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Alors que Estel marchait sous les arbres, Gilraen fit son chemin jusqu'à la bibliothèque. Elle feuilleta d'une main absente les documents sur Gondor, laissés sur une table sans doute pour le cours le lendemain, puis s'installa dans un fauteuil face au grand âtre. Il n'y avait pas de feu, mais les fenêtres illuminaient la salle d'une lumière plus claire encore. Gilraen ne se retourna pas quand la porte s'ouvrit dans son dos.
"Elrond, vous m'avez fait une peur bleue", dit-elle d'une voix qui était tout sauf apeurée.
En tête à tête, ils avaient abandonné le décorum. Depuis quelques mois, à force de se réunir pour parler d'Estel, Gilraen apprit même à reconnaître la démarche d'Elrond. Et pour une mortelle, différencier le pas d'un elfe d'un autre était tout un exploit. Avec les années, ils commençaient à ressembler à un vieux couple. Elrond, qui s'approcha du fauteuil voisin, eut le temps de voir un sourire ironique passer sur le visage de la femme.
"Aragorn m'a posé des questions sur Arathorn aujourd'hui", dit-elle de but en blanc.
Elrond était en train de s'asseoir. Il se figea dans une pose très peu flatteuse pour un elfe de sa stature, ou pour qui que ce soit. Gilraen le considéra avec un calme parfait. Le maître d'Imladris eut une nette impression d'un règlement de comptes. Gilraen lui sourit.
"C'est donc cette expression là que j'avais", fit-elle.
Elrond finit par s'asseoir.
"Les Surintendants de Gondor sont une source d'inspiration pour Estel", ajouta Gilraen, et l'elfe n'était pas sûr de ce qu'il avait entendu dans sa voix.
Son regard passa sur les livres d'histoire.
"Croyez-vous qu'il a eu une vision?"
Gilraen haussa les épaules :
"Je n'en sais rien, Elrond. Non, je ne crois pas. Mais il grandit."
Le maître d'Imladris acquiesça d'un hochement de tête. Il l'avait su dès le départ. Ce n'était qu'une question de temps qu'Estel désire en apprendre davantage sur son père. C'était naturel. Aussi naturel que le besoin d'une mère de protéger son enfant en l'amenant dans un havre sûr. Et aussi naturel que le besoin d'un père adoptif de protéger son fils d'une vérité qu'il n'était pas prêt à accepter ni à vivre avec.
"Oui, il grandit, dit Elrond. Une année est passée. Il est temps pour lui de poursuivre l'apprentissage des arts du combat."
Gilraen leva la tête. Elle voulut parler, mais se retint. L'elfe la regarda se mordre les lèvres. Au bout d'un long moment, elle laissa sortir son souffle dans un long soupir.
"Je n'irais pas contre votre volonté", lui dit Elrond.
Mais, entendit Gilraen. Mais Aragorn aura besoin de plus que ses connaissances en lettres pour guider son peuple. Les Dúnedain étaient des guerriers.
"J'ai peur pour lui", dit-elle.
Elrond aussi perçut les non-dits. Peur maintenant, tout de suite, parce que Estel aura peur. Peur de ce que sera sa vie une fois qu'il quittera les confins protecteurs d'Imladris. Peur de ce qu'une telle vie lui coûtera ; où, dans quels endroits sombres et vers quelle fin elle pourrait l'amener. Un grand destin - un tel poids était beaucoup pour un seul homme, fut-il le descendant d'Elendil lui-même.
"Je lui assignerais le meilleur mentor qui soit", promit Elrond.
Il n'aborda que le problème le plus facile à aborder. Il ne pouvait rien promettre au-delà. L'elfe et la femme mortelle, deux artisans dévoués d'un future qui ne leur appartenait pas, se regardèrent. Chacun connaissait le cœur de l'autre et, pour le moment tout du moins, c'était suffisant. Gilraen se leva pour partir, mais se retourna près de la porte.
"Elrond, fit-elle, et l'ironie était de retour dans ses traits, je pense que vous pouvez cesser de s'enquérir de ma santé via Estel."
"Je vous demande pardon?"
Gilraen leva les sourcils.
"Vous devriez! Mon fils n'arrête pas de me demander comment je vais."
Elrond ouvrit la bouche pour répondre, mais elle parlait déjà et l'humour perlait juste sous la surface.
"Ma capacité de répéter la même chose tous les deux ou trois jours, à longueur d'année, est limitée, Elrond. Je veux bien trouver des variantes, mais de combien de façons pouvez-vous dire que vous allez bien? Je vous avertis, je risque la maladie à chaque fois que je m'entends dire « Je vais très bien, Estel ». Un guérisseur tel que vous, utiliser un enfant! Ne devriez-vous pas savoir ces choses là par vous-même?"
Elrond se laissa aller contre le dossier de son fauteuil, les bras à plat sur les accoudoirs. Il changea d'idée et se redressa. Les mains jointes sur la poitrine de façon à ce que seuls les bouts de doigts se touchent, l'elfe prit son air de consultation.
"Madame, fit-il d'une voix grave, je tiens à vous avertir à mon tour que l'irritation ne puisse qu'empirer de beaucoup votre état."
Gilraen secoua la tête.
"Et quoi que vous alliez murmurer sur notre race, madame, sachez que je l'entendrai."
Il vit les épaules de la femme tressaillir dans un rire silencieux. Elle allait partir. Elrond se déplia de son fauteuil avec la grâce fluide de son peuple.
"Madame, répéta-t-il en arrivant à sa hauteur, la moquerie disparue, Estel est votre fils. Et votre fils est un guérisseur. Il sait voir « ces choses là », lui aussi. Il n'a nul besoin de moi dans ce domaine. Gilraen, pourquoi lui répondre que vous allez bien?"
Gilraen se redressa de toute sa hauteur. Même ainsi, elle était plus petite que l'elfe d'une tête entière. Elle le regarda dans les yeux sans fléchir.
"Parce que c'est la vérité, Elrond."
Le guérisseur la laissa s'en aller. Cette fois, les mots passés sous silence résonnèrent dans sa tête comme un cri.
Elrond, je sais ce que vous faites. Je quitterai Imladris quand je voudrais chercher la paix de la mort. Parce que tant que je demeurerai sous votre toit, je resterais en vie.
Ça aussi, c'était la vérité.
À
Marine : Bonjour! Quelle belle surprise de te retrouver comme lectrice après tout ce temps. Toutes ces années même. Dans le temps, tu aimais les fics sur Gilraen. J'espère que ce chapitre t'a plu. Merci pour ton commentaire!
