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Chapitre 2. Double Moriarty
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Il entend une course dans l'escalier. Vont-ils lui foutre la paix ? John d'abord qui se refuse à comprendre qu'il a besoin de prendre ses distances avec son bonheur. Avec la vie étriquée où il a l'air de si bien s'épanouir. Est-il jaloux ? Oui, assurément. John n'est pas gay, n'est-ce-pas ? Non. Définitivement non. Il a donc relégué dans un méandre de son esprit les idées dérangeantes qui l'assaillaient parfois lorsque le matin, ensemble, ils prenaient le petit déjeuner sur un coin de table. Le jour de son mariage, il a cadenassé cette chambre de son palais mental et il en a jeté la clef.
Les pas se rapprochent. On en arrive à Greg qui grimpe, pressé, les dernières marches. Il s'est montré un ami fidèle après son retour. Un confident même en ses moments les plus noirs juste avant et après l'union de John. Il a fini par l'apprécier. Ils sont devenus proches. Ils sortent régulièrement boire un pot, fêter la fin d'une enquête. Il a été chez lui au barbecue qu'il avait organisé à son anniversaire. Il a fait la connaissance de Liza sa femme, de l'aînée de ses filles et de son compagnon. Le temps peu à peu accomplit son œuvre. Plus de trois ans ont passé depuis sa renaissance. John lui manque, pourtant il a accepté que cette époque là soit révolue.
— Greg, soupire-t-il sans ouvrir les yeux. Ferme la porte.
— Sherlock. Sors de ton palais mental ! Écoute-moi.
— Laisse-moi. J'ai trop peu d'éléments pour assembler les pièces, gronde-t-il. Fais-toi du thé.
— Tu as mangé au moins ? Bien sûr que non ! Le grand Sherlock est au dessus des lois de la nature, s'emporte le lieutenant.
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Stupéfait, Derek Morgan écoute ce dialogue surprenant et fixe le détective. Il est étendu de tout son long sur le canapé, la tête sur un accoudoir, les pieds sur le second, les mains jointes sur son torse nu. Des tétons petits mais bruns foncés et grainés marquent la peau pâle et diaphane de sa poitrine imberbe. Un jean déboutonné exhibe la ligne pileuse sombre qui part de son nombril et se perd dans le boxer qu'on entrevoit à peine. Il a des pieds grecs, minces, osseux dont il crispe les orteils sur un coussin qu'il martyrise allègrement. Les paupières closes, il semble reparti en ses pensées, ignorant celui qui manifestement se révèle être un ami. D'un geste machinal, Holmes mordille l'extrémité de ses doigts unis. En vérité, il est superbe.
— Tu sais que la digestion...
— T'empêche de réfléchir. Je suis au courant, acquiesce Lestrade. Se nourrir et dormir est indispensable à la vie.
— ...
— Sherlock !
Le ton du policier s'est fait plus autoritaire et surtout, il y perçoit une mise en garde. L'esprit du génie ronronne.
— Vous avez vu mon frère, Morgan ? interroge-t-il en se tournant vers lui directement.
— Oui, répond-il étonné de sa parfaite déduction.
Le consultant sourit. De la bouche. Des yeux. Un vrai sourire. Le premier qu'il lui voit. Qu'est-ce qui a trahi sa présence ? Au fil des ans, il a perfectionné cette faculté de se déplacer silencieusement qui lui a été utile maintes fois.
— Il faut qu'on discute, Sherlock, reprend Lestrade.
— Quoi qu'en dise Mycroft, ce n'est pas Moriarty, Greg. C'est seulement un imitateur.
— C'est ce que tu voudrais croire. Cela ne te parait pas bizarre qu'un individu tel que Moriarty se suicide ? Toi aussi tu as mis en scène ta disparition.
— Tu as raison sur ces deux points, admet-il en se redressant enfin dans le but de boire la tasse de thé que Lestrade vient de poser devant lui. Moriarty était un déséquilibré. Je suis persuadé de sa mort. J'y étais, insiste-t-il.
C'est l'instant que choisit son téléphone portable pour sonner. Garcia. Déjà ? Il laisse le haut-parleur.
— Bonsoir, beauté !
— Ta voix sensuelle me manque tellement, mon cœur. Mais il est dix heures du matin. Et je suis au bureau, ajoute-t-elle.
— Tu as pu avoir les renseignements ?
— Pas encore. Je ferais n'importe quoi pour le plus sex des profileurs pourtant il me faut un minimum de temps. J'ai une chose à te montrer. Tu peux te brancher ?
