? Prudent, Harry referma ses doigts sur son sifflet. Mais l'homme ne parut pas refroidi le moins du monde. Il lui adressa un sourire radieux.

« — Remarquable ! Claironna-t-il, solennel. Absolument remarquable. Je crois bien… Oui je crois bien… Que vous allez être sur le podium. Oui, absolument. Dans les trois premiers. Je vous félicite, jeune homme !

— Le… Le podium ? Demanda Harry en s'efforçant de rester poli, cachant le sifflet dans son dos.

— Mais allons ! Renchérit le petit homme d'un ton théâtral. Celui du concours national de la plus belle pelouse de banlieue, pardi ! »

Harry eut du mal à en croire ses oreilles. Le concours de quoi ?

L'inconnu dut prendre son silence pour une question, car il poursuivit avec encore plus d'enthousiasme :

« — Le concours de la plus belle pelouse de banlieue ! Il a lieu tous les ans, et je fais partie du jury. C'est vous qui vous occupez du jardin ?

— Euh… Hésita-t-il. Oui, c'est moi. »

Après tout, tant qu'il restait dans l'enceinte de la propriété, il ne risquait pas grand-chose à lui répondre. Et même si l'homme avait de mauvaises intentions, aucun Dursley n'était là cette-fois pour empêcher le chien de venir à son secours.

L'homme battit des mains, ému. Harry remarqua qu'en plus de son haut-de-forme, qui lui apparaissait violet à mesure que la lumière augmentait, il portait une cape trop courte de la même couleur.

Peut-être était-ce une blague ? Une caméra cachée, et lui un acteur ? Ça ne l'aurait pas surpris, car l'homme débitait ses dialogues avec l'intonation caractéristique des phrases apprises par cœur. Mais pourquoi faire une caméra cachée si tôt, alors que personne d'autre n'était levé ? L'équipe de tournage avait-elle repéré Harry à l'avance ?

« — Parfait, parfait ! Enchaîna-t-il avec son emphase exagérée. Bon, alors je vais vous remettre l'invitation pour la remise des prix ! »

Il tira de sous sa cape une enveloppe d'aspect officiel, et la tendit par-dessus le muret. Il attendit là, et Harry ne s'en sentit que plus mal à l'aise. Il craignait de s'approcher, pour le coup où il aurait été réellement dangereux. D'un autre côté, il ne voulait pas le vexer. Il s'approcha donc lentement, très lentement, en crabe, et tendit la main le plus possible pour rester à distance. L'homme parut un peu déçu, mais lui remit la lettre, et lui dit au-revoir en faisant une nouvelle fois tomber son chapeau.

« — Ce fut un plaisir ! Le salua-t-il, avec un sourire éclatant. Un plaisir, Mr Potter. A très bientôt ! »

Il partit si vite que Harry ne comprit pas très bien par où il s'était éclipsé. Encore stupéfait, il retourna l'enveloppe, et plissa les yeux pour la lire malgré le peu de luminosité. A l'encre verte et d'une écriture fine et serrée, on lisait : « Invitation à la remise des prix du concours national de la plus belle pelouse de banlieue ». Il ne savait même pas que ce genre de compétitions existait. Il était tellement perplexe qu'il mit encore un moment à réfléchir à leur conversation, et se rendre compte que quelque chose clochait.

L'homme l'avait appelé « Mr Potter ». Or, son nom ne figurait pas sur la boite aux lettres des Dursley. Comment avait-il pu savoir ?

« — Un concours de pelouse ? Grogna l'oncle Vernon quelques heures plus tard, en déchirant l'enveloppe à la table du petit déjeuner. Qu'est-ce que c'est que ça encore ? »

Toute la famille était rassemblée devant une montagne de boites de céréales de différentes couleurs. La veille, Dudley avait fait un énorme caprice parce qu'il n'avait pas eu le cadeau promis dans un des paquets de pétales chocolatés. La tante Pétunia avait fini par céder et acheter quasiment toute l'allée du magasin. Entre les emballages en carton criards, décorés d'abeilles et de morceaux de chocolat tombant dans le lait, le pudding et les œufs émergeaient avec difficulté.

Harry aurait bien aimé goûter à quelques-unes des marques de céréales, mais il ne fallait pas y compter. C'était toujours lui qui tombait sur les « prix », jouets en plastiques de mauvaise qualité ou cartes de collection. Dudley en serait furieux. Peu importait que sa crainte le tienne encore à distance, il ne valait mieux pas trop l'asticoter.

« — C'est un homme qui me l'a donnée ce matin, expliqua Harry. Il m'a vu m'occuper du jardin, et il a dit qu'il n'en avait jamais vu d'aussi beau. Il était membre du jury de ce concours.

— Il t'a vu arroser ? Le coupa la tante Pétunia, écarquillant ses yeux pâles. Ça veut dire qu'il sait que tu enfreins la loi ? »

Harry apprécia le « tu », alors que c'était elle qui lui avait ordonné d'arroser la nuit pour ne pas se faire prendre. L'oncle Vernon était plongé dans la lettre, qu'il parcourait de ses petits yeux enfoncés. Dudley, lui, paraissait indifférent à tout ce qui n'était pas l'assiette de Harry (temporairement abandonnée pour remettre la lettre). Harry regarda ses œufs brouillés partir miette par miette, comme dérobés par une colonie de fourmis.

