Le téléphone qui vibre. Ca lui arrive de temps en temps. Je le prends et regarde le message. Tiens, un numéro inconnu. Bizarre. Et un message plus qu'étrange. Encore plus bizarre. Je fronce les sourcils. De toute évidence, il ne m'était pas destiné. Mais ma foi, je ne vais pas ne pas lui répondre non plus, alors je lui envoie :
"Bonsoir 1) je ne suis pas un chaton 2) non je ne suis pas perdu"

La sonnerie stridente annonçant l'arrivée d'un nouveau message retentit, un peu étouffée, sans doute parce que je me suis couché dessus. Je pousse un grognement d'ours réveillé en pleine hibernation et me souviens soudain que "chaton" est perdue quelque part, entre la boite de nuit et l'hôtel et qu'elle vient de me répondre et que sans doute, elle attend à présent qu'en bon gentleman que je suis...bon, ok, que je ne suis pas, je vienne la chercher. En même temps, la pauvre choute n'a pas grand-chose dans le citron, il faut la comprendre, après trois verres de bière, y'a plus personne. Mais elle avait l'air pas mal, de quoi passer une nuit...hum, distrayante. Je grommelle et me soulève un peu pour extirper le téléphone de sous ma cuisse. J'ouvre le message et parvient à le lire dans un effort considérable. Mon coeur bondit alors. J'explose de rire en me laissant tomber brièvement en arrière sur le matelas et m'empresse de taper :
"Oooooh le chaton a trouvé un maître plus intéressant ? Je ne t'intéresse plus ? Tu n'étais pas aussi réticente, tout à l'heure... C'est dommage, moi j'aurais bien aimé te perdre entre mes bras."

Tiens, il a répondu. Oui, il, parce que ça ne peut être qu'un il. En général, ils ne répondent pas. Oh, le message était donc destiné à une demoiselle, non, une potentielle relation d'un soir. Tristement banal. Le mec en question a sans doute bu d'ailleurs. Vue l'heure. D'ailleurs quelle heure est-il ? Tard ? Tôt ? Pareil. Je m'ennuie. Et y'a cet inconnu à l'autre bout du téléphone qui me parle. Il y a peut-être quelque chose à en tirer malgré tout. C'est bizarre que je pense ça, la fatigue sans doute. Répondons-lui donc.
"Si elle ne t'a toujours pas rejoint, en effet, elle a dû trouver un parti plus intéressant."

La réponse ne tarde pas à arriver et je fixe sans comprendre, pendant un long moment, les lettres noires sur l'écran blanc, si vif qu'il m'en fait mal au crâne. Cette fois-ci, pas de doute : ça ne peut pas être elle. Elle, dont je ne me souviens même plus le nom, d'ailleurs. Et en lisant cette phrase, peut-être froide, mais à laquelle je trouve quelque chose de rieur, le calme s'installe en moi, comme si je revenais sur terre et que je décollais à la fois. Puisque je ne me souviens même plus de son nom, "chaton" peut bien se perdre dans Londres ou compter fleurettes ailleurs - ou plutôt laisser un autre que moi compter les nombreux dessins de sa culotte à fleur - peu importe. Car il y a peut-être quelque chose de plus intéressant, au bout de mon téléphone, au hasard d'un doigt qui dérape, d'un chiffre mal écrit... Un grand sourire fébrile sur les lèvres, j'écris :
"Bonjour. Je me suis trompé de numéro, on dirait... :) Tant mieux. Elle ne m'intéressait pas vraiment non plus, de toute manière."

Allongé dans le noir, encore tout habillé - pourquoi me changer ? - je fixe la nuit à travers la fenêtre. Je ne ferme jamais les volets - pour quoi faire honnêtement ? -, on y voit bien mieux ainsi. Et puis comme ça, si l'envie m'en prend, je peux m'en aller sans faire de bruit. J'ai les yeux dans le vague, légèrement vitreux. Mon téléphone me ramène à la réalité. Ah, mister inconnu a répondu. Etonnant. C'est qu'il s'accroche. Et ce brusque changement de ton.. Comme s'il avait décuvé d'un seul coup. Voyons voir combien de temps il va tenir avant que je ne me lasse.

"Evidemment qu'elle ne t'intéressait pas. Sinon, vous seriez allés ensemble à l'hôtel, tu ne lui aurais pas demandé de t'y rejoindre."

Il est un peu bizarre, ce type. Ce type ? Ah ouais, c'est un mec ? Bon. Ok. Ma tête en a décidé ainsi, je vais l'écouter. Ouais, je disais, il est un peu zarb, ce mec. Peut-être jaloux, de ne pas être à ma place, à l'hôtel, en train d'attendre une fille - même si la fille en question n'a jamais pointé le bout d'un seul orteil. Elle a eu peur, sans doute. Je fais peur, moi ? Je hausse les épaules. Peu importe. Il y a cette question sur mon téléphone, écrite d'un ton que je devine condescendant et pourtant, peut-être à cause de l'alcool, j'ai envie de persévérer, de me marrer un peu, ce soir, même si ça s'annonce difficile avec un tel rabat-joie.
"C'est que t'es un vrai petit malin, on dirait ! Jaloux, peut-être ? Bon allez, j'vais jouer mon p'tit génie moi aussi ! T'as pas l'air de quelqu'un qui fait la fête là tout de suite, alors qu'est-ce que tu fais debout à une heure pareille ? "

Pfffff... Jaloux, moi ? Comme si je pouvais être jaloux d'un abruti pareil. Il n'a pas l'air très finaud celui-là. Comme tous les autres en fait. Je pensais que peut-être que non, mais en fait et bien si. Désespérant. Non mais sérieusement, comment ai-je pu penser que celui-là serait différent ? Parce qu'il me répond ? Je dois être au moins aussi idiot que lui d'avoir cru que quelqu'un comme moi ou tout simplement quelqu'un avec qui je pourrais discuter existait quelque part dans ce monde. Je pousse un long soupir de lassitude. La lune continue de luire inlassablement dans le ciel, comme toutes les nuits. Navrant. J'ai laissé mon téléphone posé à côté de moi sans lui répondre. Mais...ça me titille. Il m'énerve un peu pour tout dire. Je ne vais pas laisser passer ça quand même ? Je n'aime pas quand les gens pensent des choses fausses de moi. Il faut que je mette les choses au clair. Ouais, c'est uniquement pour ça que je reprends mon téléphone pour lui répondre.
"Comment pourrais-je être jaloux d'un mec qui vient de se faire poser un lapin dis-moi ? Pas trop vexé ? Oh et si je suis encore debout, c'est parce qu'il n'y a que la nuit que l'on peut agir sans être vu. Tu vois le genre ?"