Holmes lui tend son ordinateur portable. S'il veut gagner sa confiance, il doit d'abord lui accorder la sienne. C'est ainsi que fonctionne un homme tel que celui-là. Il pèse le pour et le contre et ouvre la connexion sécurisée du FBI devant lui alors que Pénélope pérore.
— Si je comprends, tu est incapable de te passer de nous ?
— Il y a de ça, raille-t-il. Les membres de l'équipe vont bien ?
— Oui. Spencer propose son aide si tu as besoin de lui.
— Pas en ce moment.
— C'est du sérieux, ton truc ?
— Très. Comme sept crimes organisés par le ou les mêmes tueurs.
Son amie apparaît sur l'écran. Il coupe son smartphone. Il la retrouve telle qu'il l'a quittée il y a dix jours. Souriante. Exubérante. Dévouée.
— Quel plaisir de te voir, Baby. Tu as dormi avec ta chemise ? se moque-t-elle en le détaillant d'un air coquin. Tu m'as demandé de te définir des points communs entre les victimes, hormis leur nationalité et leur sexe. Apparemment, il y en a peu. Ils sont tous dans la finance et clients de la banque Kohlson & Ferguson. Tu m'as fait parvenir une photo du criminel Jim Moriarty pour une recherche faciale. Je n'ai trouvé aucune concordance complète dans notre base de données. Toutefois, je suis tombée sur des images intéressantes qui présentent un certain nombre d'éléments correspondant.
Il sent Holmes sursauter à ses côtés lorsqu'il voit le cliché s'afficher.
— Impossible, proteste-t-il.
— Wouaw, s'exclame Garcia qui doit maintenant l'avoir sur son écran penché comme il l'est. Apollon en personne !
Le visage de Holmes se ferme. Il se lève et disparaît.
— Qui est-ce ? interroge son amie, éternelle curieuse.
— Garcia ! dit-il avec une mimique désespérée.
— J'aime savoir.
— Le détective consultant Sherlock Holmes, répond-il rapidement. Il travaille sur cette affaire avec Scotland Yard. Nous sommes chez lui.
— Fais attention au grand méchant loup...
— Tout le monde t'entend, Garcia, l'informe-t-il pendant que Holmes s'assied à nouveau à ses côtés nettement plus habillé ce qu'il déplore.
— J'en ai une autre, dit-elle en la mettant en ligne. Voilà.
— Ossature plus large. Ce n'est pas le même homme, estime son voisin après à peine quelques secondes d'intense observation.
— En effet, ce sont des frères. C'est la seule chose dont nous sommes à peu près sûrs. Ils sont traders indépendants depuis deux ans. Ils ont un gros bureau dans Wall Street. Personne ne sait d'où ils viennent.
— Des sosies de Moriarty, murmure Lestrade qui est venu se poster derrière eux. Tu penses que c'est un hasard ?
— Ils étaient en relation avec les victimes ?
— Je n'en ai découvert qu'une : Andrew Masis.
— Tu m'envoies ça, déesse de mon cœur. Et tu continues à chercher de ce côté.
— J'y retourne.
— Garcia, la rappelle-t-il. Passe leur le bonjour. N'en dis pas plus. Vous me manquez, ajoute-t-il.
— Toi aussi, tu nous manques. Reid a pris une cuite hier, lâche-t-elle après une hésitation. Kate a du le ramener chez lui.
— L'anniversaire de la mort de Gideon, constate-t-il. J'aurais dû être là.
— Cela n'aurait rien changé. Ils ont besoin de leur analyste préférée, il faut que je te laisse.
La liaison s'interrompt brusquement.
— Reid ? interroge Lestrade.
— C'est le génie du BAU. Un QI de 187, le bac à douze ans, l'université à quatorze et une vie pas facile. Ni à l'école, ni en famille. Il est bardé de diplômes : chimie, mathématiques, psychologie, sociologie et ingénierie. Il a atterri dans le service à vingt-trois ans. Doutant de tous et de tout. Surtout de lui-même. Gideon était son mentor. Il a été le mien aussi à mes débuts. C'était le meilleur.
— Vous semblez tous très unis, commente le policier.
— Peut-être trop, admet-il. Lorsque l'un disparaît, il n'est jamais remplacé.
