Chapitre 2
Après l'échauffement ; une rapide série de course, abdominaux, pompes, sauts et acrobaties diverses, je me fais écraser par Calvin, puis Mess. Littéralement. J'ai le nez en sang et je n'ose pas affronter mon reflet, même dans l'eau. Mais c'est mon bras gauche qui a pris un mauvais coup. Ce qui n'est pas pour me rassurer du combat à venir. Je m'essuie le nez avec mon bras et une longue traînée de sang le recouvre. Je grommelle et je tente de ne pas regarder ni Calvin ni Mess qui parlent ensemble dans un coin. Inutile de les affronter du regard, j'en ai déjà assez pris pour mon grade. Pourtant je sens leurs regards qui cherchent le mien, leurs rires et leur mépris. J'ai le cœur qui bat vite, très vite et malgré la douleur, je meurs d'envie d'aller les voir. Mais je m'abstiens, je me contrôle et je sais d'avance que c'est peine perdu.
Si Calvin a réussi à me battre, c'est surtout parce qu'il est très fort. Il lui a suffi de me décocher un poing pour que je tombe et ne puisse plus me relever. Il a bien visé, suffisamment pour me faire saigner mais pas assez pour me casser quoique ce soit. Quand à Mess, je peux me vanter de l'avoir bien fait courir. Il a fini par perdre l'équilibre et comme je sais le faire, j'en ai profité pour lui faire une clé de bras, lui a terre, moi le pieds écrasant son cou. Mess est le contraire de Calvin, il ne paraît pas fort et n'est pas une masse mais ce n'est qu'une apparence. C'est pourquoi il est parvenu à déjoué ma clé de bras, ce qui ne m'étais jamais arrivé, et je me suis écroulée violemment, avant qu'il ne me paralyse à son tour.
Tout de même, ça m'énerve de paraître aussi faible face à eux, face à tout le monde. Mais je sais que je me suis bien battue, pour une fille. Je suis musclée, très agile et rapide. Je reste sure de moi cependant, si ça n'avait pas été Calvin et quelques-uns rares ados, j'aurais battu quiconque serait passé avec moi sur le terrain. Avec ou sans arme. Ethan a bien calculé son coup, je ne suis pas du tout disposée à l'affronter, et en même temps, je sais que mon père en attend d'autant plus. Je ne suis plus si sure de moi en ce qui concerne les carrières. Tirée au sort, j'ai mes chances, je le sais, mais contre quelqu'un comme Mess ou Calvin, je devrais plutôt prier pour que quelqu'un le tue à ma place. Et ça ne me rassures pas. Mais après tout, quelles chances que je sois choisie ? Cet année, six chances sur un bon millier ? J'en rirais presque si mon père n'était pas aussi méfiant et paranoïaque.
On m'interpelle alors et je reste figée sur place quand je découvre de qui il s'agit. Taleb. Je fixe ses yeux aussi verts que l'herbe qui jonche les plus belles de nos prairies et un instant je me laisse batifoler dans un autre monde. Taleb est le total contraire d'Ethan et pourtant ils sont amis. Il est un peu plus grand que moi -qui suis déjà assez grande-, il est métis et ses muscles sont fins mais il reste imposant. Taleb est beau, gentil et honnête. Il n'est pas comme tous ceux qui tentent de me mettre des bâtons dans les roues. Lui est moi sommes amis et nous travaillons souvent ensemble dans les champs, quand il n'est pas avec Ethan. Il a bien compris que ses deux amis les plus proches étaient ennemis. Je pense alors aux Hunger games, je pense à la Moisson et j'ai peur. J'ai peur parce que je ne pourrais probablement jamais lui avouer que je l'aime depuis que j'ai 11 ans. Mais je cache mon inquiétude et lui souris faiblement.
-Il a l'air en forme, et je lui montre Ethan d'un mouvement de la tête alors que celui-ci vient de faire tomber son adversaire à terre.
-Je te le fais pas dire, ajoute-t-il d'un ton entendu, et sa voix, son regard me rendent nerveuse. Il s'assoit à côté de moi et je me fige. Tiens, il me tend un mouchoir et je le mets sur mon nez pour arrêter le saignement. Mais franchement Acacia, il n'est pas comme tu le penses.
-Ouais, je sais..., et j'aimerais bien le croire, mais mon ton sens trop l'ironie. C'est pas de sa faute si je me ridiculise tous les jours depuis qu'il fait les plannings, répliquais-je maussade.
-Il veut t'aider...
Je finis par baisser les yeux, accablée par ce discours que j'entends tout le temps. Taleb essaie juste de réconcilier deux ennemis, je peux tenter de le comprendre mais jamais Ethan et moi serons amis. C'est ainsi fait, je n'ai jamais pu le voir en peinture. Je sens le regard de Taleb sur moi et j'ai envie qu'il m'enlace, j'ai envie qu'il me voit comme une fille, une vraie, pas comme une combattante. J'ai envie qu'il me console, qu'il oublie un peu Ethan. C'est alors qu'il place sa main sur mon dos et sans savoir ce qu'il se passe je laisse clisser ma tête sur son épaule. Nous sommes affectifs l'un envers l'autre mais jamais cela a semblé aussi... étrange. Je ferme les yeux un instant, je profite de la chaleur qui se dégage de son corps et je m'endors presque alors que nous ne disons rien. Je suis sure que je pourrais être heureuse à ses côtés, dans une petite maison, le danger des Hunger Games éloigné pour nos vies. Il est fort et courageux, nous aurions de quoi vivre. Tout à coup j'entends derrière moi un raclement de gorge et je me retourne comme prise au dépourvu. C'est Ethan. Encore en train de me gâcher la vie, si au moins il pouvait me laisser un peu de répit, je pourrais accepter sa haine envers moi.
