Il me refourgue la boite dans les mains, et ne me laissant pas le temps de répondre, s'enfuit. J'avais à peine regarder ce qu'il me mettait entre les mains, qu'il avait déjà disparut lorsque j'ai relevé la tête. Je ne comprend toujours pas. Être liés par le sang ? Être identique ? Ma sœur n'a pas le même sang que moi, je le sais, tout comme je n'ai pas le sang de ma mère ni de mon père. Ils ont demandé un enfant, et je suis né d'une mère porteuse, c'est tout, c'est normal. Je pense … Cette boite étrange m'intrigue. Alors je décide de faire ce qu'il me dit. Je me dirige vers le fond du couloir, qui est très long, avant de pénétrer dans la pièce. Elle est toute petite. Je referme la porte, et face moi, il y a un grand écran, et une fente juste assez grande en dessous pour que je puisse mettre la boite. Je l'y glisse, et m'installe dans le fauteuil face à cet étrange écran. Je suis les instructions du vieil homme, allumant la télé et appuyant sur la petite flèche bizarre. D'abord, des traits zèbrent l'écran. Puis apparaît une phrase. '' Elargissement du 1er Septembre, nouveau né n° 12598 ''. Je n'ai jamais assisté aux élargissements. Je sais juste que l'on dit « au-revoir-au-revoir ». L'écran finit par montrer une salle où il y a une table de travail et une armoire. J'aperçois également une petite trappe qui semble être en métal, dans le mur. La porte s'ouvre. Un homme y entre, portant contre lui deux nouveaux-nés. Des jumeaux. Il les allonge sur la table, les mettant sur deux coussins à langer. L'un des deux gigote doucement, roulant contre l'autre enfant. J'arrive à lire le nom sur l'étiquette enroulé autour de son petit poignet. Thomas.

L'homme prend l'un des deux. Il n'y a aucun son, mais j'arrive à lire sur ses lèvres. Je suis visiblement très doué pour ça. Il parle à l'enfant, lui disant que tout va bien se passer. Il le pose sur une balance, note quelque chose, certainement son poids, sur une feuille dans un dossier à côté de lui, avant de le reposer sur le coussin. Il referme le dossier, se saisit de l'autre, et fait de même pour l'autre enfant. Sauf qu'il n'y marque rien. Il ne repose pas non plus l'enfant à côté de son identique. Il le garde dans ses bras, le tenant à la hauteur de son visage. Il lui sourit tristement, et lui murmure « Désolé petit bonhomme, tu es le plus petit. ». Il le pose, secouant légèrement la tête, avant d'aller ouvrir l'armoire. Il en sort une petite boite, et après avoir mis des gants stériles, l'ouvre et en sort une seringue remplie de liquide. Il place une grande aiguille sur celle-ci, et la pose près de l'enfant trop petit. Il le redresse alors que l'enfant pleure et se débat. L'homme lui murmure de se calmer. J'arrive à saisir les mots sur ses lèvres.

« Tes veines sont encore trop petites, elles sont introuvables sur tes petits bras, calme-toi, ça ne va pas faire mal. »

J'avoue avoir un peu peur de la suite. Que fait-il avec cette grande aguille et cette seringue ? La réponse vient rapidement. Il lève le bras, et après avoir tâtonné le crâne pour en trouver l'endroit le plus mou et le plus fragile, je vois la grande aiguille s'enfoncer lentement dans le crâne de l'enfant. Je suis pétrifié. L'enfant ne pleure plus. En quelques secondes à peine, son corps semble flasque, mou. L'autre enfant semble hurler sur la table, se débattant et gigotant autant qu'il le peut. Même s'il n'y a pas de son, j'entend ses cris me vriller les tympans. Il était pourtant calme lorsque son égal bougeait encore… Au fond de moi, je sais que cet autre enfant est mort. L'homme ignore l'enfant qui hurle, et place le corps sans vie dans une petite boîte ressemblant à celle où l'on range les chaussures, après l'avoir soigneusement enroulé dans une couverture chaude. Il referme le couvercle, avant de soulever la petite trappe, et de l'y glisser en faisant au revoir de la main. Je suis certain que cela mène au vide-ordure. Dans notre maison, nous avons la même trappe. L'autre enfant crie toujours. J'ai du mal à respirer. Je ne pensais que cela se passait ainsi … Il l'a tué. C'est un assassin. J'ai l'impression que mon cœur est en train de se tordre et de s'enrouler sur lui même. Et ça me fait mal. L'homme emmitoufle l'autre enfant également, alors que celui continue d'hurler et de pleurer. J'aperçois quelque chose d'étrange sur son poignet. Une sorte de petit papier plastifié enroulé autour. Il y a quelque chose d'écrit dessus, en grand. Je m'approche de l'écran, n'osant pas plisser les yeux pour mieux découvrir ce qu'il y a de marqué là dessus. Lorsque j'arrive à déchiffrer les lettres, je regrette de l'avoir lu. Il y a le nom de l'enfant sur ce papier. Et il s'appelle Bill.