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Après une interminable discussion où ils échafaudent des hypothèses sans en retenir une plus que l'autre, ils décident de dîner chez Angelo. Pourtant, Sherlock ne voulait que réfléchir. Que se plonger en son palais mental, occulter enfin ce qui le gêne. Il travaille en solitaire. Le patron s'approche le sourire aux lèvres et le salue en client connu. Il recommande à l'Américain le Tagliata « da Angelo ». En gourmand, Morgan savoure son entrée puis son plat. Il a un bon coup de fourchette. Il aime boire aussi. A son habitude, Greg dévore. Lui termine son assiette sous l'œil inquisiteur du restaurateur qui, de derrière son comptoir, le guette.
Ils se quittent bien plus tard. Greg est un peu ivre. Liza ne va pas apprécier ça. Morgan reste droit comme un I. Lui, n'a fait que goûter un peu les différents digestifs offerts à tour de rôle. Il contemple la démarche souple et furtive du profileur qui s'éloigne. Il ne l'a pas entendu lorsqu'il a pénétré chez lui. C'est son parfum qui a dénoncé sa présence. Un très bel animal, un prédateur puissant. Et profondément humain. Un monde de contradictions qui le dérange. Qui l'émeut lui qui se veut sociopathe.
Parvenu à son appartement, il étouffe, il envoie valser jean, chemise, chaussures, chaussettes ne conservant que son boxer. L'avantage d'être seul, pense-t-il. Il saisit son archet, place son violon sur son épaule et exprime sur les cordes ce qui l'a perturbé en cette journée. Inlassablement, il exorcise le passé, craint le présent, subodore l'avenir.
Immobile sur le pallier, le superviseur Derek Morgan, venu récupérer son téléphone oublié, écoute longuement le musicien avant de repartir aussi discrètement qu'il est arrivé.
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Sherlock, une fois de plus, n'a pas réussi à dormir. Il somnole lorsqu'on frappe. Pas de bruits de pas dans l'escalier. Derek Morgan. Il ramasse ses vêtements épars, enfile un jean en vitesse et lui crie d'entrer. Il jette un coup d'œil sur le portable abandonné sur la table basse.
— Il a déjà sonné à plusieurs reprises, lui signale-t-il en le lui tendant.
— Garcia, dit-t-il en consultant ses appels entrants.
Il se dirige vers la cuisine autant pour faire du thé que pour lui procurer une certaine intimité.
— Je boirai du café si tu as.
Il sent sa chaleur dans son dos. Sa familiarité le paralyse un instant. Il attrape la boîte de café. Où John rangeait-il la cafetière électrique ?
— C'est ça que tu cherches ? s'enquiert-il en la lui désignant sur l'étagère du haut.
— Je suppose, raille-t-il. Je ne bois jamais de café.
— Il t'arrive de te nourrir correctement ?
Il hausse les épaules.
— Arrête le massacre, enjoint-il amusé en lui ôtant des mains le petit sachet blanc qui l'on met dans le filtre en plastique et qu'il triture sans arriver à le placer correctement. Tu as du bacon ? des saucisses ? Des œufs ? Du pain ?
Ses longs doigts bruns aux ongles courts et soignés ont des gestes sûrs et précis pour trancher, rôtir ou retourner. Appuyé contre la table, il l'observe qui prépare leur petit déjeuner dans sa propre cuisine. Il ne sait pas pourquoi il le permet. Cela ne lui ressemble pas de se laisser envahir ainsi. Cet homme à la forte personnalité s'impose avec un naturel effrayant, bouleverse ses habitudes, ses certitudes. Et une partie de lui crie que c'est bien.
— Quel thé désires-tu ? demande Derek indécis devant les différents bocaux.
— Darjeeling, le matin.
Il contemple la platée devant lui débordante d'aliments riches. Impossible. Il bloque. Morgan se lève à nouveau, prend une seconde assiette, n'y dispose qu'un œuf, un morceau de bacon, un toast beurré. C'est mieux. Ils bavardent de choses et d'autres : sa mutation à Londres, son chien, son équipe actuelle. Ils sautent d'un sujet à l'autre dans la plus grande anarchie. Tout est facile.
— Tu en veux encore ?
Étonné, il constate qu'il a tout mangé. Il secoue la tête. Derek l'a amené là où il voulait et il n'y a vu que du feu. Il savoure son thé parfait, lorsque la porte s'ouvre brusquement le faisant sursauter.
— Cette fois, tu vas m'écouter, Sherlock. J'en ai assez que tu joues les divas. J'ai été acheter des viennoiseries françaises, je vais faire du thé et nous allons mettre à plat ce qui ne va...
En l'apercevant, John Watson s'est interrompu au milieu de sa tirade. Il ne bronche pas sous le regard inquisiteur.