Une douche froide. C'est une véritable douche froide que je me prends en pleine tronche. Pire encore que le lapin. Déjà qu'il m'a fait attendre, le salaud, je suis gentil et il me renvoie balader. Je me retiens de toutes mes forces de renchérir "Va te faire foutre, connard !" et me force à respirer. Calme-toi, John. Calme-toi. PER-SE-VE-RANCE. De toute façon, j'ai plus rien à perdre pour ce soir, n'est-ce pas ? Mes doigts caressent, hésitants, les touches de mon clavier, comme s'il n'existait soudain plus rien d'autre au monde.

"Vexé, ouais... Deux personnes dans la même soirée m'ont fait comprendre que je ne valais pas le coup ;) Mais j'ai rien d'autre à faire que te parler alors allons-y. Je dois être un peu maso, je crois. Et en plus, je suis tombé sur un super criminel qui attend qu'il fasse nuit pour aller voler les diamants de la couronne, j'ai de la chance. Je t'ai tout fait foirer, ton téléphone a sonné à cause de moi et tu t'es fait choper. Pas de chance."

Il ne va pas répondre, pas vrai ? Après ce que je lui ai envoyé, il ne répondra pas. Et après, je serai tranquille pour admirer les carreaux de ma fenêtre. Qu'il faudrait changer d'ailleurs. Oh, ça peut attendre. Ah si, il a répondu. Intéressant. Voyons voir ce qu'il raconte. Lui aussi s'ennuie, jusque là rien d'étonnant... Oh, les joyaux de la couronne, carrément. Mais il m'énerve quand même toujours autant. Parce qu'il veut avoir le dernier mot et je ne le lui laisserai pas.
"Oui, à cause de toi j'ai dû me contenter d'un pauvre cendrier. Tu es fier de toi j'espère ? Un cendrier ! Quel maigre butin pour un criminel de mon rang ! Je ne vais pas pouvoir en retirer grand-chose... Crois-moi, tu me le paieras."

J'ai envie d'éclater de rire et de crier à la fois. Il m'agace au plus haut point, mais quelque chose dans sa façon de répondre commence à m'amuser. Il semblait ne pas être du genre à délirer et là, je lui tends un piège et il s'empresse d'y plonger et même d'y sauter à pieds joints. Quand je le disais, qu'il était bizarre ! Pris à mon propre jeu, je laisse mon esprit divaguer à la recherche d'une réponse. Je ne suis pas bizarre, moi. Un peu fou, sans doute, dans mon style, mais lui il a l'air totalement barré. Comment se mesurer à ça ?
"Il n'y a pas de cendrier à la maison, tu devrais le rapporter, il serait utile à quelque chose, au moins. Et puis il doit être en cristal ou un truc royal dans ce genre-là. Me le faire payer ? J'aimerais bien voir ça ! Et dis-moi, grand criminel, comment t'appelles-tu ?"

Il est chiant. A toujours répondre. Il doit vraiment s'ennuyer. Mais pas autant que moi. Personne ne peut s'ennuyer autant que moi. C'est impossible. Ma foi, il m'a suivi dans cette histoire de voleur, même s'il est clair qu'il n'en croit pas un mot. Ah, il veut savoir mon nom ? J'ai envie de le faire mariner tiens. Histoire de le tester. Voir s'il va rester encore ou pas. Je n'ai que ça à faire de toute façon et pas sommeil, alors...
"Je ne crois pas que tu aies besoin de cendrier, non ? Et puis je ne le vend
rais pas à n'importe qui. Remarque, je pourrais tout autant le garder pour moi, il pourrait m'être utile. Et vois-tu, je ne peux pas te dire mon nom, parce que si je le fais, qui me dit que tu ne vas pas me dénoncer à la police, hein ?"

Allongé à plat ventre sur le lit, les pieds battant l'air, je lis et relis sa réponse, pris d'un doute, un doute très mince, certes, mais un doute quand même. Le doute de parler à quelqu'un de vraiment dangereux. Et un frisson me parcourt, mon sourire s'intensifie. Je ne tarde pas à répondre.
"Peut-être que je ne te dénoncerai pas à la police. Peut-être même que j'irai voler des cendriers avec toi. Alleeeeeeeez STP ! Dis-moi ton nom ! Dis-moi ton nom et je te dis le mien :)"

J'ignore pourquoi, mais sa réponse m'arrache un demi-sourire. Il est amusant, finalement, mister inconnu. Enfin distrayant. Suffisamment pour faire passer un peu l'ennui qui me relance sans arrêt. Il n'hésite pas à entrer dans mon jeu, alors continuons sur cette lancée-là.
"Hum... Avoir un complice, ce ne serait pas si mal, mais je préfère travailler seul. Tu sais, mon nom n'est pas très commun, alors j'évite de le dire, parce que si jamais ça se savait, ce serait facile de me retrouver. Il ne doit pas y avoir beaucoup de gens portant le même nom dans le coin. Mais pour toi, je peux bien faire une exception... En fait, je m'appelle... Barberousse."

J'ai un énorme éclat de rire qui me plie en deux. Bon, il faut dire que l'alcool joue fortement sur mon état d'hilarité et que c'est pas vraiment difficile de me faire rire, actuellement, mais bon. Barberousse ! Je m'attendais à tout sauf à ça. Et étrangement, j'oublie le reste, la fille qui m'a largué ou plutôt qui m'a posé un lapin et le fait que j'ai utilisé mes dernières économies pour payer cette putain de chambre d'hôtel de seconde zone. Je suis tout simplement bien, à parler avec ce taré qui me veut me faire avaler qu'il s'appelle Barberousse. Barberousse, sérieux. Pourquoi pas Barbe-bleue ou Rumplestilskin, tant qu'on y est ?
"Arrête de faire semblant, Arsène Lupin, je t'ai reconnu ;) et bien puisque tu ne me demandes pas... moi, c'est John."

Je dois avouer être perplexe. Pourquoi me parle-t-il d'Arsène Lupin alors que je lui ai dit Barberousse ? Pas que je pensais qu'il allait me croire, certainement pas - ou alors il aurait fallu qu'il soit vraiment idiot - mais... Et puis d'abord, qui peut porter un nom plus ridicule que "Arsène Lupin" ? Qui, dites-moi ? A part mon crétin de frère, évidemment. Mais très vite, cette pensée est balayée par le fait qu'il dise qu'il s'appelle John. Rien ne prouve qu'il dit la vérité, étant donné que John est un prénom très fréquent, mais... Quelque chose, en moi, me dit qu'il est sincère. Et mon intuition se trompe rarement, comme j'ai pu le constater à de nombreuses reprises. Comme il m'a dit son nom, sans doute s'attend-il à ce que je lui donne le mien, mais il ne l'a pas re-demandé... Bah, après tout...
"Enchanté, John. Moi, c'est Sherlock en fait. Barberousse, c'est juste un pseudonyme."