« — Il ne m'a pas fait de reproches, la rassura-t-il. Il avait l'air… Trop enthousiaste.

— Et pourquoi il te l'aurait donnée à toi ? Demanda Dudley, méfiant, relevant le nez de son bol de céréales.

— Peut-être simplement parce que j'étais là au moment où il est passé, rétorqua Harry.

— En tous cas, grommela l'oncle Vernon, il y a ton nom sur ce machin. Tu es invité aussi. »

Il renifla, et sa moustache frémit. De toute évidence, il considérait comme hautement improbable que quelqu'un invite Harry à une cérémonie.

« — Il ne viendra pas, trancha la tante Pétunia par-dessus son bol de café. Il a du travail à faire, et c'est hors de question qu'on le voie avec nous en public.

— Ils disent que si tous les nominés ne sont pas là, ils ne peuvent pas remettre le prix, fit Mr Dursley en fronçant les sourcils. C'est écrit en gros, là. »

Il montra la lettre à sa femme, qui s'en empara avant de l'examiner sous toutes les coutures. Ses mains ressemblaient à des pinces, ses bras maigres évoquaient la mante religieuse. A la fin de sa lecture, elle jeta à Harry un coup d'œil acéré. Il s'efforça d'avoir l'air aussi naturel que possible. Il mourait d'envie de sortir de la maison pour autre chose que porter les paquets ou s'occuper du jardin. Au début, ce concours ne lui avait pas paru intéressant, et l'homme extrêmement bizarre mais c'était un bon prétexte pour voir autre chose, de nouveaux visages, de nouvelles personnes. Et puis, s'il y avait son nom sur l'enveloppe, peut-être que ce serait à lui qu'ils le remettraient, ce prix.

L'idée était grisante. Harry n'avait jamais reçu la moindre récompense. Il s'imagina serrer la main du petit homme du jury qui, souriant, le féliciterait sur une estrade sous les regards furieux des Dursley. Tout ce travail en vaudrait alors un peu la peine.

« — Je vois, finit-elle par dire, trop alléchée par l'idée d'une décoration. Mais tu as intérêt à te tenir tranquille. Si jamais il arrive à nouveau quelque chose… »

Elle laissa sa phrase en suspens. C'était elle qui en avait le plus voulu à Harry pour l'épisode de la piscine. Harry soutint le regard de sa tante, et promit :

« — Je ne ferai rien. »

Plus il y pensait, plus il avait envie d'y aller. Harry espérait de toutes ses forces que ne se produirait pas un de ces accidents étranges et qu'il ne contrôlait pas le moins du monde, mais ne pouvait pas constituer un autre témoignage de sa bonne foi. En tous cas, il décida de taire soigneusement la bizarrerie du membre du jury.

La tante Pétunia émit un son dubitatif, mais il comprit que cela voulait dire oui. Il sentit son cœur bondir, et son ventre tourbillonner. Pour un peu, il aurait adressé un grand sourire à Dudley.

« — C'est où, cette remise ? Demanda Mr Dursley en trempant généreusement un biscuit dans son bol. Et quand ? Il faut que je m'organise pour le travail.

— A Londres, répondit Pétunia. Le 31 juillet au soir. »

Elle pinça les lèvres. Visiblement, elle se souvenait de ce que signifiait cette date, malgré son insistance à prétendre l'oublier chaque année. Harry, lui, sentit son cœur bondir à nouveau, doublement. Londres, le soir même de ses onze ans ! Il eut envie de rire et de sauter en tous sens, lorsqu'il sortit à nouveau dans le jardin après déjeuner. Harry n'était jamais allé à Londres. C'était comme un énorme cadeau d'anniversaire, le plus beau qu'il ait jamais eu.

Il sautilla jusqu'aux massifs de fleurs, et adressa un bonjour claironnant aux Dogson et à Mrs Figg qui sortait nourrir ses chats. Les premiers parurent stupéfaits, la seconde, étonnamment, lui rendit un sourire complice.

La venue du chien non seulement le matin, mais aussi le soir, acheva de rendre sa journée exceptionnelle. C'était comme si lui-aussi savait qu'il se passait quelque chose, et voulait compléter la joie de Harry. La nuit était tombée lorsqu'il le vit faufiler sa tête par la haie, et il courut s'asseoir auprès de lui pour le caresser et lui confier à nouveau sa joie.

« — Tu te rends compte ? Chuchota-t-il pour la centième fois, les joues roses et le souffle court. A Londres ! »

Le chien émit un geignement de joie, et lui lécha les joues avec encore plus de vivacité qu'à l'ordinaire. Puis il tourna à toute allure sur lui-même pour attraper sa queue, trébuchant sur ses propres pattes dans sa précipitation. Harry rit aux éclats, euphorique. Londres… Il n'était jamais allé plus loin que Magnolia Road.