— Désolé mais nous venons de terminer, John. Je crois que je ne pourrai plus rien avaler jusqu'au soir. Derek, je te présente le docteur John Watson. John, Derek Morgan.
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John Watson parait plus vieux que sur les photos que lui a montrées Mycroft. Un tee-shirt informe, un jean fatigué ne l'avantagent pas. Il a pris quelques kilos aussi. Le mariage sans doute et les bons plats de madame.
— Enchanté, le salue-t-il en souriant. J'ai fait du café, vous en voulez ?
Il y a un moment d'incertitude. Un malaise dans l'air. Le visiteur n'aime pas que d'autres soient proches de son détective. Il cherche clairement à déterminer la nature de leurs relations. De quel droit ?
— Oui, merci, répond-il enfin du bout des lèvres.
Derek sert tout le monde avant d'aller s'installer dans le canapé afin de téléphoner à Garcia.
— Hello, ma déesse.
— Continue comme ça, beau brun. Ça me plaît.
— Tu as de l'inédit ? souffle Sherlock en passant.
— Il semble y en avoir. Je lui ai dit que je me connecterai dans une quinzaine de minutes. Cela te permet de discuter avec ton ami.
— Bien.
Malgré la chaleur inhabituelle qui règne sur Londres, il revient de sa chambre vêtu d'une chemise boutonnée d'une façon toute draconienne.
— Pourquoi ?
— Décence, soupire son hôte avec une grimace.
Derek éclate de rire et lui décoche un clin d'œil complice. Il le préférait moins habillé.
— Il est l'heure, dit-il un peu plus tard, tout en se servant une troisième tasse de café dans la cuisine.
Les deux amis s'observent en chien de faïence et la figure du docteur Watson est longue comme un jour sans pain. Le coup d'œil qu'il darde au gêneur qu'il est, n'est pas aimable.
— Non, je ne te mets pas à l'écart, John. Tu es mon seul véritable ami depuis des années. Tu as décidé de ta vie dans laquelle tu te sens à l'aise. Tu t'y épanouis. Tu as une épouse, un bébé, un second bientôt. C'est ce que tu as toujours attendu de la vie. Tu ne peux pas l'oublier quand ça te chante parce que l'envie de vivre une enquête devient trop forte, puis retourner ensuite à ton petit train-train jusqu'à un nouveau besoin d'aventure. Désolé. Cela ne fonctionne pas ainsi. Ta famille ne mérite pas ça. Pas plus que moi, complète-t-il fermement.
— Greg a une femme et des enfants, proteste Watson en le fixant droit dans les yeux.
— C'est son métier, John. C'est ce qu'il a choisi de faire. Toi, tu as aimé la médecine.
— Et vous ? Vous êtes marié ? s'enquiert ce dernier en se tournant brusquement vers lui.
— Non. Ce n'est pas une bonne idée quand on travaille au FBI. Peu de profileurs vivent une union heureuse. Peu vivent longtemps tout court.
— Quel est votre créneau ?
— Le terrorisme. Je suis spécialiste en explosifs.
— Ce qui, vu la conjoncture actuelle, est la raison de votre nomination, juge l'ancien militaire.
— En partie, oui. Mais, pour moi, le terrain c'est terminé.
Il adresse un coup d'œil signifiant « Dépêche-toi » à Sherlock avant de les laisser et de retourner s'asseoir devant le portable.
— Nous sommes invités à dîner chez John samedi, balance d'un air pincé Sherlock pendant que la porte claque peu discrètement.
— Nous ? ricane-t-il.
— Oui, grommelle son voisin. Si tu n'es pas libre, crois-moi, je ne t'en voudrai pas.
— Tu sais que nous sommes sur une affaire de meurtres en série et qu'il y a peu de chances qu'elle soit résolue d'ici là ? raille-t-il.
Sherlock lui lance un regard incendiaire. Manifestement, il saisit très bien le chantage affectif du Docteur Watson.
— ...
— Alors, ma beauté fatale. Des éléments intéressants ? demande-t-il à Garcia dès qu'ils sont en ligne.
— Outre le fait que tu me fais poireauter depuis un bon moment alors qu'ici il est presque deux heures du matin, oui. Tes gusses sont des jumeaux : Frank et Matthew Gover, ils...
Il dévale les marches du 221B, Baker Street. Emily doit s'impatienter au bureau. Il est en retard.
Sherlock ôte la chemise qu'il a revêtue pour être correct selon John et sa pudibonderie, s'étend sur son canapé et se réfugie enfin, loin des ennuis, dans son palais mental, ajoutant les récentes données à son dossier.
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