Sa gentillesse soudaine me fait rougir. C'est idiot, je sais. Mais je m'attendais à devoir batailler des heures et des heures durant pour obtenir un seul petit mot...aimable, tout du moins. Et il me sort ça comme ça. "Enchanté, John." Mais pourquoi ça me fait sourire comme ça ? J'ai l'air d'un con, je sais. Pas ma faute. Sherlock. Je murmure le nom du bout des lèvres, comme pour en savourer l'étrange musicalité. J'ai jamais entendu de nom pareil. Je doute même sérieusement qu'il puisse exister un autre mec qui s'appelle Sherlock dans le monde entier. Et nom d'un chien, moi je lui sors John avec mon petit smiley ridicule, alors que plus banal, y'a pas. J'ai conscience que la conversation, la vraie, commence à partir de maintenant et que je vais devoir assurer. C'était facile de me cacher derrière mon image de dragueur désinhibé et irrésistible qui boit en soirée presque tous les soirs et couche avec n'importe quelle fille après, mais...mais soudain, il n'y a plus que moi. John. Et peut-être que ça me fait peur.
"Waouh. Sherlock. Carrément. C'est encore plus cool que Barberousse et Arsène Lupin ! Sherlock. Okkkkk j'ai compris ! Je peux aller me coucher avec mon John, c'est ça ? ;) Enchanté, Sherlock... ravie de faire ta connaissance, ici et maintenant, dans cette chambre d'hôtel pourrie - faut bien l'avouer, j'suis pas James Bond moi - enfin bref. Enchanté :)"
Ce n'est qu'après avoir envoyé le message que je réalise que d'une part, j'ai écrit deux fois de suite "enchanté", que j'ai mis un "e" à ravie et que mon bla bla est tout à fait inutile et inintéressant. Bon. J'espère au moins que ça lui donnera pas envie de me renvoyer de nouveau balader, à l'autre timbré. Je dis ça, mais je ne le pense pas. Sherlock. C'est beau, quand même, comme prénom...

Je dois avouer que c'est bien la première fois que quelqu'un réagit comme ça en apprenant mon prénom. En général, les gens me disent plutôt que c'est un nom bien étrange que celui- et les professeurs hésitent en le lisant. Comme si c'était si compliqué que ça de lire "Sherlock". Deux syllabes. Pas de quoi hésiter enfin ! Mais John, non. John trouve mon prénom "cool". Et ça, c'est nouveau. Je note au passage qu'il me dit être dans un hôtel pas cher - je ne peux pas m'en empêcher, je stocke toujours toutes les infos que je reçois, mais après je trie évidemment, ce qui est inutile, je le jette - ce qui est une information loin d'être négligeable. Ah, mais il attend sûrement que je lui réponde. D'ailleurs...
"Ravi* Jusqu'à preuve du contraire, tu es un individu de sexe masculin."

Encore une fois, je rougis. Nan nan, y'a pas de glace intégrée à mon téléphone, mais je sens la chaleur embraser mon visage et pas besoin de vérifier pour savoir que je suis rouge comme une tomate. T'es trop nul, John, me fait une voix dans ma tête. Mais trouve quelque chose, bon sang. Soit intéressant, pertinent...séduisant ? John, arrête ça tout de suite sinon la tomate va devenir bien trop mûre et elle va finir par exploser. Concentre-toi. Réponds. Quelque chose de drôle...
"Ah ouais, c'est vrai. J'avais oublié ce détail. Sorry, j'ai l'habitude de me faire passer pour une fille alors j'oublie que..."
Je bug. Littéralement. La gêne me paralyse. Ou plutôt, paralyse mes neurones. C'est l'effet Sherlock, vous croyez ? J'efface.
"Ah ouais. J'avais oublié. Mais je ne peux m'empêcher de te faire remarquer que tu n'as absolument aucune preuve du contraire... ;) T'as quel âge ?"
Question qui tombe comme un cheveu sur la soupe, mais elle me brûle tellement la langue que mes doigts s'empressent de soulager tout ça et avant que ma tête puisse protester - la rabat-joie ! - ils cliquent sur envoyer.

Hum... Il pense qu'il peut me berner ou quoi ? J'ai deviné qu'il était un homme depuis son tout premier message quasiment. Par contre, sa question sur mon âge... J'ai du mal à suivre le cheminement de sa pensée, mais... Sa pensée n'est pas très claire en l'état actuel des choses vu qu'il a bu donc, c'est certainement logique. Pour lui.
"J'ai environ 36 preuves que tu es de sexe masculin depuis que nous avons commencé à parler. Si tu veux, je peux te les lister. Par ordre alphabétique ou chronologique ? Hum, tu sais quoi ? C'est toi qui vas me dire quel âge j'ai. Vas-y, j'attends tes propositions."
Je suis curieux de voir ce qu'il va répondre, tiens...

A la première lecture, je dois avouer avoir cru qu'il allait me dire "J'ai 36 ans." et mon coeur a fait un de ces loopings que j'ai cru qu'il allait aller dire bonjour à l'estomac. Mais finalement, non, tout va bien. Il est toujours aussi gentiment cinglé et ça me plaît. Ca me plaît bien trop, même, mais je suis loin de m'en soucier à l'instant, complètement porté par l'alcool même si mon raisonnement ne s'en trouve pas particulièrement perturbé.
"Non, non, merci, je n'ai pas envie de me retrouver face à mon évidente transparence. Pfffff c'est con j'aurais voulu te berner un peu. T'aurais pu croire que j'étais une fille et que j'étais lesbienne en plus de ça et ça aurait été drôle. Tant pis, la prochaine fois. Roooh, mais c'est pas du jeu ça ... Laisse-moi réfléchir."
Je fixe le plafond, songeur, pendant quelques instants avant de poursuivre :
"Tu dois être un étudiant d'environ 25 ans dont tout le monde fantasme. Le genre beau gosse solitaire qui brise des coeurs..."

25 ans ?! Est-ce que j'ai réellement l'air d'être aussi vieux ?! Non mais, 25 ans sérieusement ? Ahlàlà, il n'a pas réfléchi avant de répondre. Mais malgré tout, je trouve cela particulièrement amusant. Pendant plusieurs secondes, je fixe l'écran de mon téléphone sans répondre, un sourire au bord des lèvres. Je lui dis mon vrai âge ou pas ? C'est tentant de ne rien dire, de le faire mariner encore, comme pour mon nom, mais... Roh allez. Je suis sûr que ça va lui emboucher un coin quand il va savoir la vérité. Je suis fier de moi, pour le coup.
"Navré de te décevoir, mais je n'ai que 18 ans, pas 25."