« — Je te raconterai tout, promit-il. Je n'en reviens pas… »

Il enfouit ses doigts dans la fourrure noire, longue et soyeuse. L'animal se laissa faire, toujours étonnamment docile, jusqu'à ce qu'Harry soit obligé de rentrer. Mais en passant devant la fenêtre de sa chambre, il vit ses yeux jaunes dans la nuit : il restait au même endroit, aussi incapable que lui de s'endormir.

A partir de ce moment, le temps sembla passer à la fois trop vite et trop lentement. Trop vite, parce que pour la première fois, Harry attendait une chose avec impatience et voulait la savourer. Il avait également peur d'être déçu s'il espérait trop de cette sortie, et d'en garder un souvenir d'autant plus cuisant que les Dursley seraient ravis de le voir dépité. Trop lentement, car son excitation grandissait de jour en jour. Il pensait à son anniversaire avec une impatience nouvelle, à chaque tâche qu'il accomplissait. Matin, midi et soir, lorsqu'il cuisinait, étendait, travaillait dans le jardin. Harry en avait même oublié l'incident de chez Mrs Figg, alors que celui-ci l'avait tourmenté tout le long de sa punition.

Les Dursley semblaient ne pas se rappeler du concours, car ils n'en parlaient jamais. Harry se retenait de demander s'ils y allaient toujours, de peur qu'ils ne changent d'avis en le voyant insister. Le chien, lui, était tout aussi surexcité que Harry. Au cours des deux semaines qui le séparaient de son anniversaire, il vint de plus en plus souvent, au point de parfois manquer se faire surprendre par les Dursley. La veille, il resta toute la journée caché dans la haie, haletant à son passage. Harry, inquiet de ce comportement malgré sa joie de le voir, lui donna à boire et à manger en volant des morceaux de jambon dans le frigo.

Ce soir-là, Harry se glissa entre les draps avec le cœur battant. Il n'arrivait pas à dormir, il était beaucoup trop énervé. Lorsqu'il sentit une légère pression lui peser sur la poitrine, il décida d'aller prendre l'air pour se calmer.

Passant devant l'horloge de la cuisine, il s'arrêta. Il était minuit moins cinq. Pris d'un étrange sentiment, il s'installa à la table, face au cadran, en attendant que les minutes passent. La maison était très silencieuse, et c'était une impression curieuse d'être là, assis tout seul et sans rien faire. C'était comme si tout lui appartenait.

Minuit. Harry ferma les yeux très fort. Il avait onze ans.

« Fais un vœu, Harry. » Songea-t-il.

Il se concentra tellement, les paupières si étroitement serrées, qu'il ne vit pas la silhouette de l'homme aux cheveux sombres dans le jardin. L'inconnu l'observait par la porte vitrée, le regard impatient, heureux, et fier. Mais lorsque Harry se retourna, à sa place, il n'y avait plus que le chien.

Harry alla s'asseoir à côté de lui, et retroussa son pantalon trop large pour tremper ses jambes dans la piscine. Il barbota ainsi un moment, renversant la tête en arrière pour respirer à fond et regarder les étoiles. Il n'y avait pas un nuage. La nuit était sereine, tout juste assez fraîche. Ses soucis lui étaient momentanément sortis de la tête.

Vraiment, c'était un anniversaire qui commençait bien.


« — Dépêches-toi, Vernon ! Rouspéta la tante Pétunia, en ajustant le nœud papillon entre les plis du cou de Dudley. Si ça continue, nous allons être en retard ! »

Harry, perché sur son tabouret, regardait les Dursley s'agiter. Lui était déjà prêt depuis au moins une heure, et avait passé la majorité de son temps à essayer de plaquer ses cheveux en bataille sur son crâne, sans succès. Il avait observé les Dursley du coin de l'œil pendant toute la journée. Ils n'avaient manifesté aucun signe montrant qu'ils se souvenaient de la date, et cette fois, il n'avait même pas eu de cadeau d'anniversaire. Ils considéraient sans doute que l'invitation à la remise des prix était largement suffisante.

« — Ça va, fit Mr Dursley sans quitter des yeux l'écran de télé exceptionnellement délaissé par Dudley. On n'est pas pressés. »

Harry était certain qu'il le faisait exprès pour le rendre anxieux. Il jeta un coup d'œil dehors, mais cette fois, le chien n'était pas là pour le réconforter.

Vers dix-huit heures, se traînant depuis leurs tâches respectives avec une mauvaise foi criante, les Dursley étaient enfin allés s'habiller. Comme Harry l'avait prévu, ils ne voulaient pas laisser passer une occasion de se vanter auprès de tous ceux qui voudraient bien l'entendre, et ce même s'ils n'avaient jamais entendu parler du concours de pelouses auparavant. A présent, Harry les regardait finir les préparatifs en se mordant la langue, et essayait de ne pas trop taper des talons sur son siège.

