Quelques temps après le retour officiel de Ciel Phantomhive au Manoir, le Démon profite de la nuit pour s'éclipser et gagner les rues de Londres. Sans hésiter, il entre sans frapper dans une boutique où il est inscrit « Undertaker » sur le linteau de porte.
- Mais qui voilà, sourit le Croque-Mort en croisant ses longs doigts sous son menton.
Assis derrière un cercueil fermé, les coudes posés sur le couvercle, il observe le Démon derrière ses mèches grises.
La créature s'approche de lui en retirant ses gants et lui montre le dos de sa main où le sceau du contrat est visible.
- C'est vraiment une tradition de père en fils, s'amuse Undertaker.
- Tu t'en doutais, ne fais pas l'innocent.
Le Croque-Mort sourit de toutes ses dents avant de se lever de sa chaise. Il contourne le cercueil et attrape le poignet du Démon, avant de regarder le symbole sur sa peau.
- Le gamin est toujours en vie, tous les journaux en parle et il a été nommé Comte. Quels sont les termes du contrat ?
- Trois demandes : le protéger sans faillir jusqu'à ce qu'il ait accompli sa vengeance, de faire preuve d'une obéissance absolue à ses ordres et de ne jamais lui mentir.
Le Démon repousse le chapeau haut de forme biscornu de son interlocuteur en continuant :
- Il veut se venger de tous les individus qui ont un rapport avec la mort de ses parents. Tous.
Les doigts du Démon soulèvent les mèches qui dissimulent les yeux du Croque-Mort et les lui ramène en arrière. Le regard rouge se perd dans celui jaune-vert étincelant du Shinigami dont le sourire semble greffé sur ses lèvres.
- Il n'a rien dit concernant le fait que tu ressemblais étrangement à son père ?
- Rien. J'ai prétexté prendre une forme adaptée pour jouer les Majordomes. Il a dû penser que ça rendait bien et surement ne veut-il pas avouer que ça le rassure de me voir avec un visage familier.
- Son orgueil doit lui dicter de ne rien t'en dire, tu risquerais de le prendre pour un morveux pleurnichard.
Un soupir franchit les lèvres du Démon. Undertaker éclate soudain de rire :
- Dire que tu es à présent réduit au rôle d'un serviteur ! Qu'est-ce que ça te fait d'être le sous-fifre du chien de garde de la reine ?
Ecœuré, le concerné repousse le Croque Mort. Celui-ci pouffe dans la manche de son vêtement trop grand en l'imaginant en train de nettoyer le Manoir, préparer les repas, habiller le comte, se mettre à genoux devant lui pour lui mettre ses chaussures. Oui, le Démon va passer beaucoup de temps en compagnie de Ciel… Beaucoup de temps…
- Quel nom est ton nom à présent ?
- Sebastian, répond la Créature à contrecœur.
Undertaker explose de rire. L'autre soupire à nouveau en sachant parfaitement la source de cette hilarité. Le sale gosse lui a donné le nom de son chien.
Sebastian lui plonge dessus et le plaque contre le mur :
- Et toi, tu penses que tu aurais fait mieux, à sa place ? Quel nom m'aurais-tu donné ?
Le Croque mort lève sa main aux ongles noirs et la pose sur sa joue en susurrant :
- Tu le sais parfaitement. Vincent.
Le regard du Démon vacille légèrement à la mention de ce prénom, il observe le Shinigami sans savoir s'il a envie de l'étrangler ou…
Sa main se pose sur le torse d'Undertaker et remonte jusqu'au cou où il suit la cicatrice du doigt. Quelque chose le fascine chez ce renégat, cet être qui a soudain quitté les siens sans leur fournir d'explications des années auparavant. Cela fait des années qu'ils se connaissent, qu'ils s'affrontent, la cicatrice sur cette gorge n'étant qu'une marque de l'un de ces combats où aucun d'eux n'est sorti vainqueur. Une forme de respect mutuel s'est instaurée entre le Démon et le Shinigami au cours des siècles. Et puis, il y a eu ces dernières années liées à Vincent Phantomhive qui les ont rapprochées bien malgré eux.
Les deux êtres se toisent du regard. Sebastian a envie de plonger la main dans ce corps pour savoir si le Croque Mort a un cœur et une âme à dévorer. Undertaker sonde les prunelles rouges avec un air de défi et sans la moindre crainte.
- Je te hais pour ce que tu m'as fait, souffle finalement le Démon contre son visage.
- Je te hais encore plus pour ce que tu es devenu, Vincent, rétorque Undertaker sur le même ton.
- Tu as des regrets ?
- Aucun. Je te préfère en vie, même si tu es différent.
- Un jour, je serai obligé de te tuer. Tu n'auras pas toujours le contrôle de la situation.
- Ce jour n'est pas encore arrivé, Vincent, j'ai le temps de prendre des précautions ou de trouver un moyen détourné de te ramener complètement.
Le Démon plisse les yeux :
- C'est donc ça ton but.
Le Shinigami répond par un sourire énigmatique. L'autre continue :
- Toi et tes expériences…
- Sans mes expériences, tu serais mort et enterré, Vincent, ricane le Croque Mort. Enfin, c'est le cas d'ailleurs, tu as une jolie tombe dans le cimetière. Personne ne se doute qu'une part de toi a survécu.
- Cesse de m'appeler par ce prénom !
- Pourquoi ? Tu préfères « Sebastian » le toutou à son Maître ?
La chaine qui pend quotidiennement à la taille d'Undertaker se défait sous les doigts agiles du Démon et s'enroule autour de la gorge du Croque Mort, par-dessus la cicatrice. Il serre. Fort.
- Que de violences, pouffe ce dernier. L'heure de ma mort n'est pas encore arrivée, Vincent.
Le Démon donne du mou à la chaîne tandis que son regard rubis vacille une nouvelle fois. La main du Shinigami agrippe le col de son costume de Majordome parfaitement taillé sur mesure et repassé sans pli. Vaincu pour ce soir, le Démon laisse le Croque Mort s'emparer de ses lèvres. Il n'est plus le Comte de Phantomhive qui doit donner une image extérieure impeccable. Le Comte Phantomhive est mort. Et le Démon ne sait plus où est la frontière entre la haine et le respect étrange qu'il ressent pour ce renégat de Shinigami. Il peut bien s'autoriser une pause dans sa longue existence.