Je me mords les lèvres. Peut-être que j'ai fait une erreur et que je l'ai vexé, d'une manière ou d'une autre. Merde. "Navré de te décevoir "...ça peut être dit sur un ton rieur comme sur le ton de quelqu'un qui est vexé et ça me dérange. Je ne devrais sans doute pas m'attacher à de tels détails sans importance, mais... Il faut répondre maintenant. Et quelque chose me gêne, aussi. C'est que maintenant, s'il a 36 preuves que je suis un homme, y'a aucune raison pour qu'il ne remarque pas que je fantasme sur les beaux gosses solitaires de 25 ans. Mais comme sa réponse dit tout et rien à la fois, je continue dans la même lignée.
"Je tiens à te faire remarquer que tu n'as fait aucune remarque sur le fait que tu puisses être un beau gosse solitaire. J'en conclue donc que tu ES un beau gosse solitaire. Et tant mieux. Moi aussi, j'ai 18 ans. Enfin, 19. "

Tiens, il insiste sur la deuxième partie de ma description. Enfin, ma description selon lui. Mais comme, dès le début, il partait mal... D'ailleurs, à la base, on devait juste parler de l'âge. Il m'a donné le sien d'ailleurs. 19 ans. Comme moi alors. Enfin presque. On n'est pas à un an près. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai encore envie de l'embêter. Il réagit facilement, alors c'est amusant. Cette fois, c'est sûr, l'ennui est parti. Il faut que j'en profite avant qu'il ne revienne me voir. Avant que John ne s'endorme ou ne se lasse.
"Je n'ai fait aucune remarque à ce sujet parce que je considère qu'il s'agit d'une notion très subjective et que par conséquent, je ne peux me prononcer clairement. En revanche, ce que je peux dire, c'est que discuter avec un "beau gosse solitaire de 25 ans" que tu ne connais pas à l'autre bout d'un téléphone ne semble pas te déranger plus que ça."

Mon coeur se met à battre la chamade. Décidément, il en a vu de belles, celui-là, ce soir. Et pour une fois, chaton et sa culotte à fleur n'y sont pour rien ! J'aime ce qu'il dit sur la beauté. Je n'ai jamais vraiment imaginé ça comme ça. Pour moi, je suis petit - mon plus gros complexe - et j'essaye de rattraper ce défaut énorme - car c'en est un, indiscutablement, surtout pour un homme - par d'autres qualités, histoire de camoufler un peu. Jamais je n'avais envisagé le fait que la beauté puisse changer d'un regard à l'autre, d'une personne à une autre. Est-ce qu'il me trouverait beau...? Cette question incongrue se forme toute seule dans mon esprit. Quelqu'un qui dit que la beauté est subjective pourrait peut-être trouver que ma taille n'est pas vraiment un problème...et god, le grand retour de la tomate trop mûre. Je vais me transformer en potager, s'il continue comme ça. J'ai du mal à comprendre la dernière phrase. Il y a un sous-entendu, de toute évidence, mais venant de lui, que je ne connais pourtant pas, ça m'étonne tant que je ne peux parvenir à saisir si c'est sérieux ou pas. Je fais la moue avant de me décider :
"Non, ça n'est absolument pas un problème pour moi. Que le beau gosse en question ait 25 ou 19 ans ;) Et puisque tu ne me le demandes pas, alors j'te le dis quand même : je suis un joli blondinet d'1m69 avachi sur un lit d'hôtel pas encore défait."

1 minute. 2 minutes. John, t'es toujours si impatient. Il est sûrement pas scotché à son téléphone comme tu l'es toi ! 3 minutes. Bon, y'a pas une grande différence entre 2 et 3 minutes... 4 minutes... 5 minutes... Pfffff ça commence à être long... 6 minutes... 7 minutes... Mais c'est quoi son problème, à Monsieur BG ? Pourquoi il répond pas ? Et bien, je vais m'en charger, puisqu'il n'ose pas ! Je devrais sans doute me calmer. Mais je n'en ai pas envie. Une délicieuse poussée d'adrénaline, d'excitation et de témérité me traverse et je me sens fébrile. Je me mords la lèvre inférieure et rétorque au silence :
"Et bien, chaton, qu'est-ce qui t'arrive ? Les jolis blondinets d'1m69 ne sont pas ton style, ou quoi ? Je suis vexé..."
Je ne peux retenir le sourire satisfait et crâneur qui s'empare de mes lèvres et clique sur envoyer.

Je soupire, claquant la porte derrière moi en retournant dans ma chambre. Putain. Encore lui. C'est toujours de sa faute, de toute façon. Lorsqu'il est rentré, il a fait du bruit - en même temps il n'est pas très discret - alors je suis juste allé voir. Comme d'habitude, il est allé en boîte avec ses "amis" et a suffisamment bu pour que cela se voit ou se sente, au choix. Il a une sale tête comme ça, je trouve. Manque de bol, il m'a vu et il a commencé à me brailler dessus. A être désagréable. Non, je n'aime vraiment pas l'expression que prend son visage dans ces moments-là. Mais même saoul, Mycroft sait ce qu'il faut dire pour m'atteindre. Il parlait trop fort, il a réveillé nos parents. Ca a commencé à sérieusement gueuler entre ma mère qui le réprimandait et lui qui disait qu'il n'était plus un gamin. Je suis parti. Je n'aime pas quand ils crient, quand ils font du bruit comme ça. Ca me rend nerveux. Stressé. Je crois que ça se calme, les éclats de voix ont diminué derrière la porte. Mon téléphone. Avec tout ça, je n'y pensais plus. Deux nouveaux messages. C'est John. Je cligne plusieurs fois des yeux en les lisant, j'ai un peu de mal à me replonger dans notre conversation. J'espère qu'il n'est pas parti...
"Désolé, j'ai eu un soucis. Un problème avec le cendrier que j'ai volé."

Putain de merde. 20 minutes, quoi. 20 PUTAIN DE MINUTES ! Et il me dit quoi ?! "J'ai eu un soucis, un problème avec le cendrier que j'ai volé." Non mais et puis quoi encore ?! Il veut pas me dire que la police a débarqué chez lui, non plus ?! Pff. Ca m'énerve. Et ça m'énerve d'autant plus que... Je soupire. Ne suis-je pas plus intéressant qu'un putain de cendrier imaginaire ? Il va pas me dire qu'il comprend pas ! Je suis vexé. C'est idiot et puéril, ouais, mais je suis un grand gamin de 19 ans et ça me...ça m'arrache le ventre, ça me donne envie de hurler, de balancer mon téléphone par terre et de déchirer l'oreiller et puis d'éparpiller les plumes, après ! Qu'il ne réagisse pas. Pas du tout ! Bon. Réfléchissons.
"Ah, ok, j'ai compris. T'as une petite amie, c'est ça ? Ou un petit ami, d'ailleurs. Et je suppose qu'ils sont bien à ton goût, eux ! Pas la peine de faire celui qui veut pas comprendre."

Il est en colère, là, non ? Je pourrais me tromper, mais je suis presque certain qu'il l'est. Pourquoi il est en colère ? Parce que je n'ai pas répondu plus tôt ? Mais je ne pouvais pas ! Je ne vais quand même pas être obligé de lui raconter tout ça alors que... Ou alors. Attends... Je remonte un peu, lis nos derniers messages. Oh, je crois que j'ai compris. Ou pas. Peut-être. Raaah. Il faut que je vérifie un truc...
"Non, tu n'as rien compris. Je n'ai pas de petite amie. Pas trop mon truc. Pas plus que de petit ami, d'ailleurs."