La nuit tombait sur Privet Drive. Par la porte vitrée passait un parfum d'herbe tiède et de pluie, ainsi qu'une brise froide. Alors qu'il avait fait si beau la veille, un orage couvait et assombrissait le ciel de gros nuages noirs, semblables à du plomb. De temps à autre, un éclat de lumière dessinait leurs contours lourds et arrondis, mais Harry n'entendait pas tonner. L'orage devait être loin.

Les ténèbres faisaient paraître la cuisine encore plus propre, plus blanche, plus éclatante. Mais Harry aurait déjà voulu être dehors. L'atmosphère électrique qui régnait dans l'air le fascinait. Pour ne pas « traîner dans les pattes » de la tante Pétunia, comme elle le lui avait déjà reproché, il s'approcha de la baie vitrée. Petit, il craignait les tempêtes, mais maintenant il les recherchait. Il aimait se faire peur, comme d'autres garçons avec des films. Le frisson d'adrénaline qui le parcourait lorsqu'il entendait la foudre craquer… C'était inexprimable. Comme s'il allait se passer quelque chose, quelque chose d'important. Comme si le ciel déchaînait sa colère et que celle-ci passait dans son propre corps, le faisant se sentir intensément vivant.

La lumière blanche zigzagua à nouveau entre les nuages. Cette fois, il entendit un lourd grondement, bas comme un tambour. La chair de poule lui hérissa les bras, la nuque. Harry posa le doigt sur le verre, là où son souffle l'embuait. Du bout de l'ongle, il traça la forme de l'éclair, trois angles cassés.

« — Bon, tout le monde est prêt ? Demanda la tante Pétunia. Duddy, ne mange pas maintenant, tu vas tâcher ton joli costume. Vernon, où sont les clefs ? »

Harry quitta la baie vitrée et s'empressa de retourner vers eux. Il craignait un peu d'être oublié. Avec une lenteur exaspérante, Mr Dursley éteignit la télévision, fouilla les coussins pour trouver les clefs, et finalement se dirigea vers Harry d'un air menaçant. Son cœur rata un battement. Il n'allait pas lui dire de rester maintenant, n'est-ce pas ?

Mais l'oncle Vernon se contenta de réitérer son avertissement, pointant sa clef vers son neveu d'un geste agressif pour appuyer chacun de ses mots.

« — N'oublie pas, dit-il. Si jamais il se passe la moindre chose bizarre… »

Harry hocha frénétiquement la tête. Il était prêt à promettre tout et n'importe quoi si ça pouvait lui faire plaisir. Comme d'habitude, son oncle émit un bougonnement dubitatif, mais ça n'était pas important. Pas important, songea-t-il, le cœur prêt à décoller, alors qu'il sortait dans les bourrasques et gagnait la voiture. Pas en comparaison de ce cadeau-là.

Ça y est, il y était. Il partait enfin pour Londres. Plus rien ne comptait. Il avait onze ans, et l'impression d'être libre.

La voiture recula le long de l'allée, et Harry vit le chien surgir de nulle part et trottiner un moment derrière eux. Il lui fit un signe discret, et le fixa jusqu'à ce qu'il disparaisse.

Malgré le vent, l'air était moite et étouffant à l'intérieur de l'habitacle. Très vite, des gouttes de sueur emperlèrent leurs peaux. Harry reçut l'autorisation d'ouvrir un peu sa fenêtre. Il aurait aimé y passer complètement la tête, se saouler au vent et à la vitesse, mais c'était mieux que rien. Il se contenta de retracer inlassablement l'éclair sur la buée, et fermer les yeux avec délice chaque fois que le ciel y répondait en grondant.

« — Je veux qu'il ferme la fenêtre, marmonna Dudley au bout d'un moment. J'ai froid. »

Il ruisselait. Voyant le regard furibond de la tante Pétunia, Harry consentit à fermer. Rien ne pourrait lui gâcher ce moment, même le reproche sec qui lui interdit de continuer ses dessins, même les voitures qui avançaient trop lentement à son goût, ou les plaintes occasionnelles de son cousin pour demander quand est-ce qu'ils arriveraient. Il se donna le tournis en fixant les bandes blanches peintes sur le goudron. Il était bien.

Peu à peu, l'autoroute laissa place à davantage de bâtiments, plus serrés autour d'eux, et élevés au-dessus de leurs têtes. Harry découvrit Londres les yeux grand ouverts, dévorant du regard les bâtiments puissamment éclairés, les ponts perlés de lumière et les eaux mouvantes, furieuses de la Tamise sous l'orage. Comparé à Privet Drive, c'était immense. Orange, et rouge, et blanc sous le ciel de plus en plus noir qui roulait et craquait. Un spectacle d'éclairs tantôt artificiels, tantôt naturels.

Ils roulèrent longtemps encore, mais Harry ne vit pas le temps passer. Il était plongé dans une sorte de torpeur. Confortablement installé dans son siège, il aurait presque aimé que la voiture continue son chemin, sans jamais s'arrêter. Mais au bout d'un moment, l'oncle Vernon se gara, et tous sortirent dans un vent glacial.