J'ai encore du mal à me remettre. Je n'arrive plus à penser de façon cohérente. Tout se mélange, se cogne dans ma tête, et je n'arrive rien à ranger pour pouvoir penser normalement. Je suis sûr que l'on pourrait entendre les chocs des coups de mes pensées.

J'ai toujours trouvé ça normal que lorsque des jumeaux naissent, l'un des deux doit être élargi. C'est même plus raisonnable, imaginez, deux personnes identiques !

Mais maintenant … Maintenant, quelque chose d'étrange et de nouveau ronge mon cœur. Et il creuse, profondément. Je souffre. Et là, un mot. Un seul me vient à l'esprit pour expliquer ce sentiment étrange. Douleur. Souffrance ? Il me semble que c'est égal.

Et puis, quelque chose tombe au sol. Dans un petit ploc étrange. Comme .. De l'eau. Oui, là, sur la paume de ma main vient de tomber une goutte d'eau. Je redresse la tête, fixant le plafond pour voir d'où cela peut bien venir.

Mais le plafond est aussi dénué de quoi que se soit et incolore que d'habitude.

Je remarque une drôle de sensation sur mon visage. Ca sèche, et ce n'est pas très agréable. Par réflexe, je pose le bout de mes doigts là où cela me procure cette sensation. C'est … Humide. Une autre goutte semble couler, atteignant mon index. Je remonte celui-ci, retraçant le trajet de cette eau étrange. Et je découvre que cela vient de mes yeux.

De l'eau coulant des mes yeux ? Comment est-ce possible ? Ce n'est pas normal ! Personne n'a jamais eu d'eau coulant des yeux à part les nouveaux-nés lorsqu'ils pleurent ! Et puis là, comme une révélation, le nom de cette chose vient me percuter. Pleurer. Les larmes… Je rabat mes genoux contre moi, me calant dans le coin de ce couloir au maximum. J'enfoui mon visage, explorant cette nouvelle chose qu'est pleurer lorsque l'on est grand.

Je ne sais plus combien de temps je suis resté là.

Tout ce que je sais, c'est que l'on doit certainement me chercher. Il doit être tard, et tout le monde est dans sa cellule à cette heure-ci. Et ce n'est pas parce que je bénéficie d'une cellule spéciale que j'ai le droit d'échapper à ce genre d'habitudes publiques.

Alors je ne bouge pas. Je n'ai pas envie de me faire réprimander, ni même de devoir me justifier.

Mais je suis fatigué, et j'ai envie d'aller me coucher.

Alors je me lève, doucement. J'ai mal aux jambes, et je peine à rester correctement debout. Mais après quelques minutes, ça va mieux. Contrairement à ma tête. J'ai l'impression qu'une personne s'y est infiltré, et qu'elle tape contre les parois de mon crâne avec quelque chose de très dur.

Titubant, j'essaye de me souvenir du chemin pour aller voir cet étrange vieil homme.

Je pense qu'il n'y a que chez lui que je pourrai trouver ce que je cherche.

J'ai cherché pendant quelques bonnes minutes, bien qu'il n'existe ici aucune notion du temps, il n'y a que l'heure du lever, de l'école, des repas et autres. Finalement, j'ai trouvé la bonne porte. Cette porte, identique aux autres, sans odeurs, sans matière, sans couleurs, et pourtant si spéciale, si … Différente. Il est interdit d'entrer chez une autre personne en plein milieu de la nuit. La loi dit que l'on est tous obligés de dormir, si ce n'est pas le cas, le lendemain, le haut-parleur rappellera qu'il est formellement interdit de rester éveiller pendant les heures de sommeil. Je ne sais pas si, en étant considéré comme anormal, en étant vu comme différent, je peux me permettre de frapper contre la porte de ce vieil homme à ces heures-ci. Apparemment, j'ai hésité trop longtemps, car la porte s'ouvre, laissant apparaître le vieillard aux sourcils épais. Il ne dit rien, et m'indique d'entrer. En silence, il me conduit face à un grand lit.

« Repose-toi. »

Je suis trop épuisé pour pouvoir lui poser des questions, pour chercher à comprendre. Je veux dormir, oublier. Moi, je ne rêve pas, je veux ne plus rien ressentir. Après avoir maladroitement enfiler la chemise de nuit proposée par le vieil homme, je me glisse sous les couvertures inutiles. Il ne fait jamais froid ici. Je m'endors très peu de temps après avoir fermé les yeux.