Ah bah ça commence bien ! "Tu n'as rien compris." Génial. Ce mec est d'une délicatesse exemplaire, décidément. Je m'enflamme. Déjà que j'étais pas très froid à l'origine, alors là j'te dis pas. Personne jusque là ne m'a résisté. J'ai jamais dragué de mec, faut dire, je m'y prends sans doute comme un pied. Mais je vais pas laisser passer ça. Après tout, il vient quand même de me dire que... Et là, bug sidéral. John. Calme-toi et relis bien tout... "Non, tu n'as rien compris." ...dans l'état de colère où je me trouvais, je l'ai pris évidemment comme une insulte à mon potentiel de séduction, mais...mais ça pourrait tout aussi bien vouloir dire, de façon très maladroite, qu'il est libre et qu'en fait...qu'en fait, peut-être que... Mais il est vraiment bizarre, ce type... Un sourire se dessine de nouveau sur mes lèvres et j'écris :
"Donc, tu es célibataire :) ...c'est une excellente nouvelle, ça ! Et dis-moi, ça ne te dirait pas de...d'être un peu moins seul, parfois ?"
Après tout, il vient quand même de m'avouer que les filles ne sont pas trop son truc...et ça, c'est un point pour moi !

Ok, maintenant le doute n'est plus permis quant à ce qu'il sous-entend. Et moi, je ne sais pas ce que je suis censé dire. Je n'ai pas l'habitude de ce genre de...propos. Enfin, de ce genre de choses qui m'est destiné spécifiquement, je veux dire. Bien, essayons de penser de manière réfléchie. Ou réfléchir de manière pensive ? Je tourne la tête, fixe les chiffres rouges sur l'écran de mon réveil. 4h08 du matin. Ouais, normal que mon esprit commence à fatiguer. Je secoue la tête, me re-concentrant sur mon téléphone. Il faut bien que je lui dise que...
"Mais... On ne se conna
ît même pas..."

Le ton est fragile, soudain. On dirait la voix d'un enfant. C'est du moins ce que je m'imagine en lisant ces quelques mots. J'ai pas l'habitude, je dois l'avouer. D'ordinaire, je dois pas faire grand-chose pour qu'elles me tombent dans les bras...pas que j'ai un charme fou, je ne crois pas. Mais bah ! Quand on est comme moi, on est comme moi. Et les filles le sentent, ça. Et c'est peut-être seulement devant son message que j'en prends conscience. Que j'ai pas l'habitude de ça. Mais je suis encore trop porté par le feu de notre conversation et de l'alcool pour y réfléchir un tant soit peu avant de répondre.
"...mais je ne demande que ça... :)"

Il divague, je pense. Je veux dire, il ne peut pas être sérieux. Depuis le début, d'ailleurs, il ne doit pas l'être. Parce que...ce n'est pas logique de réagir comme ça. Il a bu, c'est sûrement ça qui lui fait raconter n'importe quoi. Comme Mycroft. Lui aussi il a des réactions comme ça parfois quand il boit. Bon, vu qu'il n'a pas l'air très doué pour comprendre les sous-entendus, je vais devoir dire les choses un peu plus clairement...
"Je ne vois pas pourquoi tu voudrais rencontrer quelqu'un dont tu ne sais rien et que tu ne connais que depuis quelques minutes."

Ce mec...a vraiment le don pour les douches froides. Il doit pas avoir l'eau chaude, chez lui. Je déconne, mais j'en mène pas large. J'ai envie de pleurer, soudain. Il m'a éteint. Littéralement. Même plus une seule braise. Je me suis acharné, depuis le début de la conversation, alors que bon sang moi aussi ça... Je regarde autour de moi. C'est pas sale, c'est pas ça. C'est juste basique. Le lit, à peine confortable. Une pauvre table abandonnée dans un coin. Je me lève et ouvre les rideaux. Le jour n'est pas encore levé - ça ne tardera pas - et je contemple mon reflet dans la vitre assombrie par la nuit. C'est celui d'un mec fatigué, un mec qui essaye d'être quelqu'un d'autre. Quelqu'un de cool, de déluré, qui se prend pas la tête et vit au jour le jour. Au lieu de quoi... Regarde-toi. Tu fais semblant. Les larmes coulent. Je les vois, translucides, dans la glace qui n'en est pas une, sur mon visage immobile. Et fixe. J'ai pas de noir sur les joues, parce que je suis pas une fille, parce que je me maquille pas. Mais j'ai l'impression de le voir, le maquillage, qui dégouline lentement, ma peau imparfaite, mes cernes violacées, mes yeux bouffis. Ca coule encore. Mais je fais quoi, là ? Je fais quoi, dans cette chambre d'hôtel...pourrie, ouais. C'est glauque. Juste glauque. Un jeune comme les autres, qui baise à la va-vite dans une chambre d'hôtel pourrie sans même connaître le visage de celle qui l'accompagne. Ni même le nom. Bon dieu, qu'est-ce que c'est...triste. Et dire qu'elle est même pas venue. J'ai un petit rire qui me donne envie d'exploser la vitre. Qui es-tu, John ? Qu'est-ce que tu fais là ? Putain de merde. A draguer un inconnu. Déjà, un. T'as jamais dragué de mec, John. Et là...là tu lui sauterais dessus, c'est ça l'histoire ? Il serait là, tout de suite...tu trouverais le moyen d'avoir envie. Avoir envie sans en avoir envie vraiment. Juste comme ça. Pour passer le temps, pour...pour... Ma vue devient si trouble que je ne me vois même plus et je me laisse glisser vers le sol. J'attrape mon téléphone en tremblant.
"Je suis désolé. Bonne soirée enfin...bonne nuit. Bonne journée. Bref. Salut. Et pardon, encore."

La réponse tarde à venir. Ce n'est pas normal. Jusque là, il a répondu rapidement à chaque fois. L'aurais-je...vexé ? Pourtant, je ne voulais pas être vexant, donc il n'y a aucune raison pour qu'il se sente vexé. Mais il a intérêt à me répondre par contre. Je n'aime pas qu'on m'ignore. Je commence à m'impatienter - je n'ai jamais vraiment aimé attendre - et mes doigts pianotent nerveusement sur la couverture de mon lit sur lequel je suis installé. L'écran de mon téléphone a eu le temps de se mettre en veille. Puis d'un seul coup, il vibre. Ah, enfin, un message ! Je l'ouvre avec précipitation...et me fige. Ca veut dire quoi, ça ? Ca veut dire qu'il ne veut plus me parler ? Pourquoi, soudain, cette angoisse sourde au fond de moi ? Il va...me laisser ? Me laisser tout seul, comme ça, avec l'ennui qui me guette sournoisement, tapis dans l'ombre ? Je le vois, je sais qu'il est là. Ses yeux scintillent dans la pénombre. Il attend. Il attend patiemment avant de me bondir dessus. Et c'est là que je me rends compte...que je me rends compte qu'en fait je n'ai pas envie qu'on arrête de se parler tout de suite. Parce que... Parce que c'est comme ça. Je ne sais pas depuis combien de temps on discute. Un quart d'heure, vingt minutes ? Plus peut-être ? En fait, j'étais tellement absorbé par notre conversation, pour une fois, que je n'ai pas eu à compter les secondes passer une par une. Mais qu'est-ce que je fais au juste ? Je suis là à glander alors que plus j'attends, plus les chances qu'il me réponde ensuite diminuent. Je me précipite sur mon téléphone.
"Tu sais, si on ne se parle plus, ce ne sera pas une bonne soirée. Ou nuit. Ou journée..."