Harry frissonna alors qu'il claquait la portière. Il espéra que la remise des prix se ferait en intérieur.

« — Où est-ce qu'il faut aller exactement ? » Demanda la tante Pétunia.

Elle avait serré à mort la ceinture de sa veste, et tenait dans ses bras un Dudley transi, engoncé dans son costume. L'oncle Vernon sortit la lettre de sa poche, et l'examina sous un réverbère, après avoir payé la place de parking. Tous se rassemblèrent autour de lui en grelottant. Harry aurait juré sentir contre son visage les premiers picotements de la pluie.

« — Charing Cross Road, lut Mr Dursley à voix haute. Librairie Philipps.

— Ils font ça dans une librairie ? Interrogea Pétunia, sourcils froncés.

— Peut-être qu'ils l'ont louée pour l'occasion ? » Suggéra Harry.

Mais on ne l'écouta pas. Sa voix ne fit qu'attirer l'attention sur lui dans le mauvais sens du terme : soudain, les trois Dursley le toisaient avec animosité. Pris dans ce cercle hostile, Harry eut envie de reculer.

« — Dis-moi, mon garçon, demanda l'oncle Vernon en étrécissant davantage les yeux. Quand on t'a remis la lettre, on ne t'a pas donné de précisions sur le lieu de remise ?

— Euh… Bafouilla Harry. Non, non. »

Il hésita. Il se sentait de plus en plus angoissé sous ces regards. La sortie commençait à mal tourner, comme si tout cela était trop beau pour durer plus d'une heure. Le froid lui transperçait la peau, et une bruine de plus en plus dense étoilait d'eau ses lunettes, gênant sa vue. Il se sentit obligé de préciser :

« — Mais, euh, celui qui m'a donné la lettre… Il avait l'air un peu particulier. Ça ne m'étonne pas qu'il loue un bâtiment qui n'a rien à voir avec le jardinage. »

L'oncle Vernon parut enfler, et une veine palpita sur sa tempe. Toutefois, ce fut Pétunia qui parla à sa place.

« — Qu'est-ce que tu veux dire par particulier ? » Siffla-t-elle, acide.

Harry regretta mille fois ce qu'il venait de dire, mais il ne pouvait plus reculer.

« — Il était… Un peu fantasque. Un peu, minimisa-t-il devant leur air horrifié.

— Si ça se trouve, murmura Pétunia avec des yeux emplis de rage, tu nous as emmenés dans une réunion de fous, ou de gens bizarres comme… Comme toi ! »

Elle était furieuse, encore plus que pour l'épisode de la piscine. Harry comprit qu'elle ne se sentait pas à l'aise dans cette grande ville, sous les regards des passants qui jaugeaient d'un air amusé son cou immense et son air guindé. Peut-être même avait-elle peur. Dudley en profita pour geindre :

« — Si c'est si bizarre que ça, on ne pourrait pas rentrer, maman ? Tu avais promis qu'on serait de retour à temps pour mon émission favorite…

— Ne t'en fais pas mon cœur, fit la tante Pétunia entre ses dents serrées. On va régler ça au plus vite. »

Le ton qu'elle avait employé désespéra Harry. Alors c'était déjà fini ? Une heure, et il rentrait déjà ? Malgré ses efforts pour la contenir, une boule remonta dans sa gorge. Il avait tant espéré de cette sortie, et finalement, elle s'écourtait. Une sensation affreuse lui crispait la gorge, les poumons, le ventre. La panique. Il croyait vraiment que quelque chose allait se produire, et avait l'impression de passer à juste quelques millimètres d'elle.

L'oncle Vernon, lui, paraissait réfléchir dans un effort particulièrement intense, le visage contracté.

« — Attend un peu… Dit-il lentement. Si le garçon trouve cette personne bizarre… »

Sous le regard stupéfait de son fils et de sa femme, il brandit soudain la lettre d'un air triomphant.

« — Si lui, qui est quelqu'un de… D'anormal, fit-il en pointant son index vers Harry, trouve que cette personne est étrange… Alors ça signifie qu'elle ne l'est pas ! »

Il hocha la tête, pour balayer une éventuelle protestation. La tante Pétunia était cependant trop abasourdie de sa conclusion pour répondre.

« — Mais si, enfin ! S'exclama-t-il comme si c'était l'évidence même. L'inverse du bizarre est forcément normal. Donc ce que quelqu'un de bizarre trouve bizarre est normal. Tu croyais peut-être me priver de mon prix, mon garçon, mais c'est raté ! » Ajouta-t-il avec une sombre satisfaction, agitant toujours vers lui son doigt épais.

Il agita la lettre pour la défroisser, et malgré les balbutiements de Dudley et les regards furieux et toujours inquiets de sa femme, tonna qu'ils allaient partir à la recherche de cette librairie, et recevoir le fruit de leurs efforts.

Dénicher l'endroit ne fut pas une tâche facile. Ils étaient en plein cœur de Londres, et les boutiques abondaient. Ils avaient beau essayer de se renseigner, personne ne connaissait la librairie. Ce ne fut que grâce à l'obstination bornée de l'oncle Vernon qu'ils finirent par trouver, ainsi que le regard perçant de la tante Pétunia.