-Prête ?
Je m'attends à un sourire mesquin mais il se contente de me regarder froidement. Je jette alors un œil à Taleb pour lui montrer que je ne suis pas folle quand même, Ethan est froid avec moi. Je lis ce qui semble être une excuse dans ses yeux et je me lève. J'ai passé trop de temps à rêver d'une vie qui ne pourra pas se faire. Taleb ne m'aime pas, il me considère très probablement seulement comme son amie. J'aurais tout fait pour qu'il me regarde autrement. Soudainement énervée, je jette un regard meurtrier à Ethan qui vient juste de gâcher un des plus beaux moments de ma vie et sans lui répondre je le dépasse pour me rendre sur le terrain. J'ai retrouvé toute ma force et ma hargne. Il va au moins me payer tout ce qu'il m'a fait endurer cette semaine, quitte à y laisser mon bras. Je n'abandonnerais jamais face à un abruti pareil, je vais continuer à lui tenir tête. Quand il monte à son tour sur le terrain, j'imagine qu'il est un carrière. Qu'il veut me tuer, qu'il veut que je ne revois jamais ma famille, ma mère, mon père et Taleb. Qu'il m'ôte tout espoir. Quand le combat commence, j'esquive ses attaques à une vitesse impressionnante. C'est facile pour le moment, il n'est pas aussi rapide que moi. Avec un couteau je l'aurais déjà blessé. Je ne vois pas la foule qui commence à s'entasser autour du terrain. Je ne vois pas non plus les paris se prendre, ni l'excitation grandissante. Ethan et moi sommes reconnus pour notre animosité mutuelle. Notre combat ressemble à une danse, il m'attaque, j'esquive. J'ai la souplesse, il a la force.
Ethan doit facilement battre Mess et Calvin et je suis étonnée de tenir aussi longtemps. C'est peut-être ma haine, ma colère et mon désir de vivre qui me rendent plus forte. Je n'ai pas pris au sérieux mes anciens combats. C'est alors que je reçois un poing en pleins dans le ventre et que je recule sous la force de l'attaque. Je reprends mon souffle avec difficulté, j'ai mal mais je me dépêche de rouler sur moi-même pour éviter Ethan. Avec un coup de pied bien placé, derrière les genoux, il tombe mais se relève tout aussi vite. Un instant nous nous regardons et reprenons notre souffle. L'air est électrique, le silence se fait mais je suis trop concentrée pour voir ce qu'il y a autour de moi. Ce combat est personnel, bien plus important que n'importe lequel. Nous nous déplaçons alors en cercle, vigilent, prêt à tout et je reconnais bien les mêmes pas que moi, les mêmes mouvements. Nous avons eu le même entraîneur, mon père. Il me fixe de ses yeux noisette, je le foudroie de mes yeux sombres. C'est alors qu'il m'attaque. En un pas, je l'esquive de nouveau et nous nous retrouvons dos à dos. Je m'éloigne mais quand je me retourne, je sens une douleur fulgurante me gagner au genou. Je tombe en hurlant, je sens que je ne pourrais plus me lever et je le vois me plaquer au sol. Je m'agite dans l'énergie du désespoir, l'insulte, cris ma haine. C'est comme si nous n'étions que tous les deux. Il écrase ma jambe et j'hurle en tentant de me dégager, en couinant comme un animal blessé.
-Abandonnes, me menace-t-il en appuyant plus fort encore. Il se rapproche encore de moi et nos visages se touchent presque, c'est fini Acacia, murmure-t-il. C'est fini pour toi... sa voix est étrange mais je ne me laisse pas déstabilisée. Il insiste, abandonnes.
Ses mots résonnent dans ma tête comme une fatalité. Je ne me soumettrais pas à lui. Jamais. Ce ton qu'il prend, ce visage arrogant et froid, ses yeux dénués de toute humanité. Il est totalement différent de Taleb. Je le hais. Il fronce les sourcils et je sens des larmes me monter aux yeux quand il appuie encore, me torturant jusqu'à ce que je déclare forfait. Je prends une grande respiration et je me décide. Je le regarde dans les yeux et tout à coup, je lui crache au visage. J'ai juste le temps de me dégager, de m'appuyer sur ma jambe valide pour m'éloigner de lui. Je ne gagnerais plus, avec une jambe en moi, je ne fais plus du tout le poids mais je lui ai opposé une résistance, j'ai déjà gagné. Quand il se dresse devant moi, je tremble néanmoins. Je sais que je vais le payer. Il est furieux et tente visiblement de se contrôler. Il s'approche, je ne peux plus reculer. Je le vois prendre de l'élan, je le vois profiter de ma faiblesse... Je ferme les yeux, j'accepte la défaite maintenant que je lui ai montré que je me battrais quoiqu'il arrive. Mais je ne sens rien venir. Non.
-Je déclare forfait, j'ouvre les yeux et je le vois partir du terrain sous les protestations de ses amis.
Il allait me battre, il allait gagner, alors pourquoi ? Je croise le regard de Taleb, j'y vois de l'inquiétude et je sais qu'il hésite à rester avec moi, blessée, ou à suivre Ethan pour comprendre. Avec un regard d'excuse il se détourne et poursuit son ami. J'ai le cœur fendu, il a fait son choix.