Mon portable sonne. Mais je l'entends à peine. J'ai la tête entre mes genoux, secoué de sanglots incontrôlables, comme le petit garçon que je suis sans doute resté, au fond... La crise de larmes passée, je me redresse, essuie mes yeux. Je ne veux pas répondre. Je ne veux même pas lire son message... Mais c'est plus fort que moi. Mon regard est déjà absorbé par le portable posé en évidence à côté de moi. Je soupire et finis par m'en emparer.
Je ne comprends pas. Pourquoi il me dit ça ? Ca ne colle pas... Il vient juste de me dire que... Je me sens trop las pour m'en réjouir, malgré tout.
"Ecoute, je m'excuse, ok ? Je me suis comporté comme un vrai...comme un con. Et j'me sens pathétique. Tu veux savoir la vérité ? Je me cherche. J'enchaîne les nanas, mais je ne ressens jamais rien. Je fais juste semblant. Je suis en manque de sensations. Et pour ça, je suis prêt à coucher avec le premier venu. Là. Maintenant. Juste pour oublier. Pour vivre intensément pendant une seconde."
C'est tellement vrai que j'en ai honte. Ca m'écoeure, même. JE m'écoeure. J'ai la gorge nouée. Je remonte sur le lit pour m'y allonger, en foetus, le portable au creux de mes mains, les yeux fixés sur l'écran tandis que mes dernières larmes vont mouiller l'oreiller.

De nouveau, sa réponse met du temps à arriver, mais elle arrive, c'est déjà ça. Et elle est plus longue, cette fois. Je la lis une première fois, puis une deuxième. C'est troublant. Ce qu'il dit, c'est troublant. Parce que je ne m'y attendais pas vraiment. Enfin, si, peut-être un peu. Pas tout. C'est compliqué. En tout cas, il n'a pas l'air...bien.. Il est en pleine descente ? Je sais ce que c'est, ça. D'abord, l'euphorie et après, les ténèbres. Je connais ces sensations et leur enchaînement, vicieux et pervers. Ca le fait avec ce que je prends, de temps en temps et je sais que ça peut aussi le faire avec l'alcool. Mais... Je ne sais pas ce que je peux lui répondre. Je suis un peu décontenancé, à vrai dire. Et si... Et si je lui disais ça ?
"Je sais ce que c'est. Moi aussi, parfois, je vis intensément pendant quelques secondes. Je ne m'y prends pas de la même manière, mais le but est le même : fuir la morosité de l'existence."

Je tourne la tête, enfouie dans l'oreiller, pour regarder le téléphone qui vient de vibrer. Je me sens vide. C'est assez étrange. Comme par automatisme, je prends le portable et lis son message. Ca me fait sourire. Il me trouve sans doute vulgaire. J'ai tout fait foirer. Mais malgré tout, je trouve le moyen de sourire. J'ai envie de douceur. Comme si je descendais lentement de ma détresse et de mon enthousiasme. Et que j'avais juste besoin qu'il...qu'il soit là. A 5h du mat' bientôt. C'est délirant, ouais. Mais je crois que je l'aime bien, monsieur cinglé.
"Peut-être qu'on pourrait "fuir la morosité de l'existence" ensemble... Au fait, tu habites où ? T'inquiète pas, je te promets que je viendrai pas te sauter dessus ;)"

Enfin, il semble se détendre un peu et je souris, soulagé. Soulagé, oui, parce que l'espace d'un instant, j'ai eu peur qu'il ne me réponde plus du tout. Je réalise alors que je suis crispé, parce que ma mâchoire me fait un peu mal. En effet, elle était complètement serrée et fermée. Je remédie rapidement à cela. C'est que ça commençait à être douloureux. J'imagine que maintenant, on peut jouer de nouveau... Enfin, plaisanter. Juste pour penser à autre chose.
"Ma foi, ce serait avec plaisir. Ah ça, c'est un secret, mais je veux bien te donner un indice : c'est quelque part dans le monde."

Je me redresse pour m'adosser contre le montant du lit. Y'a des tonnes de questions qui défilent dans ma tête. Il est un peu...rah, je sais pas ! J'aime son humour, comme s'il disait ça sans savoir que ce serait drôle, mais qu'il l'espérait, au fond, sans trop y croire. Que ça le faisait rire, mais qu'il était pas assez sûr de lui pour le dire vraiment. Je trouve ça touchant. Il m'intrigue. Je réfléchis pendant un instant à ce que je pourrais répondre à ça. Il semble beaucoup aimer les énigmes...ce qui n'est pas mon cas. Surtout après une nuit blanche à presque 5 heures du mat'.
"Alleeeeeeeez. S'te plaît quoi. Dis-moi où t'habites :) Promis, j'le répéterai à personne."
Je parle comme un gosse. Au fond, c'est peut-être parce que j'ai peur. Peur de passer pour un pervers ou un truc dans ce genre-là. J'aimerais qu'il me réponde...

Il est amusant. Et je constate que je suis toujours en train de sourire. Au fond, je suis bien content qu'il se soit trompé en tapant le numéro de la fille qu'il devait retrouver... Et puis honnêtement, notre conversation est bien plus intéressante, non ? Oh, je peux bien lui dire. De toute façon, la ville est grande, très grande... Quelle est la probabilité que nous vivions dans la même ? Faible, mais pas nulle...
"Hum... Bon c'est d'accord. Mais tu jures de ne rien dire, hein ? En fait, je vis à Londres..."

"En fait, je vis à Londres." Mes yeux s'écarquillent. Je me mords les lèvres pour retenir le sourire presque indécent qui essaye de s'en emparer, les doigts moites autour du téléphone que je tiens à deux mains, comme s'il pouvait s'échapper et emporter avec lui la seule chose qui me lie à cet étranger, cet étranger si fascinant qui vit à Londres comme moi et...ça fait pas longtemps, pourtant. Une heure, deux peut-être. Mais au moins, je ne vois plus la tristesse de la chambre d'hôtel. Ce seul petit écran accapare toute mon attention et arrive à transformer l'endroit. Peut-être même à le rendre un peu plus beau. Un peu plus intéressant.
"Je tiens toujours ma parole. Je suis un homme d'honneur ;) ...sans déconner ? Tu vis à Londres ? LONDRES ?! Genre... LE Londres ? Londres...en Angleterre ? Sur cette planète ? T'es sûr ? Nan parce que...si jamais on parle du même Londres alors... Alors ça veut dire qu'on habite dans la même ville... :)"

En toute honnêteté, il devait y avoir, genre, 3,2% de chances pour que nous habitions dans la même ville et...et bien il semblerait que ce soit le cas. C'est impossible, le monde est bien trop paresseux pour générer de telles coïncidences. Et pourtant, pourtant... John non plus n'a pas l'air de réaliser. En même temps, il y a de quoi, je crois. Cela me rend étrangement...content. Ca fait tout bizarre, comme sensation. Ca descend jusque dans le ventre, jusqu'au bout des doigts.
"Il semblerait en effet que nous parlions du même Londres, puisqu'il n'existe qu'une seule ville dans le monde portant ce nom. Et comme nous vivons dans le même monde, sur la même planète (si ce n'était pas le cas, nous ne pourrions pas discuter ainsi par sms), il est évident que nous vivons dans la même ville."