« — C'est là, dit-elle soudain en regardant l'autre bout de la rue. Librairie Philipps, elle est en face. »

D'un coup, son visage perdit toute couleur. La poudre rose saumon dont elle s'était abondamment pomponnée ne parvint pas à dissimuler sa pâleur, alors qu'elle examinait la boutique. Son souffle faisait palpiter sa poitrine. Intrigué, Harry suivit son regard. La librairie n'avait pourtant rien de particulier, encastrée dans la façade à côté d'un un pub miteux, construit de travers, et lui-même coincé contre un disquaire.

« — Vernon, siffla Pétunia. Rentrons.

— Quoi ? Aboya son mari, stupéfait. Mais tu n'y penses pas, ma chérie ! Pas après toute cette recherche !

— Je te dis qu'il faut rentrer chez nous ! S'impatienta-t-elle, de plus en plus agitée. Cet endroit… Cet endroit n'est pas bien fréquenté. »

Dudley approuva vigoureusement. Mais pour une fois dans sa vie, peut-être effrayé lui-aussi par la foule de gens qui grouillaient même la nuit, ou bien énervé par l'orage, l'oncle Vernon tint tête à sa femme. Après avoir tonitrué qu'il ne lâcherait pas prise, il les entraîna d'un pas pesant. Harry, de plus en plus curieux, leur emboita le pas.

Un grillage croisé protégeait les vitrines. L'oncle Vernon y appuya son front pour voir à l'intérieur, mais aucune lumière n'était allumée. Sans entrain, il tapa contre pour attirer du monde. Pas de réponse. Il frappa de plus belle.

« — C'est inutile, tu le vois bien ! Fit Pétunia d'une voix perçante, empressée. Il n'y a personne, c'était simplement une plaisanterie douteuse. »

Elle paraissait vraiment effrayée. Dans le ciel, très loin au-dessus d'eux, le tonnerre se déchaînait. Cependant, alors que l'oncle Vernon ouvrait la bouche pour rétorquer, un bruit distinct se fit entendre dans la boutique. Tous s'immobilisèrent, et Mr Dursley jeta un coup d'œil nerveux à l'intérieur. Harry parvint à voir quelque chose bouger dans l'ombre, entre les étagères, et s'avancer vers eux. La forme n'était pas reconnaissable. Son oncle frappa plus fort du poing, et appela :

« — Eh oh ! Est-ce qu'il y a quelqu'un ici ? Nous sommes venus pour la remise des prix de… »

Il ne finit pas sa phrase. La grille fut déverrouillée, et haussée aussitôt après. La porte s'ouvrit sur une femme très grande, plus grande que l'oncle Vernon. Harry la dévisagea, muet, le cou tendu pour mieux la voir. Il savait qu'il n'aurait pas dû la regarder avec tant d'insistance, mais elle était trop… Impériale. Le maintien droit et fier, elle était enveloppée dans un châle vert émeraude qui dissimulait ses bras et couvrait l'arrière de son crâne, ainsi que ses cheveux blond cendré. Sa robe d'un ton plus sombre s'évasait en couvrant ses chaussures. Son visage n'avait pas une grande beauté, mais une noblesse qui vous faisait vous sentir tout petit le nez droit et long, les yeux noirs et pénétrants. Lorsqu'ils se posèrent sur Harry, il retint instinctivement sa respiration.

Les lèvres dures de la femme esquissèrent un sourire. Lui-aussi était tout en retenue, et en dignité.

« — Je suis navrée de vous avoir fait attendre, dit-elle d'une voix posée et profonde. Emmeline Vance, membre du jury du concours. Vous devez être les Dursley ? »

L'oncle Vernon émit un son étranglé. Lui-aussi était obligé de lever les yeux pour la regarder, et cela ne lui était pas habituel. La tante Pétunia elle-même avait oublié toute velléité de départ, et Dudley avait la bouche entrouverte de stupéfaction.

« — Oui, finit par répondre l'oncle Vernon d'une voix étonnamment aigüe. Oui, nous sommes des Dursley. Exactement. »

Sa moustache s'agitait si fort que Harry se demanda si elle n'allait pas être aspirée par ses narines. Emmeline Vance inclina la tête en leur direction. Il sembla à Harry que son salut s'adressait plus particulièrement à lui, mais il devait se tromper. Les jours d'anniversaire, on a toujours l'impression que le monde tourne autour de nous…

« — Entrez, je vous en prie, dit-elle en s'écartant et rejetant son châle par-dessus son épaule. Vous êtes les premiers arrivés. »

Après une ou deux secondes d'hésitation, ils obéirent, et entrèrent à la suite de l'oncle Vernon. Harry l'entendit marmonner avec satisfaction « …ce que je disais ! Ce garçon est trop bizarre pour reconnaître les gens normaux… », et ne sut pas comment lui dire que Mrs Vance n'était en rien semblable au petit personnage qui lui avait remis l'enveloppe. Mais finalement, c'était tant mieux. Comme ça, la visite se prolongeait.