Il semblerait en effet et bla bla bla et bla bla bla, j'imite tout seul, à haute voix, en me dressant sur le lit. C'est un vrai dictionnaire, ce mec, ma parole ! Un dictionnaire de martien échoué parmi les pauvres et tristes dictionnaire du petit Robert qu'on se demande toujours qui c'est, celui-là. Je pouffe de rire. Tout seul, encore, je dois avoir l'air con, mais j'espère qu'il en a l'air tout autant que moi. Ca me fait plaisir et ça me fait peur à la fois, en fait, maintenant que je sais qu'on habite dans la même ville et rien ne m'empêche plus, si je veux, de lui demander où il habite et... Bon, John, tu veux pas lui apporter les croissants non plus ?! Non, parce que. On sait jamais. Il pourrait être allergique aux croissants. Vous croyez qu'il aime les pains au chocolat...? J'ai les joues embrasées, le sourire jusque là qui fait remonter mes pommettes, je le sens. Mais c'est tellement inespéré, tellement...tellement digne d'un film de cinéma à la romance mièvreuse et au fond, tellement belle...et juste mièvreuse parce qu'on se sent terriblement seul au milieu de tous ces gens que...que...c'est le destin, ça. Et le destin, on le traite pas comme une relation d'un soir, comme un paysage qu'on a l'habitude de regarder, comme un verre qu'on prend pas le temps de savourer. Le destin c'est mystérieux, étrange, ridicule et romantique. Et oui. Je suis un romantique. Ca y est. C'est avoué...
"Quels endroits tu préfères, dans Londres ?"

Nous vivons dans la même ville. C'est un fait avéré. Je me répète cette phrase en boucle tandis que je me lève de mon lit, le téléphone toujours dans les mains, m'approchant de la fenêtre de ma chambre. Je regarde au travers, fixant Londres et ses lumières et en me disant que quelque part, parmi ses rues, dans l'un de ses hôtels, dans l'une de ses chambres, il y a un jeune homme du nom de John, obnubilé par son téléphone, qui discute avec moi, avachi sur un lit. Je souris à cette pensée. C'est comme s'il était déjà un peu plus proche, comme si en tendant le bras, en posant ma main sur le carreau, comme ça, je pouvais l'atteindre. Et si lui aussi, dans sa chambre d'hôtel, se levait et posait sa main sur le carreau de sa fenêtre, alors ce serait comme si nos doigts se frôleraient à travers le verre, à travers le froid de la nuit et l'air de la ville. La paume toujours plaquée contre le carreau, je lui réponds de l'autre main.
"Et bien... Il y en a plusieurs. Un peu partout. Je connais Londres par coeur. Et j'aime me promener dans ses rues le soir. La nuit aussi, parfois."

Waouh. Mon coeur bat la chamade. J'ai l'impression de l'entendre me dire, à travers les tambours "Eh, John, tu m'entends ? Y'a quelqu'un là-haut ? Un type qui s'appelle Sherlock et qui te dit qu'il habite dans la même ville que toi, qui se balade la nuit et qui te fait sourire comme ça, tu n'en rencontreras pas tous les jours, crois-moi !"
Je lève la tête pour regarder la nuit pâlissante à travers la vitre, inondée par les illuminations nocturnes et un instant je me surprends à l'imaginer, silhouette lointaine, dans des rues sombres, obscures et dangereuses... Le vent fait voleter ses cheveux, je ne le vois pas, je ne peux que le deviner... J'aimerais lui dire que j'ai toujours rêvé de me balader la nuit dans Londres moi aussi - aller en boite, se saouler dans les bars en draguant des filles et finir à l'hôtel dans un état critique, on peut pas appeler ça une ballade - et que j'aimerais qu'il me fasse découvrir tout ça, tous ces endroits que je ne connais peut-être pas, toutes ces rues, si différentes, le soir, remplies de sa présence. J'aimerais lui demander de m'emmener avec lui. Et aussi ce qu'il fait dehors la nuit ou encore réveillé à une heure pareille. Mais je n'ose pas. Au lieu de quoi je me vois écrire :
"J'aime aussi me promener dans Londres la nuit."
Tu espères quoi, John ? Te rendre intéressant ? Ou qu'il pense que t'es un super-héro, peut-être ? Je réfléchis. Il faut que je rajoute quelque chose...
"Tu sais, j'adore aller boire un café chez Speedy's. Parfois je prends un thé. J'aime bien là-bas."
Bon, c'est un peu faux j'avoue... A moitié, en fait. Je rentre chez Speedy's une fois sur deux, j'en ai souvent pas les moyens, mais j'adore cet endroit et peut-être est-ce là une façon de me sentir plus proche de lui... Parce que maintenant, quand il passera devant Speedy's, il pensera à moi... Et si j'ai un peu de chance, la vitre s'imprégnera de son regard me cherchant timidement, dans un espoir fou de m'y apercevoir et quand j'y passerai à mon tour, alors, elle me le chuchoterait à l'oreille en me faisant promettre de ne rien dire à personne.

Lorsque je reçois son message, celui-ci est presque immédiatement suivi d'un second, avant que je n'aie pu commencer à lire quoi que ce soit. Je souris en lisant et cherche tout de suite sur google où est situé exactement le Speedy's. Mais ça, il ne le saura pas. Tout de suite, l'adresse s'inscrit dans mon cerveau. Ca je ne l'oublierai pas. Je sais même comment y aller depuis chez moi maintenant.
"Oh, le bar-café qui est à Baker Street ? Je ne m'y étais jamais arrêté jusque là, mais peut-être que je le ferai, maintenant..."
Un instant, j'essaye d'imaginer ce que ça donnerait. Si jamais nous nous retrouvions le même jour au même endroit. Nous ignorons chacun à quoi ressemble l'autre. Serions-nous capables de nous reconnaître...?