Harry inspira en souriant l'odeur de papier neuf. Un peu de chaleur était revenue dans ses membres. Avec un jury composé de personnes aussi hétéroclites que l'homme au haut-de-forme et Emmeline Vance, il était certain de ne pas s'ennuyer. D'ailleurs, la femme s'était tournée vers lui après avoir refermé la porte et rabaissé la grille. Sa silhouette se découpait en noir sur la vitrine lumineuse, car elle n'avait toujours pas éclairé la librairie.

Le silence tomba. Ils étaient coupés du bruit de Londres. C'était comme être entré dans un autre univers. La femme le regarda quelques instants de plus, comme pour bien fixer ses traits dans sa mémoire. Puis elle dit aux Dursley :

« — Si vous le voulez bien, allez vous installer dans l'arrière-boutique. J'ai quelque chose à régler avec Mr Potter pour la remise des prix. D'après ce que j'ai compris, c'est lui qui a entretenu votre pelouse. »

A sa grande joie, Harry vit l'oncle Vernon ouvrir la bouche, sous le choc, et la tante Pétunia récupérer son expression furieuse. C'était exactement ce qu'il avait rêvé de voir, et il se sentit jubiler et flotter au-dessus du sol. Dudley, lui, s'était éclipsé et tâtonnait pour trouver un interrupteur, à moins qu'il ne profite de ce que les détecteurs étaient débranchés pour chiper un magazine.

« — Il n'a pas fait grand-chose, intervint la tante Pétunia d'une voix sèche. C'est nous, les propriétaires du jardin. »

Harry ouvrit la bouche pour protester, mais Emmeline Vance avait déjà levé une main apaisante. Sous les lueurs de la rue, Harry remarqua qu'un damier d'horribles cicatrices déformait ses jointures et sa paume. Elles lacéraient son poignet, le striant de bourrelets rouges. Les blessures avaient tantôt creusé, tantôt enflé sa chair, la gondolant autour de l'os. Seuls ses doigts étaient encore intacts, blancs, semblant dépasser d'une mitaine rougie et boursoufflée. Sur une femme si soignée, c'était choquant. Un spasme lui agita l'estomac. Les Dursley se serrèrent l'un contre l'autre.

« — Ne vous inquiétez pas, surtout, fit Vance de sa voix profonde et calme. Cela ne durera pas longtemps. »

Avec une douceur dont Harry n'était pas coutumier, elle le guida vers une porte du côté droit de la boutique. Cette porte détonnait dans les murs blancs et modernes, car elle était petite, noircie, sous un linteau de bois en accent circonflexe. Emmeline tira une clef d'une joliesse surprenante pour une porte si grossière, et l'introduisit dans la serrure.

Harry leva les yeux vers elle pendant qu'elle ouvrait. La femme lui adressa un sourire apaisant, serein. Elle mit sa main blessée sur son épaule, l'enveloppant de son ombre comme pour le protéger, et lui fit passer le seuil. Harry eut encore le temps de voir les visages blêmes des Dursley dans la librairie, avant qu'elle ne referme le battant.

La coupure d'avec le monde était encore plus forte ici. Définitive. Le pub n'avait rien à voir avec la librairie ou la cuisine de Privet Drive. Sale, minuscule et sombre, il y régnait un léger brouhaha et le crépitement des flammes dans une cheminée. Les lumières mordorées des moignons de chandelles étaient étouffées par le noir. L'odeur était celle de la fumée et de la nourriture, épaisse et tiède. On n'entendait absolument plus la circulation de Londres. Il eut l'impression d'avoir changé d'époque.

De petites tables rondes et bancales étaient disposées dans tous les coins, et un très vieil homme nettoyait des choppes à son bar, le dos voûté. Quelques clients étaient assis, et sirotaient des boissons dans des verres crasseux, sous leurs capuchons. Une vieille femme mangeait dans une écuelle d'un autre âge. Ils ne tournèrent même pas la tête lorsqu'Emmeline Vance et Harry entrèrent.

Les murmures qui bruissaient dans le pub étaient majoritairement produits par une dizaine de personnes qui ne consommaient rien, vêtues de manières très disparates. Certaines, hommes ou femmes, portaient des robes de différentes teintes, des capes et des chapeaux extravagants. D'autres avaient des costumes noirs qui n'auraient pas dépareillé à la Grunnings. Pour la plupart, ces derniers portaient des cagoules.

Qu'ils soient habillés d'une façon ou d'une autre, tous ces gens s'adossaient au bar ou aux murs, surveillant les portes. Harry voyait leurs yeux vigilants et froids scruter un à un les clients. Ils se turent sitôt qu'il entra, et une femme brune le fixa d'un air avide. Son voisin, qui portait une cagoule, lui chuchota quelque chose à l'oreille et s'éclipsa.

Harry commençait à être inquiet, mais Emmeline le rassura en pressant doucement son épaule. Sous la garde d'une telle femme, et même s'il ne la connaissait pas, il avait un peu moins peur. Toutefois, il avait de plus en plus l'impression que la situation lui échappait, et que tout le monde savait ce qu'il se passait sauf lui. Le regard insistant de ces gens le gênait, et le rendait nerveux. Tous avaient l'air de s'attendre à quelque chose d'extraordinaire de sa part. Lorsqu'il passa devant la femme brune, il vit luire sur sa poitrine un insigne en argent, qui représentait un oiseau aux ailes déployées.

Emmeline l'entraîna près du comptoir, saluant d'un hochement de tête l'homme qui s'y tenait. Le vieillard, le regard émerveillé, les fit passer derrière avec plusieurs courbettes, et leur désigna un étroit couloir dans lequel Emmeline Vance l'entraîna. Harry mourrait d'envie de poser des questions. Il avait bien conscience que ce manège était trop long pour un simple entretien au sujet de la pelouse. Elle aurait pu le lui demander tout de suite, si elle avait besoin de précisions sur le jardin. D'ailleurs, à présent, dans ce pub misérable et moyenâgeux, ce concours lui paraissait être une vaste blague.

Ils parvinrent dans un petit salon au plafond voûté. Un feu ronflait dans une cheminée, devant laquelle deux fauteuils étaient disposés face à face. Une table et une chaise étaient aussi poussées dans un coin.

Emmeline Vance le fit s'asseoir dans un des deux fauteuils. Avec très peu de gestes, et quelques regards, elle parvenait à exprimer beaucoup. Le calmer, le faire avancer, ou lui intimer de garder ses questions pour le moment. Il était frappé de voir à quel point on pouvait en dire si long en bougeant à peine son corps, ou les traits de son visage.

« — Tout va bien, dit-elle lorsqu'il fut installé. On va venir t'expliquer. N'aie pas peur, ta famille est dans la librairie. Nous leur parlerons également. »

Harry ne put retenir une question, qui sortit un peu chevrotante.

« — Il n'y a… Pas de concours de pelouse, n'est-ce pas ? »

Emmeline sourit simplement.

« — N'aie pas peur. » Répéta-t-elle.

Elle toucha légèrement son épaule, puis ressortit, le laissant seul avec ses innombrables questions. Il aurait voulu demander tant de choses. Comment ces gens connaissaient son nom, pourquoi ils le regardaient avec tant d'intensité, pourquoi elle l'avait amené ici. Impatient, effrayé, il lui sembla attendre des heures qu'on vienne lui expliquer ce qu'il se passait. Baigné par la chaleur de l'âtre, profondément enfoncé dans le fauteuil moelleux, Harry avait le cœur qui battait la chamade. La sensation de l'orage était décuplée, devenue réelle. Quelque chose allait se passer.

Comme pour le lui confirmer, il y eut un bruit de pas dans le couloir qui menait au petit salon. Un pas pesant, incroyablement lourd. Harry retint son souffle, et se renfonça dans le fauteuil, les yeux fixés sur le noir. Et alors, du couloir minuscule sortit un homme immense, énorme, trois fois plus grand que le plus grand qu'Harry avait jamais vu un homme avec des mains massives comme des couvercles de poubelle, des bottes dans lesquelles Harry aurait pu mettre ses deux jambes à la fois un manteau de peau cousu de mille autres manteaux, et un visage enfoui sous une barbe sombre et embroussaillée.

Un géant.

L'homme se redressa de toute sa hauteur. Sous ses sourcils épais, Harry voyait deux yeux noirs comme de petits scarabées, brillants et alertes.

« — Harry, fit le géant. Te voilà donc. »

Il avait une voix puissante, et surtout infiniment chaleureuse. Harry se rendit compte qu'il avait oublié de respirer. Il était captivé, comme une petite planète prise dans l'attraction d'une immense. Le géant était un concentré de force, de générosité et de bienveillance. C'était irrésistible : vous aviez envie de vous blottir près de lui, et de ne plus en bouger.

Son nom n'avait pas d'importance. Ce qu'il était n'avait pas d'importance. La sensation était chaude dans sa poitrine, indéfinissable parce que jamais encore ressentie. Une confiance instantanée, absolue.

La sensation d'être enfin retourné chez lui.


Petite précision :

* « La politesse est une vertu, la timidité est un défaut » est un proverbe déformé par Mrs Figg, et calqué sur « La modestie est une vertu, la timidité est un défaut », de Thomas Fuller dans Gnomologia.


Note de fin :

L'asthme de Harry n'est pas placé là sans raison. Et toutes les « erreurs historiques » que vous pourrez trouver ci-dessus ont été faites exprès. Je n'en dis pas plus...

Le troisième chapitre sera publié le 31 décembre, ou le 1er janvier dépendant de mon emploi du temps. Il s'intitulera « A la croisée des chemins ».

A vot'bon coeur, messieurs-dames ! Une petite review dans le chapeau de Dedalus Diggle, et vous serez primés "Plus belle façade de banlieue" !

Passez de bonnes fêtes de Noël... Et une excellente fin du monde, bien sûr !