Oh, il connaît Speedy's ! Et même Baker Street... Si ça se trouve, je l'ai déjà vu là-bas... Il ne s'y est jamais arrêté, mais peut-être qu'il est passé devant, qu'il s'est arrêté sur un banc, peut-être que nous nous sommes déjà croisés sans le savoir...? Que je me suis déjà assis sur le même banc que lui ? J'ai soudain envie de savoir à quoi il ressemble. Juste pour savoir... J'essaye de me remémorer les personnes que je croise parfois devant Speedy's. Je n'y rentre pas souvent, alors si ça se trouve, on s'est déjà...frôlé ? Ca me fait sourire. Je ne sais quoi rajouter d'autre, quand nos phrases à demi-mots n'osent se dire tout à fait ce qu'elles voudraient vraiment, au lieu de quoi nous prenons les murs à témoin. Comme je suis un peu con et que j'ose pas forcément lui dire "Moi aussi... J'ai très envie d'y aller, maintenant." je change de sujet et lui demande tout à trac :
"Tu as des frères et soeurs ?"
Parce que je pense à ma soeur, soudain et à ce qu'elle dirait si elle savait que je suis en train de parler à un mec actuellement et ce qu'on est en train de se dire. Non... Avec elle dans la famille, c'est déjà beaucoup trop. C'est du moins ce que pensent les parents. Moi, j'ai pas le droit à l'erreur. J'ai pas le droit à la différence. Et pourtant... Bordel, pourquoi mon coeur bat-il si fort ?

Son message me prend un peu au dépourvu. Pourquoi ce brusque changement de sujet, d'un coup ? Enfin, je ne suis plus à ça près maintenant, avec tout ce qu'on s'est raconté... C'est vrai, on a changé tellement fois de sujet de conversation depuis le début... J'enlève ma main du carreau. La buée qui s'y est déposée en dessine les contours, puis s'estompe lentement. Je retourne sur le lit et m'y laisse tomber. Je me doute qu'il ne pense pas à mal en me posant cette question, mais la relation que j'ai avec mon frère est assez...conflictuelle, alors forcément, je n'aime pas trop en parler... Mais je ne vais pas lui dire ça comme ça.
"Un abruti de grand-frère. Inintéressant."

Sa réponse est courte, froide, l'utilisation du minimum de mots contrastant avec les grandes et belles phrases de son précédent message. Comme si ça lui appartenait et qu'il ne voulait pas que je m'aventure sur ce terrain-là. Je me demande comment je dois le prendre, ce que je dois dire maintenant. J'ai peut-être touché un point sensible qu'il ne fallait pas toucher. Peut être qu'il m'en veut. Merde, t'aurais dû continuer à parler de Speedy's, John. Quitte à lui demander s'il préfère le thé ou le café et s'il aime les croissants. Alors, comme pour lui signifier pudiquement que je comprends ce qu'il ressent et que je ne voulais pas m'immiscer dans sa vie familiale en posant cette question mais simplement le connaître un peu mieux, je réponds :
"Et bien, moi j'ai une abrutie de grande-soeur. On devrait faire une association contre les frères et soeurs emmerdants."

Je lui suis reconnaissant de ne pas poser plus de questions à propos de mon frère. C'est un peu comme si, implicitement, il me disait "J'ai compris que tu ne voulais pas en parler, alors je ne t'en parle pas." et je trouve ça... Je ne sais pas comment dire... Gentil ? Une sorte d'accord tacite, silencieux, qui n'a pas besoin de mots pour être dit. Sa proposition m'amuse. Je sens mon sourire, qui était parti, revenir sur mes lèvres.
"Je pense que c'est une excellente idée."

A cette seule phrase je devine sa gratitude muette et je refoule mes questions pour plus tard, si jamais un jour il s'ouvre un peu plus à moi... Il a l'air de délirer tout le temps, mais en fait, peut-être qu'il se cache beaucoup derrière et qu'en fin de compte, il est peut être pas si taré qu'il en a l'air au premier abord. Non pas que ça m'aurait dérangé, qu'il le soit. Comme la conversation de ce côté là est définitivement terminée - je sens qu'avancer un peu plus serait dangereux - j'avoue :
"J'aimerais savoir à quoi tu ressembles... "
J'ai une chance sur mille qu'il me réponde, mais comme on dit, l'espoir fait vivre...

Lorsque je vois qu'il souhaite me voir, j'hésite quelques instants. Je me redresse et me mets à réfléchir. Il dit qu'il veut savoir à quoi je ressemble. Moi aussi, je me demande bien à quoi il ressemble. Parce qu'à part "joli blondinet d'1m69", je n'ai pas beaucoup d'informations à ce sujet... Hum... Si l'on doit se voir, il nous faut un lieu pour cela, mais où ? Un endroit que nous connaissons tous les deux et où nous pouvons aller tous les deux facilement... Le problème est que je ne sais pas où il habite précisément dans Londres.. Oh, j'ai trouvé !
"C'est d'accord. Que dirais-tu de se retrouver demain soir au Speedy's ?"

Demain soir. Au Speedy's. Non mais...non mais je...je pensais pas à... Je me mets à battre des paupières, ça fait gloups à l'intérieur. Trouver une solution, vite. En plus de l'eau chaude, voilà qu'il connaît pas l'appareil photo ! Même les téléphones font ça de nos jours. Je devrais penser à lui montrer, un de ces quatre. Bon sang. Mais qu'est-ce que je vais répondre à ça, moi ? Et en même temps... Qu'est-ce que je risque, à répondre oui...? Foutue nuit blanche. Elle me joue des tours, presque l'impression que la fatigue et l'excitation répondent à ma place :
"Pas de problème ! Demain soir au Speedy's. 18 heures ?"
Non parce que je vais quand même pas lui dire que je pensais à une photo et que je panique comme une adolescente, maintenant.

Ca lui va. Ca lui va ! J'ai un peu de mal à réaliser qu'on va se voir pour de vrai, c'est un peu trop...réel. 18 heures donc. Il faudra que je pense à arriver un peu à l'avance. Je veux être le premier à être là, mais je pense que ce sera tout à fait faisable. Je n'ai pas tant de choses à faire que ça demain, enfin je crois. Il va falloir que je pense à dormir un peu aussi, sinon je vais avoir l'air d'un zombie, comme dit Mycroft. C'est lui qui a une tête de zombie quand il rentre à 3h du mat'. Enfin bref. Ah, il faudrait peut-être que je lui dise que c'est bon pour moi aussi !
"Parfait. Je serai là. A demain."

Les battements de mon coeur se sont accélérés. Je reste là, groggy, devant l'écran de mon portable. Il ne voulait pas de relation, il faisait celui qui n'était pas intéressé et il me propose un rendez-vous. Il. Me propose. Un rendez-vous. J'ai un peu de mal à réaliser. Soudain, je prends conscience de l'heure qu'il est. Bon sang, mais dans quel état je vais être demain... Pourquoi les hommes ne peuvent pas mettre de fond de teint pour masquer les cernes ? Bon. Je devrais être parti de la chambre avant midi. Il me reste un peu de temps pour dormir... Et pas avoir l'air d'une épave pour mon premier rendez-vous avec Monsieur Taré. C'est étrange, mais je me sens nerveux et calme à la fois. A demain... Comme une promesse, un murmure léger. Je souris.
"A demain, Sherlock..."